Scottish Rhapsody (French Edition)
Chapitre 4 - Erynn
Chapitre 4
Erynn
Le temps est maussade en ce matin d’avril, comme pour nous rappeler qu’aujourd’hui est un jour de deuil. Accrochée au bras de mon père durant toute la procession jusqu’à l’église, je tente de le réconforter comme je peux. La veillée a déjà été compliquée en termes d’émotions, mais je sens que cette journée sera plus difficile encore.
En regardant autour de moi, je me rends compte que la tristesse est palpable. Parmi la foule, je repère plusieurs hommes en kilt, mais aucun d’entre eux ne ressemble à celui qui m’a surprise à la fenêtre de ma chambre. D’après ce que j’ai compris, ce sont des membres de clans voisins venus honorer la mémoire de mon grand-père.
Une fois assise au premier rang de l’église, je regarde le cercueil dans lequel repose mon grand-père. On pourrait croire qu’il est simplement endormi tant il semble paisible.
— Il est mort.
Je me tourne vers mon père et passe la main dans son dos.
— Il est mort, répète-t-il, les yeux brillants.
Je ne l’ai jamais vu comme ça, sur le point de craquer.
— C’est mon père, Erynn. C’est mon père et je ne le reverrai plus.
— Je sais, papa, réponds-je, la gorge nouée.
Je prends sa main dans la mienne tandis que je pleure en silence, les larmes brouillant ma vue tout le long de la cérémonie.
À la fin de l’office, de nombreuses personnes se pressent dans l’allée afin de se recueillir devant celui que tout le monde considère comme une des plus importantes figures de la ville. Mon grand-père était respecté par la communauté, et je ne peux m’empêcher de ressentir une légère pointe de jalousie. Moi aussi, j’aurais aimé mieux le connaître avant sa maladie, découvrir l’homme qu’il était.
Les derniers adieux et la mise en terre se sont déroulés comme dans un rêve. Mon père est resté digne et fort durant toute la cérémonie. Malgré son émotion, il n’a pas craqué et a tenu à aider à porter le cercueil.
Nous sommes de retour à la maison, le salon est plein à craquer, me donnant l’impression que tout Galston est ici. La cuisine aussi est bondée, et même si plusieurs femmes de la paroisse semblent avoir pris les choses en main, je veux me rendre utile. Je m’adresse à celle qui a l’air de diriger les opérations. Je suppose que son âge avancé lui confère le rôle de chef.
— Excusez-moi, je peux vous aider à faire quelque chose ? J’aimerais participer…
Son regard plein de mépris me parcourt des pieds à la tête. C’est quoi, son problème ? Tant pis pour elle si ma tête ne lui revient pas, car j’habite ici.
La vieille dame me fusille du regard avant de secouer la tête et de m’envoyer balader d’un geste de la main.
Je rêve ou elle me prie de déguerpir ?
Je n’ai pas pour habitude de me laisser faire. Certainement parce que je suis une Wallace, et que je suis chez moi. Hors de question que je n’apporte pas ma contribution à cet hommage.
— D’accord, mais c’était mon grand-père et je veux aider quand même ! rétorqué-je en la contournant, le menton bien haut.
Je m’approche d’une jeune femme au visage parsemé de taches de rousseur, qui me paraît plus avenante que la cheftaine aigrie. Elle dispose des scones dans un plat de service. Je l’imite sans lui demander son avis.
— Personne ne tient tête à Morag Cameron, chuchote-t-elle.
Je tourne la tête vers ma voisine, surprise qu’elle m’adresse la parole.
— Morag ?
Mais qui s’appelle comme ça ? Je comprends mieux pourquoi elle fait la tête. Avec un prénom pareil, moi aussi je serais exécrable.
— Du clan Cameron.
— Je ne connais pas, réponds-je aussi sec.
Ma voisine jette un coup d’œil par-dessus son épaule, puis se penche vers moi.
— C’est l’une des familles les plus puissantes de la région. Ils possèdent la fonderie, l’aciérie et également la plus grande distillerie.
Je note qu’elle en parle avec un ton admiratif.
— Dommage qu’ils ne possèdent pas de bonnes manières, déclaré-je en haussant une épaule.
Un gloussement échappe à ma voisine.
— Au fait, enchantée. Je suis Kennocha, dit-elle en tendant la main.
Je la serre.
— Et moi, Erynn.
— Je sais qui tu es. Tout le monde ne parle que de ça.
— De ça, quoi ?
— Le retour de la fille d’Arabella.
Je me raidis à la mention du prénom de ma mère. J’ai soudain envie de faire comme elle, de prendre mes jambes à mon cou pour retourner à ma petite vie londonienne.
Kennocha remarque mon trouble.
— Oh, je suis désolée, s’empresse-t-elle d’ajouter. Je ne voulais pas sous-entendre quoi que ce soit. C’est juste que son départ a marqué les gens du coin.
Je ne vois pas en quoi un couple qui se sépare intéresse autant, au point de carrément s’inscrire dans la mémoire collective.
— Pas de souci. Je crois qu’on a assez de scones.
— Tu veux bien les emporter sur la table ? propose ma nouvelle amie.
J’acquiesce d’un signe de tête, soulève le plat des deux mains et me rends dans la grande salle en ignorant les murmures sur mon passage.
Je dispose les fameux scones et m’apprête à retourner dans la cuisine quand une femme me retient par le bras. Elle se présente brièvement et ajoute :
— Tu es le portrait craché de ta mère.
Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu cette phrase depuis mon arrivée. Je me contente de sourire poliment. Je n’ai pas retenu son nom, à quoi bon ? Je ne reverrai plus jamais ces gens. Dès que tout ceci sera terminé, j’ai bien l’intention de convaincre mon père de quitter cet endroit pour de bon et de me suivre à Londres.
