Sagan 1954

Anne Berest · Chapitre 1 sur 5 · partie 3/5

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Sagan 1954

Exergue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

meilleure table de Paris26 ».

Françoise sait que toutes les amies de sa mère vont la cuisiner sur le livre à paraître et elle n’en a aucune envie. Elle décide alors de traîner sa mollesse dans la Buick de son père – elle a proposé à Véronique de passer la chercher, faire un tour sur les quais.

Les premiers jours qui ont suivi la rencontre avec René Julliard, l’excitation était grande, l’air que respirait Françoise lui semblait différent : elle allait être publiée. Tout autour d’elle, les objets, les heures, les passants dans la rue, ses parents… tout semblait s’organiser selon une nouvelle cosmogonie, sous l’influence d’une planète qui réorganisait la vie, elle allait être publiée.

Mais l’excitation première s’était estompée, peu à peu, comme le goût de la verveine s’atténue à mesure que l’on ajoute de l’eau dans la théière, tout simplement parce qu’au fond, il était si naturel, cet état, il était tellement normal pour Françoise d’être publiée, ce moment n’allait pas changer sa vie, non, c’était simplement sa vie qui prenait son chemin et voilà, ce dimanche 31 janvier ressemblait finalement aux dimanches de toujours. Et à ceux à venir. Ni plus ni moins.

Ses parents avaient lu le livre.

Marie n’avait fait aucun commentaire, si ce n’est à propos de quelques coquilles, s’étonnant que sa fille puisse vouloir être écrivain et maîtriser encore mal la syntaxe et la grammaire françaises.

Pierre avait félicité Françoise. « C’est très bien ! » avait-il simplement dit, rieur.

C’était tout. Il n’y avait rien d’autre à dire. La vie continuait d’être ce qu’elle avait toujours été dans la famille Quoirez. Ce qu’ils pensèrent réellement, intimement, profondément du livre leur appartient. Et pour dire la vérité, ma fille n’est pas assez grande encore pour que je puisse imaginer ce que l’on peut ressentir à la lecture du livre de son enfant. Ce doit être une expérience des plus troublantes pour des parents. Évidemment, je pourrais poser la question aux miens, dont deux des filles sont écrivains. Mais je ne le ferai pas.

En traversant Paris, Françoise songe que c’est le dernier jour pour envoyer les cartes de vœux, selon les règles du savoir-vivre enseigné par Gisèle d’Assailly, la femme de son éditeur. Françoise pense à cette publicité pour l’eau minérale gazeuse Perrier qui « vous souhaite pour 1954 la fortune, l’amour et la santé ». Françoise constate alors qu’elle passe devant le pont des Arts, à l’endroit exact où elle a fait son vœu, le matin du 1 er janvier avec Florence.

Plus loin, elle aperçoit les employées des Galeries La Fayette qui défont les vitrines de Noël, décorées cette année sur le thème de Peter Pan ; à l’arrêt, devant la place de l’Opéra, une vieille gouvernante pousse un landau bleu marine, Françoise trouve qu’il ressemble à un petit cercueil monté sur roues et veut chasser cette pensée parce que, sinon, les enfants morts qui hantent parfois son esprit vont revenir.

La Seine a gelé. Françoise n’a jamais vu une chose pareille. Ses parents non plus. Les éclusiers sont chargés de casser la glace pour protéger les équipements ; des morceaux d’iceberg s’en vont, flottant à la dérive. Au volant de la Buick, Françoise regarde les vendeurs de marrons dont l’odeur se mêle au charbon et à celle du crottin de cheval.

Un camion stationne rue Saint-Martin. Il est rempli de sacs en toile râpés, le livreur est en casquette – comme celle des contrôleurs de train –, il siffle La grosse dame chante de Cora Vaucaire, puis fait un signe à Françoise : c’est pas courant, pense-t-il en souriant, une si jeune fille au volant d’une Buick noire.

C’est un Paris où les voitures stationnent sous la tour Eiffel, il n’existe pas encore de parkings souterrains ni de périphérique ; il n’y a pas non plus de tour Montparnasse ni de centre Georges-Pompidou dans le paysage ; à la place, une manufacture de bonneterie et un magasin de pantoufles. La ville ressemble à un vaste chantier, mais dans la nuit de 1954, Paris est encore constellée d’astres et de planètes.

Il fait si froid que les commerçants des Halles ont allumé un brasero pour se réchauffer sur la place Sainte-Opportune ; il fait si froid que dans la nuit, la température va descendre à moins quinze ; il fait si froid qu’un inconnu, l’abbé Pierre, sur les antennes de Radio Luxembourg, lancera cet appel : « Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée… »

Dans sa voiture, Françoise réfléchit.

À quinze heures, elle est convenue d’un rendez-vous téléphonique avec son éditeur, tous deux ont pensé qu’il serait préférable qu’elle emploie un pseudonyme. Mais elle n’a toujours pas trouvé lequel. Sauf qu’il faut faire vite maintenant, car les maquettes du livre doivent être dessinées.

Cela lui plaît beaucoup, à Françoise, de prendre un pseudonyme. D’abord parce que presque tous les écrivains qu’elle admire en ont : Stendhal, George Sand, Gérard de Nerval, Guillaume Apollinaire et Paul Éluard, à qui elle a emprunté le titre Bonjour tristesse.

« Bonjour tristesse.

Amour des corps aimables.

Puissance de l’amour

Dont l’amabilité surgit

Comme un monstre sans corps. »

Et puis, prendre un autre nom, c’est se marier. Pas avec un homme, mais avec une femme, car ainsi, elle se sent épouser la littérature. Loin d’être un masque, ce nom porté comme un vêtement taillé sur-mesure lui donne envie, non pas de devenir quelqu’un d’autre, mais pleinement elle-même.

