Scottish Rhapsody (French Edition)
Chapitre 6 - Erynn
Chapitre 6
Erynn
De l’air, il me faut de l’air. Et quelque chose sur quoi passer mes nerfs. Ça fait une heure au moins, et pourtant je ne décolère toujours pas ! Résultat, je fais les cent pas au milieu de ma chambre histoire de me calmer. Spoiler alert : ça ne fonctionne pas.
Je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à la proposition du démon en kilt. Me marier avec son fils en échange de nos terres, c’est quel genre d’arrangement ? C’est inacceptable ! Ce serait comme me demander de choisir entre la peste et le choléra… D’ailleurs, mon père est d’accord avec moi, tellement d’accord qu’il a aussitôt décidé de mettre tout le monde à la porte. Ce Cameron a eu de la chance que je ne lui colle pas un bon coup de pied aux fesses ! C’est trop tordu : qu’a-t-il à gagner à ce mariage arrangé ? Son fils doit forcément être trop crétin ou trop laid pour se trouver une épouse par lui-même, c’est certain !
— Bon sang !
J’ai beau me triturer les méninges, aucune solution de secours ne me vient en tête.
Réfléchis Erynn, réfléchis.
Je n’ai pas de garanties, pas d’emploi et un prêt étudiant qui engloutit une bonne partie de mes économies. Ce qui est clair, c’est qu’il n’y a pas une banque dans tout le pays qui acceptera de m’accorder un crédit. Il doit bien y avoir un autre moyen de nous en sortir, non ? Je passe mentalement en revue tous les gens que je connais.
Jill, c’est râpé. Elle est aussi fauchée que les blés. Je pourrais contacter Grant ? Peut-être qu’il accepterait de m’arranger un second entretien avec son père ?
De mon côté, je ne possède pas de biens précieux ni d’objets de valeur, mais avec un bon tri dans le minuscule appartement que j’occupe, je peux me séparer de quelques effets pour les mettre en vente. En arrondissant un peu, je pense pouvoir réunir…
— Mais qu’est-ce que je raconte ?
Je m’arrête devant la fenêtre et pose mon front contre la vitre gelée. Mon souffle forme un nuage de buée à sa surface, avant de s’évaporer au ralenti. Je contemple le paysage fascinant qui s’étend à l’infini devant moi, avec ses prairies verdoyantes qui semblent rejoindre le ciel. Ce paysage qui m’a vue naître. Je ramène les pans de mon gilet sur ma poitrine, puis finis par me détourner du soleil qui décline à l’horizon, rattrapée par la cruelle réalité. Autant se rendre à l’évidence : même avec toute la volonté du monde, il me faudrait plusieurs vies pour parvenir à rassembler la somme nécessaire. Et encore…
Mon père peut dire adieu à notre cottage et à l’héritage de nos ancêtres.
Je me retiens de fondre en larmes et me laisse tomber en travers de mon lit, en pressant fort mes paupières avec mes mains. Peut-être arriverai-je à me réveiller de ce maudit cauchemar pour me rendre compte que rien de tout ça n’est vrai ? Si les miracles existent, c’est le moment de me le prouver !
— Ma luciole ?
Un mouvement près de mon épaule me réveille brusquement.
— Qu’est-ce que… ? m’écrié-je en me redressant subitement pour balayer l’obscurité des yeux, submergée par une peur irrépressible.
— C’est moi, Erynn. Pardon si je t’ai effrayée.
Je reconnais la voix de mon père et me radoucis aussitôt. Un soupir de soulagement m’échappe.
— Ce n’est pas ta faute, j’ai dû m’endormir sans m’en rendre compte.
Sa main glisse délicatement une de mes mèches rebelles derrière mon oreille.
— Tu as bien fait, ça a été une journée éprouvante, tu dois être exténuée.
Maintenant que mon regard est totalement adapté à la pénombre, je devine les contours de sa silhouette qui se dessinent à la lueur de la lune.
— Toi aussi, me contenté-je de répondre.
Je n’y tiens plus et ajoute tout de go :
— Ils sont partis ?
Son hochement de tête me confirme que oui.
— Tous ?
Il comprend immédiatement à qui je fais référence.
— Oui, Angus et les autres aussi.
— Enfin ! ajouté-je sans cacher mon agacement. J’ai cru qu’ils n’allaient jamais nous laisser respirer !
— Je ne comprends toujours pas ce qui lui est passé par le crâne, grogne mon père, ses doigts caressant sa barbe poivre et sel.
— Pas besoin de chercher une explication, il est cinglé, comme la majorité des ploucs qui habitent ce trou perdu, affirmé-je en soupirant, avant de me raviser. Je veux dire, tous sauf toi, papa !
— Je sais ce que tu penses, Erynn, toutefois je peux t’assurer que les gens d’ici sont des gens bien, en dehors de ce scélérat d’Angus, bien entendu.
Puisque son nom revient sur le tapis, j’en profite et demande :
— À propos de ça, qu’allons-nous faire ?
Un sourire triste ourle ses lèvres.
— Pourquoi ne pas commencer par descendre dîner ?
— Papa, tu sais de quoi je veux parler.
— Je sais, ma luciole. Je crois qu’il n’y a rien à faire. J’ai parlé au notaire avant qu’il parte, les papiers sont en règle et même si l’on porte l’affaire au tribunal, ça ne servirait à rien. D’après lui, ça serait une perte de temps et d’argent. Argent que je n’ai pas, j’arrive juste à boucler les fins de mois et à faire tourner cet endroit. J’ai beau maudire Angus, je ne peux pas lui en vouloir pour ce que nos pères ont conclu dans notre dos.
