Sagan 1954

Anne Berest · Chapitre 1 sur 5 · partie 4/5

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Sagan 1954

Exergue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

qui lui envoie des lettres d’amour39. Françoise, en 1954, n’est pas une révoltée : elle rêve de famille, une fille et un garçon, d’un mari. En revanche, elle aime flirter, s’amuser et faire l’amour librement en attendant de rentrer dans le rang : en somme, elle revendique une jeunesse de garçon, ce qui est inconvenant pour une jeune fille. Ce qui est scandaleux même.

D’ailleurs, aujourd’hui, Françoise a rendez-vous avec Louis, venu passer trois jours à Paris. Mais elle doit, avant de le rejoindre, se rendre chez l’imprimeur Bourdin, pour assister à la fabrication de son livre. Voilà qui redonne un peu d’excitation à son cœur. Elle sait qu’elle sera chamboulée de voir ses mots imprimés sur les grandes machines Linotype – dans une salle bruyante à l’odeur âcre d’encre, où des dizaines de femmes tapent sur de gigantesques claviers de machines à écrire, comme dans cette scène de L’Homme qui aimait les femmes où Charles Denner, voyant une des machinistes avec une robe bleue lui demande :

« On peut encore changer quelque chose ?

– Oui, répond la jeune femme.

– Bleue, la robe. Je voudrais qu’elle soit bleue. »

Tous ces mots écrits les uns après les autres ; ces centaines de milliers de lettres tapées les unes après les autres lui donnent le tournis. Françoise se demande : si elle n’arrivait plus jamais à écrire ? Et si c’était le seul livre qu’elle réussissait à mener à bout ? Question que tous les écrivains se posent : réussiront-ils à recommencer ? Si c’est non, ce serait terrible, elle le sent bien, car elle ne saura rien faire d’autre dans sa vie, d’ailleurs, elle n’a jamais voulu faire que ça depuis qu’elle sait marcher et tenir un stylo. Elle a commencé par écrire des pièces de théâtre pleines de chevaliers sanglants et de reines captives qui faisaient mourir d’ennui sa mère, puis des poèmes. Ensuite des nouvelles qu’elle envoyait à la rédaction de France-Soir, mais qui n’étaient jamais retenues, jamais publiées. Elle se souvient aussi qu’à treize ans, lors d’un été à Cajarc, elle a écrit un court roman qui commençait par un terrible accident de voiture. Elle avait appelé l’héroïne Lucile Saint-Léger – nom qu’elle donnera plus tard à l’héroïne de La Chamade.

« Le roman commençait par une voiture qui dérapait. Lucile Saint-Léger était dedans. La voiture se retournait sur elle et la radio continuait à jouer.

Et ça s’arrêtait là40. »

Roman de jeunesse prémonitoire. C’est le problème avec les livres, il faut faire attention à ce qu’on y écrit : ils finissent toujours par vous rattraper ; ne faites jamais ce rêve secret de vivre une vie romanesque, il risquerait d’être exaucé et vous découvririez alors combien il est tragique de devenir un personnage de roman.

Ce soir-là, Françoise a rendez-vous avec Louis Neyton. Le jeune homme sonne à la porte de l’appartement familial vers dix-huit heures trente, selon les convenances.

Pierre Quoirez ouvre la porte :

« Monsieur, permettez-vous que j’enlève votre fille pour dîner ?

– J’accepte votre offre à une seule condition : c’est que vous ne me la

rameniez JAMAIS 41. »

Et Louis Neyton comprend la plaisanterie en apercevant Françoise arriver en souriant, enfilant une paire de gants gris qu’elle enlèvera dès qu’ils seront arrivés dans la chambre d’hôtel de Louis près de la gare de Lyon, et Louis, mon Louis, me rejoint dans mon lit. Nous ne faisons pas l’amour, nous n’échangeons pas même un baiser, mais nous nous parlons doucement, en nous appelant par les surnoms ridicules d’autrefois, mon Louis doux comme la pluie et drôle comme jamais personne ne vous a fait rire, et nous nous endormons dans la quiétude de cette époque lointaine d’un amour de jeunesse.

 

1er mars

Au kiosque de l’avenue Marceau, Françoise a acheté pour sa mère Le Nouveau Fémina qui vient de sortir.

La veille, Pierre et Marie Quoirez ont dîné chez des amis à Boulogne-Billancourt. Quand ils sont arrivés dans l’immeuble où ils étaient invités, ils se sont trompés d’étage. Pierre est entré chez les voisins du dessous en criant : « J’arrive au galop, au galop, au galop ! » en imitant un cavalier sur son cheval. Mais arrivé au bout du couloir, devant les figures stupéfaites d’un couple en pyjama, il a fait le chemin inverse en criant encore plus

fort : « 42 Et je repars au galop, au galop, au galop ! » Tout le monde a beaucoup ri de l’anecdote et le dîner a été formidablement drôle et arrosé. Évidemment, les amis de Pierre et Marie furent curieux d’avoir des nouvelles de l’écrivain en herbe : « Et le livre de Suzanne, il sort quand ? – Mais non, c’est Françoise qui a écrit un livre. – À son âge, ce n’est pas possible ! – Vous l’avez lu ? Elle parle de vous ? Vous pensez qu’elle va recevoir le prix Goncourt ? »

En y repensant le lendemain matin, Marie s’agace d’avoir dû répondre aux questions idiotes et indiscrètes de leur entourage – si elle savait ce qui l’attend.

Pour le moment, elle a envoyé sa fille acheter son magazine dans le froid de ce 1er mars, avant de lui expliquer qu’il serait peut-être bien qu’elle envisage de reprendre les cours à la Sorbonne : ce n’est pas possible de tourner ainsi en rond comme un lion en cage.