Depuis plusieurs jours, elle y réfléchit. Mais elle n’a toujours pas la moindre idée en tête.

En rentrant chez elle, Françoise n’a plus qu’une demi-heure pour trouver un nouveau nom – c’est toujours la même chose avec elle, tout faire à la dernière minute, dans l’urgence, au moment du danger.

René Julliard le lui a bien expliqué : plus on retarde le lancement de la maquette, plus on retarde la fabrication, et donc, l’office de sortie du livre. Or, cela, Françoise n’en a pas du tout envie : la mi-mars lui semble déjà le bout du monde.

« Je n’ai aucune idée de nom, soupire Françoise devant Julia qui fabrique une anguille, gâteau typique de Cajarc, dont la pâte s’enroule infiniment sur elle-même pour former un gigantesque escargot.

– Regarde dans le bottin ! » lui répond-elle, sans lever les yeux de ses couteaux.

Évidemment, comment n’y-a-t-elle pas songé plus tôt ? Or, le bottin des noms les plus doux, les plus beaux, les plus surprenants, les plus enchanteurs, qu’ils soient de pays ou de personnages, c’est À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, que Françoise a dévoré dans le désordre, bien sûr, en commençant par Albertine disparue. Avoir lu Proust lorsqu’elle avait quinze ans, l’avoir laissé habiter son cœur, c’est avoir entamé une double éducation, celle de la vie et celle de la littérature – qui elle, n’a pas de règles.

« Je découvris aussi en lisant Proust, en découvrant cette superbe folie d’écrire, cette passion incontrôlable et toujours contrôlée, je découvris

qu’écrire n’était pas un vain mot, que ce n’était pas facile 27 […]. »

Quelques minutes avant que le téléphone ne se mette à sonner, Françoise se plonge dans les tomes de La Recherche, feuillette les milliers de pages, les unes après les autres, les tournant d’un doigt fiévreux, comme celles d’un catalogue dans lequel elle choisirait sa robe de mariée.

Les noms gambadent sous ses yeux, tressaillent sur les lignes, la vicomtesse de Vélude et la princesse Sherbatoff, madame de Varambon et le duc de Sidonia si bavard ; il y a aussi les demoiselles d’Ambresac, tellement riches, en villégiature à Balbec avec leurs parents ; tous ces noms la grisent, car Françoise doit, quoi qu’il arrive, en choisir un. Oui, un nom sortira aussi implacablement qu’un numéro à la roulette du casino – mais, pour le moment, la bille blanche d’ivoire roule sur le plateau.

Lui plaisent, pour leurs sonorités étranges, les noms de mademoiselle de Stermaria et de Zélia de Cambremer, de la princesse de Caprarola, et du prince d’Agrigente… Mais la musique du nom n’est pas la seule qui compte, il faut aussi que le rôle du personnage dans le livre ait son importance, comme évidemment Bergotte, l’écrivain admiré et jalousé, inspiré et souffrotant, qui fréquente la duchesse de Guermantes – avant de mourir devant un tableau de Vermeer.

Oui, Bergotte, c’est une bonne idée, songe Françoise, même si la consonance est un peu féminine à son goût.

« Julia, que dis-tu de Françoise Bergotte ?

– Oh, non, c’est affreux, cela fait “idiote”. »

Alors Françoise se replonge dans La Recherche et son regard cesse son mouvement sur cette phrase d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

« Odette, Sagan qui vous dit bonjour. »

Ce n’est pas le mot « Sagan » qui arrête son œil en premier.

Mais le mot « bonjour ».

De le voir écrit ainsi, dans le livre de Proust, noir sur blanc, ce simple mot « bonjour » qu’elle a emprunté au poème de Paul Éluard, c’est comme si tous ces « bonjours » se prenaient par la main, sautant de livre en livre pour venir jusqu’à elle, la petite fille écrivain. Ce « bonjour » est un fil généalogique, un lien secret entre ces grands hommes et elle. Alors elle lit le paragraphe en entier :

« “Odette, Sagan qui vous dit bonjour”, faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval dans une magnifique apothéose, adressait à Odette un grand salut théâtral […]. »

Le prince de Sagan, qui avait vraiment existé, la séduit par son côté fantasque et cabotin, toujours habillé au dernier chic. Moitié dandy, moitié officier de cavalerie, « il régnait à Paris sur une foule de personnages du

grand monde, aussi bien que sur des gens plus douteux 28. »

Françoise garde ce nom dans un coin de sa tête, puis continue sa recherche, marque un arrêt sur Borange – tiens, ce serait drôle, de s’appeler du nom d’un épicier-libraire de Combray.

Et d’ailleurs, pourquoi pas Combray ? « Françoise Combray », cela sonne assez joliment – plus joliment que Françoise Borange. Françoise envisage ces noms sur elle, comme l’œil, devant un portant de vêtements, compose immédiatement une superposition imaginaire des robes sur le corps. Ainsi il y a aussi Elstir, le peintre amant d’Odette, qui porte un si doux nom. Et pourquoi pas Vinteuil ? Un peu prétentieux, un peu évident. Il y a aussi la marquise de la Pommelière, surnommée « la Pomme », et monsieur de Schlegel, qui connaît par cœur le langage des fleurs.

Puis, le regard de Françoise s’immobilise sur cette phrase.

« Il est vrai que ces grands hommes voyaient chez les Guermantes la princesse de Parme, la princesse de Sagan (que Françoise, entendant toujours parler d’elle, finit par appeler, croyant ce féminin exigé par la

grammaire, la Sagante 29). »

La présence de son prénom, « Françoise », l’arrête tout d’abord, comme tout à l’heure le mot « bonjour ». Françoise et Sagan sont ainsi unis par la grammaire de la phrase proustienne comme dans un miroir inversé. Mais il ne s’agit plus ici du prince, non, mais de la princesse.

