Sortilèges

Veselinovic · Chapitre 1 sur 5

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Sortilèges

Sortilèges

LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET

SLAVE

 

Janko Veselinović

1862 – 1905

 

SORTILÈGES

SCÈNES DE LA VIE DU PAYSAN SERBE

 

1887

 

Traduction d’Auguste Giron, parue dans la Revue

internationale, n° 15, 1887.

OceanofPDF.com

I.

Le père mourut. Nous restâmes cinq après lui, pas un n’arrivant encore à l'oreille de son aîné. Mitcha était le plus grand : déjà quatorze ans ! Mais le père l’avait mis à l'école, — un vrai guignon, — pour apprendre les livres ! Autrefois les écoles n’étaient pas comme maintenant. Aujourd’hui, l’étudiant part le matin et revient le soir. Mais autrefois, quand on l'avait donné au maître, le malheureux était à plaindre. Il fallait lui porter le manger et le linge, et il passait là-bas ses jours et ses nuits. Il ne pouvait revenir à la maison qu’aux grandes fêtes, quand on lui donnait congé, ou que quelqu’un de la famille tombait malade. C’est ainsi qu’un beau jour nous vîmes arriver Mitcha ; mais, une fois le père enterré, il repartit.

La mère tournait par la maison, ne sachant où donner de la tête. Fallait-il d’abord courir au bois, ou au moulin, ou aller voir si les bêtes ne faisaient pas de dégâts, ou préparer un petit misérable dîner ? Elle courait tout le long du jour. C’était une clôture à renforcer, le bétail à faire rentrer ; puis, quand elle était bien lasse, elle s’asseyait et se mettait à pleurer. Nous l'entourions et nous pleurions, nous aussi. Elle pleurait, pleurait ; puis, tout d'un coup se relevant, elle essuyait ses larmes, nous donnait à chacun un morceau de pain et repartait voir les pourceaux ou faire quelque autre chose... Ainsi chaque jour, tant que son cœur put le supporter.

Un matin, juste le premier jour des fêtes de la Chandeleur, elle attela les bœufs, chargea dans la charrette un sac de farine avec un cochon d’une année, et partit. Elle me dit de bien veiller sur les pourceaux pour qu’ils ne fissent pas de dégâts chez les voisins, tandis que Smilia ramasserait des broutilles. Elle ne tarderait pas à revenir.

Pourtant, le soleil avait déjà dépassé midi qu'elle n'était pas encore de retour.... où peut-elle être allée pour y rester si longtemps ? me demandais-je. Je vais sur la route, je regarde, j'écoute... encore rien ! Je rentre à la maison. Georges avait pris le chat par les oreilles et le traînait dehors ; Smilia jouait avec les tisons du foyer et le petit Pierre, les doigts dans son nez, criait : « Maman, maman ! » Je le pris dans mes bras et le caressai. « Ne pleure pas, mon ange, lui dis-je, elle vient tout de suite, maman, et elle te donnera à téter. »

Le malheureux fut consolé ; il tendit ses petits doigts vers les arbres devant la maison, en criant : « Hé ! hé ! » Je partis avec lui pour voir les pourceaux. Tout d’un coup, j’entends le bruit d’une charrette. Je cours, le petit Pierre dans mes bras, et j’ouvre la porte. Mitcha conduisait les bœufs et la mère marchait à côté de la voiture. Mitcha leva la tête ; ses yeux luisaient comme des charbons. Et la mère était heureuse ; elle n’était que sourire !... Et petit Pierre, en la voyant, lui tendit ses deux mains et se trémousse tant que je faillis le lâcher. La mère le prit, pendant que Mitcha arrêtait les bœufs. Il leur enleva le joug, prit le sac vide de la charrette et entra dans la maison. Nous la suivîmes tous.

— Enfin, dit la mère en s’asseyant.

— Est-ce que Mitcha n'ira plus a l’école, demandai-je ?

— Non, mon ange, répondit la mère toute joyeuse.