— Merci, réponds-je sans savoir si elle m’adresse un compliment ou une remarque acerbe.
— J’ai bien connu Arabella, autrefois, ajoute-t-elle.
« Autrefois » sous-entend « avant qu’elle ne quitte son mari en emmenant sa fille ».
— Veuillez m’excuser, je vais aller voir comment se porte mon père, lui dis-je en le cherchant des yeux.
Je me tords le cou et finis par le repérer, assis sur le sofa, fixant tristement le sol. Je le rejoins et m’installe près de lui. Le plus émouvant a été pour moi de le voir craquer en quittant le cimetière.
— Papa, est-ce que ça va ?
Il lève vers moi un visage aux traits tirés.
— Tout va bien, luciole.
— Tu as faim ? Je peux aller te chercher quelque chose à manger si tu veux.
Il secoue la tête et m’adresse un sourire qui n’atteint pas ses yeux, comme si, au-delà de sa peine, il semblait… préoccupé.
Je passe ma main dans son dos afin de le réconforter, et l’écoute me raconter des anecdotes sur son enfance avec son père. C’est touchant de voir avec quelle admiration il parle de lui. Je me demande si ma fierté est aussi visible quand je parle du mien.
Puis il me tire par la main afin que je rencontre nos invités. L’un d’eux, qui doit avoir environ le même âge que lui, vêtu d’un tartan rouge avec des lignes entrecroisées vert forêt, se présente à moi.
— Enchanté, je suis Angus Cameron, un vieil ami de la famille.
Cameron ? Ce nom me rappelle aussitôt la bonne femme qui porte le nom d’un raclement de gorge. Ça a le don d’éveiller ma curiosité.
— Ravie de vous rencontrer, je suis Erynn. Excusez-moi, mais vous êtes parent avec Mollard Cameron ?
— Vous voulez dire Morag ? répond-il avec un fort accent écossais.
— C’est ça, Morag, répété-je.
Malgré ses traits durs, il ne semble pas s’offusquer de ma méprise et m’adresse un bref hochement de tête.
— C’est ma mère.
— Ah.
C’est tout ce que je trouve à dire.
Mon père m’explique brièvement qu’Angus est lochiel du clan Cameron. J’ignore ce que veut dire le terme « lochiel », et je me demande si ça a un quelconque rapport avec le Loch Ness. Dans la mesure où cet homme n’a rien d’une créature marine et a été élevé par une peau de vache, je garde ma question pour moi. Mais ce dernier darde son regard sur moi et finit par se pencher dans ma direction.
— Cela signifie que je suis le chef du clan Cameron.
— Oh, d’accord.
Dans ce cas, pourquoi ne pas dire simplement « chef » ? Les clans et leurs us et coutumes sont un univers qui s’avère complètement abstrait pour moi. Ma seule référence en la matière reste Jamie Fraser, le héros d’une de mes séries préférées. Comment oublier sa façon sacrément séduisante de porter le kilt ?
À mesure que le jour décline, les gens se dispersent et la maison se vide progressivement. Je choisis ce moment pour m’éclipser. J’enfile mon manteau et, mon portable dans la main, je sors dans la cour afin de savourer un bol d’air frais. Une fine pluie arrose mon visage tandis que je laisse mes pas me porter autour de la propriété.
J’allume mon téléphone et piétine la terre humide à la recherche du meilleur endroit pour obtenir une barre de réseau. Quand celle-ci apparaît, je reçois immédiatement le message d’un numéro inconnu.
Merci pour le lapin, Wallace. Moi qui avais hâte de recevoir ton sexto…
Je devine immédiatement qui est l’expéditeur et me demande comment il s’est procuré mon numéro de téléphone. Je suppose qu’il l’aura récupéré sur mon curriculum vitae. À l’heure qu’il est, il doit me prendre pour une belle garce. Ce Grant a l’air de quelqu’un qui n’a pas l’habitude de se faire recaler. J’efface son message sans lui répondre. À quoi bon ? De toute façon, je suis certaine qu’il est déjà passé à autre chose.
Je décide de profiter de ma maigre connexion pour échanger quelques messages avec Jill afin de la tenir au courant que tout va bien malgré les circonstances. J’ai à peine le temps de lui narrer les derniers événements quand j’entends qu’on m’appelle. Je me retourne et reconnais Kennocha, qui fait de grands gestes dans ma direction.
— Oui ?
— Ton père m’a envoyée te dire qu’il t’attend dans son bureau.
— Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’il va bien ? m’inquiété-je subitement.
— Oui oui, pas de panique. Je pense que c’est pour l’ouverture du testament. Le notaire est là, lui aussi.
— Vraiment ? Pourquoi si tôt ?
— Ça, je l’ignore, Erynn.
Je trouve le procédé curieusement déplacé : il ne s’est pas écoulé plus de quelques heures depuis que nous avons mis en terre mon pauvre grand-père. Et il est déjà temps de parler héritage ?
Un peu de patience… et de décence serait trop demander ?
Une fois à l’intérieur, j’abandonne la messagère et pars retrouver mon père.
Dans son bureau, je me retrouve face à plusieurs hommes, dont Angus Cameron. J’ai d’abord le réflexe de m’excuser, pensant les avoir interrompus au milieu de quelque chose d’important, avant que mon regard rencontre celui de mon père. Ses prunelles sont éteintes, dépourvues de leur chaleur habituelle.
Mon cher papa…
Son chagrin palpable fendille mon cœur morceau par morceau. Mon roc, mon héros, j’ai si mal de le voir ainsi.
— Papa ?
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