Cette double identité ravit Françoise : moitié homme, moitié femme. À la fois le dandy décadent et la grande dame du monde, reçue partout comme chez elle, entourée de princesses de son rang et des colliers de perles à son cou. L’image qui collera à sa légende est déjà contenue dans son nom, car c’est un nom qui dit que l’on peut conduire, les pieds nus et vernis, des voitures de sport, que l’on peut perdre au casino et demander au portier vingt sacs pour rentrer chez soi, que l’on aimera des hommes et des femmes parce que ce qui compte, c’est d’aimer, pas forcément d’aimer bien, mais d’aimer fort. En choisissant ce nom, elle choisit tout ce qui arrive, tout ce qui approche, à grands pas, comme l’ombre de l’ogre se projette peu à peu sur le mur dans les histoires pour enfants.

Le téléphone sonna à cette seconde précise, Françoise Quoirez avait trouvé son nom, elle s’appellerait désormais et pour l’éternité : Françoise Sagan. Et je me rends compte pour la première fois, en voyant les mots écrit sur ma feuille, que Sagan est l’anagramme de « à sang ».

2 février

Depuis dix jours, je ne vis plus du tout dans mon appartement.

Ma fille est en vacances et une amie partie travailler à l’étranger me prête sa petite maison de poupée en banlieue parisienne. Les murs résonnent et j’entends vivre les voisins, comme si nous partagions le même endroit, ce que je trouve agréable et rassurant.

En dehors de ma vie avec les voisins fantômes, je ne suis là pour personne, ou presque.

Je ne suis là que pour Françoise.

Je pense à elle, tout le temps.

Je ne parle que d’elle, tout le temps.

Je suis frappée en lisant aujourd’hui même cette phrase de Sagan : « Je voyais une plage, moi sur cette plage et un petit garçon à côté. » Je crois qu’il y a, chez chaque jeune femme, une photographie idéale qu’elle se fabrique à l’intérieur de son cœur. Cette photographie secrète guide chacun de ses pas. Autrefois, lorsque j’avais mal, une image me donnait du courage : un jour, j’aurai une famille, et sur la photographie il y avait des enfants, le père des enfants – et moi.

Cette photographie n’existera plus, elle aura été fugace, il faut que j’accepte la situation. Mais je n’y arrive pas.

Un souvenir me revient. Pendant ma grossesse, nous avions voulu appeler notre fille Françoise – mais Rebecca et Emmanuel avaient, à cette période-là, trouvé en Bretagne une chatte qu’ils ramenèrent à Paris et à qui ils donnèrent ce prénom. Nous avons donc abandonné l’idée.

Je repense à cette période heureuse. Je repense au 1er janvier 2010. Nous nous réveillons dans notre nouvel appartement. Nous y avons passé notre première nuit et je me dis : toute ta vie, tu dois te souvenir de ce jour. Ce 1 er janvier où le bonheur t’a enlacée entre ses bras, posant sur tes lèvres un baiser mordant dont il faudra toujours te rappeler la douceur.

Oui, toute ma vie je repenserai au 1er janvier 2010. Mais je sais aujourd’hui que si cet amour-là n’a pas tenu, c’est tout simplement parce que l’amour n’existe pas.

« … vous devenez cérébrale et triste. Ce n’est pas un personnage pour

vous 30. »

Suivant ainsi les conseils de Françoise, un soir, j’accepte une invitation à dîner.

Julien a appris la nouvelle, pour notre séparation, il dit qu’il est très triste pour nous, semble espérer que les choses s’arrangent et je le crois.

Il me propose de me changer les idées.

J’accepte, en lui demandant de m’inviter chez Lipp car, lui dis-je, cela me ferait très plaisir, j’aime beaucoup cet endroit. En réalité, c’est parce que je projette d’écrire bientôt une scène qui se passe dans ce restaurant : je voudrais écrire un dîner mettant en scène Françoise et Florence, parties toutes les deux avec l’argent que Pierre Quoirez leur donne, une liasse de billets.

En entrant dans la salle, ce n’est pas mon ami Julien que je cherche du regard, mais mes personnages, dans la couleur vert d’eau des carreaux, avec leurs motifs de végétaux exotiques, sous les lustres éclatants.

Et j’essaye d’y entrevoir les visages de deux petites gamines de treize ans – ce qui serait l’équivalent aujourd’hui de leur âge de l’époque – dînant en tête à tête au milieu de tous ces gens aisés et installés qui ont l’âge de leurs grands-parents. Je suis « sous le charme » de Françoise, comme tant d’autres l’ont été avant moi, rien ne m’intéresse en dehors d’elle, je suis entièrement sous son influence. D’ailleurs, ce soir, je m’habille à la Peggy Roche, robe rouge, collant rouge, bottes en cuir et rouge à lèvres rouge – il ne me manque que les lunettes –, on dirait que j’avance dans la célèbre brasserie en klaxonnant.

Finalement, nous ne parlons pas du tout de ma séparation, mais du livre que Julien devrait écrire – depuis quinze ans, il note sur des bouts de papier de quatre centimètres sur quatre toutes les phrases qu’il veut retenir dans sa vie, des bribes de dialogues entendus, des phrases qui sonnent juste à son oreille, des pensées qui lui passent par la tête.

Il me montre les photographies de sa cave : des centaines de milliers de notes recouvrent le sol, les feuilles formant comme une immense écume de mer.

« J’ai entrepris de les classer, me dit-il, avant de poursuivre : quand on parle avec toi, on a toujours la sensation qu’une partie de toi n’est pas là.