« Tu sais, quand ton livre va sortir, tu auras peut-être quelques signatures dans les librairies, mais ensuite, il faudra bien t’occuper. Qu’est-ce que tu vas faire jusqu’aux vacances ? Moi je n’en peux plus de t’avoir dans les pattes toute la journée.

– Je vais écrire un autre livre.

– Écrire un autre livre ! Mais tu pourrais faire les deux, étudier et écrire, comme Simone de Beauvoir », soupire-t-elle avant de se plonger dans l’article « Le retour de Mlle Chanel » écrit par Jean Cocteau pour Le Nouveau Fémina.

On sonne à la porte. Pourtant Marie n’attend personne.

Françoise a oublié de prévenir ses parents : le service de presse de sa maison d’édition a dépêché un photographe chargé de réaliser les clichés qui serviront à la « promotion du livre ».

Sur le pas de la porte apparaît une femme toute petite, coiffée comme ces enfants qui souffrent d’une chevelure trop épaisse, et dont les mères plaquent rageusement la crinière. Sous sa gabardine, un tailleur noir aux épaules tombantes supporte un Rolleiflex en bandoulière.

Sabine Weiss a trente ans mais en paraît dix de moins, elle ne ressemble pas à grand-chose et c’est pourtant une des photographes les plus douées de sa génération.

Françoise ne s’attendait pas du tout à voir débarquer une écolière de grand chemin en guise de photographe – elles pourraient avoir le même âge et cette jeune femme exerce un métier d’homme, ce qui impressionne la mère et la fille.

« Vous êtes photographe depuis longtemps ?

– J’ai toujours photographié les choses, mon père m’a appris quand j’étais enfant. Cela ne vous embête pas qu’on regarde ensemble les différents endroits où nous pouvons nous installer ?

– Bien sûr. Je pensais qu’on pouvait se mettre dans le bureau.

– Oui. Si vous voulez.

– Vous avez toujours voulu être photographe ?

– À douze ans, j’ai acheté mon premier appareil avec mon argent de poche.

– Je m’assois là, comme ça, devant la machine à écrire ?

– Oui, c’est bien. La lumière est naturelle. Faites comme si je n’étais pas là.

– Vous êtes marrante. C’est impossible ! Vous êtes là.

– Attendez, cela ne va pas. Je ne sais pas pourquoi, ça fait ridicule. C’est ici que vous avez écrit votre livre ?

– Non, c’est le bureau de mon père.

– Alors vous l’avez écrit où, votre livre ?

– Bah… un peu partout… dans des cafés d’abord, beaucoup dans mon lit… et aussi allongée par terre.

– On va faire ça. Allez. Montrez-moi. Allongez-vous, exactement comme quand vous écriviez votre livre.

– Eh bien, comme ça.

– Vous voyez, il suffit de retrouver la sincérité des situations pour que l’appareil me dise que c’est juste, qu’on peut photographier. »

J’ai regardé longtemps, très longtemps, cette photographie de Françoise Sagan, la blancheur de son poignet, l’os qui ressort comme une bosse, la délicatesse de ses mains de Vierge botticellienne, cette coiffure de garçon un peu en désordre, qui marque la désinvolture de la jeune fille qui ne s’est pas même passé « un coup de peigne », cette pose lassive, ennuyée, rehaussée d’un de ces coussins de velours sur lesquels on photographie les nouveau-nés.

C’est une photographie émouvante, Françoise y est particulièrement jolie (j’ai lu à plusieurs reprises qu’elle n’était pas « photogénique » et que les clichés ne rendent pas hommage à la grâce, au charme qui émanait de son visage). C’est une photographie prise avant la déferlante, avant la folie à venir. Je me demande pourquoi, lorsque je regarde des portraits d’écrivains d’aujourd’hui, je les trouve moins « épais », moins mystérieux que ceux d’autrefois qui m’ont tant fait rêver.

En me promenant sur le site de Sabine Weiss, je découvre qu’on peut lui envoyer un mail.

Je lui écris le message suivant :

« Bonjour,

Je suis écrivain. je travaille actuellement sur un livre concernant Françoise Sagan et l’année 1954.

Vous l’avez photographiée pour la sortie de son livre Bonjour tristesse, j’aimerais en parler avec vous,

Merci,

Anne Berest »

J’espère recevoir bientôt un signe d’elle, d’ailleurs aujourd’hui j’ai reçu deux autres réponses.

Florence Malraux m’a téléphoné pour me dire qu’elle aimait les premières pages de mon livre, qu’elle m’encourageait à continuer.

Et Julien, à qui j’ai donné le début de mon manuscrit, m’envoie le texto suivant :

« C’est bien, continue. Sauf la scène avec René Julliard de lecture du manuscrit : kitsch, on se croirait chez Labiche. »

Il a raison, il va falloir que je reprenne ce passage, mais pas tout de suite : ce soir, j’ai décidé de faire ma « vie de garçon ».

Je passe quelques coups de fil, chez les uns, chez les autres, pour déterminer la géographie festive de la ville, les possibilités, comme autrefois quand nous sortions toutes les nuits et que la ville nous appartenait.

Les choses sont vites dessinées, un verre dans un atelier derrière la Cité universitaire, une fête dans la maison d’un acteur américain dans le huitième arrondissement et tout ça finira sans doute dans une boîte de nuit à la mode. Cela ne m’est pas arrivé depuis si longtemps, et je repense aux paroles de la voyante, « qu’elle s’enivre à travers vous… Laissez-vous faire… Laissez-la profiter, en vous, des derniers instants ».

Dans la foule, je remarque d’abord la couleur de ses cheveux. Je l’aperçois dans un coin de la cuisine, chez l’acteur américain qui n’est pas là et ne sait sans doute pas qu’une centaine de personnes ont investi son hôtel particulier près de l’avenue Foch.

C’est une couleur d’enfant, d’un blond presque blanc, un blond de vacances au bord de la mer, de mois d’août, de soleil mélangé au sel, c’est une blondeur que les enfants perdent avec leur enfance, dans la métamorphose de l’adolescence, et qui meurt dans l’âge adulte.

