Sortilèges
Chapitre II
Dès le printemps, les travaux commencèrent. Les semailles achevées, il fallut sarcler le maïs ; puis vint la fenaison, puis la moisson, la mise en gerbes, les vendanges et ainsi de suite jusqu’à l’hiver. Une besogne n’était pas finie qu’il fallait commencer l’autre.
Juste le jour de l’Ascension, je sortis de chez nous. Je rencontrai le vieux Nicolas Peritch et le père Éphraïm Mitchanovitch. Je levai ma casquette et leur baisai la main.
— Bonjour, me dit le vieux Nicolas. Qui es-tu, petit ?
— Le fils de feu Raïko.
— Quel Raïko ? Raïko Kovitch ?
— Oui.
— Bonne santé, petit.
Je continuai mon chemin ; mais j'entendis fort bien le vieux Nicolas qui disait :
— Ce sont de bons enfants que ceux de feu Raïko. Ils travaillent comme des taupes... Ils feront de fameux gars !...
— Et sa femme donc, en voilà une bonne femme ! Quand il est mort, on aurait cru que c’était fini avec elle, ajouta le père Éphraïm.
Je volai à la maison. En arrivant, je racontai tout à la mère et à Mitcha. Et ils étaient heureux !...
II.
Ainsi passèrent trois années. Que dire de ce temps ? Nous grandîmes. Pierre était devenu grand comme l’était autrefois Georges, Georges comme Smilia, Smilia comme moi, moi comme Mitcha, et Mitcha comme un chêne. C’était un beau garçon, grand, gros, avec des joues rebondies, si bien qu’en touchant l’une on aurait fait éclater l’autre, de larges sourcils tout noirs se réunissant presque, des biceps comme ça !...
Il fallait tout le temps que la mère lui fît des manches plus larges : car, quand elles sont étroites, elles éclatent, les manches. Et la mère l’habillait, il fallait voir ! Des chemises avec des plissés, des chemisettes avec des chaînes à chaque bouton, des gilets comme on n’en fait pas de meilleurs, des guêtres ! Que n’aurais-je pas à raconter ?... Il aurait fallu aller loin pour trouver un plus beau gars !
Les vieux l'aimaient parce qu'il était un bon travailleur ; les garçons parce qu’il jouait bien de la flûte et qu'il était le premier danseur, et les filles parce qu’il était beau. Tous voulaient l’accaparer. Un mot de lui, et les jeunes filles commençaient à sourire comme s’il leur avait donné des gâteaux de miel !... Et j’étais heureux, moi ! J’étais fier d'être son frère ! Parfois je le regardais danser et je me disais tout bas : Heureuse mère !...
Chez nous, à la campagne, c’est l’habitude que chaque garçon ait sa bonne amie. C’est à celle-là qu'il cause ; c’est celle-là qu'il regarde ; personne n'a rien à dire. Mitcha, lui aussi, avait sa bonne amie. Elle s’appelait Georgette ; c’était la fille d’une de nos voisines, une nommée Doudia. Georgette était belle comme il y en a peu. On n’en trouverait pas de pareille, bien loin à la ronde. Saine comme un melon, petite, brunette. Mais ce qu’elle avait de plus beau, c’étaient les yeux, des yeux comme des baies, comme des diamants, disaient les gens. Ça ne peut pas s’expliquer. Moi aussi, j’ai voyagé, mais je n’ai pas revu de pareils yeux. Impossible de les regarder, ils vous éblouissaient comme le soleil. Ma foi, oui, comme le soleil !
Mais elle ne nous plaisait pas, ni à la mère ni à moi. Il y avait en elle quelque chose qui nous éloignait. Elle était belle, et pourtant je ne pouvais l’aimer. La mère pas davantage. Une fois nous parlâmes d’elle. Mitcha était là.
— Si Mitcha veut m'écouter, il ne la prendra pas, dit la mère.
— Pourquoi ? demanda Mitcha.
— Parce qu’elle perdrait notre maison.
— Comment ? demanda Mitcha en bâillant d’étonnement.
— Comment !... Elle s’arrangera pour que tu te disputes avec moi, avec tes frères et sœur, et tu te sépareras de nous, voilà comment !
