Scottish Rhapsody (French Edition)

Delinda Dane · Chapitre 5 sur 44

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Scottish Rhapsody (French Edition)

Chapitre 5 - Erynn

Chapitre 5

 

 

Erynn

 

Mon père demeure stoïque, comme s’il ne restait de lui qu’une coquille vide, et son visage d’ordinaire si doux est muré en une expression fermée. Un sentiment étrange s’insinue en moi, me donnant instantanément la chair de poule.

— Papa ? répété-je en avalant ma salive.

Son absence de réaction ne me dit rien qui vaille.

— Papa, est-ce que ça va ?

J’attends fébrilement qu’il me fasse un signe, mais rien ne vient. Pire encore, ses yeux se voilent d’une infinie tristesse. Je m’approche de lui et me penche vers l’homme le plus courageux que je connaisse pour l’entourer de mes bras et espérer lui apporter un peu de réconfort.

Ce fut une journée éprouvante pour lui.

Une colère sourde m’envahit, car je ne comprends toujours pas ce que font tous ces gens dans l’antre de mon père. Organiser une pareille réunion me paraît plus que déplacé. Quel en est le but ? Et pourquoi si vite ? Cela n’aurait-il pas pu attendre quelques jours de plus ?

— Tu sais papa, je peux leur demander de partir, chuchoté-je, ma joue collée contre la sienne, incapable de contenir mon animosité.

Toujours en silence, il me serre plus fort contre lui tout en secouant la tête. C’en est assez. Mon adorable père est bien trop gentil pour prendre une décision, alors je vais la prendre à sa place et prier nos invités de débarrasser le plancher.

Une voix grave dotée d’un accent à couper au couteau me prend au dépourvu.

— Vous devriez vous asseoir, Erynn. Après tout, vous êtes concernée également, déclare Angus Cameron.

Surprise qu’il se rappelle mon prénom, je me retourne et le fixe sans ciller.

— Vous avez raison, commencé-je en l’affrontant du regard. En tant que membre de cette famille, je le suis. Néanmoins, ça ne me dit pas en quoi ce testament vous regarde ?

À la seconde où je termine ma petite tirade, monsieur Cameron grimace, à l’instar de ses compagnons.

Je sais ce qu’il pense, ce qu’ils pensent tous : quelle petite impolie ! Dommage pour eux, leur avis sur ma personne m’intéresse autant que le cours de la Bourse en Papouasie. J’arque un sourcil, mon poing calé sur ma hanche, et attends qu’ils bougent leurs popotins à motifs pour retourner d’où ils sont venus.

Une main familière saisit la mienne. Je lance un regard par-dessus mon épaule et croise les yeux de mon père.

— Angus dit vrai, ma luciole. Tu devrais t’asseoir près de moi, m’invite-t-il en tapotant la place à ses côtés.

Quoi ? Hors de question !

— S’il te plaît, ajoute-t-il, la mine défaite.

Quelque chose m’échappe, mais j’obéis. Installée sur le sofa, je me retrouve soumise à l’examen de plusieurs paires d’yeux braquées sur moi. En plus du notaire, ils sont quatre, dont Angus Cameron. Je lève mentalement mon majeur à leur attention.

Un drôle de pressentiment m’envahit, un de ceux qui laissent un goût désagréable dans la bouche.

Je me concentre sur le notaire en costume. Il est assis derrière le vieux bureau en merisier de mon père, les mains sur la table devant lui, et nous observe tour à tour avant de toussoter dans son poing.

— Bien, maintenant que l’ensemble des personnes concernées sont présentes, nous pouvons reprendre.

J’écoute d’une oreille distraite les circonstances dans lesquelles ledit testament lui est parvenu.

À mesure qu’il avance dans sa lecture, je ravale mon amertume et tente de me concentrer. En vain, car mon esprit s’égare malencontreusement du côté des hommes en kilt. Ils portent tous les mêmes couleurs : rouge sang barré de lignes vertes, exactement comme celles du tartan d’Angus. Si j’ai bien saisi le concept, j’en conclus donc que mon père et moi, pour je ne sais quelles raisons nébuleuses, sommes entourés de Cameron.

