Sagan 1954
Exergue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Nous avons rendez-vous sur le quai de la gare Saint-Lazare dix minutes avant le départ du train. J’aurais dû me douter qu’il ne serait pas en avance, contrairement à moi. Le train est annoncé. Mon cœur devient une ecchymose, à l’idée d’être plantée là. Mais soudain, le visage blond apparaît parmi la foule, marchant tranquillement, un drôle de baluchon sur l’épaule : « J’ai mis mes affaires dans une taie d’oreiller, parce que ma valise est chez mes parents. »
Nous nous asseyons dans le train et parlons de la couleur de ses cheveux. Il m’explique qu’au Japon, certains hommes, dans les restaurants, venaient les toucher car ils n’avaient jamais vu une chose pareille. C’est vrai qu’ils ont une couleur merveilleuse, lui dis-je, puis il déplie Le Canard enchaîné avant de s’adosser à la vitre et de fermer les yeux comme si je n’étais pas là. Je suis soulagée qu’il s’endorme car cela m’épargne de réfléchir à de nouveaux sujets de conversation et je peux profiter de ce moment de répit pour terminer le livre que je suis en train de lire : la biographie de Maurice Ravel par Jean Echenoz.
Après avoir lu toutes les biographies écrites sur Françoise Sagan, celles de certains de ses contemporains, certains romans parus en même temps que le sien, ainsi que des livres sur le Paris des années cinquante, il me faut lire à présent des biographies écrites par des écrivains. Pour les mêmes raisons que les livres m’ont appris à vivre, les auteurs m’ont appris à écrire et je trouve dans le livre d’Echenoz des réponses, des chemins, des solutions aux problèmes qui se posent actuellement à moi. Je suis sûre que Françoise Sagan aurait aimé ce livre qui raconte les dix dernières années du musicien, parce que Echenoz est un peintre (« La mer est d’un vert presque noir »), mais aussi pour son art de la description des machines, en particulier des voitures.
Arrivés à Deauville, le visage blond rouvre les yeux et je referme le livre, dépitée par ma lecture, car si les grands livres vous donnent du courage, vous montrant que tout est possible à condition d’être libre et sincère, ils peuvent aussi vous écraser violemment contre les parois de vous-même. Vous pensez que vous n’arriverez jamais à écrire le vôtre.
Notre chambre d’hôtel est entièrement couverte de toile de Jouy : le papier peint est assorti aux rideaux qui sont assortis à la courtepointe du lit ainsi qu’aux coussins. On dirait que quelque chose nous crie : « Jouis ! Jouis ! Jouis ! », et cela fait presque mal aux yeux lorsqu’on fixe longtemps les murs.
Nous sommes aussi gênés que des jeunes mariés le soir de la nuit de noces. Le lit, qui prend toute la chambre, est incontournable. Pourtant nous réussissons à faire comme si tout était parfaitement normal en vérifiant que nous avons bien nos cartes d’identité pour l’entrée au casino.
Je passe une robe au sortir de la douche, nos affaires se mêlent sur le lit, nos gestes deviennent peu à peu plus souples, plus fluides, et je ressens cette excitation mêlée de joie enfantine qui ne m’avait pas envahie depuis plusieurs mois.
Arrivés dans la salle de jeux – pas celle des machines à sous, non, mais celle des « tables » –, il me faut changer l’argent contre des jetons. Je m’installe au black-jack car la roulette m’impressionne encore et que je n’ose pas m’y asseoir. Ce qu’il y a de parfaitement excitant dans ce lieu, c’est la cérémonie. Les règles. Chacun est à sa place et tient son rôle comme il se doit. J’entends le bruit des centaines de jetons qui tombent dans la fosse de la roulette, on dirait chaque fois que quelque chose se brise. Le jeune homme me montre comment jouer et nous gagnons tout de suite. Enivrés par le champagne et par notre réussite, nous marchons vers notre jolie chambre en toile de Jouy. La chance des débutants, dit-on. Je me demande en traversant les rues vides dans la nuit de Deauville, après cette journée passée en sa compagnie, comment ce garçon peut être si détaché de sa propre beauté. Comme s’il en ignorait l’existence. Comment peut-il être si indifférent aux qualités aiguës, presque violentes, qui sont les siennes ?
Vers sept heures du matin, je me glisse sans bruit hors du lit devenu le nôtre. Je n’arrive pas à dormir, à cause de la peau, cette peau d’une autre matière que celle contre laquelle j’ai dormi pendant des années.
Je vais me promener dans l’hôtel, chercher quelque part la résonance des petits pas de Françoise dans ce même labyrinthe, dans ce même état : la douceur des baisers qui suivent l’excitation du jeu lorsque vous avez gagné.
Dimanche matin, personne n’est réveillé dans l’établissement, j’aperçois simplement, près de la véranda, un homme de dos qui boit un café en regardant le jardin. Il porte une veste de costume en laine grise, le col de sa chemise se relève – mais d’un seul côté. Il ne bouge pas, semble absorbé par ce qu’il voit, je me baisse pour apercevoir précisément ce qui pourrait se passer dehors, mais il n’y a rien. Rien du tout. Je tourne autour du buffet du petit-déjeuner pour voir un peu mieux son visage, du moins son profil, poussée par cette curiosité que j’ai envers les gens qui déjeunent ou dînent seuls dans les restaurants – car c’est un des luxes que j’aime par-dessus tous les autres, être seule pour écouter les conversations voisines.
Je le reconnais tout de suite. L’incongruité de la situation me donne l’autorisation d’aller lui parler : qu’il soit assis là, seul, dans cet endroit. Et que je sois debout, seule aussi, au même moment que lui. Tout cela est si étrange.