– Oui, je sais. Le père de ma fille me le reprochait tout le temps. Il disait que je ne l’écoutais pas. C’est vrai, quand il me posait des questions, souvent je ne lui répondais pas. Mais je ne fais pas exprès.

– C’est parce que tu ne t’intéresses pas ?

– Non, c’est parce que je suis dans mes livres. Tout le temps. Je crois qu’au départ, je lui ai plu parce que j’écrivais. Mais ensuite, cela a commencé à être un obstacle. Les conséquences de cela, dans la vie quotidienne. Tu vois. C’est toujours pareil. On se sépare des gens pour les raisons précises qui nous ont attirées chez eux.

– Tu écris ton prochain roman ?

– Non, j’écris un livre sur Françoise Sagan. »

Toujours la même réaction. Aux mots « Françoise Sagan ». Son visage s’illumine. Julien sourit. Il répète : « Ah, Françoise Sagan ! » Ça ne loupe pas. C’est magique.

Je lui parle de l’épisode chez la voyante. Cela le fait rire. Nous sortons de la brasserie pour aller à la librairie La Hune, où j’ai commandé des livres parus en 1953 et 1954.

Le libraire est très sympathique, nous rigolons et je lui demande, puisque les livres ne sont pas arrivés, qu’il nous prescrive à la place des ordonnances ; nous engageons la conversation.

« Vous venez de quel pays ? » demande Julien.

Le libraire ne répond rien ; il regarde Julien en attendant qu’il précise sa question.

« Votre façon de parler, votre accent bizarre, c’est quoi ? insiste-t-il. Elle aussi (Julien me pointe du doigt), quand elle parle, elle vient d’un pays. On ne sait pas très bien de quel pays d’ailleurs, mais c’est son pays à elle, sa drôle de façon de parler.

– C’est vrai que je parle très vite, acquiesce le libraire. Je vais vous raconter quelque chose. Autrefois, il arrivait, certains soirs, qu’une petite dame entre dans la librairie, là, avec sa mèche, je la reconnaissais tout de suite, pas son visage qui avait tant changé, mais sa mèche. C’était Françoise Sagan. Elle venait à la librairie acheter des livres. Et quand elle tombait sur moi à la caisse, on pariait sur celui qui réussirait à parler le plus vite. Et on se mettait à parler à toute allure. C’était drôle ! On rigolait beaucoup. »

En sortant de La Hune, je hurle à Julien :

« Ah, tu vois ! Je ne t’ai pas menti pour la voyante ! Pourquoi le libraire se met à parler de Sagan, comme ça, de nulle part, sans qu’on ait rien dit ! On parle de tout, de rien, et il nous sort Françoise Sagan. Tu vois ! Elle est là. Elle est partout. »

3 février

Voir pour la première fois de sa vie son nom écrit sur la couverture d’un livre – couverture si souvent rêvée, imaginée, qui soudain est là sous nos yeux, elle existe. Je crois qu’il n’est pas un écrivain qui n’ai ressenti, à cette vision, un violent sentiment, mélange de dégoût et de fascination, car si la couverture d’un livre n’est qu’une image, elle est néanmoins une image qui a la puissance d’un acte. C’est une image qui agit pour dire : « Celui qui a écrit est désormais un écrivain. » Avant, il était écrivant, maintenant, il est écrivain. Bon écrivain ou mauvais écrivain, ce n’est pas la question. Qu’importe. La couverture d’un premier roman est un sacrement, elle est la réalité visible d’une désignation mystérieuse, l’appartenance à la communauté dont l’auteur a rêvé toute sa vie, souvent depuis l’enfance.

Françoise Sagan est passée rue de l’Université pour voir la maquette de la couverture de son livre qui va bientôt partir en fabrication. En garant la Buick de son père à côté de la Cadillac de René Julliard, Françoise est heureuse, elle commence désormais à vivre sa vie, après l’avoir longtemps rêvée – et il n’existe pas de jouissance plus puissante que celle-là.

Ce matin même, elle a reçu un appel des éditions Plon. En effet, Michel Déon, lecteur pour cette maison et journaliste à Paris Match, a trouvé son manuscrit formidable. Mais Charles Orengo, le directeur général, a laissé

passer trois semaines avant de téléphoner à la jeune fille 31.

J’imagine Françoise recevoir les compliments, puis écouter bien sagement les conseils.

« Évidemment… il y aurait beaucoup de choses à reprendre… non seulement au niveau de la syntaxe, mais aussi de la structure narrative du livre… votre écriture est encore très jeune et fragile… ce qui est normal… vous allez vite apprendre… nous travaillerons ensemble, si vous le voulez bien. »

Je suis sûre qu’elle prend un grand plaisir à le laisser parler, avant de lui avouer que malheureusement, elle a accepté un engagement ailleurs.

Françoise, en découvrant la maquette de sa couverture avec les mots « Françoise Sagan », se demande en souriant : Qui est cette femme à qui l’on attribue mon livre ?

Mais bientôt, et jusqu’à la fin de sa vie, c’est en voyant les mots « Françoise Quoirez » qu’elle ressentira un sentiment d’étrange étrangeté.

Évidemment, elle aurait sans doute préféré la couverture blanc crème, solennelle, de Gallimard. Ses liserés rouges et noirs, les trois lettres NRF qui semblent flotter comme un navire sur l’éternité de la littérature, leur typographie à la fois exigeante et sûre d’elle. Sans concession. Mais le sort en a décidé autrement, elle va entrer par une autre porte, celle d’une maison plus récente, plus commerciale, moins littéraire. Certes, c’est beaucoup moins chic, ce liseré d’un vert forêt de Bavière, un peu à la mode et les mots Bonjour tristesse qui débordent du cadre, comme s’ils décidaient de passer une fenêtre trop petite pour eux. Les lettres capitales du mot JULLIARD semblent imiter crânement celles de GALLIMARD comme ces contrefaçons qui jouent sur la ressemblance du nom avec l’original pour tromper l’acheteur.

