Scottish Rhapsody (French Edition)

Delinda Dane · Chapitre 3 sur 44

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Scottish Rhapsody (French Edition)

Chapitre 3 - Erynn

Chapitre 3

 

 

Erynn

 

Il nous aura fallu près de cinquante minutes, dont dix consacrées à visionner un tuto sur YouTube, avant de pouvoir remonter en voiture. Nous sommes enfin en route, et d’après mon GPS, nous arriverons à Galston très bientôt. Enfin, je croise les doigts, parce que Wilfried – oui, c’est ainsi que se nomme mon charmant chauffeur – me semble être du genre imprévisible. Si imprévisible qu’il roule à présent bien en dessous de la vitesse limite autorisée.

— Vous pourriez aller un peu plus vite, s’il vous plaît ? J’aimerais arriver avant l’aube.

— Impossible, il y a beaucoup de cerfs et de biches qui traversent la route.

— Alors que nous ne sommes même pas en pleine forêt ?

— Je ne veux pas prendre de risque inutile. Comprenez… J’ai sept marmots qui m’attendent à la maison.

J’ai du mal à comprendre comment on peut vouloir se multiplier à l’infini, mais soit. Le principal, c’est qu’une plaque indique que nous entrons enfin à Galston.

— Nous y sommes !

Je ressens un profond soulagement d’être enfin arrivée. Ce trajet était interminable.

Wilfried pivote vers moi en abandonnant totalement la route des yeux.

— Je vous dépose où ?

Oh mon Dieu !

J’aimerais assez éviter à mon père d’avoir à enterrer deux membres de sa famille le même jour.

— N’importe où, mais je vous en prie, regardez devant vous ! m’écrié-je, affolée.

Ne pas prendre de risque inutile, tu parles !

Les épaules de Wilfried s’agitent et je comprends qu’il se marre.

— C’est moi qui vous fais rire ?

— Toutes les filles de la ville sont aussi stressées que vous ?

— Je suppose que ça dépend de la personne qu’elles ont en face d’elles, rétorqué-je en levant les yeux au ciel. Arrêtez-vous là, ça ira. Vous acceptez la carte bleue ?

— Non, ma p’tite dame. Je préfère le doux chuchotement des billets.

Je descends du taxi sous un ciel brumeux, allégée de toute ma monnaie. Je me retrouve dans la rue principale du village que j’ai quitté il y a bien longtemps maintenant. Un vent frais s’insinue sous ma robe et se faufile à travers l’étoffe de mon manteau, m’arrachant un long frisson.

Je récupère ma valise et balaie les alentours du regard. Des bribes de souvenirs d’enfance me parviennent, des flashs de la période où maman et moi vivions encore ici, mais ils sont si nébuleux que c’est comme regarder à travers un écran de fumée. Tout ce dont je me rappelle, c’est que Galston est un petit village où tout le monde se connaît, enfin, tout le monde sauf moi. Personne ne sait qui je suis ni ce que je fais là, si bien que j’ai le droit à plusieurs regards insistants de la part des curieux.

Et la politesse, bon sang ?

Ces habitants en semblent dépourvus. En revanche, ce qui ne manque pas dans le centre-ville, ce sont les pubs. Tout en traînant ma valise derrière moi, je n’en dénombre pas moins de quatre en arpentant l’artère principale en direction de Wallace Cottage.

Je note qu’il y a également quelques rares boutiques, un bureau de poste, une poignée de maisons de ville, et surtout des champs à perte de vue. Quel ennui ! Pas étonnant que je constitue une telle attraction. Je continue ma route sur les quelques centaines de mètres qui me séparent du domaine appartenant à ma famille depuis toujours. Il paraît que mon ancêtre, William Wallace, vivait déjà là à son époque, jusqu’à ce qu’il se fasse zigouiller. Enfin c’est ce que m’a toujours raconté mon père, mais moi et les légendes familiales…

Au carrefour, je m’engage sur un chemin de terre qui donne du fil à retordre à mes talons, et je ne parle pas de ma valise… une vraie plaie ! Son cri ressemble désormais à s’y méprendre à celui d’un dindon sauvage. Heureusement, le cottage familial apparaît enfin à l’horizon.

En m’approchant, je soupire de soulagement. Même si j’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances, je suis heureuse de retrouver mon père que je n’ai pas revu depuis les fêtes de fin d’année, il y a près de quatre mois. Nous sommes restés très proches, et malgré la distance, il a toujours fait en sorte de venir me voir et d’être présent pour moi le plus possible.

Je glapis d’excitation quand je pénètre dans la cour de notre modeste domaine. Je prends une seconde pour contempler la bâtisse faite de pierres imposantes, sur lesquelles le lierre tombe en cascade. Le cadre a quelque chose de mystique. J’ignore tout de l’histoire de notre famille en dehors des légendes que mon père m’a racontées quand j’étais enfant. Et une fois atteint l’âge adulte, j’ai cessé d’y croire.

La porte s’ouvre et mon père apparaît dans l’embrasure.

— Erynn, tu es là, ma luciole !

Les années n’y changent rien, je suis toujours sa luciole, sa lumière. Je lâche ma valise et m’élance vers lui. Il m’a manqué, mais je ne me rendais pas vraiment compte à quel point avant que ses bras se referment sur moi. Le nez niché dans sa chemise en laine épaisse à carreaux, je respire l’odeur familière et rassurante de son eau de toilette, mêlée à celle du tabac froid.

Malgré mon manteau, je frissonne légèrement. La faute à une émotion trop forte, ou peut-être est-ce dû aux températures qui chutent en ce début de soirée d’avril.