« Je peux prendre mon café avec vous ? Je sais, il est très tôt, mais on n’est pas obligés de parler…
– Je vous en prie.
– C’est gentil, je vais pouvoir dire en rentrant à Paris que j’ai pris le petit-déjeuner avec vous, à Deauville.
– Qu’est-ce que vous faites ici, de si bonne heure ?
– Je soigne ma dépression, dis-je en riant.
– Vous n’avez pas du tout l’air déprimée.
– Si, je vous assure, je le suis terriblement. Je suis en plein divorce. Mais je souris de vous rencontrer. Cela me fait tellement plaisir.
– Merci.
– Et vous, qu’est-ce que vous faites ici, de si bonne heure ?
– Je suis juré pour un festival de cinéma.
– Ah ! Ça vous plaît ?
– Oui. Cela change. De mes habitudes.
– Vous écrivez en ce moment ?
– Oui.
– Une nouvelle biographie ?
– Mhhh. Non, pas vraiment.
– Quand j’étais petite, chez mes parents, il y avait Cherokee dans la bibliothèque, je ne sais pas pourquoi, la couverture me fascinait, le titre, votre nom, toutes ces voyelles entourées de consonnes rares, mais je suis désolée, je vous ai dit que je ne parlerais pas, et je n’arrête pas – d’ailleurs je vais remonter me coucher, pardon de vous avoir dérangé, mais, sans que je puisse vous expliquer pourquoi, ce serait trop long, c’est très spécial pour moi de vous avoir rencontré ce matin, c’est comme un signe, vous voyez, un signe d’encouragement qui me donne de la force pour toutes les choses qui me restent à faire. »
Et Jean Echenoz me dit au revoir, avec sa mèche sur son grand front et ses yeux bleu délavé qui ont connu tous les siècles. Je vais rentrer à Paris en ayant joué pour la première fois de ma vie au casino, après avoir passé une première nuit avec un autre homme que le père de ma fille et rencontré Jean Echenoz.
Tout cela grâce à Françoise, je ne l’oublie pas, ma petite jeune fille de l’année 1954. Je continue de déployer le calendrier et mon livre, tandis que le sien se vend chaque jour un peu plus.
Jacques Chardonne, écrivain hussard qui n’était pas tout à fait tendre avec les jeunes femmes, ni avec le genre humain de toute façon, écrit à Roger Nimier la lettre suivante :
« J’ai lu cette semaine le roman de Françoise Sagan. Cette jeune fille est de bonne famille, la famille des grands écrivains. Cela ne trompe pas, cela se voit comme la couleur des yeux, le grain de la peau ; cela fait bondir le cœur. Le talent est une chose unique, en tout point excellente, rayonnante, vive, vierge. On aime le talent ou il est indifférent. Si on aime, c’est sans
mesure. Cet amour-là, c’est un jugement sévère51. »
24 mai 1954
Plus de huit mille exemplaires de Bonjour tristesse ont été vendus à ce jour.
Diên Biên Phu est tombé.
Le drapeau rouge, avec son étoile d’or, a été planté dans le camp français – c’est le début de la fin de l’empire colonial.
Pour Françoise aussi, c’est le début de la fin, si l’on s’en tient à cette phrase de Mme de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur. »
Françoise est très embêtée : un Américain, qui ne lui plaît pas tout à fait mais qui ne la laisse pas totalement indifférente, lui a proposé de l’emmener à Senlis, dans l’Oise, près de la forêt de Chantilly. C’est un poète et ses amis organisent un « Bal nègre », tel qu’il se donnait dans le bar du même nom avant la guerre, au 33, rue Blomet, dans le quinzième arrondissement. Tout sera organisé comme le faisaient leurs aînés délurés, ti-punch, danses orgiaques et quelques notes de biguine pour évoquer les îles des Antilles. Danser, rire et boire : voilà qui réjouit d’avance Françoise. Mais, par-dessus tout, l’Américain doit la faire voyager jusqu’à Senlis en moto, un JC Benly de chez Honda – un moteur quatre temps de cent vingt-cinq chevaux, dérivé du moteur de la Dream, très rare en France –, d’ailleurs, il s’habille comme Marlon Brando, l’acteur du film qui vient de sortir et dont tout le monde parle, avec un T-shirt blanc et un Perfecto – ce qui est à la fois ridicule et excitant, trouve-t-elle.
Il s’en est fallu de peu pour que Françoise ait le droit de conduire la japonaise façon The Wild One, cela s’est joué à seulement deux voix, mais sur le coup des dix-huit heures, elle a reçu un coup de fil de son éditeur : elle devait enfiler une robe de gala, un collier de perles et les gants de sa mère, se tenir prête pour la fête qui aurait lieu ce soir-là en son honneur. Elle était l’heureuse lauréate du prix des Critiques. Françoise, certes, était ravie pour son éditeur, qui tenait tant à un prix, flattée d’être élue pour une distinction si prestigieuse, mais un soupir souleva sa poitrine : c’était donc cela, le succès, une longue série d’obligations.