Mais qu’importe, se dit Françoise.

Qu’importe.

Elle est fière et sait que son livre sera lu.

C’est cela qui compte aujourd’hui.

Mais pas seulement.

Ce qui compte pour elle, c’est de filer directement à l’hôtel Rochester.

« Il nous faut pour ce soir, au plus tard pour demain, cinq mille couvertures, trois cents grandes tentes américaines, deux cents poêles catalytiques. Déposez-les vite à l’hôtel Rochester, 92, rue La Boétie. »

Un bébé de trois mois est mort dans le froid, en Seine-Saint-Denis, au fond d’un autobus désaffecté où ses parents ont passé la nuit. Puis, une vieille femme, sur le boulevard Sébastopol, a fini sa vie sur le trottoir, gelée. Ces deux cadavres poursuivent Françoise, qui veut répondre à l’appel de l’abbé que personne ne connaît : en apportant au moins des pull-overs et des chaussures qui vieillissent dans un placard des Quoirez.

« Il faut attendre l’autorisation de ta mère ! Elle rentrera ce soir, lui dit Julia.

– Non, non, non, on ne peut pas attendre. Il faut que j’y aille maintenant, tu voudrais que d’autres enfants meurent dans la nuit ? » lui répond Françoise.

Julia Lafon se dévoue pour la famille Quoirez depuis vingt-trois ans. C’est une jeune femme de Cajarc, le village où est née Françoise, dans la maison de ses ancêtres, au 45, boulevard du Tour-de-Ville.

Cajarc, les causses du Lot, ce sont les origines, un domaine exquis auquel

il ne faudra pas toucher32, la seule région où Sagan trouvera un peu de repos, mais ça, Françoise ne le sait pas aujourd’hui, elle est encore trop proche de son enfance pour la chérir, au contraire, elle voudrait s’en extraire à tout prix, ne plus y passer ses vacances qu’elle trouve aujourd’hui ennuyeuses à mourir, préférant la Côte d’Azur et les joies d’Hossegor. Mais un jour, bientôt, elle saura que ce pays de l’enfance est sacré, immuable, que rien ne remplace les jeux dans les maisons abandonnées avec les enfants de son âge, les promenades à travers champs en compagnie d’animaux et d’être imaginaires :

« Dès le mois de mai, les prés pliaient déjà sous l’été. L’herbe haute, amollie de chaleur, penchait, séchait et se rompait jusqu’au sol. Au-dessus du bassin, plus loin, des buées traînantes fumaient dans le soir ; et la maison elle-même, avec sa façade rose et ridée, semblait, entre ses volets du haut refermés sur quelque secret, et ses portes-fenêtres du bas écarquillées sur quelque surprise, la maison semblait une vieille dame

assoupie, au bord d’une congestion faite d’incertitudes33. »

Julia fait partie de ce pays plein de magie, qu’elle a quitté en 1931 pour devenir cuisinière et gouvernante chez les Quoirez. Son grand-père, Lucien Lafon, était meunier dans un des villages voisins. Julia a vu naître Françoise, l’a quasiment élevée, lui lisant tous les soirs des histoires, dont celle de La Chèvre de M. Seguin, si courageuse, si forte, qui choisira la mort au nom d’une journée de liberté. Mais, à la fin de l’histoire, Françoise ne pleurait pas : elle la comprenait très bien, la petite chèvre de M. Seguin.

« “Enfin !” dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir ; et elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang…

Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea. »

Dans un équilibre précaire de tabourets et de piles de livres, Julia et Françoise, aussi petites l’une que l’autre, se hissent sur leurs pointes de pieds pour faire glisser du sommet de l’armoire une caisse rectangulaire, une de ces grandes malles de voiture en toile enduite noire, piquées de clous en laiton. Les yeux de Françoise s’agrandissent comme devant le coffre des aventures de L’Île au Trésor.

Mais les deux femmes retiennent immédiatement leur souffle en découvrant ce que contient la vieille malle. Après avoir soulevé quelques taies d’oreillers, elles trouvent, submergées par une odeur de lavande desséchée mêlée de naphtaline, un trousseau de petit enfant.

Une layette. Soigneusement pliée.

Un hochet en ivoire, une médaille de berceau.

Une aube de communion ainsi qu’un catalogue provenant du magasin de jouets Au nain bleu.

Et une timbale de naissance en argent sur laquelle est gravé le prénom « Maurice ».

Julia frémit de tout son corps, car elle sait que Françoise ne devait pas voir le contenu de cette malle. Personne ne lui a jamais dit. Personne ne lui a jamais parlé de Maurice. Le petit garçon. Le petit enfant. Mort de déshydratation dans son berceau.

Tout se met à tourner dans la pièce, autour de Françoise, lorsqu’elle voit Julia que les larmes assaillent, devant les habits de bébé, qui referme la malle, maladroitement, à la hâte.

Car il n’existe pas de vrais secrets dans les familles. Les secrets attendent tranquillement leur heure pour se dévoiler. Et en patientant, ils dessinent leurs contours dans les silences.

Des sujets systématiquement évités, un prénom sur lequel chacun bute, des histoires que l’on évoque d’une phrase définitive… toutes ces contorsions de la conversation aboutissent à une perception déformée de la réalité. Nos proches, nos parents, notre femme ou notre mari, en cherchant à nous rendre aveugle à un sujet pourtant présent, par association, non pas d’idées, mais de silences, tracent dans notre cerveau les lignes d’une histoire enfouie qu’on cherche à lui dissimuler. Comme dans cette illusion d’optique appelée le « motif de Kanizsa », où le cerveau produit un effet de contour subjectif : dans le « vide » du dessin, nous percevons une figure triangulaire illusoire, mais que nous interprétons, nous reconstituons, de façon palpable, réelle. On voit parfaitement le triangle, qui pourtant n’existe pas.