Longtemps j’ai du mal à le regarder vraiment, parce que la blancheur de sa peau rehaussée par le noir de ses grains de beauté, comme de petits insectes luisants posés sur son visage, me trouble.

Je suis gênée.

Parce que jamais, jamais, je n’ai ressenti ce qui traverse mon corps à ce moment-là : ce qu’un homme peut ressentir face à une jeune fille, cette sensation violente qu’un visage vous tient, vous êtes à genoux, vous avez perdu et vous le savez.

« On va chez moi ? »

Oui, oui. Comment pourrais-je dire non, je crois que c’est Françoise qui répond à ma place, nous nous retrouvons dans un taxi, elle, le jeune homme et moi. J’évalue la situation, il doit avoir presque dix ans de moins que moi, évidemment l’inverse ne m’a jamais dérangée, mais là je voudrais disparaître dans les replis de la banquette arrière, me fondre dans les coussins, disparaître dans les halos verts des feux rouges, nous arrivons chez lui, je ne marche pas, je rampe derrière ses couleurs pâles et douces qui contrastent avec la puissance de son corps d’homme. Je sais déjà que je ne serai jamais rassasiée de les regarder, je n’ai jamais connu cela de toute ma vie : c’est une dépossession. Comme devant un tableau. Ou devant un paysage.

J’entre à plat ventre dans une chambre d’étudiant, les feuilles de cours étalées par terre, les boules Quies, les post-it griffonnés sur le mur, les livres étalés çà et là, nous sommes ivres, je lui explique que je vais bientôt me couper les cheveux pour faire disparaître avec eux quelques mauvais souvenirs. « On va le faire tout de suite », me répond-il tandis qu’il s’empare d’une paire de ciseaux de cuisine, et soudain quinze centimètres de mes longs cheveux, jamais coupés depuis l’adolescence, tombent, tandis que le jour se lève, un rayon de soleil rampe sur la moquette jusqu’à mon scalp d’Indien qui semble prendre feu soudain. Et je m’en vais, il n’y aura pas eu de baiser entre nous ce matin. Je marche à la recherche d’une station de métro, perdue rue de Lisbonne, je voyage vers le Sud, la Méditerranée, le vert si particulier des pins parasols, je suis à sec, plus un centime en poche, je regarde les façades des immeubles, les plantes vertes sur les balcons, surprise par la légèreté de mon crâne, mes doigts cherchent une longueur disparue, je me rends compte que je n’ai même pas le numéro de téléphone de ce garçon, ni son nom de famille – et soudain je m’arrête devant la plaque bleue des noms de rue, je souris en pensant à Françoise, car me voici à l’angle avec le boulevard Malesherbes, elle serait ravie de me voir dans cet état défait, alors je la repousse un peu loin de moi. Françoise, ne commence pas à me faire faire tout et n’importe quoi, retournons à l’année 1954, lorsque tu n’étais encore qu’une enfant presque sage, pas encore un modèle de désinvolture, je ne suis pas prête.

Et nous revenons toutes les deux au 1er mars, à cette heure exacte, terrible, où la première bombe à hydrogène américaine explose sur l’atoll du Pacifique de Bikini.

5 mars

Que faire de ces jours d’attente ? La nuit, elle sait. C’est toujours facile de remplir la nuit. Mais la journée, c’est différent, chacun vaque à ses occupations, Florence dans son bureau chez Gallimard, Véronique sur les bancs de l’université et son frère, Jacques, est reparti à Londres pour travailler.

Alors Françoise se promène dans Paris, puisqu’il faut encore attendre dix longs jours avant que le livre ne sorte dans les librairies et qu’il se passe enfin quelque chose.

Entre les allées du jardin du Luxembourg, les chaises esseulées dans le froid, si maigres qu’on dirait des os – des squelettes de chaises. Elle remonte vers le Panthéon, rue Soufflot, croise un livreur de bières « Valstar, capsulée et pasteurisée » devant le Kentucky Club.

Françoise aime se promener dans Paris, regarder passer l’aiguiseur de couteaux, les porteurs de têtes de veaux, les ouvriers qui travaillent sur les toits, les Citroën traction noires qui sortent de l’usine.

Elle a l’habitude de traîner ainsi : à douze ans, elle s’est fait renvoyer du cours Louise-de-Bettignies. Mais elle ne l’a pas dit à Pierre et Marie. Elle a gardé secrète l’infamie du renvoi – à la place, elle s’est trouvée un peu souffrante et on lui a administré un bouillon de légumes, une infusion de thym ainsi qu’une application de camphre.

Pendant trois mois, d’avril jusqu’aux vacances scolaires, la petite Françoise âgée de douze ans est partie le matin, son cartable sur le dos. Mais au lieu d’entrer dans la cour de l’école, elle prend la tangente. Pendant trois mois, une petite fille fait croire à ses parents qu’elle va à l’école. Mais en vrai, elle se promène dans Paris jusqu’au soir. De toute la vie de Sagan, aussi extravagante fût-elle, je crois que la chose qui m’étonne le plus, celle que j’admire le plus, est celle-ci : qu’une petite fille de douze ans passe des semaines entières à errer dans Paris sans que ses parents s’en rendent compte et sans que cela lui fasse peur.

Plus incroyable que les millions de livres vendus, les fortunes dépensées, les histoires de casinos, les passions amoureuses : la fillette est mon héroïne. Que j’aime les petites filles – elles me plaisent, me fascinent, je les envie d’être à l’état de garçon, sans formes ni sang, mais avec toute la force des femmes. Je crois qu’il n’y a rien de plus puissant, de plus monstrueusement puissant, qu’une petite fille de douze ans.

