Sortilèges

Veselinovic · Chapitre 4 sur 5

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Sortilèges

Chapitre IV

— Georgette, m’écriai-je, ne me pousse pas à bout !

— Tais-toi, Georgette, commanda Mitcha.

— Et tu es mon mari, toi ! Il lève la main sur moi et tu le regardes sans rien dire !

— Tais-toi. Pas un mot !... cria la mère.

Mitcha la prit par la main et l'emmena.

La mère pleurait :

— Ah, Doudia, Doudia !... Ce n’était pas assez de t’être perdue toi-même. Tu veux encore ruiner notre pauvre maison !... Dieu te jugera !...

 

IV.

 

Les mauvais jours étaient revenus. La mère ne savait que pleurer et maudire Doudia à chaque pas. Georgette criait tout le long du jour. Mitcha était ahuri. Le sang et le lait qui l'avaient nourri l’attiraient vers la mère ; Georgette le ramenait à elle, par ses yeux.... Le malheureux voulait, comme on dit, nourrir le chat et sauver la chandelle. Il allait comme un fou, ne sachant où donner de la tête.

Pourtant j’étais bien décidé à me marier. Je voulais Sophie. La mère m’approuvait. Un jour je pus mettre la main sur Mitcha et je lui fis la leçon. Mais le malheureux avait peur de Georgette.

La mère perdit patience. Elle alla à la grange, où elle prit quelques sacs de blé. Elle sortait à peine que Georgette se dressait devant elle. Moi, je me tenais devant la maison, près de la porte.

— Que vas-tu faire dans la grange, vieille ?

— Ça ne te regarde pas.

— Ça me regarde, répondit Georgette. Je ne veux pas que l’on me vole ma farine. Tu veux marier ton garçon à mes dépens. Puisse ma farine te faire crever !

Je ne sais ce qui se passa en moi. Quand la vue me revint, Georgette était à mes pieds, évanouie.

— Qui est-ce qui l’a tuée ? demanda la mère.

— Est-ce que ce serait moi ?

En ce moment Mitcha accourait. Nous nous jetâmes un regard de colère et nous prîmes nos couteaux...

Puis des cris, un nuage de poussière ! Les voisins accoururent : la moitié du village était là. La mère s'était jetée entre nous deux ; Doudia se tenait près de sa fille évanouie, criant à Mitcha :

— Qu’est-ce que tu attends ? Tue-les donc, tue-les donc !

— Est-ce que tu en es aussi, Doudia ? demanda le

kmet{1}, qui entrait en ce moment dans la cour.

— Ah ! mon enfant, ma Georgette ! criait-elle.

— Ce ne sera rien. Voilà qu’elle ouvre les yeux, remarqua quelqu’un.

Mitcha s’approcha de Georgette. Il la souleva doucement et la conduisit dans sa chambre. Le monde continuait d’accourir. On nous pressait de questions, la mère, Smilia et moi. Pour ma part, je ne savais rien. La mère, tremblante de peur, levait les mains au ciel et racontait à travers ses larmes ce que je viens de dire, comment j’étais accouru, comment j’avais saisi par les épaules et renversé Georgette dans l’herbe.

Le kmet nous emmena au tribunal, Mitcha et moi. Mes jambes fléchissaient comme si l’on m’eût mené à la potence. Je n’avais jamais eu affaire avec la justice. Je ne saurais dire ce qui se passait en moi ; je chancelais comme un homme ivre.

Enfin nous arrivâmes. Le kmet entra dans le tribunal. Il agita une sonnette et aussitôt Jérémie, l'huissier, nous fit signe de venir. Nous entrâmes. Le kmet était assis entre deux autres hommes. J’étais si ému que je ne reconnus pas deux de mes voisins, deux paysans...

Le kmet nous posa des questions. Qu’est-ce qui s’était passé ? Pourquoi ? Comment ? Mitcha parla le premier, moi ensuite. Enfin, l'on nous commanda de sortir. On nous rappela bientôt et le kmet nous dit que nous étions condamnés, chacun, à quatre jours de prison....

Nous fîmes nos quatre jours de prison. En sortant, Mitcha déclara au kmet qu’il voulait se séparer de moi.

— N'es-tu pas encore mineur ? demanda le kmet.

— J’ai vingt et un ans, répondit Mitcha.

— Quel est votre tuteur ?

— Le vieux Pierre.

— Jérémie ! cria le kmet.

— Voici.

— Va trouver Pierre Voukovitch, et amène-le ici.

Jérémie partit.

— Et vous autres attendez, commanda le kmet.

Nous attendîmes. En prison l’on nous avait logés à part, bien entendu.

— Mitcha ! dis-je.

— Quoi ? répondit-il durement.

— Tu veux te séparer ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que.

— Ce n'est pas bien.

— Il le faut, si je ne veux pas vivre avec mes ennemis.

— Qui appelles-tu tes ennemis ? La mère et moi ?

— Oui.

— Et que feras-tu quand tu auras ta part ? Nous sommes quatre pour partager.

— Je le sais bien.

— Et tu sais quelle sera ta part ?

— Je le sais.

— Tu le veux absolument ?

— Je le veux.

— Bon, Mitcha ! Pourvu que tu ne t’en repentes pas.

— Jamais.

— Bon, bon !

— Jamais, jamais, jamais !

Nous nous tûmes. Nous attendîmes longtemps. Enfin le vieux Pierre arriva. Il nous dit bonjour et entra dans le tribunal. On appela.

— Vous voulez vous séparer ? demanda le kmet.

— Je le veux, répondit Mitcha.

— Et toi ?

— Moi, je ne veux pas. Mais si Mitcha y tient, il faut bien passer par là.

— Ce n’est pas bien, observa le kmet.

— Je ne veux plus manger au même plat avec lui, quand je devrais aller vivre en Bosnie.

— Pierre, demanda le kmet, celui-là est-il majeur ?

— Oui. Il a tiré au sort l'année dernière.

— Ça suffit... Mais il vaut mieux que vous redeveniez amis.

— Nous redeviendrons amis quand nous nous serons séparés, répliqua Mitcha.

— Bien ! Allez.

Nous sortîmes.

Le vieux Pierre et d’autres braves gens coururent après nous, pour nous réconcilier. Mitcha refusa. Ils lui prédirent vainement qu’il mourrait de faim avec sa part. — Il ne voulut rien entendre...