Le jury du prix des Critiques est composé de seize hommes dont une femme – et encore porte-t-elle un prénom d’homme –, qui vont se prendre par la main pour encercler la jeune fille dans une ronde que plus personne ne pourra arrêter. Plongeons-nous un peu dans cette ronde, prenons-leur aussi la main pour découvrir qui sont ces messieurs si peu sérieux qu’ils couronneront une petite fille, peut-être par défi ou provocation. Quoi qu’il en soit, ce ne sont pas des hommes nés de la dernière pluie mais plutôt nés dans la Première Guerre, des hommes qui ont vu d’autres hommes mourir, qui se sont battus sur les champs de bataille, certains résistants, qui ont pris des morts dans leurs bras. Émile Henriot a servi dans le régiment des dragons pendant la Grande Guerre, journaliste littéraire, écrivain, il est celui qui a inventé l’expression « Nouveau Roman ». Il est alors âgé de soixante-cinq ans. Gabriel Marcel a exactement le même âge et porte aussi la moustache, mais la sienne est abondante et blanche, comme un immense ver à soie. Henri Clouard est né la même année qu’eux, maurassien et spécialiste de Balzac. Marcel Arland, prix Goncourt, âgé seulement de cinquante-cinq ans, s’est insurgé contre les surréalistes, il est codirecteur de La Nouvelle Revue française avec Jean Paulhan, soixante ans très exactement, grand résistant, ami de Sartre, ses écrits sur la littérature demeurent un appareillage critique de référence pour les étudiants en lettres modernes. Jean Blanzat n’a pas encore cinquante ans, figure de la Résistance, il a obtenu le prix Femina et le grand prix de l’Académie française. Jean Grenier, le professeur de philosophie d’Albert Camus, qui lui a dédié son premier livre. Robert Kanters, qui dirige le département de science-fiction chez Denoël, et introduira notamment en France Philip K. Dick. Robert Kemp, âgé de soixante-quinze ans, critique littéraire, futur membre de l’Académie française. Thierry Maulnier, critique dramatique à Combat et à La Revue de Paris, qui participe à la fondation de la revue de La Table ronde, lui aussi futur académicien. Armand Hoog, critique littéraire dont le premier roman a reçu le prix Sainte-Beuve. Maurice Nadeau, orphelin de guerre, grand résistant, éditeur absolu, reconnaissant le talent entre tous. Roger Caillois, futur académicien à son tour, sociologue et critique littéraire, il a été l’ami de Paul Éluard. Et puis il y a Dominique Aury, « la » femme, celle qui s’apprête à faire paraître, au mois de juin, une lettre d’amour écrite pour son amant, Jean Paulhan – peut-être l’un des plus grands livres pornographiques, Histoire d’O. Et puis il y a Georges Bataille et Maurice Blanchot, les deux immenses écrivains de ce jury, que la transgression définit chacun à leur manière.
Si je m’attache à cette liste un peu longue, un peu fastidieuse peut-être, c’est parce qu’il faut comprendre ce que représente ce prix dans la France de 1954 : c’est une désignation qui impose le respect par le prestige du jury, qui force l’admiration des lecteurs, mais qui fait aussi grande impression sur tous les gens « du métier ». Un prix renommé, qui a été décerné après-guerre à Albert Camus pour La Peste, un prix amené à être regardé, soupesé, discuté, un prix de « spécialistes » de la littérature, puisque les critiques, qu’il représente, sont censés avoir le don de discerner les mérites « objectifs » d’un talent littéraire.
Qu’ont-ils salué dans l’œuvre de la jeune fille ? La facture classique, qui prend corps dans une pensée moderne, la fraîcheur du mot, les références choisies, l’élégance de la concision, la fluidité des dialogues… Mais tout cela ne suffit pas. Il fallait que ce soit un livre qui parle d’eux, de leur génération, c’est une enfant qui les regarde vivre et qui les trouve admirables, ces vieux messieurs : « Je leur préférais de beaucoup les amis de mon père, des hommes de quarante ans qui me parlaient avec courtoisie et attendrissement, me témoignaient une douceur de père et d’amant. » Oh oui, que c’est beau la jeunesse, car contrairement à l’enfance, on a le droit de coucher avec.
Dans les futurs romans de Sagan, les générations, loin de s’affronter, aimeront à s’entremêler, vivre et faire l’amour ensemble. En cela elle semble très différente des jeunes gens de 1968 : elle veut vivre en couple avec son père, tandis que les enfants à venir voudront faire table rase des patriarches. Et pourtant, pourtant, elle participe bien plus qu’on ne le pense à cette révolution qui s’annonce.
Françoise Sagan, un mètre soixante-deux et quarante-cinq kilos, arrive en retard à la fête donnée en son honneur, car il a fallu sévèrement discuter avec René Julliard la possibilité de concilier les obligations professionnelles avec le bal de Senlis.
Les photographes, les journalistes, les petits-fours : tout y est, y compris les cent mille francs en espèces que lui remet la mécène Florence J. Gould – les précédents lauréats avaient reçu un chèque, mais il faut dire qu’ils étaient majeurs et possédaient donc un compte en banque.
Marie Quoirez, qui trouvera les liasses de billets dans le tiroir des torchons, se demandera pendant quelques secondes si elle n’a pas la
berlue 52. Tandis que Pierre donnera ce conseil à sa fille : « L’argent, à ton
âge, il faut s’efforcer de le dépenser53. »
Comment calmer l’effroi du succès ? Par l’alcool. Françoise boit du whisky et ne parle pas beaucoup, mais les convives autour de la table ont heureusement bien des choses à se dire. Tous ces adultes. Car ce sont des adultes ! Ils jouent, récompensent. Donnent des bons ou des mauvais points. Mais comment peuvent-ils à ce point désirer ou haïr ?