Six ans plus tard, Françoise Quoirez est toujours vagabonde, menteuse et libre, à l’état de transition, pas tout à fait Sagan, mais ce sont les mêmes pieds sur les mêmes trottoirs, l’ombre de sa silhouette n’a presque pas changé, les seins se voient à peine et les hanches ne sont pas beaucoup plus larges.

Françoise fait la liste de ses vœux : un jour, elle gagnera tant d’argent avec ses livres qu’elle mettra des billets dans une boîte à chapeau pour que ses amis puissent se servir sans éprouver la gêne de le lui demander.

Elle espère qu’un jour, le président de la République viendra déjeuner en cachette chez elle, s’échapper un peu des obligations écrasantes du pouvoir. Ils parleront littérature et gazette mondaine.

Elle rêve qu’un jour, on la payera pour écrire des chroniques sur New York et Venise. Elle passera des nuits dans des restaurants enfumés, à parler avec des hommes qui, comme elle, écriront des livres.

Elle rencontrera les écrivains qu’elle admire, Jean-Paul Sartre, Carson McCullers et même Tennessee Williams, qui deviendront, non pas des aînés admirés, mais de véritables amis. Elle s’installera à l’hôtel pour boire des cocktails et ne pas faire son lit.

Un jour, elle gagnera suffisamment d’argent pour ne plus avoir jamais à penser à l’argent.

Elle rêve d’une vie aussi flamboyante que celle de Colette, qui dansait nue sous une peau de panthère, qui rendait fous les hommes et les femmes, qui fréquentait des princesses et des très jeunes hommes avec le même goût au bord des lèvres, le goût rouge, juteux comme une cerise, de l’amour fou, qui allait à Saint-Tropez, ce petit port ensoleillé que personne ne connaissait, passer des jours heureux de vacances, Colette qui ne se prenait pas au sérieux, et par conséquent, que personne ne prenait au sérieux, Colette la nègre, volée par son mari, Colette-Zelda, Colette montrant ses seins blancs sur des photographies, des seins magnifiques, doux comme des enfants, Colette qui s’appelait « Sidonie-Gabrielle », ce qui, si l’on y prête un peu l’oreille, contient la musique de « Sagan ».

En relisant Gigi, je suis frappée par cette description de Gilberte, qui me semble, mot pour mot, décrire la silhouette de Françoise en 1954 :

« Elle avait l’air d’un archer, elle avait l’air d’un ange raide, d’un garçon en jupes, elle avait rarement l’air d’une jeune fille. »

7 mars

Enfin un jour où il se passe quelque chose – pour Françoise et aussi pour moi.

Ses livres sont arrivés rue de l’Université, au service de la presse.

Une carte postale est apparue magiquement sur ma porte, avec un mot du jeune homme.

Je reste longtemps à regarder la carte postale. Je l’ai posée sur mon canapé près de la fenêtre et je me demande ce qu’elle fait chez moi. Je ne peux, ne veux même pas y répondre. Il faudrait tout simplement faire comme si tout cela n’avait pas existé : la nuit blanche, la carte postale.

Je vais me remettre au travail. Me remettre à écrire. Retrouver Françoise. Je la vois arriver en retard chez son éditeur, René Julliard l’attendait bien plus tôt dans la matinée, elle ne se rend pas compte du temps que cela prend, la signature et l’envoi des services de presse.

Sur le bureau, les piles de livres s’accumulent les unes derrière les autres – c’est très impressionnant. Ils sont gainés d’un bandeau rouge, sur lequel on lit : « Le diable au cœur » en référence au livre de Raymond Radiguet qui a connu, dix ans auparavant, un immense succès.

Personne ne lui a demandé son avis pour le bandeau. Elle n’est pas sûre que cela lui fasse très plaisir car Françoise ne sait que trop bien ce que cela signifie. Certes, elle comprend qu’on puisse, par les médias, mettre en avant sa jeunesse, mais elle pressent déjà les conséquences d’un tel héritage : les sarcasmes, les fausses comparaisons, les lecteurs qu’une telle analogie agace. Au pire, la comparaison ne tient pas, au mieux la traitera-t-on de « Radiguet en jupons ».

Mais elle ne peut rien faire, ne peut rien dire : la dépossession commence. Le livre ne lui appartient plus, à peine s’appartient-elle encore à elle-même.

Elle s’est entraînée à sa nouvelle signature, « Françoise Sagan ». Le Françoise s’écrit facilement, mais Sagan n’est pas le même à chaque fois – cela viendra.

René Julliard explique en détail les us et coutumes des signatures, car l’on ne s’adresse pas de la même façon à un journaliste de La Dépêche, à François Mauriac du Figaro ou à l’ensemble des membres de l’Académie française. Françoise lève les yeux au ciel, ne pourrait-elle pas écrire la même chose à tout le monde ? Ce serait bien plus simple. Alors René Julliard se met à rire et accepte que la petite jeune fille écrive à chacun : « Avec toute ma sympathie » – adresse au lecteur qu’elle conservera jusqu’à sa tournée en Amérique, où, après une journée entière à signer « With all my sympathy » devant les mines amusées ou interloquées des lecteurs, quelqu’un finira par lui expliquer qu’« en anglais cela signifie : avec toutes

mes condoléances 43 ».

C’est la main engourdie et le poignet lourd que Françoise s’échappe, alors que la nuit s’est vautrée sur Paris, pour prendre l’air froid du dehors. Tout de même, elle s’est appliquée de tout son cœur, comme pour cette adresse à Colette : « À madame Colette, en priant pour que ce livre lui fasse éprouver le centième du plaisir que m’ont donné les siens. En hommage,

Françoise Sagan 44. »

Soudain, l’image de tous ces livres qui vont cheminer dans les rues, arriver dans les boîtes aux lettres, dans les loges de concierges, sur les paillassons de la ville, l’impressionne. Elle ne peut plus revenir en arrière, dans quelques heures, les premiers lecteurs ouvriront le livre d’une jeune inconnue appelée « Françoise Sagan » et décideront, d’après les premières lignes, les premières pages seulement, de continuer leur lecture – ou non.