Je ne suis pas au fait de toutes les lois, et mes cours de droit remontent à ma première année de fac, toutefois, s’il y a un détail dont je suis à peu près certaine, c’est qu’une lecture de testament est supposée se faire avec les héritiers uniquement.

— … et donc, le montant de la reconnaissance s’élève à quatre cent quarante-quatre mille huit cent quatre-vingt-quinze livres sterling.

À moins que nous n’ayons avec eux un lien de sang dont j’ignorerais l’existence… Attendez, quoi ?

Le chiffre mirobolant annoncé par le notaire retient toute mon attention. Mon cerveau s’affole aussitôt et s’imagine déjà tout ce que nous pourrions faire avec la moitié de cette somme. Ma raison, plus mesurée, préfère s’assurer qu’il n’y a pas erreur sur la marchandise.

— Je vous demande pardon ? articulé-je, stupéfaite. Une reconnaissance ? Une reconnaissance de quoi ?

— Une reconnaissance de dette, rétorque l’homme au costard en lissant sa cravate.

Je m’étrangle au mot « dette ». Mon esprit déclare un black-out total.

— Une dette, ricané-je nerveusement. Comment ça, une dette ? Vous plaisantez ?

Mais personne ne rit. Pas même un minuscule frémissement de la lèvre.

— Une reconnaissance certifiée conforme et signée par les deux parties atteste de la légalité de cet emprunt qu’il incombe désormais aux légataires de rembourser.

Les légataires ? Je balaie la pièce d’un coup d’œil circulaire et me rends compte que c’est de nous qu’il s’agit. Qu’est-ce que ça signifie ?

— Ce type a perdu la tête ou quoi ? chuchoté-je en direction de mon père.

Hésitante, je tourne lentement la tête vers lui, cherchant une explication dans ses yeux bleus.

Son regard habité par l’horreur me provoque un frisson de panique.

Oh, non…

Non, non, non.

Une violente bourrasque s’écrase contre l’une des vitres et me fait sursauter.

— Papa, je ne comprends pas. Tu étais au courant ?

— Ma fille… commence-t-il, avant de secouer la tête.

Suspendue à ses lèvres, je m’accroche également à son bras afin qu’il me parle, me rassure, me confirme que ce n’est pas ce que je crois, que tout cela n’est qu’un horrible malentendu.

— Le défunt, notre regretté Murray Keir Wallace, ci-dénommé le contractant, a opéré cet emprunt auprès de Dougal Cameron bien avant l’altération de ses facultés mentales, ajoute le notaire. Par conséquent, il incombe à ses ayants droit de s’acquitter de cette dette auprès des héritiers du prêteur, à savoir son fils, monsieur Angus Cameron ici présent, pour un montant de quatre cent quarante-quatre mille huit cent quatre-vingt-quinze livres sterling.

Oh bordel !

Soudain tout s’éclaire, je comprends mieux la raison de leur présence ici.

— En résumé, votre famille doit de l’argent à la mienne, beaucoup d’argent, renchérit Angus Cameron comme si ce n’était pas suffisamment clair.

Le hic : je ne possède pas une telle somme, et aux dernières nouvelles, mon père non plus.

Je suis agacée par sa façon de nous rappeler notre mauvaise posture, un peu comme s’il se réjouissait d’enfoncer le clou.

— Et si nous refusons de payer, il se passera quoi ?

Le notaire réajuste ses lunettes, cherche ensuite je ne sais quoi dans le tas de documents qui se trouvent face à lui, puis lève une des feuilles à hauteur de son visage.

— Alors, il semblerait que le cottage dans lequel nous nous trouvons ainsi que le domaine dans sa totalité seraient saisis afin de permettre de couvrir une partie de la créance, mais pas la totalité.

À ces mots, mon père prend son crâne entre ses mains.

Doux Jésus, il risque de tout perdre, tout ce qu’il possède, tout ce à quoi il a consacré sa vie, l’héritage des Wallace qui est dans notre famille depuis… Eh bien, depuis toujours. Je le connais, il ne s’en remettra pas.