« Pourquoi écrivez-vous ? » Écrire, pour être riche et célèbre, botte-t-elle en touche. Car ne serait-ce pas ridicule de dire la vérité : écrire pour trouver la voix du poème, écrire pour émouvoir les êtres, les changer peut-être, les transformer avec des mots, écrire pour toucher l’âme… N’a-t-on pas envie de mourir d’ennui avec de tels discours ? C’est bien plus drôle, bien plus respectueux pour la littérature, que de ne pas se prendre au sérieux. Mais voilà que la légende de la désinvolture est en marche. Au fond, c’est sans doute la seule chose qu’elle prendra au sérieux, qu’elle travaillera sans relâche, comme l’Étoile, à force de travail, efface dans la danse toute manifestation de l’effort. Mettre tout son effort à feindre l’absence d’effort, c’est comme peindre du blanc sur du blanc : ce n’est pas une couleur facile à voir.
Françoise, pour ne pas penser au voyage en moto qu’elle vient de rater, pense à la Jaguar XK120 d’occasion qu’elle ira chercher chez le garagiste la semaine prochaine. Elle voudrait partir avec, directement en sortant du garage, vers le Sud. Elle roulerait avec son frère, Jacques. Là-bas, vers Cannes, ou Nice, ou peut-être même vers Saint-Tropez qu’elle ne connaît pas encore, elle dépenserait tout son argent, car après tout, cela va bien cesser, cette pluie de billets, et quand elle sera enfin redevenue la jeune fille de ses parents, elle sera bien obligée de travailler et d’écrire un livre qui sera un bon et grand livre, se dit-elle. Un livre dont elle sera fière, avec une tranche épaisse comme un dictionnaire. Et tandis que Françoise voit des taches rouges et vertes sur ses paupières, à cause des flashs des journalistes, elle se dit qu’il serait urgent de commencer à écrire le prochain roman.
Mais le problème, c’est que l’argent ne va pas cesser. Bien au contraire. À ce jour, elle a vendu huit mille cinq cents exemplaires de son livre. Mais dans un an, après le scandale médiatique que va soulever l’attribution du prix, elle en aura vendu huit cent cinquante mille. Puis ce sera un million.
Le lendemain, à la une du Figaro, François Mauriac écrit ce fameux article qui va donner lieu à d’innombrables polémiques, si bien que le dossier de presse de Bonjour tristesse atteindra les douze kilos sur une
balance54.
François Mauriac le chrétien, fraîchement promu prix Nobel de littérature, définit Sagan dans cette formule devenue célèbre : le « charmant petit monstre ». Elle répondra qu’elle n’est ni petite, ni charmante, ni monstre.
Et c’est ainsi que le prix fut décerné, que le livre fut salué, conspué, haï, adoré, lu en secret, qu’il fallut signer de nouveaux contrats, écrire des articles pour les magazines féminins, partir en voyage à Venise et faire une tournée infernale aux États-Unis, parler des mois durant, des années, pendant des décennies, d’un livre écrit en six semaines, l’adapter pour le cinéma, aller de fête en fête, de boîte de jazz en night-club, boire des litres d’alcool, faire semblant d’être ivre pour échapper aux gens, échapper aussi à la mort, de justesse, avoir le crâne ouvert et le bassin en miettes, rencontrer Bernard Frank pour ne plus jamais le quitter, tomber amis comme on tombe amoureux, conduire pieds nus des voitures de sport, garer sa Jaguar derrière les cuisines de l’hôtel de La Ponche à Saint-Tropez, posséder une Gordini type 24S, une Jaguar type E décapotable, une Maserati Mistral, une Lotus Super Seven S1 ainsi qu’un cabriolet Ferrari California, perdre et gagner des fortunes au casino, acheter une maison en Normandie un petit matin du huitième jour du huitième mois de l’année, en ayant joué le numéro huit à la roulette, à huit heures du matin, acheter une maison, simplement pour éviter d’avoir à plier bagages, acheter une maison pour pouvoir y dormir tranquille après une nuit blanche, acheter un cheval de course pour faire battre son cœur, aimer des hommes, se marier à la une des journaux, être la cible d’un plastiquage pour avoir dénoncé la torture en Algérie, signer le manifeste des « 343 salopes », devenir l’amie de Jean-Paul Sartre et de François Mitterrand, donner ses lèvres à Ava Gardner et à Massimo Gargia, rire avec Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, rencontrer Mikhaïl Gorbatchev et Tennessee Williams, devoir se justifier de tout ce que l’on a précédemment fait, rendre toujours des comptes et des comptes, être le notaire de chacun de ses actes, être toujours brève et précise, dire « faire l’amour » au début de sa vie et que ce soit scandaleux, dire « faire l’amour » à la fin de sa vie et que ce soit désuet, dire « faire l’amour » et le faire toute sa vie, écrire d’autres livres, écrire des pièces de théâtre, écrire des listes de choses à faire que l’on n’a pas envie de faire, écrire des lettres d’amour et des lettres de rupture, ne plus avoir le temps d’écrire du tout, à force de parler de ce que l’on a écrit, ne plus se souvenir de ce que l’on a écrit, des mots que l’on a pensés, des titres des livres que l’on a publiés, ne jamais cesser d’écrire, jusqu’au bout.
Il y aura tout cela, mais, contrairement à Frédéric et Deslauriers, lorsque Françoise résumera leurs vies à ses amies, elle fera remarquer qu’elles, ne l’ont pas manquée. Quelle en était la raison ? Peut-être parce qu’elles ne cesseront jamais de faire leur éducation sentimentale et qu’en cela, elles demeureront toute leur vie des jeunes filles de l’année 1954.