Il n’y a plus rien à faire, qu’à allumer une cigarette (fumer seule, une habitude maintenant), traverser la rue, marcher quelques pas et passer voir « Flo » dans son bureau chez Gallimard – lui proposer d’aller boire un bock sans limonade. Devant la porte d’entrée de la prestigieuse maison d’édition, une femme s’est assoupie dans une voiture, Françoise l’a reconnue à son rouge à lèvres rouge et à ses paupières de bouddha. Françoise a tant aimé la torpeur de son dernier livre, la chaleur délétère des Petits Chevaux de Tarquinia, il faudrait oser le lui dire mais la reine Marguerite, ainsi endormie, offre le visage radieux d’une jeune noyée qu’on n’oserait déranger.

« Il n’y a pas de vacances à l’amour, dit-il, ça n’existe pas. L’amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances à

ça 45. »

Lorsque Françoise rejoint Florence, elle sait qu’il va forcément se passer « quelque chose » parce que son amie est comme les héroïnes des romans : il faut toujours que les événements se précipitent à ses pieds.

Assise dans l’entrée de la maison Gallimard, tandis que la jeune femme de l’accueil s’est éclipsée pour chercher Florence dans les couloirs, Françoise sourit. Il y a quelques mois encore, elles étaient deux lycéennes en jupes rêches, aujourd’hui, l’une travaille chez Gallimard, l’autre attend la sortie de son livre. Doucement, comme le roulement de tambour s’amplifie, elle sent battre son cœur sous sa robe, s’étonne que des pensées étranges s’échappent de son esprit, la conscience soudaine qu’un destin l’attend, destin cruel et excitant. Elle « voit » toute sa vie à venir, comme elle a vu

autrefois, un jour miraculeux, le livre qu’elle devait écrire 46.

Françoise repense à l’anniversaire des dix-huit ans de Florence, quelques mois auparavant. Ce jour-là, son père, André Malraux, l’a convoquée pour lui dire la chose suivante :

« Mets-toi bien dans la tête que les garçons qui tourneront autour de toi le feront pour parvenir jusqu’à moi. »

Et la jeune fille aux formes douces, au visage clair, lui a simplement répondu :

« 47 Peut-être aussi que j’aurai un peu de charme? »

Des charmes involontaires, elle en a tant, que les êtres, hommes et femmes, sont émus et séduits par elle, sans pouvoir exactement expliquer pourquoi.

« Je crois que j’aimais écouter les gens, me dit Florence, même quand ils ne parlaient pas. Michel Leiris venait souvent dans mon petit bureau sans fenêtre chez Gallimard, il s’asseyait en face de moi, sans rien dire, et pouvait rester ainsi une heure, deux heures. Je crois qu’il cherchait simplement un peu de calme. J’étais impressionnée par lui, j’avais adoré L’Âge d’homme. Je m’entendais surtout très bien avec Jean Genet. Parfois, au retour d’une pause déjeuner, je trouvais sur ma table un petit mot de lui : “Quand est-ce que vous venez pour qu’on déconne ?” C’était une époque avec des rencontres formidables et inattendues, d’ailleurs Françoise adorait venir me chercher au bureau. Quand elle est devenue célèbre avec son livre, Gaston Gallimard me disait toujours : “Bon, vous vous débrouillez pour me l’amener”… mais ils avaient raté le coche. »

Oui, Françoise aime patienter chez Gallimard car toute sa vie elle aimera l’atmosphère particulière des maisons d’édition. Voici qu’arrive Florence, souriant à son amie qui l’a attendue sagement, la tête légèrement penchée sur le côté, comme d’habitude.

« Alors ? Ce service de presse ? lui demande-elle.

– J’ai le poignet foutu. Je crois que j’ai signé deux cents tonnes de livre. Mais je n’aurai pas le mauvais goût de me plaindre. »

Rieuse, Florence approche ses deux petites mains charmantes de l’oreille de Françoise et lui glisse :

« On est invitées à dîner chez Dionys et Marguerite. J’ai dit que je venais avec une amie. »

Leurs joues rosissent de ce sentiment si enfantin et joyeux, qui marque l’entrée dans l’âge d’or, cet âge étranglé entre l’enfant et l’adulte : après avoir longtemps attendu dans les coulisses, on entre enfin sur la scène de sa vie.

Les jeunes filles arrivent au 5, rue Saint-Benoît vers vingt heures. En 1943, Marguerite Duras s’est installée dans cette rue dont le café de Flore est la porte cochère. Elle y a vécu avec son premier mari, Robert Antelme, puis avec le père de son fils, Dyonis Mascolo, mais ils passent la plupart de leur temps tous les trois, ils déjeunent à la terrasse du Petit Saint-Benoît, restaurant qui existe toujours dans son costume folklorique à carreaux rouge et blanc, dont on ne sait s’il est un costume de résistance ou un déguisement pittoresque. Françoise et Florence y ont acheté une bouteille de vin rouge, excitées à l’idée de passer une soirée avec des écrivains de chez Gallimard. Florence sait qu’elle y retrouvera Edgar Morin, son compagnon de la guerre, mais tout aussi bien, elles croiseront dans le va-et-vient du dîner les écrivains Raymond Queneau, Georges Bataille, Italo Calvino ou encore Francis Ponge et Maurice Blanchot, car Marguerite et Dionys ont placé leur maison sous les auspices de Friedrich Hölderlin : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole par écrit et de vive

voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent 48. »

C’est la « bande de la rue Saint-Benoît », comme on dira plus tard la « bande de Sagan », qui, elle, n’aura pas de citation pour emblème, ni aucune visée littéraire – et encore moins politique. Mais il me semble qu’une bande est une bande et qu’elle se réunit toujours pour les mêmes raisons : se battre contre un ennemi commun, qu’il soit le capitalisme ou l’ennui.