— Elle ne fera pas cela.
— Elle le fera, certes.
Mitcha se tut un instant et reprit :
— Elle ne fera pas cela.
— Comme si je ne connaissais pas la Doudia, dit la mère, ni d'où elle sort ! Mon pauvre enfant, je vois que tu as avalé quelque chose.
— Qu’est-ce que j'aurais bien avalé ? demanda Mitcha avec un sourire contraint.
— Ah ! je suis bien malheureuse ! reprit la mère avec un soupir.
Elle ne dit plus rien. Mitcha fut bien singulier, ce jour-là. Il fit le tour de l'enclos, alla voir les bêtes, puis les fruits, tout cela en fumant et sans dire mot. Parfois son front se plissait comme s’il avait eu un gros projet en tête.
A la nuit, il était encore par les champs. Enfin il rentra. La mère mit la table. Il soupa sans rien dire, fit ensuite le signe de la croix, prit son couteau, le passa dans sa ceinture et repartit.
— Regarde donc où il va, me dit la mère.
Je sortis et regardai. Je vis seulement les pans blanchâtres du sarrau passer la clôture, et j'entendis l’aboiement des chiens... Il entrait dans la cour de Doudia. J’avertis la mère qui soupira.
— Je savais bien qu’il y a quelque chose, dit-elle. Demain, j’irai chez tante Flore, la sorcière, et je verrai ce que c’est. Ah ! mon pauvre Mitcha, mon pauvre enfant !...
— Mais qu’as-tu donc, mère ? demandai-je.
— Ah, mon amour ! Tu ne connais pas encore Doudia. C’est une... Elle ne songe guère à avoir une famille. Son cœur est de pierre. C’est une sorcière... Si tu veux un brandon de discorde à ton foyer, quelqu’un qui t’affole, qui fasse que tu ne te soucies plus de rien... Doudia fera ce qu’il faut. Malheureux Mitcha !
Ce soir-là, la mère ne travailla point. Elle resta assise près du feu, la tête dans ses mains, sans parler. A peine ouvrit-elle la bouche pour nous envoyer au lit...
Nous nous couchâmes ; les enfants s’endormirent ; Smilia aussi. Quant à moi, quelque chose me réveillait par moments. Je me tournais comme si j’avais été sur un gril. J’entendais la mère soupirer. A un moment, il me sembla qu’elle pleurait et je l’appelai. Elle ne répondit pas... Qu'est devenu Mitcha, pensais-je en moi-même. Pourquoi n’a-t-il des yeux que pour Georgette ? Après tout, que m’importait ? Pour moi, je ne l'aurais seulement pas remarquée, si la mère n’en avait tant parlé. Elle était belle, oui ; mais il y avait bien d'autres belles filles. Je lui tournerais le dos, tout comme à une autre.
Mais, au fait, qui sait ? Georges, le fils du vieux Pierre, m’a raconté qu’on peut aimer une femme comme ses parents, mieux que ses parents. C'est ainsi qu’il aime Velimana Radoyitchitch. Et il dit qu'il ne se soucie ni de son père, ni de sa mère, ni de ses frères autant que d'elle. Il faut qu'il la voie chaque jour ; et, quand il ne la voit pas, c’est comme s’il allait éclater....
Est-il possible qu’on oublie sa mère ? Quant à moi, je ne le pourrais pas !... Je songeai ensuite comment je me marierais ; comment ma femme devrait écouter la mère, car autrement je lui casserais les reins ; combien la mère m’aimerait et comme elle dirait : « Voilà mon vrai fils. Jamais il ne m'a fait de peine !... »
Mitcha, d'ailleurs, prendra Georgette et il aimera la mère, lui aussi, tout de même... Mes paupières commençaient à s’appesantir. J’entendis la mère soupirer.
— Mère !
— Mon enfant ?
— Tu ne dors pas ?
— Non.
— Qu’as-tu ?
— Je ne peux dormir. Et toi, tu ne dors pas ?
— Je n’ai pas sommeil.
Un nouveau soupir.
— Je crois que tu as pleuré, mère ?