— Tu grelottes, ne restons pas là. Entre, je vais te faire du thé.

Je récupère ma valise, l’abandonne dans le vestibule et le suis à l’intérieur en direction de la cuisine où une bouilloire sifflote au-dessus du vieux fourneau. Je frotte mes mains l’une contre l’autre avant de me hisser sur le plan de travail, puis suis des yeux mon père qui s’active dans la cuisine.

— Tu dois être fatiguée par le voyage. Tu as faim, luciole ? demande-t-il en me tendant une tasse fumante.

— Merci, ça ira.

J’avale quelques gorgées de thé afin de me réchauffer et observe mon père.

Ewen Wallace n’a pas changé, que ce soit son visage rond aux tempes grisonnantes ou son éternel sourire chaleureux. Mais aujourd’hui, ce même sourire renferme un océan de tristesse. Je le connais, il fait bonne figure, mais perdre son père a dû lui mettre un sacré coup. Ils étaient très proches, malgré la maladie. Depuis le diagnostic, il n’a pas cessé de s’occuper de lui.

— Papa, comment tu te sens ?

— Mieux maintenant que tu es là. Ton grand-père aurait été heureux de voir la magnifique jeune femme que tu es devenue.

— Je suis désolée de ne pas être venue avant.

Je me rends compte que le manque de moyens et la distance m’ont volé des moments en compagnie de ma famille.

— Ne t’excuse pas. Ce n’est pas ta faute.

Mon père n’est que bienveillance et gentillesse. Il m’arrive encore de me demander ce qui a poussé ma mère à le quitter.

— Tu devrais venir vivre à Londres avec moi, suggéré-je. Je sais que mon appartement est minuscule, mais je peux commencer à en chercher un plus grand pour nous deux.

Maintenant qu’il se retrouve seul, ce serait la meilleure décision à prendre pour lui, et je pourrais au moins l’avoir auprès de moi.

— Cet endroit appartient à notre famille depuis des siècles, dit-il en observant la pièce. Je ne peux pas partir d’ici, luciole. C’est là que je suis né, et c’est là que je mourrai, comme mon père et son père avant lui.

— Je comprends.

Un attachement que ma mère ne comprenait pas, elle.

— Tu dois avoir besoin de te reposer un peu avant la veillée funéraire. Viens, je vais t’aider à t’installer dans ta chambre.

J’acquiesce d’un signe de tête et pose ma tasse dans l’évier, pendant qu’il récupère ma valise. Je le suis ensuite à travers le dédale de portes en me demandant s’il regrette de ne pas avoir eu de fils à qui transmettre le flambeau.

Après m’être allongée un moment et avoir profité de la salle de bains pour effacer toute trace de mon périple, je m’apprête à descendre pour rejoindre mon père, qui commence à accueillir les gens de la paroisse pour la veillée. Au moment d’ouvrir la porte, des bruits me parviennent depuis le rez-de-chaussée. Je traverse la chambre et tire le rideau pour jeter un coup d’œil par la fenêtre.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Toute cette agitation provient de la dizaine de véhicules qui se garent dans la cour. Des pick-ups, des berlines, et même une charrette tirée par des chevaux. Est-ce que toute la ville s’est donné rendez-vous chez nous ? Je sais que je ne suis pas au fait de toutes les traditions, mais je pensais que nous serions en petit comité. Apparemment, ce ne sera pas le cas.

Plusieurs types vêtus de l’habit traditionnel forment un cercle, dans l’ombre juste sous ma fenêtre. Moi qui étais déçue de ne pas voir de kilts en arrivant, j’en ai pour mon argent. Les hommes semblent avoir une discussion plutôt animée, toutefois il m’est impossible de distinguer ce qu’ils disent. Soudain, le plus grand d’entre eux recule d’un pas si bien que son dos se retrouve baigné par la lueur de la lune. Je scrute avidement sa silhouette massive. Il a de larges épaules et des cheveux clairs qui lui arrivent sous la nuque. Alors qu’il se tourne et lance un regard dans ma direction, mon cœur bondit dans ma poitrine et, de peur d’être surprise, je lâche précipitamment le rideau. Bien sûr, il continue à osciller, trahissant ma présence. La panique me noue le ventre. Ma réaction est franchement disproportionnée : je veux dire, j’ai le droit de contempler les étoiles depuis ma propre chambre, non ? Alors, pourquoi réagir telle une voleuse prise en faute ?

Je sors retrouver mon père dans le salon, alors que la veillée débute.

Devant le portrait de mon grand-père, Murray Keir Wallace, est disposé un plat contenant du sel et de la terre soigneusement séparés. Mon père se penche vers moi et m’explique ce rituel.

— Le sel est le symbole de l’âme incorruptible et immortelle, tandis que la terre est l’emblème du corps qui tombe en poussière. Les deux sont liés, et signifient que nous acceptons la mort comme une part de la vie.

J’écoute ensuite en silence les prières en gaélique. Certains airs me sont familiers. Je suppose que ce sont des restes de mon enfance, mais ça remonte à si loin que je serais incapable d’en chanter ne serait-ce qu’un mot.

J’ai vécu dans la banlieue de Londres avec ma mère depuis mes sept ans, coupée de tout lien avec l’Écosse. Sans mon père qui venait me voir dès qu’il le pouvait, je n’aurais pas connaissance de mes racines, en dehors de mon nom de famille.

Malgré ma concentration, je ne parviens pas à me débarrasser de l’étrange sensation d’être observée. Un sentiment qui ne me quitte pas durant toute la veillée.

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