L’appartement de Marguerite Duras ne ressemble en rien aux appartements d’adultes que Françoise a l’habitude de visiter. Il est une sorte d’organisation matérielle de la pensée de l’écrivain : on entre chez elle comme dans sa mémoire, il y a deux paires de ciseaux accrochées à un clou, sur le mur, en position de grand écart, car les ciseaux ouverts permettent de retrouver les objets perdus. Il y a des journaux, beaucoup de journaux, des livres, des objets glanés çà et là et gardés précieusement car ils sont à chacun un monde – et qu’importe de savoir s’ils vont « bien ensemble ». Il y a des photographies collées au miroir de la cheminée, sans cadre, des tubes de rouge à lèvres et des bouteilles de parfum, la machine à écrire, imposante, de drôles de tableaux, des tissus colorés, des coussins vieillis de soleil, une lampe en rotin, des jouets en bois d’Outa, le cahier rouge de cuisine dit « Cahier du camion » et l’odeur des grains de café torréfiés dans la poêle entourent tous ces objets d’un halo chaleureux.

« Ah, voilà les jeunes filles ! » s’écrie Marguerite en sortant de la cuisine avec son tablier et un bracelet en ivoire autour du poignet.

« Cela sent très bon, lui dit poliment Florence avant de présenter celle qui l’accompagne : Mon amie Françoise… Sagan », hésite-t-elle – pas encore l’habitude.

Marguerite ordonne aux jeunes filles de se mettre à l’aise, elle les sent intimidées or la timidité des autres l’intimide à son tour. Pour briser la gêne, la voici qui se lance dans une description de l’omelette vietnamienne qu’elle a préparée pour ce soir, certes, il y avait de beaux steaks au marché, mais elle ne savait pas combien on serait pour finir.

« Et puis les steaks. Ça se rate toujours comme la tragédie. Mais à des

degrés différents49 », dit-elle en riant.

Françoise et Florence sont les premières femmes arrivées, tandis que les hommes sont déjà là. Françoise sait que Marguerite Duras – d’ailleurs, elle ne sait pas comment elle le sait, elle le sait, c’est tout – aime les hommes. Tous ces hommes dans la vie d’une femme écrivain, l’idée lui plaît beaucoup, des hommes grands et forts, des hommes qui aiment la difficulté de vivre, des hommes ténébreux et romantiques, des hommes qui ont leurs propres voitures (et Marguerite aime ça aussi, les « bagnoles »), alors si c’est ça, la vie d’une femme écrivain, être aimée comme Colette et Marguerite Duras, on peut tout lui sacrifier, pense-t-elle, ça vaut le coup de travailler – même si plus tard elle dira exactement le contraire.

Françoise n’écoute pas les discussions politiques autour de la table, l’enragement autour de la guerre d’Indochine qui gronde – dans les journaux on présente l’installation du camp de Diên Biên Phu comme une victoire annoncée, et pourtant, Marguerite sait que chaque jour, on compte de nouvelles pertes dans les troupes de parachutistes français. Françoise, comme la plupart des Français, trouve qu’Hanoï est loin sur la carte, pour le moment elle est fascinée, réjouie, par le spectacle de ces êtres qui inventent de vivre une vie différente. Monique Régnier vient d’arriver, le quatuor des Petits chevaux de Tarquinia est maintenant au complet : Robert Antelme, sa nouvelle femme, Monique, et même Outa, « l’enfant » du livre, qui joue sur le tapis du salon. Ce soir-là, Marguerite, Monique, Dyonis et Robert portent quelque chose en eux des futurs personnages de Françoise ; et si l’expression n’existe pas encore, on pourrait dire d’eux qu’ils sont « saganiens » à leur manière.

Évidemment, Marguerite a la curiosité de questionner la jeune fille invitée chez elle.

« Françoise sort un livre ! La semaine prochaine », enchérit Florence.

Autour de la table, les conversations s’arrêtent. Elle est si intrigante, l’apprentie romancière, qu’on la scrute – subira-t-elle la raillerie, la fausse révérence ou l’étonnement ? Le pire : l’indifférence.

« Chez quel éditeur ? » Question impitoyable, parisienne, posée comme un piège qui signifie : « Et toi, que vaux-tu ? »

« Julliard. »

Évidemment, pour la bande de la rue Saint-Benoît, c’est une mauvaise réponse. Tellement « nouveau riche ». Et la curiosité s’éteint, Florence aura beau ajouter : « Plon la voulait, mais elle avait déjà signé… », il est trop tard, on a félicité la jeune fille d’un air pincé, avant de passer à un autre sujet de conversation.

Mais celle qui, ce soir, en bout de table, se tortille de timidité sur un coin de chaise, heureuse d’être là à défaut « d’en être », sera peut-être demain célébrée dans le monde entier. Qui sait. Personne ne sait. En tout cas, aucun des convives de la soirée ne peut l’imaginer, aussi brillants soient-ils.

À quelques jours de la sortie de Bonjour tristesse, Françoise Sagan n’est qu’un apprenti écrivain quelque peu méprisé par ses pairs d’un soir. Mais bientôt, elle sera bien plus célèbre que tous les gens réunis autour de cette table.

Lorsqu’elle reconnaîtra dans les journaux le visage de cette jeune adolescente, Marguerite se dira : C’était donc elle, la jeune fille du dîner. Et elle sera surprise. Et elle sourira d’avoir oublié que la vie n’est jamais là où on l’attend, qu’elle est plus invraisemblable que les romans. Et Marguerite, elle aussi, vendra un livre à plusieurs millions d’exemplaires. Dans très exactement trente ans. Il lui reste trente ans à vivre avant de connaître cette folie-là. Pour Françoise, c’est maintenant. Tout bascule. Tout le temps. Ce qui est la cause de mon chagrin est aussi la raison de mon espoir : tout bascule, tout le temps.