J’aimerais que le 21 juin de cette année-là, le jour de l’été et de son anniversaire, Françoise parte en secret dans sa nouvelle voiture pour fêter ses dix-neuf ans comme il se doit. Dans sa Jaguar, elle est assise à ras du sol, elle sent la vitesse dans tout son corps, la nationale 7 est étroite et dangereuse – l’autoroute du Soleil n’existe pas encore. Elle conduit sa belle voiture comme une belle bête, qui aurait sa vie propre et ne réagirait pas
toujours de manière instantanée 55. Ce serait la première fois, j’imagine, qu’elle se rendrait à Saint-Tropez, et je voudrais ainsi terminer le livre, avec cette scène de soleil et de vitesse.
« Je me suis levée de mon lit, j’ai ouvert les volets et la mer et le ciel
m’ont jeté au visage le même bleu, le même rose, le même bonheur 56. »
Moi je ne suis jamais allée à Saint-Tropez. Je décide d’y passer deux jours afin de réussir à terminer le livre. Un ami me propose de louer le studio de sa tante. J’aimerais entendre résonner le rire de Françoise, sa joie d’être lue et célébrée malgré la folie qui se met en place autour d’elle.
Je fais ma valise à la hâte, une robe jaune, un maillot de bain bleu et des livres pour le train, La Chamade, dont j’avais tant aimé le film d’Alain Cavalier – sans même savoir qu’il s’agissait d’une adaptation d’un roman de Sagan.
Cette retraite de travail ressemblerait presque à un départ en vacances vers le Sud. Avant d’aller à la gare, je passe à ma fille la chanson de Brigitte Bardot sur laquelle nous aimons danser : Tu veux ou tu veux pas ? et j’embrasse ses deux joues comme des brioches aux grains de sucre blancs, qui vont me manquer pendant deux jours et deux nuits.
Évidemment, il aurait fallu que je parte en voiture – mais je n’ai pas conduit depuis le jour de mon examen du permis. J’opte donc pour le train.
Dans mon wagon aux couleurs vives, je lis le portrait de Sagan par Tennessee Williams qui, en 1954, écrit La Chatte sur un toit brûlant pour Broadway.
Françoise Sagan le rencontre l’année suivante, lors de sa grande tournée américaine qui est plus gigantesque que celle d’une rock star. En regardant le paysage défiler par la vitre de mon TGV, je rêve de Tennessee Williams, quarante-quatre ans, Françoise Sagan, dix-neuf ans, et Carson McCullers, trente-huit ans, passant quinze jours ensemble à Key West, à pêcher, fumer et boire du gin pur. Quinze jours brûlants et tumultueux, écrira plus tard Françoise Sagan. Dans le portrait qu’il fait d’elle, Tennessee Williams parle d’abord de la terreur qui s’empare de lui lorsqu’il assiste à la naissance médiatique d’un jeune écrivain.
« Le lendemain matin, elle est allée nager et prendre un bain de soleil, l’après-midi, nous sommes partis pêcher en haute mer et, le soir venu, elle s’est mise au volant de ma voiture de sport et l’a conduite si vite, avec un sourire si joyeux, que j’ai dû la mettre en garde contre la police de la route. Je crois que la passion de la vitesse est un signe de bonne santé chez les jeunes artistes : cela indique qu’ils ont déjà compris qu’il leur fallait tenir
la meute à distance 57. »
Peu à peu, dehors, le paysage change, le ciel s’éclaircit, la mer s’approche – sans y réfléchir, j’envoie un message au jeune homme pour lui demander de me rejoindre dans le Sud.
Puis je repense à la rencontre de Matthieu Galey et Françoise. Elle a eu lieu, si j’en crois son Journal, le 3 juin 1954 – soit une semaine après la remise du prix des Critiques.
Ils ont rendez-vous aux Deux Magots. Matthieu Galey arrive en avance, la question qu’il se pose en l’attendant est : Va-t-elle me décevoir ?, puis il aborde une jeune fille mais se trompe, exactement comme le personnage de Fabrice Luchini dans le film La Discrète. J’essaye d’imaginer Matthieu Galey, âgé de dix-neuf ans, en pleine rédaction de son étude sur Raymond Radiguet – qu’il ne fera jamais paraître, si tant est qu’il l’ait terminée. Qu’importe, en restent ses rencontres avec Cocteau, Brancusi et Joseph Kessel, ainsi que son extraordinaire Journal où il décrit ainsi Françoise :
« Petite et brune, avec des yeux ronds, sombres, elle fait à peine ses dix-huit ans. Pas de poudre, pas de rouge à lèvres, des cheveux fous, en frange sur le front. Voix sèche, rapide : elle parle presque “illisible”. Tout le contraire de sa langue, si fraîche, et si claire. »
Matthieu Galey trouve la jeune fille très intelligente – ce qui n’est pas courant chez lui – et leur conversation tourne essentiellement autour des questions de la littérature et de l’amour. Elle lui confie qu’elle a aimé, une fois, un garçon bête qui ne s’intéressait pas à elle et que désormais elle en rougit. Elle lui avoue que l’amour est la seule chose pour elle qui vaut la peine d’être vécue et que, pour cela, elle serait prête à abandonner toute ambition littéraire. Elle se dit assommée et abrutie par le bruit que l’on fait autour de son livre. Matthieu Galey repart enchanté de leur entrevue, répondant avec plaisir à la question qu’il s’était posée à lui-même : Somme toute, elle ne m’a point déçu. Mais Françoise, que beaucoup considéreront comme une promesse qui ne tiendra pas, a-t-elle jamais déçu quelqu’un ? Je ne crois pas. Et puis il me semble déjà très méritoire d’être fidèle, non pas à ses promesses, mais à son essence de promesse.