Nous prîmes place autour de la mère et de Mitcha. Je regardais Mitcha et cela me faisait tant de bien au cœur. C'était comme si l’on m'eût enlevé la voix, et pourtant j’aurais voulu crier que l’on m'entendît jusqu'au ciel. Smilia embrassait la mère et l’aîné ; Georges avait lâché le chat et s'était installé sur les genoux de Mitcha ; le petit Pierre pleurait encore en criant : « Donne, donne. » La mère lui donna le sein.

— Maman ? demanda Smilia.

— Quoi, mon ange ?

— Mitcha va rester à la maison ?

— Oui, mon ange.

— Et il ira au bois ?

— Oui.

— Il ira au moulin ?

— Il ira au moulin.

— Et tu ne pleureras plus ?

— Non, ma chérie, si Dieu le veut.

— Et Mitcha pourra-t-il faire cela à lui tout seul ?

— Je l'aiderai, criai-je de toutes mes forces. Nous ferons tout, Mitcha et moi.

La mère nous regarda attendrie. Le cœur me sauta dans la poitrine. Je l’entendais battre sous ma veste.

— Mitcha ! criai-je.

— Je t’écoute, Milan.

— Vois-tu la clôture, là-bas ? Il faut la refaire.

— Nous la referons, dit Mitcha d’un ton résolu.

— Et alors les pourceaux n’iront pas dans le blé du vieux Pierre.

— C’est cela.

— Puis nous consoliderons la baie du « plateau. »

— Nous l’arrangerons partout, et nous n’aurons pas de disputes avec les voisins.

— Nous ferons tout à nous deux.

— Tout ! répondit Mitcha.

La mère lâcha petit Pierre, prit la poêle, coupa un peu de lard, le fit fondre et cassa quelques œufs ; nous dînâmes divinement. Après le repas la mère raconta combien elle avait eu de peine pour reprendre Mitcha au maître.

— J’entrais dans la chambre, dit-elle. Il prenait le café avec la maîtresse. Je fis la révérence en disant : « Dieu vous aide. » « Assieds-toi, » me répondit-il. Il me demanda pourquoi j'étais venue. Je lui dis, comme ça : « Mon homme est mort. Je reste seule avec de tout petits enfants, et je suis venue pour que tu me rendes ton étudiant. » « C’est impossible, » me dit-il. « Mais je suis une pauvre femme, monsieur le maître. Pour l'amour de Dieu, viens-moi en aide. » « Ma foi, c’est impossible, » réplique-t-il. Je le supplie, je le supplie ; puis, par hasard, je raconte comment je lui ai apporté un cochon d’un an et un sac de farine. Alors il céda. « Seulement, me dit-il, que personne ne le sache. » « Sois tranquille, monsieur le maître, » répondis-je. Il appelle Mitcha pour m’aider à vider la farine ; je descends le cochon de la voiture, et nous voilà.

Après le dîner, Mitcha et moi nous allâmes au bois couper des tiges pour la clôture. Il me parla de tout, comment c’était à l’école, comme il apprenait, comment Marinko Radoïkitch, le plus grand des étudiants, était gaucher ; bref, toutes sortes d’histoires. Il me demanda enfin :

— Voudrais-tu aller à l’école, toi ?

— Ma foi non.

— Et s'il le fallait ?

— Il ne le faut pas.

— Et si on t’y menait de force ?

— Je demanderais à la mère de donner au maître, pour moi aussi, un sac de farine et un cochon d’un an, répondis-je.

Il se contenta de sourire. Il me raconta ensuite comment on jouait là-bas aux esclaves, à colin-maillard et à d’autres jeux encore...

Le soir nous rapportâmes plusieurs bottes de pousse (une centaine par botte.) On soupe. Après souper, la mère enleva la table, jeta les miettes dans le foyer et nous primes place autour du feu. La mère et Smilia se mirent à filer. La conversation s’engagea. De quoi n’avons-nous pas causé ce jour-là, mon Dieu !

La mère commença à nous poser des devinettes, en disant chaque fois : « Allons, Mitcha, devine. »

Mitcha se grattait la tête et se taisait, se taisait chaque fois pour répondre enfin :

— Je ne sais pas.