Françoise ne fut donc pas surprise de découvrir un trousseau d’enfant, caché dans la malle de la chambre de ses parents. D’une certaine façon, elle attendait depuis longtemps ce moment-là : qu’on lui explique enfin ses terreurs nocturnes et ces images qui parfois s’imposaient dans son esprit à n’importe quel moment de la journée. Qu’elle comprenne enfin pourquoi des enfants morts venaient souvent la hanter, lui parler. Cette découverte ne fut pas une douleur, mais une sorte de soulagement – qu’il est bon de pouvoir mettre des mots sur une souffrance sourde pour transformer une peur irrationnelle en une douleur concrète.

Julia lui raconta alors la naissance de Maurice, la joie de ce petit garçon qui souriait tout le temps, sa mort subite. On l’avait retrouvé dans son berceau inanimé, il ne respirait plus. Un jour de canicule. Julia n’était pas présente ce jour-là. Qui avait trouvé l’enfant mort, était-ce Marie ou Suzanne ? Rien n’était très clair à ce sujet et personne n’en avait jamais reparlé.

Les semaines, les mois qui avaient suivi cet accident avaient été terribles pour toute la famille. Les Quoirez, ces gens si joyeux, si fantasques, aimant organiser des dîners de têtes et faire des blagues aux voisins, avaient fait entrer le désespoir dans leur maison. La vie s’était arrêtée, jusqu’à ce jour où Marie avait senti ses seins durs et gonflés, ainsi qu’une folle envie de manger du crabe et de boire du vin blanc. Ce signe ne l’avait jamais trompée : elle était de nouveau enceinte. Elle avait regardé son mari, lui avait demandé de l’emmener à Deauville dans sa Graham-Paige Sharknose décapotable, pour manger des crustacés. Pierre avait compris ce que cela voulait dire, sa bouche s’était mise à sourire et ses yeux à pleurer.

Marie n’avait pas envisagé d’avoir autre chose qu’un nouveau petit garçon, qui ressemblerait trait pour trait à l’enfant disparu, mais en plus robuste.

Elle s’en était à ce point persuadée qu’elle fut très étonnée d’entendre sa mère crier : « C’est une fille ! » quand on la délivra de l’enfant, dans la chambre, dans le lit où elle avait donné naissance à ses trois autres enfants. Elle féminisa le prénom qu’elle avait choisi pour son garçon, prit la petite fille dans ses bras, elle était minuscule et chétive, il ne faudrait jamais la quitter des yeux, celle-là, et tout le monde l’aima tendrement, terriblement, excessivement, cette enfant qui arrivait, comme par miracle, à faire naître, dès qu’on l’approchait, un sourire de bonheur.

Ainsi, depuis sa naissance, il suffisait que ses parents la regardent respirer et vivre pour se mettre à rire d’un rire qui est celui de ceux qui se sont vidés de toutes les larmes de leur corps.

Il avait eu tous les droits, le bébé Françoise. Toutes les autorisations. Tous les cadeaux.

 

« Il fallait que je lui apprenne à taper à la machine sur ma Remington. C’était la fille du patron, ses exigences d’enfant gâtée m’agaçaient un peu. En la voyant au volant de sa voiture électrique ou de son cheval, on

comprenait qu’elle ne ferait rien comme tout le monde 34. »

Françoise et Julia restèrent longtemps sans parler, l’une à côté de l’autre. Françoise pensait à ce petit garçon qui, d’une certaine façon, l’avait accompagnée dans son enfance comme un siamois fantôme. C’était avec lui qu’elle conduisait son premier cabriolet d’enfant, c’était avec lui qu’elle tombait de vélo, grimpait dans les arbres, jouait avec les moutons, courait à travers champs.

Maurice avait toujours été avec elle, depuis sa naissance.

Les deux femmes remirent les affaires bien en ordre, et la malle à sa place. En silence. Puis Françoise prit dans sa penderie deux pulls chauds que sa mère lui avait achetés pour Noël, le manteau en astrakan que Suzanne ne mettait plus car il lui serrait la taille depuis la naissance de sa fille et deux foulards en soie, dont un de chez Hermès que son père lui avait offert pour ses quinze ans, un grand carré vert olive sur fond blanc cassé, représentant quatre calèches dessinées par Hugo Grygkar. Il était en parfait état : pas de trous, pas de larmes, pas d’odeur. Elle avait pris ce qu’il y avait de plus cher, de plus précieux dans sa garde-robe, qu’elle empaqueta dans une grande valise avant de partir trouver un taxi, à qui elle demanda :

« Hôtel Rochester s’il vous plaît, monsieur.

– Eh bien dis donc, vous êtes la troisième personne que je conduis là-bas depuis le début de mon service. Si c’est le même bazar que tout à l’heure, je vous laisse à l’angle des Champs-Élysées. »

En effet, quand ils arrivèrent au début de la rue La Boétie, Françoise fut impressionnée par la foule qui se pressait dans tous les sens, gonflant cette rue étroite comme un membre congestionné de sang. Il y avait ceux aux bras chargés de paquets, ceux qui s’en étaient débarrassés et tentaient de s’extirper de la foule, il y avait des voitures bloquées qui klaxonnaient, il y avait des femmes du grand monde qui cachaient des tailleurs Bar et des jupes corolles sous leurs manteaux de fourrure, des bonnes sœurs avec leurs immenses cornettes blanches, comme des feuilles de dessin qui s’envolent dans le ciel, des employés des grands magasins venus déposer des couvertures et des habits, des ménagères portant dans leurs bras des piles de draps et des ouvriers venus apporter des boîtes de conserve. Tout ce monde faisait la queue dans le froid, devant les portes à tambour de l’hôtel Rochester où flottent toujours trois drapeaux.