En arrivant à Saint-Tropez, il m’est évidemment difficile de retrouver dans la ville d’aujourd’hui les traces de l’année 1954.
Je cherche « “la folle mer qui brise au bord ses coupes” comme dit Cocteau, et qui plus qu’ailleurs, est mousseuse, imprévue et fraîche. Il y a la campagne, la vraie campagne cachée derrière Saint-Tropez et qui est
verte, contrairement au reste des Maures58… »
Je cherche les ruelles que Françoise aimait tant, dont elle disait qu’elles se chamaillent entre elles, je cherche les heures sans fin où elle aimait se perdre, je cherche les chemins après Pampelonne, je cherche les maisons qui prennent le soleil et lui faisaient penser à des gros chats, je cherche la mer qui peu à peu devient véritablement bleue sous le cimetière que longe le pauvre Michel Tardieu d’Et Dieu… créa la femme.
En me promenant sur la plage, j’essaye de voir les silhouettes de Françoise Sagan et de Brigitte Bardot, se rencontrant pour la première fois l’été 1955, Brigitte baisse un peu la tête, dessine des ronds dans le sable du bout de son pied, comme si elle poussait un invisible coquillage.
Toutes deux sont devenues les jeunes filles les plus connues de France. Et toutes deux vont revenir de la mort avant d’avoir eu vingt-cinq ans. Françoise dans un accident de voiture, Brigitte dans une tentative de suicide. Toutes deux connaîtront la folie de la gloire, sa mollesse, sa décadence. Il faudrait un caractère hors du commun pour aller contre ce qui va leur arriver, une vie sans faim.
« Bien sûr que la jeunesse possède actuellement un toupet infernal, une impudeur qui ressemble au génie ou du moins qui permet aux pointes de l’intelligence de se hérisser dans toutes les directions et sans scrupules. Beaucoup de génie. Trop de génie. Une mitrailleuse de génie. Il faudrait en
outre à ces jeunes écrivains 59 un peu de talent […] », écrit Jean Cocteau cette année-là.
En rentrant dans mon studio de location, je reçois un message du jeune homme qui ne me rejoindra pas à Saint-Tropez. Je suis triste, alors, au lieu d’écrire les dernières pages du livre, je rédige cette lettre :
« Tu ne veux pas me rejoindre dans le Sud parce que, dis-tu, tu ne peux pas “payer le billet de train”.
Mais en même temps, tu refuses que je te l’offre et ce refus me rend triste.
Pourtant je te comprends, à ton âge je n’aurais jamais accepté qu’un homme plus âgé que moi me paye un billet pour le rejoindre. J’aurais pensé : Il me prend pour une pute. Ou plutôt, j’aurais pensé : Quelqu’un, quelque part, pourrait dire que je suis une pute. J’aurais beaucoup pensé, au lieu de jouir du voyage tout simplement. Et pourquoi pas, de jouir de ressembler à une pute ?
Je te comprends, parce que j’ai eu ton âge il y a peu de temps. Je sors à peine de cette vingtaine que j’ai traversée sans rien comprendre. Dans cette décennie, qui m’a paru très longue, j’ai été à côté de tout, en particulier à côté de moi. Je n’ai pas saisi les chances qui s’offraient à moi ; je n’ai pas pris les risques ; j’avais peur de mourir avant d’avoir vécu ; j’avais peur de ne pas devenir quelqu’un ; j’étais “enfermée” dans les idées que je me fabriquais, une fausse idée de moi-même. Car oui, j’avais une idée précise et haute de ce que devait être la mise en place des éléments de ma vie, qui m’autoriserait à enfin jouir.
Tu ne peux pas savoir.
J’ai passé mes vingt ans sans être débarrassée de moi. Je me portais comme une promesse fragile, comme un habit trop neuf que l’on ne veut ni user ni tacher, qu’on ne veut sortir qu’aux grandes occasions et qu’au final on ne porte jamais.
J’attendais que ma vie commence, parce que je voulais qu’elle advienne.
Mais si aujourd’hui tu me demandais : “Voudrais-tu revivre tes vingt ans d’une autre manière ?”, je te répondrais : “Non.” Car c’est de m’être tant empêchée que j’ose aujourd’hui te demander de prendre un train. C’est d’avoir cru qu’il existe des circonstances que je ne sais même plus ce que signifie ce mot aujourd’hui. C’est d’avoir eu tant de peurs qu’aujourd’hui je n’ai plus peur de rien. Donc je ne t’en veux pas de ne pas prendre ce train – mais sache seulement que ces deux jours que nous ne passerons pas ensemble, personne ne te les rendra.
Maintenant, à cette seconde précise où je t’écris ces mots, je voudrais revoir cet angle de ton visage qui m’est apparu au moment où je t’ai dit qu’il ne faudrait plus nous voir.
Tu m’as alors demandé si j’avais toujours voulu devenir écrivain. Je ne t’ai pas répondu, car j’étais surprise de ta question.
Voici, avec un peu de retard, la réponse que je t’aurais faite si tu étais venu ici me rejoindre.
Oui, j’ai toujours voulu écrire. Bien avant de savoir ce que cela pouvait bien vouloir dire, écrire, un peu comme un enfant rêve d’être pompier : pour le rouge du costume et parce que le camion brille. Et puis, un jour, l’enfant devenu adulte se retrouve face au feu et comprend qu’il n’a jamais songé à la peur – seulement au prestige – mais qu’il va falloir maintenant éteindre le feu et pour cela supporter la chaleur, l’angoisse et l’odeur des corps brûlés.