— Et toi, Milan, sais-tu ?

— Je ne sais pas non plus.

— Et moi, je sais, criait Smilia.

— Voyons, dis.

— C’est bien, tu fais honte au savant, disait la mère.

— Je n'ai pas appris ça à l’école, remarqua enfin Mitcha.

— Et qu’est-ce que tu as appris ?

— J’ai appris les livres.

— Eh bien, voyons ce que tu as appris.

Mitcha prit son sac, en tira un livre et commença à lire. Il était question d'un certain Jacob, qui avait en douze fils. Il en aimait un plus que les autres. Ceux-ci se jetèrent sur le préféré et le précipitèrent dans un trou. Il y avait dans le livre encore bien d’autres choses que je ne sais plus. Les mots coulaient, sur les lèvres de Mitcha, comme du lait. C’était un fameux savant ! La mère lui recommanda de ne jamais oublier son livre ; « Et, ajouta-t-elle, la première fois que j’irai à Chabatz, je t’achèterai un beau livre de chansons. »

Mitcha remit le livre dans son sac, et raccrocha le sac au mur.

Smilia resta un instant sans parler.

— Pourquoi ne causes-tu pas, Smilia ? interrogea la mère.

— C’est que je songe à quelque chose, maman.

— A quoi songes-tu, mon cœur ?

— Pourquoi le père est-il mort ?

La mère soupira.

— Est-ce qu’il ne pouvait pas vivre ? poursuivit Smilia

— Dieu lui a ordonné de mourir, répondit la mère. On ne peut échapper à la mort. On raconte qu’il y a eu un homme dont les enfants mouraient tous. Cet homme prit pour compère (koum) le saint Archange, celui qui emporte les âmes, vous savez. Le saint Archange fut le parrain de son nouveau-né. Après le baptême, il interrogea le saint Archange :

— Eh, compère, les gens racontent que c’est toi qui emportes les âmes.

— C’est vrai, compère, répondit le saint Archange.

— Et pourrais-je savoir, moi, quelles sont les gens qui doivent mourir ?

— C’est facile. Quand tu iras voir un malade, si tu me trouves au-dessus de sa tête, c’est qu’il mourra sûrement ; si tu me vois à ses pieds, c’est qu’il reviendra à la santé.

Ils se séparèrent sur ces mots. Cet homme s’adonna à la médecine et gagna beaucoup d’argent.

Quand quelqu’un prospère, la vie lui est douce. Ainsi pour cet homme. Mais bientôt la peste éclata. Elle alla chez tout le monde et chez lui aussi. Il se recroquevilla et se mit au lit. Mais voilà qu’il lève les yeux et il voit le saint Archange au-dessus de lui...

— Qu’y a-t-il, compère ?

— Ton heure est venue, compère, dit le saint Archange.

— Mais nous sommes compères, mon vieux, répondit l'homme.

— C’est ton tour maintenant.

L’homme se tut. Il réfléchit longtemps et dit enfin :

— Quand il le faut, il le faut. Mais laisse-moi vivre vingt jours encore, pour mettre ordre à mes affaires.

— Bien, dit le saint Archange, je te donne vingt jours ; — et il partit.

Aussitôt l'homme se leva, attela ses chevaux, fourra ses ducats dans des sacs et s’enfuit. Il courut, il courut au bout du monde et arriva dans un désert. Dans ce désert, il y avait une caverne. Il s’y cacha. Les vingt jours passèrent. Le vingt-unième il se réveilla, leva les yeux : le saint Archange se tenait au-dessus de sa tête.

— Tu m’as donc trouvé, compère.

— Oui, dit le saint Archange, pensais-tu donc pouvoir échapper à la mort ?

L’homme baissa la tête, le saint Archange lui mit le glaive sur le cou et emporta son âme, laissant le corps dans la caverne.

— Il n’échappa pas à la mort ? demanda Mitcha.

— Non, dit la mère.