Les choses changent. Je ne dois jamais l’oublier.

Après mon entretien avec Florence, j’achète L’Âge d’homme, de Michel Leiris, que je n’ai jamais lu de ma vie. Je suis sidérée. Comment ai-je pu étudier tant d’années la littérature, passer tant de temps à parler de livres, avoir décidé de devenir écrivain, sans que personne ne m’oblige à lire ce texte-ci ? Eh bien pour la raison suivante, car il arrive que de fausses questions trouvent de vraies réponses : il fallait que j’attende d’avoir trente-quatre ans et que j’en sois à ce moment précis de ma vie pour découvrir ce livre qui commence ainsi :

« Enfin bref, je viens d’avoir trente-quatre ans, je suis de taille moyenne et je crains de perdre mes cheveux. »

Autoportrait puissant d’un homme « moyen » qui veut être écrivain. Je referme le livre et attrape mon manteau à la hâte, j’ai rendez-vous avec ma mère devant la crèche.

Et là, quelque chose me revient.

Sur le chemin de la crèche.

« Maman, je viens de lire L’Âge d’homme de Michel Leiris.

– Ah oui.

– Mais tu l’as lu ?

– Non.

– C’est hyper bien !

– Ah oui ?

– Non, mais vraiment… hy-per bien.

– Sans doute.

– Je te le prêterai, si tu veux.

– Oui.

– Maman… quand j’étais petite, un jour tu m’as expliqué qu’à la fin de la guerre, mamie t’avait organisé un baptême catholique parce qu’elle avait peur pour toi en tant que Juive.

– Je t’ai dit ça ?

– Oui, je m’en souviens parfaitement.

– Ah bon.

– Et tu m’as même dit que ton faux parrain était Michel Leiris. Tu ne t’en souviens pas ?

– C’était pas Michel Leiris mais Pierre Leyris. Un traducteur. Bon, on y va ?

– Ok. On y va. »

Et nous entrons dans la crèche.

15 mars

Le 15 mars 1954 est le jour de la sortie du livre Bonjour tristesse, de Françoise Sagan. Cette date apparaît, dans l’histoire de l’édition et celle de la littérature, comme « historique ».

Mais que s’est-il passé ce jour-là dans la vie de Françoise Sagan ? Probablement rien de spécial. Elle s’est sans doute rendue chez Julliard pour se sentir entourée de gens concernés par la sortie du livre. Elle a découvert la grande solitude d’un écrivain en ce jour si banal et si particulier.

Les employés des maisons d’édition, qui connaissent cela par cœur, savent entourer de leur douceur et de leur sollicitude les auteurs troublés par l’absence d’événement. Françoise s’est réfugiée dans le bureau de Rolande Prétat, à la direction commerciale, pour partager une cigarette et un peu d’émotion. Rolande est si douce, avec son grand décolleté et ses seins rassurants, son parfum de chez Jean Patou…

« … Il s’appelle Adieu Sagesse et maintenant, je pense à vous tous les matins en me parfumant ! lui dit-elle en souriant.

– J’espère que ça va me porter bonheur ! répond Françoise.

– Évidemment, ça va très bien marcher, j’ai de très bons retours des commerciaux.

– Vraiment ?

– Oui, oui, vraiment. On parie ? Je n’ai jamais perdu sur mes pronostics, lance Rolande.

– Extra : alors… on dit qu’au-delà de cent mille exemplaires, je vous donne un franc par livre vendu.

– D’accord, pari tenu », s’écrie la directrice commerciale dans un éclat de rire.

Cela ne risquait pas d’arriver, car si Rolande croyait au livre, pour elle un succès signifiait quinze, vingt mille exemplaires écoulés. Pourtant elle ne rectifia pas : les auteurs, jeunes ou vieux d’ailleurs, à ce compte-là, il n’y a pas de différence, n’ont pas conscience de la réalité des chiffres de vente… Autant les laisser rêver.

Mais tout bascule. Tout le temps. Et en décembre 1955, Rolande Prétat recevra un beau cadeau de Noël de la part de Françoise Sagan : un chèque

de cent mille francs50.

Françoise ne tiendra pas toujours ses comptes, mais ses promesses si, plutôt mourir pauvre que de déshonneur.

24 mars

Sur la couverture du magazine britannique Picture Post, Brigitte Bardot pose dans une robe rouge en satin flottante, comme volée dans l’armoire de sa grand-tante. Tétons et sourcils vainqueurs, elle nous défie, tandis que le magazine titre : « Brigitte Bardot, two pages in colour ».

Ce jour-là, on ne trouvera aucun reportage sur Françoise Sagan dans le Paris Match qui vient de paraître. Pourtant, Michel Déon, qui avait lu le manuscrit pour Plon, a proposé le sujet.

« Non, non, elle n’est pas assez connue », lui a-t-on simplement répondu.

De son côté, Rolande Prétat vient de raccrocher le combiné du téléphone après une longue conversation avec son frère Jean, lui-même représentant en livres auprès des libraires.

« Le livre démarre extraordinairement, l’a-t-il avertie, les libraires vont être en rupture de stock d’ici la fin de la semaine.

– Tu te rends compte, sans publicité !

– Il faut retirer tout de suite.

– C’est impossible, je suis toute seule jusqu’à la semaine prochaine. »

En effet les patrons de Rolande, René Julliard et Pierre Javet, sont tous deux partis en vacances profiter des joies des sports d’hiver. Ils sont évidemment injoignables et Rolande n’a pas le droit de prendre seule une décision aussi importante qu’un retirage en deuxième édition. Non seulement son poste ne l’y autorise pas… mais en tant que femme, elle prendrait le risque immense d’être considérée comme une incompétente lançant des ordres fous en l’absence des hommes de la maison.