Je voulais écrire pour la vie d’écrivain, qui me semblait la seule qui valait la peine d’être vécue, et je tentais tant bien que mal de faire de ma vie un roman – tandis qu’écrire, c’est le contraire.
Écrire, c’est s’arrêter de vivre des heures, des jours et des mois durant. C’est penser que les êtres qui partagent votre temps vous le volent ou le gaspillent inutilement. Écrire, c’est peu à peu se retrancher du roman de la vie.
Mon autre problème, c’est que j’avais une très haute idée de ce que je devais écrire pour devenir “écrivain”… Une si haute idée que je ne parvenais à rien. Je voulais écrire un grand livre – sinon rien.
Mais un jour, je me souviens parfaitement de ce jour – j’avais l’âge que tu as aujourd’hui –, je me suis dit à moi-même : Tu ne seras jamais Sagan. Tu n’écriras jamais Bonjour tristesse à dix-sept ans – c’est beaucoup trop tard pour toi. Mais tu écriras “tes” livres. Ils seront ce qu’ils seront et le prochain sera meilleur que le précédent. Ou pas. Qu’importe. Ils seront la seule chose qui t’appartienne. La seule chose que personne ne pourra t’enlever. Tu raconteras des histoires à des gens et, s’ils sont divertis, ils t’en seront reconnaissants. Car c’est déjà beau, de distraire les gens, attends un peu de t’épaissir avant de vouloir les instruire ou les éblouir. Et tant que tu ne seras pas une artiste, ne sois pas dédaigneuse à l’idée de devenir un artisan.
Grâce à Françoise Sagan, j’ai écrit ce jour-là la première page de mon premier roman. Puis une deuxième. Et les suivantes sans m’arrêter pendant deux ans. Et j’ai écrit un livre, puis un autre, et encore un autre aujourd’hui. À chaque page, j’entends battre mon cœur : C’était donc possible, cette vie-là.
Aujourd’hui, toujours avec Françoise Sagan, j’essaye de changer un peu ma façon de vivre en suivant ses conseils, qui tous disent au fond la même chose : chercher l’important et non l’importance.
C’est pourquoi je peux t’écrire aujourd’hui que j’ai aimé découvrir cette chambre que fut notre nuit. Dans un jour, dans mille nuits, passées avec une ou mille femmes, soudain, tu te souviendras de moi.
Tandis que moi, je n’oublierai jamais nos baisers et ton visage, ni ta peur ni la mienne.
A. »
Le lendemain, je me promène seule dans les rues de Saint-Tropez et sur la plage. Je prends un petit-déjeuner sur la terrasse de chez Sénéquier, avec de la confiture à l’orange et des tartines de pain de mie coupées en triangle. Puis je déjeune d’une tarte tropézienne, épaisse comme du pain doux, entrecoupée de crème à la vanille blanche, le meilleur moment de cette journée où je ne parviens pas à écrire : le livre refuse de se finir. Je n’arrive pas à écrire les dernières pages, je crois que, tout simplement, je n’en ai pas envie.
Je n’ai pas envie de me séparer de Françoise. Je cherche sa silhouette mouvante cet été-là, ses nouveaux vêtements de femme la gênent autant que ses anciens d’enfant. Dans les uns elle se sentait trop à l’étroit, dans les autres elle flotte, dirais-je en singeant Bernard Frank à propos de Benjamin
Constant60. Mais grisée, enchantée, elle regarde le monde qui la regarde.
Je la vois sur la terrasse du restaurant La Ponche. Nous sommes dans les années soixante.
Son voisin de table est un Italien qui ressemble à une vedette américaine. La mâchoire carrée – lorsqu’il serre les dents, ses joues se creusent aussi formidablement que la fossette de son menton. D’une grande beauté virile, comme Françoise les aime, ou plutôt comme Françoise aimera Bob Westhoff. Ensemble, ils parlent du cinéma de René Clair, de Maurice Ronet qui est un ami du frère de Françoise, ils parlent d’Alberto Moravia, qu’ils connaissent tous les deux, ils parlent de théâtre et de Laurel et Hardy.
« Oui, oui. Moi j’aime le cinéma italien. Le Fanfaron et La Dolce Vita, bien sûr, que j’ai vu l’année dernière. Visconti surtout. J’aime Rocco et ses frères, que je préfère au Guépard, dit Françoise.
– Visconti est l’un de mes grands amis, répond l’Italien énigmatique, sans en ajouter davantage.
– Mais il y en a un que je trouve assommant, c’est Pasolini, enchérit-elle. Je n’entends rien à son cinéma. J’ai vu pourtant ses deux films, Mamma Roma et Accattone, mais je ne saurais pas dire lequel des deux m’a le plus ennuyée.
– C’est parfois bon, de s’ennuyer un peu.
– Oh non, pas au cinéma. Avec un livre, au moins, vous pouvez le fermer, remettre sa lecture à plus tard. Mais au cinéma, vous êtes contraint et forcé d’aller au bout. C’est ce qu’il y a de pire. »
Puis la discussion se poursuit joyeusement sur les nouveaux réalisateurs français et la fameuse Nouvelle Vague. La chaleur est de plus en plus forte sur la terrasse de La Ponche. La conversation est délicieuse, mais l’heure de la sieste approche, c’est-à-dire, en plein été, l’heure de l’amour l’après-midi que personne ne raterait pour rien au monde. Françoise se lève pour prendre congé.
« J’étais ravie de partager ce café avec vous », dit-elle en se cachant les yeux du soleil.