— Non.
— Si, mère, si.
Elle ne répondit pas.
— Qu'est-ce qu’il y a, mère ?
— Ah, mon enfant !
— Est-ce à cause de Mitcha ?
— Oui.
— Qu’y a-t-il avec lui, mère ?
— Ce qu’il y a !...
— Je ne comprends pas, mère, comment il peut...
— Il n’est pas coupable.
— A qui la faute, alors ?
— Il est ensorcelé, dit la mère en soupirant. Vois-tu, cette Doudia ; elle est jalouse de nous et elle veut désunir notre famille. Nous nous séparerons bientôt.
— Mais Georgette n’est pas comme ça ?
— Mon enfant, une citrouille est une citrouille, ce ne sera jamais un melon. Une Doudia ne peut avoir qu'une Doudia comme fille. Ce que Doudia a fait étant jeune, Georgette va le faire maintenant. Vois-tu !...
En ce moment la porte de la maison claqua. Nous fîmes silence. Mitcha entra. Il n'alluma pas la lampe, il n’appela pas Smilia pour le déchausser. Il s’assit sur le banc près du foyer, ôta lui-même ses chaussures, les jeta au loin, bourra et fuma sa pipe, la tête dans sa main. De temps en temps, lorsque le tabac le prenait à la gorge, il toussait un peu. Bientôt il se mit à fredonner à mi-voix, ce qu’il faisait toujours quand il était de méchante humeur. Nous gardâmes le silence : Que faire ? Les coqs commencèrent à chanter que nous étions encore à le regarder. Lui marmottait toujours, la tête dans sa main.
— Qui est là ? demanda enfin la mère.
— C’est moi, répondit Mitcha.
— Pourquoi ne dors-tu pas, Mitcha ?
— Je ne peux pas.
— Où as-tu été ? demanda la mère d’une voix un peu tremblante.
— Là-bas, répondit Mitcha.
— Chez Georgette ?
Pas de réponse.
— Hein ?
— Oui.
— Qu’a-tu fait si longtemps ?
— Rien.
— Comment, rien ?
— Rien. Je suis resté assis.
— N’as-tu pas pitié de ta mère ?
Mitcha ne répondit pas.
— Qu’est-ce que je t’ai fait ?
— Je t’en prie, mère, cria enfin Mitcha, — et sa voix trembla de chagrin, — ne me...
Il se leva, alla à la fenêtre, s’appuya au mur, la tête dans sa main, et se mit à sangloter. La mère sauta hors du lit ; moi de même.
— Qu’as-tu donc, mon Dieu ?
— Mitcha ! m’écriai-je à mon tour.
Il leva la tête.
— Je suis seulement triste, dit-il, de ce que ma mère avait confiance en moi quand j’étais enfant plus qu’aujourd’hui. Alors je pouvais et savais conduire une maison... et maintenant je ne le sais plus ; maintenant je n’ai plus qu’à disparaître.
— Mais non, mon enfant, ta mère ne te dit rien. Qui, plus qu’elle, peut se réjouir de ton mariage ? Je dis seulement, comme ça, qu’il y a d’autres filles...
— Et c’est maintenant que tu me dis cela ! Pendant toute une année j’ai été avec Georgette, et tu as regardé sans rien dire... Je t’obéirai, mère ; je ne me marierai pas avec Georgette ni avec une autre.
L’obscurité m’empêchait de voir ; mais je sentais, à sa voix, qu’il tremblait de tout son corps. Il disait vrai. Je suis sûr qu’il serait mort plutôt que de céder.
La mère resta muette, comme interdite. Il faut l’avouer, Mitcha avait dit la vérité. Jamais la mère ne lui avait soufflé mot de Georgette auparavant. Elle s’enorgueillissait presque de ce que les filles soupiraient après Mitcha.... comme les mères !
Mitcha sortit ; je sortis également... L'aube pointait déjà ; l’étoile du berger brillait ; un petit vent frais faisait bruire le feuillage déjà jauni ; les coqs chantaient... Je rentrai à la maison.
— Fait-il jour ? me demanda la mère.
— Ça ne tardera pas.