Françoise entend soudain la foule qui murmure en direction d’un homme barbu, c’est la première fois qu’on aperçoit sa silhouette reconnaissable entre toutes, avec sa longue barbe filandreuse et clairsemée, son béret sur la tête, sa cape de pèlerin, Henri Grouès, qui se fait appeler Pierre depuis la Résistance et qu’on a surnommé « l’abbé » depuis qu’il cherche, en banlieue parisienne, à recréer une utopie d’hommes aidant les plus faibles. L’abbé Pierre n’en revient pas de la foule qui arrive depuis qu’il a lancé son appel vers midi.

Très vite, dans l’heure suivante, il y avait eu une dizaine de personnes et puis deux dizaines, qui s’étaient transformées en centaines, on pensait que cela s’arrêterait, mais il allait en réalité falloir accueillir des milliers de gens et des monceaux de cartons dans le hall de l’hôtel. Il y en aura tellement qu’il faudra bientôt réquisitionner le hall de la gare d’Orsay pour tout stocker.

S’isolant de la foule, un homme s’approche de l’abbé pour lui tendre une enveloppe remplie d’un million de francs, en billets de dix mille : « Je suis

assez laid pour que vous me reconnaissiez un jour35 », lui dit-il.

Mais ce n’est pas tout. Dans quelques jours, le jeune abbé recevra une invitation pour se rendre à l’hôtel de Crillon, ce vieux palace qui ressemble à un bâtiment administratif. L’abbé Pierre y retrouvera un petit homme connu du monde entier, mais que lui ne connaît pas car il n’est jamais allé au cinéma :

« Je vous devais des millions. Je ne les donne pas, je les rends. Ils appartiennent au vagabond que j’ai été et que j’ai incarné. Ce n’est qu’un juste retour des choses », lui expliquera, en lui tendant un chèque de deux millions de francs, Charlie Chaplin.

De retour chez elle en cette fin d’après-midi, Françoise s’enferme dans sa chambre, elle n’a pas envie de voir ses parents, ni son frère, ni sa sœur, qui sont tous liés par une vie d’avant elle, par un secret qu’ils partagent depuis dix-huit ans. Comment ont-ils pu lui faire croire qu’ils l’aimaient plus que tout, qu’elle était leur enfant préféré, leur sœur chérie, et avoir menti de la sorte ? Françoise respire l’air de sa nouvelle vie et, pour cela, allume une Chesterfield – c’est la première fois qu’elle fume toute seule. Les gestes sont étranges, irréels presque, mais cette fumée qu’elle respire en se regardant dans le miroir de sa chambre d’enfant est comme la fausse brume du théâtre, un élément de décor qui épaissit l’atmosphère de sa vie, de son être. Françoise Quoirez observe les gestes de Françoise Sagan qui fume, la féminité d’un contour de poignet, la façon de lever le menton pour porter le bout du filtre à ses lèvres, en clignant un peu les yeux comme les cils en plastique des poupées baigneurs qui s’abaissent lorsqu’on les allonge.

Voilà comment j’imagine Françoise, car je n’ai jamais lu nulle part qu’elle se soit rendue à l’hôtel Rochester, répondant à l’appel de l’abbé Pierre. Je n’ai aucune preuve mais je ne vois pas comment son cœur, si généreux, aurait pu faire autre chose, autrement. Quant à la découverte de Maurice, cela aussi, il me faut l’imaginer, car jamais elle ne l’évoqua dans ses livres, encore moins dans les interviews où elle savait manier, avec un

talent de musicienne, l’art de la fugue 36.

« Est-ce qu’elle vous parlait de son frère mort ?

– Non, jamais, me répond Florence.

– Mais vous étiez au courant ?

– Même pas, je l’ai découvert en lisant une biographie sur elle.

– Je comprends qu’une famille, surtout à cette époque, puisse garder des secrets profonds autour de la mort d’un enfant. Mais je trouve étrange, je n’arrive pas à saisir qu’elle, avec sa parole si libre, son goût de la vérité, n’ait jamais partagé, même avec ses amis les plus proches, cette histoire tragique.

– Il faut comprendre que c’était effectivement une autre époque. Et puis, c’est Françoise. »

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15 février

Je n’ai rien écrit depuis dix jours. Je suis incapable d’avancer, tout est sec. Rien ne vient dans les doigts, comme quand on joue aux dés et que les chiffres sont désespérément nuls.

Je devais écrire une scène au café de Flore, datant du 15 février 1954, où dans un coin, tandis que Françoise s’ennuie d’attendre la sortie de son livre, Boris Vian écrit la chanson Le Déserteur. Pierre Herbart serait assis à côté de lui. Mais je n’en ai ni le courage ni l’envie.

Comment rattraper ces heures perdues ? Je ne les rattraperai pas. Soudain, pour la première fois, je lutte contre le livre. J’ai peur que Françoise m’abandonne si je ne travaille pas assez, il faut que je reprenne courage et que je la retrouve.

17 février

Au 170, boulevard de Magenta, entre les colonnes néo-égyptiennes du cinéma Le Louxor, dont les mosaïques bleu cobalt se mélangent aux scarabées d’or, aux cobras et aux têtes de pharaons, je vois Françoise assister à la projection de Si Versailles m’était conté – elle est assise, mal à l’aise dans sa jupe de jociste, qu’elle ne remettra plus jamais de sa vie.