L’homme à son tour, soulevant son chapeau de paille blanche, « De même, mais je ne me suis pas présenté, Pier Paolo Pasolini, enchanté… »
Je suis sûre que Françoise Sagan n’a pas été décontenancée et que Pasolini n’a pas été vexé. Ils étaient trop amusés l’un et l’autre d’avoir été,
le temps d’un café, les personnages d’une comédie de théâtre61.
En rentrant dans mon petit studio de location, j’écris à la hâte les dernières scènes du livre. Celles où soudain l’on voit la jeune fille devenir malgré elle l’héroïne d’un roman qu’elle s’apprête à vivre. Affirmant aux journalistes ravis : « Boîte de nuit, whisky et Ferrari valent mieux que
cuisine, tricot et économies 62. » Devant répondre à mille questions du genre : « Prenez-vous encore l’autobus ? », « Mangez-vous des nouilles ? », « Êtes-vous l’héroïne de votre roman ? ».
À Saint-Tropez, Françoise Sagan troque ses jupes crayons grises contre une chemise en toile bleue et un pantalon qui ressemble à ceux des marins pêcheurs, elle enfile des espadrilles de corde de chez Vachon – alors le seul magasin ouvert sur le port –, elle se sent libre d’aller crapahuter dans les rochers, comme les enfants. Ce n’est pas encore tout à fait les années où l’on twiste à Saint-Tropez, non, c’est encore l’heure sage des jeux de plage, des parties de ping-pong, des lectures à l’ombre des pins parasols et des cocktails quand le soir recouvre vos épaules chauffées de soleil d’un tissu presque trop frais.
L’été 1954, Françoise Sagan le passe à Hossegor, avec sa famille, dans la maison de vacances qu’elle a désertée l’année précédente pour fuir à Paris et écrire, à l’ombre de son père et de l’appartement du boulevard Malesherbes, le fameux livre qu’elle disait « écrire depuis longtemps » à ses amis – ce qui était un mensonge. Qu’il est bon de transformer un mensonge en vérité. Françoise s’est appliquée, avec flamme et sérieux, à cette tâche – travailler dans un Paris aoûtien, quand les autres brûlent leur bikini, c’est si agréable.
Une année s’est écoulée, donc, et Michel Déon est envoyé par Paris Match pour rendre compte des vacances de la nouvelle lubie des Français. C’est un été qui sera bien moins chaud que le précédent, qui verra voler dans son ciel le premier Boeing 707, la première diffusion de That’s All Right (Mama) sur la radio WHBQ de Memphis, la libération des prisonniers de Diên Biên Phu et le premier court métrage de François Truffaut, Une visite, tourné rue de Douai dans l’appartement du rédacteur en chef des Cahiers du cinéma – photographie de Jacques Rivette et montage d’Alain Resnais.
Colette meurt le 3 août. A-t-elle eu le temps de lire, avant de mourir, le
livre de celle qu’on surnomma dans les journaux 63 « une Colette de dix-huit ans » ?
Dans le train du retour, je relis mon manuscrit presque achevé et j’écris cette lettre à Denis Westhoff :
« Cher Denis,
Voici plusieurs mois, nous avons déjeuné ensemble et vous m’avez proposé d’écrire un livre à la mémoire de votre mère – ou plutôt, pour raviver sa mémoire. Vous vouliez attirer l’attention sur une période précise de sa vie, celle qui, pour le résumer ainsi, “précède la légende”. Denis, vous m’avez fait un cadeau et j’ai essayé d’être le plus juste possible. Mais le plus juste, comment ? Le plus fidèle à quoi ? Il m’a bien fallu répondre à ces questions et j’ai décidé d’être le plus fidèle à moi-même, en espérant ainsi n’avoir de comptes à rendre qu’à une seule personne.
Aujourd’hui, lorsque je relis le manuscrit, il me semble que son “intrigue secrète” – c’est-à-dire, ce sujet non réfléchi qui apparaît à la fin de l’écriture – est celle d’une amitié paradoxale entre une dame d’un certain âge, morte, et une jeune femme née deux générations après elle. Car depuis le jour où nous avons déjeuné ensemble, votre mère est entrée dans ma vie avec la force d’une vivante. Je crois qu’au début, je ne lui plaisais pas tout à fait, à votre mère. Comme toutes les mères, elle se méfiait du choix de son fils pour une femme, elle me trouvait sans doute trop triste, trop grave. Mais comme souvent dans ces histoires de couples mal assortis que le destin a collés ensemble, il a bien fallu qu’elle se fasse à moi et je crois avoir eu la chance de devenir l’objet d’un attachement privilégié de sa part. Oui, votre mère est devenue pour moi une confidente peu tendre, aussi drôle que sévère, aussi intransigeante que joyeuse. Pendant toutes ces semaines de travail, nous nous sommes parlé presque tous les jours et nos conversations, que je puisais dans ses livres et dans sa vie, n’étaient interrompues par rien ni personne. Comme mes autres amis, elle m’a guidée vers des livres que je n’aurais jamais lus sinon, m’a fait comprendre mille choses qui m’étaient obscures, m’a poussée vers des êtres que je n’aurais peut-être pas regardés, elle a richement comblé des heures que j’aurais laissées filer. Je crois que Françoise Sagan m’a entourée de sa bienveillance, a influencé mes actes, et donc, comme le veut l’effet papillon, il se peut qu’elle ait conditionné ma vie entière, celle à venir – car je crois que c’est le rôle des amis, des grands amis.
J’espère que vous ne regretterez pas de m’avoir choisie car je me suis donnée tout entière dans ce livre, avec le plus grand des respects, mais aussi, pour rendre honneur à votre mère, avec le plus grand irrespect possible.
A. »
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