Que faire ? René Julliard a décidé une première mise en place de quatre mille cinq cents exemplaires, ce qui est beaucoup pour un premier roman, tiré en moyenne à mille cinq cents – il faut dire que tout le monde, dans la maison, a été conquis par le livre de la petite Françoise, sentant qu’on tenait là un succès.

Rolande ne sait pas ce qu’elle doit faire. Ne pas retirer serait une erreur : si les libraires venaient à manquer de livres, on peut être sûrs de perdre un quart des intentions de vente (le lecteur se fait prêter le livre par son voisin, ou décide d’acheter un roman policier en attendant…). Mais donner un tel ordre, en l’absence de ses supérieurs, est déraisonnable. Pourquoi personne n’a-t-il anticipé une telle situation ?

Pendant que Rolande Prétat, la main tremblante, prend l’initiative d’un nouveau tirage à trois mille exemplaires, Françoise, ignorant tout des rouages de la mise en place de son livre, se promène dans les rayons d’une librairie.

Pour tous les jeunes écrivains, le rapport physique aux librairies, les premiers jours de sortie, est une question épineuse. (Pour ma part, je ressens pendant quelque temps une sorte de peur, je dirais même de terreur, qui me fait quasiment changer de trottoir à la vue d’une librairie.)

Françoise, quant à elle, poussée par une irrépressible curiosité, décide d’entrer dans une librairie en vue de se faire passer pour une cliente anonyme. Elle entend le bruit du carillon au moment où elle ouvre la porte, mais ce tintement de clochettes n’est pas suivi du « Bonjour » habituel… Si absorbé par sa lecture, l’homme qui se tient assis derrière la caisse a oublié le rôle de libraire qu’il doit exercer : à cette seconde, il est tout entier Cécile, l’héroïne du livre qu’il est en train de découvrir, profitant d’un moment de plaisir défendu, où la description de l’amour physique par cette jeune fille dénuée de toute moralité sentimentale fait naître dans son pantalon une érection si forte qu’il ne pourrait en aucun cas se lever pour accueillir la nouvelle cliente.

« Je découvrais le plaisir des baisers. Je ne mets pas de nom à ces souvenirs : Jean, Hubert, Jacques… Des noms communs à toutes les petites jeunes filles. »

Dans son champ de vision, la présence d’une masse légère qui se déplace le trouble. Le libraire referme le livre et le cache dans le tiroir sous sa caisse.

« Que puis-je faire pour vous, mademoiselle ? demande-t-il à la jeune fille, ému comme un enfant que ses parents piègent à son insu.

– Je cherche un ouvrage… Un ouvrage qui vient de sortir… Bonjour tristesse.

– Je suis désolé, mais nous n’en avons plus un seul exemplaire.

– Ah ! vous n’allez pas en recevoir de nouveaux ?

– Je vous conseille d’aller dans une autre librairie, car, pour la tenue morale de notre établissement, nous ne vendons plus ce livre. »

Mais Françoise, qui a reconnu son livre entre tous (par l’épaisseur de sa tranche, la couleur de son papier, la texture de sa couverture), sait très bien ce que cet homme, qui refuse de le vendre, possède un dernier exemplaire. « Je vous remercie », répond-elle poliment avant de sortir de la librairie.

Je me souviens que le premier choc littéraire que j’ai eu en lisant un roman a été un choc d’ordre érotique.

Un livre avait le pouvoir de me faire « bander ». J’avais douze ans lorsque j’ai lu L’Amant de Marguerite Duras, il n’était pas question que j’aie l’autorisation de voir le film au cinéma, en revanche, le livre était tout à fait accessible dans une des bibliothèques de mes parents ; la littérature, c’était donc ça, découvrir des choses extraordinaires, dont on ne pouvait pas parler à haute voix, mais dont on acceptait qu’elles résonnent silencieusement dans la tête comme ces mots que je relisais et relisais espérant, soudain, en comprendre le sens :

« Je lui ai demandé de le faire encore et encore. De me faire ça. Il l’avait fait. Il l’avait fait dans l’onctuosité du sang. Et cela avait été à en mourir. »

J’avais douze ans et la littérature, c’était le sexe. Voilà. Il n’y a rien de plus simple à dire. Je fais partie de cette espèce-là, de ceux qui ont connu leurs premiers émois pornographiques avec des mots. Je me dis aujourd’hui que je suis finalement bien proche d’une jeune fille de 1954, prenant un plaisir secret sous les draps avec un livre de Françoise Sagan – j’ai connu le même émoi que ces jeunes filles nées quarante ans avant moi. La littérature ne sera plus jamais, pour les enfants à venir, une entrée dans le monde fantastique de l’érotisme. Je ne suis pas triste pour ces enfants, car après tout, l’important pour chacun est de trouver le chemin de sa jouissance. Mais je suis un peu triste, c’est vrai, pour la littérature, car c’est un beau rôle qu’on lui retire – comme ces actrices de théâtre vieillissantes qui savent qu’elles ne pourront plus jamais dire sur scène : « Le petit chat est mort. »

 

1er avril

J’ai finalement donné rendez-vous à l’étudiant, sa jeunesse me donne de l’allant et révèle chez moi un caractère entreprenant – de même que nous avons tendance, dans une nouvelle relation, à inverser les rôles qui caractérisaient la précédente, faisant subir à l’autre les épreuves que nous avons nous-même autrefois endurées.

Je l’ai invité à passer une journée à Deauville, car il m’a semblé impossible de terminer ce livre sans faire l’expérience, au moins une fois dans ma vie, d’un casino. Françoise cherche à sentir sous la peau de mes doigts la chaleur lisse d’un jeton de table – et en moi-même, je la remercie de me fournir ainsi un prétexte romanesque pour un voyage qui n’a en réalité qu’un seul but : me retrouver dans une chambre d’hôtel avec le jeune homme.

Continuer : partie 5 sur 5