— Qu’est-ce que la peste ? interrogea Smilia.

— La peste, mon enfant, est un vampire. Elle fait le tour du monde et tue les gens. Elle tue surtout dans les maisons que l'on ne tient pas propres et aussi là où l’on se dispute. Ma feue mère m’a conté une fois comment les gens d'une maison se haïssaient les uns les autres ; mais il y avait là un petit enfant qu'ils étaient tous à aimer. Un soir, qu’ils étaient assis à souper et jouaient avec le petit enfant, la peste vit comment tous aimaient le petit enfant ; elle se dit alors : Je vais d'abord tuer cet enfant pour que ça leur fasse de la peine ; et ensuite je tuerai tous les autres. Ainsi elle fit et parcourut toute la maison. Là seulement où la maison est propre et où les gens font bon ménage elle n’a rien à faire...

La mère raconta encore quelque chose, puis dit enfin à Smilia d'allumer la petite lampe. Nous allâmes nous coucher.

Cette nuit-là, je dormis bien doucement, comme si j’avais pris un bain.

Le lendemain nous nous levâmes de bonne heure, Mitcha et moi, et nous nous mîmes à arracher le bois sec des clôtures. Mitcha appela Smilia qui emporta ce bois à la maison. Cependant Mitcha me montrait comment il fallait faire :

— Vois-tu, Milan, nous allons nous y prendre comme ça. Passe-moi d’abord la hache.

Je lui donnai la hache. Il dessina un petit fossé, prit la houe et commença à creuser. Quand il était fatigué, je me mettais a bêcher à mon tour, pendant qu’il rejetait la terre. Ensuite il mit les pieux en place. Je les tenais pendant qu’il ramenait la terre au pied. Puis, avec le manche de la hache, il battit la terre des deux côtés de chaque pieu. Je l’aidais de mon mieux. Enfin nous prîmes les pousses et commençâmes à lier les pieux l’un à l’autre. Je passai, moi, dans le champ du vieux et nous nous mîmes à fixer les deux rangées de pousses... Je regardai : nous avions, ma foi, clôturé comme des hommes !... Mitcha reprit sa bêche et fit rentrer les pousses rebelles dans les plus petits trous, si bien qu’un cochon de lait n’aurait pu passer au travers.

— Maintenant c’est fait, prononça à la fin Mitcha.

— Et c’est solide, dis-je en secouant un pieu qui ne bougea pas plus qu’un terme.

— Ça ne tombera pas jusqu’à ce que ça pourrisse, déclara Mitcha.

— Le vieux Pierre n’aurait pas mieux fait.

— Ma foi, non ! Prends cette bêche ; je porterai la hache ; et allons-nous-en.

Nous rentrâmes a la maison. La mère mettait déjà la table. Elle courait, elle disposait tout ; on voyait qu’elle était heureuse. Et moi, j’étais content ! Il me semblait avoir grandi et valoir quelque chose de plus... Quand je causais de notre travail, je ne parlais pas très haut, mais pour ainsi dire de la poitrine. Je ne sais comment expliquer cela. Et la mère nous faisait des compliments à tous deux.

— Comme je serais heureuse, si vous ne vous fatiguiez pas ! disait-elle.

— Ne t’inquiète pas, mère, répondîmes-nous, Mitcha et moi.

Ce soir-là, Mitcha lut encore dans son livre. La mère se mit à filer et à nous raconter des histoires. Mais je n’entendis rien ; je me demandai, tout ce soir, comment nous pourrions faire toute la besogne à nous deux, Mitcha et moi, comme on parlerait de notre bonne intelligence dans le village et comme nous serions heureux....

Quand il s’agit de semer le maïs, nous avions remis en état les clôtures de tout notre bien. Nous fîmes les semailles en commun avec le vieux Pierre. Je conduisais la charrue avec Georges, le fils du bonhomme. Mitcha, lui, restait à la maison. Il s’occupait de la mouture de la farine, pour que le travail ne nous surprît pas sans pain. Il veillait au bétail et faisait tout ce qu’il fallait à la maison...