Le notaire poursuit sur sa lancée et nous détaille à quoi a servi la fortune empruntée par ma famille, à savoir principalement de mauvais investissements et, dans une moindre mesure, des travaux sur le domaine. Cet argent est tout simplement parti en fumée.

Chaque phrase est une pique qui vient se planter dans le cœur de mon pauvre papa.

Pourquoi, grand-père ? Pourquoi ?

— Tous les papiers sont à votre disposition, conclut le notaire, sans se douter une seule seconde qu’il vient de ruiner une vie de travail acharné.

Ewen Wallace a consacré son existence à prendre soin de son père et de ce qu’il restait de l’exploitation céréalière familiale au détriment de son propre bonheur, allant jusqu’à sacrifier son mariage.

Je suis certaine que son engagement profond envers cet endroit a fini par agacer ma mère qui n’a trouvé d’autre solution que m’embarquer avec elle et tout quitter sans se retourner. Enfin, je suppose, étant donné qu’ils n’ont jamais souhaité aborder le sujet.

Je ne juge pas mes parents, c’est leur décision et elle leur appartient, en revanche, je trouve incroyable de la part de mon aïeul d’emprunter autant d’argent sans en tenir informé son propre fils.

— Angus, murmure mon père, complètement défait, tu sais que je n’ai pas cette somme en ma possession.

— Je sais, Ewen. Et j’en suis le premier désolé, mon ami.

— Votre ami ? raillé-je. Parce que vous connaissez quelque chose à la notion d’amitié, vous ?

— Absolument, se défend l’homme en kilt, piqué au vif.

— Étonnant, ce n’est pas ce que j’aurais dit, puisqu’au nom d’une décision dont il n’est pas responsable, vous allez dépouiller mon père. Ça n’a même pas l’air de vous déranger plus que ça.

Je l’affronte du regard, mais il ne se détourne pas. Notre échange dure quelques secondes avant que je déclare d’un ton sec :

— Vous pouvez nous laisser, je vous prie ? Mon père et moi avons besoin d’être seuls.

J’évalue mentalement ma capacité à emprunter, alors que mon prêt étudiant n’est pas remboursé en totalité. Aucune banque n’acceptera de prendre ce risque. Mais peut-être que je me méprends et que nous avons un peu d’argent de côté ?

— Laissez-nous ! craché-je, agacée par le fait que personne ne se décide à bouger. Vous m’entendez ?

Angus est le premier – et le seul – à se lever. Cependant, au lieu de quitter la pièce, il se racle la gorge et s’arrête devant nous.

— J’ai peut-être une alternative à vous proposer.

Il a les sourcils froncés comme s’il cherchait à résoudre une équation à plusieurs inconnues, ce qui éveille immédiatement ma curiosité.

— Nous vous écoutons.

— La loi clanique stipule qu’une dette entre deux familles pourra être effacée par…

— Par quoi ? le coupé-je.

— Une union.

Je tressaille, avant de bondir de ma place, furibonde.

— Vous êtes un grand malade ! Jamais je n’accepterai de vous épouser !

Mon père se place devant moi pour me protéger de cet homme.

— Que dis-tu, Angus ? Tu as perdu la tête ?

— Ewen, je ne parle pas de moi, voyons, tu me connais mieux que ça ! répond monsieur Cinglé. Je parle de mon fils, d’une union entre nos enfants.

— Autrement dit, un mariage arrangé ? Quelle horreur ! m’indigné-je.

La fureur fait bouillonner le sang qui fuse dans mes veines. La rébellion est incrustée dans mon ADN, c’est un héritage qui me vient de mes ancêtres. Jamais un Wallace ne cède face à l’oppression et n’accepte qu’on le prive de sa…

— Libertééééé ! clamé-je, en brandissant mon poing en l’air.

Bien sûr, tous les regards convergent dans ma direction comme si j’étais devenue hystérique.

Oups… Je crois que la devise de ma famille m’est montée à la tête.

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