Mitcha rentra, lui aussi. Il alla prendre ses chaussures. La mère allumait le feu... Nous nous chaussâmes sans rien dire : pas un mot ! Ce silence me faisait peine ; je sortis de nouveau, le jour commençait à luire. Les étoiles s’éteignaient ; les poules quittaient le juchoir ; les corbeaux et les choucas passaient par bandes au-dessus de ma tête ; les passereaux piaillaient déjà autour des meules ; les pourceaux grognaient dans le verger.... Il faisait jour....
Je rentrai de nouveau à la maison. Les enfants étaient levés et se débarbouillaient. Mitcha s’était déjà chaussé. Il avait pris un morceau de pain et mordait après. Georges et petit Pierre demandaient du pain à la mère ; Smilia nettoyait la chambre ; la mère, elle, s’occupait de son côté. Je me lavai, moi aussi, et m’assis près du feu pour me réchauffer. Quand Mitcha eut achevé son pain, il essuya son couteau sur le genou, le passa à sa ceinture, et se disposa à sortir.
— Où vas-tu, Mitcha ? demandai-je.
— Au bois.
— Et moi, où dois-je aller ?
— Va au champ et regarde bien la clôture. On m’a dit hier soir que l'on a arraché deux pieux ; tu rempliras l’ouverture avec des broutilles.
Il sortit, alla dans le pré, prit les bœufs, les attela et partit.
La mère aussi se préparait à sortir.
— Où vas-tu, mère ?
— Chez Flore, la sorcière.
— Ah ! pour Mitcha ?
— Oui, je veux voir.
Elle sortit. Je partis à mon tour. Je réparai la clôture et rentrai bien vite à la maison pour avoir des nouvelles. La mère était déjà rentrée ; mais Mitcha pas encore.
— Qu’y a-t-il, mère ?
— Smilia, mon enfant, va chercher un peu de bois ; et vous, petits, allez jouer dehors.
Quand tous furent sortis, la mère parla :
— C’est bien ce que je te disais.
— Quoi ?
— Il a avalé...
— Qu’est-ce qu’il a avalé ?
— Des crottes de souris.
— Des crottes de souris ?
— Oui.
— Et alors ?
— Il est fou d’elle !
— Qu’est-ce que nous allons faire ?
— Rien du tout... Seulement ce qu'il veut.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il se tuerait... C’est ce que m’a dit Flore, soupira la mère.
— Ah !...
Smilia était à la porte. La mère me fit signe de l’œil.
— Est-ce qu'il y a des bêtes qui sont entrées chez nous ?
— Dans le champ ?
— Oui, dans le champ.
— Non.
— Alors, ça va bien, s'il n’y a pas eu de dégâts.
Vers midi, le vieux Pierre vint nous voir. Il était notre voisin, comme je te l'ai dit, et en même temps notre tuteur. Il avait vécu autrefois avec notre père le mieux du monde. C’était un homme entre deux âges, sec et assez grand. Je lui baisai la main.
— Bonjour, mon garçon. Où est Mitcha ?
— Au bois.
— Et Marie ? (c’était le nom de la mère).
— Ici, à la maison.
Il entra. Un instant après, Mitcha arriva. Quand je lui annonçai que le vieux Pierre était chez nous, il me dit de dételer les bœufs et de décharger la charrette ; puis il entra à son tour.
Ils restèrent longtemps ensemble. Ce qu’ils se dirent, je l’ignore ; seulement je sais que Mitcha, en sortant, paraissait bien joyeux. Il me saisit par les épaules et se mit à danser comme un fou.
— Qu’y a-t-il, Mitcha ?
— A la bonne heure ! A la bonne heure !
— Qu’est-ce que tu as ?
— Ô mon Dieu, bénissez la mère.
— Mais qu’est-ce qu’il y a ? m’écriai-je, car Mitcha ne paraissait pas être dans son bon sens.
— Comment ! Est-ce que tu ne sais pas ?
— Comment saurais-je.... ?
— Eh bien ! je me marie ! Et avec Georgette ! Ce soir je vais la prendre avec Georges, le garçon du vieux Pierre, et nous l’amènerons ici.