Le dernier film de Sacha Guitry vient de sortir dans les salles de cinéma, c’est un événement. Non seulement le coût du film est sans précédent, mais, tourné à Versailles, il réunit tous les acteurs du moment ainsi qu’une jeune starlette qui joue Mlle de Rosille, la maîtresse de Louis XV : Brigitte Bardot. Sacha Guitry cherchait une actrice « pas chère » pour jouer une scène en face de Jean Marais. Brigitte a le même âge que Françoise – quelques mois de plus. Son visage a fait quelques-unes des couvertures du magazine Elle. Elle n’a que dix-huit ans mais son mariage avec un Russe au nom à coucher dehors a déjà fait l’objet de reportages dans les journaux – il lui a fallu, à elle aussi, demander l’autorisation de ses parents.

Françoise Sagan regarde sur l’écran la poitrine immense de Brigitte Bardot, car en vérité, on ne voit que ça lorsqu’elle apparaît dans le film, avec sa robe de satin blanc virginal. Françoise pense à ses propres seins, tout petits, si petits. Que peut-on ressentir, lorsqu’on a une grosse poitrine ? C’est une grande question, lancinante, que ne renieront pas les générations de jeunes filles à venir.

Cela me plaît d’imaginer ce face-à-face entre ces deux jeunes filles qui ont tant de choses en commun, deux jeunes filles issues de la bourgeoisie, qui décideront de jouir du corps qu’on leur a fabriqué, corps éduqué à la danse classique, à l’équitation, à la discipline des beaux quartiers. Deux enfants lancées dans la société française d’après-guerre, qui vont bouleverser tous les ordres et fasciner les hommes, séduire la jeunesse.

Mais en ce 17 février 1954, elles ne sont encore rien du tout – ou presque rien.

Brigitte Bardot est une pin-up de passage, celle que Jean Gabin appellera bientôt « Cette chose qui se promène toute nue ». De même qu’un jour prochain, le critique Étiemble écrira : « Les deux maux de notre époque : le

Cola-Cola et Françoise Sagan 37. » Deux jeunes promesses issues d’un même milieu, une bourgeoisie française à la fois classique et fantasque, leurs mères se ressemblent, ce sont des femmes qui aiment être entourées, s’habiller, porter des chapeaux, boire du champagne, passer leurs vacances à la montagne, oublier les restrictions de la guerre, vite, au plus vite.

Françoise et Brigitte sont deux cousines éloignées dans cette France qui les attend pour leur coller une mauvaise réputation, pour leur reprocher ce qu’elles sont : elles devront rendre des comptes. Car le destin s’est mis en marche malgré elles. Elles ne peuvent plus rien faire pour l’arrêter. Elles apprendront à leurs dépens qu’il n’est jamais bon d’être celles par qui le

scandale arrive38.

Françoise Sagan et Brigitte Bardot ouvrent le chemin de la liberté et de l’émancipation sexuelle pour les filles de leur génération, mais elles sont aussi, revers de la médaille, une arme utilisée contre leur propre camp. Deux enfants dont on se sert pour terroriser les femmes, les femmes françaises, les femmes de la Résistance, ces femmes seules qui ont dû prendre des risques, travailler, certaines arrêtées, torturées, d’autres tondues pour payer la faute de la France, qui sont devenues par la force des circonstances des soldates du quotidien – et qu’on aimerait bien voir rentrer dans le rang, avec les enfants et les tâches de la maison. Ces femmes d’un certain âge, aux corps fatigués par les grossesses, qui ont dû prendre du pouvoir là où il a été laissé vacant, revendiquent aujourd’hui leurs désirs : pas à l’endroit de la sexualité, non, mais à l’endroit de leur identité. La société, éminemment masculine, va couper leurs élans, en les terrorisant avec leurs propres enfants, avec des jeunes filles impossibles et libres, au corps inatteignable.

21 février

Nous avons déjeuné avec Louis, dans le petit restaurant japonais de la rue Mazarine où il me rejoint car je travaille toute la journée à la bibliothèque de l’Institut. Il s’est fait pousser la moustache, pour le rôle de Jacques de Bascher qu’il doit interpréter au cinéma.

Je pense : Louis est plongé dans les années soixante et moi dans les années cinquante, chacun de nous jouant à sa manière une autre vie que la sienne. Soudain je regarde Louis et je me rends compte qu’à cause de cela, à cause de ma tristesse amoureuse, j’ai complètement oublié, rejeté, évacué le Louis, qui, en 1954, est dans le cœur de Françoise.

Louis Neyton est à l’époque son petit ami, ils s’écrivent des lettres, car il étudie à Grenoble, il est un ami de son frère, Jacques – il a onze ans de plus qu’elle.

L’écrivain et biographe Jean-Claude Lamy, qui fut le grand ami de Françoise, a la gentillesse de venir chez moi pour me parler d’elle. Il évoque longuement cet amour-là.

« Elle aimait les hommes grands. Un peu dégingandés.

– Qu’a-t-elle pensé en lisant la biographie que vous avez écrite ?

– Elle l’a parcourue, comme ça (Il fait un geste, de quelqu’un qui feuillette un livre dans le vide), et puis elle a simplement dit : “C’est drôle, on dirait l’histoire d’un personnage qui m’est un peu inconnu.” »

Il faudrait, évidemment, que je me plonge dans le récit de cet amour. Je devrais retrouver les lettres qu’elle lui écrit, dans une lassitude : « Je suis seule, je suis loin de toi. » Je devrais réintégrer Louis Neyton dans mon livre, je crois que Françoise fait passer le temps avec cet amoureux idéal, qu’il lui plaît de picorer dans sa robe de chambre en jersey les croissants achetés rue Jouffroy, en pensant qu’elle a quelque part un amoureux transi

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