J’attrape sa main dans la mienne.
— Je suis désolée…
— Ne le sois pas, tu n’y es pour rien. C’est plutôt moi qui devrais m’excuser. Si j’avais su, jamais je ne t’aurais demandé de venir jusqu’ici.
— Ne dis pas ça, nous sommes une famille. Et dans une famille, on se serre les coudes ! Nous ne sommes peut-être pas aussi riches que les Cameron, mais nous avons quelque chose de précieux : de la détermination et de la résistance. D’ailleurs, j’ai une idée !
— Je t’écoute.
— Puisque, selon toi, les ploucs… pardon, les habitants de ce patelin sont formidables, nous pourrions les mettre à contribution et organiser une grande collecte, pourquoi pas dès demain ?
— Tu veux dire, demander la charité ?
— Je parlerais plutôt de « solidarité ». Là où je vis, il nous arrive de…
— C’est non ! me coupe-t-il d’un ton sans appel.
— Mais, papa…
Il secoue frénétiquement la tête.
— Jamais je n’accepterai de me rabaisser à ça. Maintenant, si tu es d’accord, nous pourrions aller manger avant que ce soit froid ?
Résignée, je consens à glisser hors de mon lit.
— D’accord. Laisse-moi une minute pour me rafraîchir.
— Bien sûr. Je descends, tu n’auras qu’à me rejoindre quand tu seras prête.
Je le remercie d’un sourire et le regarde disparaître dans le couloir sombre.
Après un rapide passage par la salle de bains, je dévale l’escalier aux pierres irrégulières. Je me souviens encore de son histoire. Il paraît qu’il a été construit par mon arrière-grand-père pour remplacer celui d’époque qui tombait en ruine.
Une fois en bas des marches, j’emprunte le chemin en direction de la cuisine, m’orientant grâce au cliquetis de la vaisselle heurtée par les couverts.
Je pénètre dans la pièce, attirée par le fumet délicieux qui s’échappe de l’antique marmite en cuivre.
— Ça sent bon ! Qu’est-ce que c’est ? demandé-je en rejoignant mon père devant le vieux fourneau.
— Une soupe de poulet, j’espère que tu as faim.
J’opine sans le quitter des yeux, tandis qu’il nous sert deux assiettes.
— Bien, mets-toi à table et goûte-moi ça ! Tu m’en diras des nouvelles ! déclare-t-il, pas peu fier de lui.
Je ne sais pas comment il fait. Il est à un cheveu de dire adieu à son environnement, à tout ce qu’il possède, pourtant il trouve encore le moyen de cuisiner dans la bonne humeur.
Mon père est la personne la plus épatante que je connaisse.
— Erynn ?
— Oui, pardon. Je suis désolée, je pensais à autre chose.
— Ne réfléchis pas trop, ma luciole.
Je ne peux pas m’en empêcher.
— Ce qui doit arriver arrivera, c’est ainsi. On ne pourra rien changer au destin, ajoute-t-il avant de déposer nos plats sur la table et de s’asseoir.
Je l’imite, m’installe et me jette sur mon assiette comme si je n’avais pas mangé depuis des mois.
Mon père laisse échapper un bref rire qu’il efface presque aussitôt de son visage aux traits fatigués.
Avant, il souriait toujours. Au point que le bonheur a creusé de minuscules sillons au coin de ses yeux. Mais depuis que je suis là, la différence est notable : plus de sourires, plus d’éclats de rire… Un peu comme s’il s’interdisait de se laisser aller.
— Erynn, est-ce que ça va ?
Sa question me sort de ma torpeur.
— Bien sûr, affirmé-je, j’étais en train de songer à combien tu es doué en cuisine. Tu n’as jamais pensé à ouvrir un restaurant où tu partagerais les spécialités de notre famille ?
— Grand Dieu, non. J’ai déjà bien assez de travail avec notre exploitation. Tu imagines, me rajouter une guinguette à gérer ? Ton père est vieux, mais pas encore fou, plaisante-t-il.
— Oui, c’est juste. Cependant, ça peut être une alternative à creuser, pour l’après je veux dire…
Face à sa mine qui se décompose, je prends conscience de ma bourde et m’en veux aussitôt.
Quelle gourde !
— Je suis désolée, papa. Ce n’est pas ce que je voulais dire… J’ai parlé sans réfléchir.
— Ne le sois pas, tu n’as rien dit qui ne soit vrai. À présent, mange avant que ta soupe ne refroidisse.
Le reste du repas se déroule dans un silence agréable.
Mon père a beau se cacher derrière sa fierté, je sais que dans le fond, ça ne va pas aussi bien qu’il le prétend, et qu’il se contente de masquer ses émotions dans le but de me préserver. Je tente de faire taire la voix qui me rappelle que si je le voulais, je pourrais l’aider à se sortir de cette situation.
Le pire dans tout ça, c’est que si les rôles étaient inversés, il n’hésiterait pas une seule seconde à se sacrifier, parce qu’il est comme ça. Ewen Wallace a toujours fait passer le bonheur des autres avant le sien.
Serais-je prête à en faire autant pour lui ?
Je porte peut-être son nom, mais je ne suis pas aussi noble et généreuse que lui…
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