Sortilèges

Veselinovic · Chapitre 3 sur 5

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Sortilèges

Chapitre III

Et il se remit à danser.

Tout d’un coup il tourna les talons, courut vers la haie, la franchit et entra dans la cour de Doudia.

J’entrai à la maison. La mère était assise près du feu. Je la regardai ; de grosses larmes roulaient sur ses joues et tombaient dans la cendre du foyer....

Ce même soir, Mitcha et Georges amenèrent Georgette à la mère.

 

III.

 

Tout se passa comme il faut. Nous nous réconciliâmes avec Doudia. La noce se fit. La pauvre mère ! Elle n’eut pas de répit, même pendant la noce. Les noceurs ont le diable au corps. « Ce ne sont pas des gens, » comme nous disons, nous autres paysans. S'ils s’étaient contentés, chez nous, de tuer les poules et de faire tous les mauvais tours possibles ! Mais ce blanc-bec de Soura s’avisa de grimper sur un mûrier, de fixer une gourde derrière une branche et de forcer la mère à l’abattre. Et encore bien d’autres comédies que je ne raconte pas.

La noce finie, les invités partirent après avoir couvert du voile des mariées la tête de Georgette. C’est ainsi que ça se passait de notre temps.

Et maintenant Georgette courait, travaillait, se démenait comme une chatte. La mère se repentait déjà d'avoir dit du mal sur son compte. Elle nous flattait tous : elle appelait la mère mon petit pigeon, Smilia mon cœur, Georges mon cygne, et Pierre mon petit trésor.

Elle était debout, le matin, avant tout le monde. Nous avions de l’eau fraîche pour nous débarbouiller ; la maison était balayée, les chaussures propres, le feu allumé, — enfin tout était en ordre. Elle lavait et peignait les enfants, — la mère ne trouvait rien à redire.

Et Mitcha était heureux ! Il levait la tête comme s’il eût voulu tout le temps regarder le ciel.

Une fois, je le surpris causant avec la mère :

— N’est-ce pas, mère, qu’elle n’est point ce que tu croyais ?

— Non, mon amour.

— Es-tu contente, mère ?

— Je ne peux rien demander de mieux, répondit la mère pleurant de joie.

Un jour, Flore la sorcière vint à la maison.

— Comment cela va-t-il avec ta bru ? demanda-t-elle à la mère.

— Il n’y a pas de meilleure fille.

— Pourtant, dit Flore, il y a un nouvel amoureux en jeu.

— Non, non, protesta la mère.

— C’est la fille de Doudia. Tu as beau dire non ; tu verras.

Flore, à ce moment, m’était odieuse.

Quand elle fut partie, je dis à la mère :

— Mon Dieu, qu'est-ce qu'elle radote, cette vieille-là ?

— Eh ! mon enfant, qui sait ?

— Ne l'écoute pas, mère, je t’en prie !

La mère se contenta de hocher la tête, sans rien dire.

Mitcha était redevenu le Mitcha d’autrefois. Nous allions ensemble au travail, nous vivions ensemble comme auparavant, — seulement je devais entendre maintenant ses louanges de Georgette. Parfois, j’étais gêné de tout le bien qu'il me disait d’elle. A la maison, c’était la même vie heureuse d’auparavant ; il y avait place pour tout le monde. C’étaient de nouveau les contes de la veillée et, ma foi, des chansons. Georgette et Smilia chantaient ensemble, et ça s’entendait, va !

Doudia, auparavant, venait rarement nous voir ; maintenant elle était tous les jours chez nous. Elle s’asseyait près de la mère et causait avec elle.

Et la mère, de son côté, allait souvent la voir....

Un jour Mitcha me dit :

— Milan ?

— Qu’y a-t-il ?

— Je voudrais te dire quelque chose.

— Eh bien, dis.

— Si nous bâtissions quelque chose ?

— Quoi ?

— Une chambre pour toi.

— Le pourrons-nous ?

— Nous avons du bois et assez de provisions, Dieu merci ; nous vendrons quelque chose pour payer les ouvriers.

— As-tu parlé de ça à la mère ?

— Non. Allons lui demander.

La mère n’eut rien à objecter.

Nous attendîmes décembre pour faire nos coupes, car, tu sais, c'est alors que le bois est le meilleur : il n’a pas de vers. Ah ! nous en coupâmes, du bois ! Les marchands arrivèrent au village, et nous leur vendîmes plusieurs cochons : nous avions plus d’argent qu'il n’en fallait. Alors je dis à Mitcha :

— Et si, avec cet argent, nous achetions des tuiles pour couvrir la maison ?

— Parfaitement, dit la mère.

Tout fut bien convenu. Peu à peu nous fîmes la chambre pour moi, et le toit de la maison se couvrit de tuiles...

Et l’on disait du bien de nous dans le village ! Je n'ai pas à raconter ce que l’on disait de maître Mitcha... Quant à moi, les gens riches qui avaient une fille à marier me l'auraient donnée tout de suite, si je l’avais seulement demandée...

Il était temps pour moi de me marier : car Smilia était déjà de ma taille. J'étais devenu faraud, ma foi ; je savais cligner de l'œil aux jeunes filles sans rougir. Et quand je jouais de la flûte, j’attirais même les plus petites !...

J’avais une bonne amie, une vraie, la Sophie du vieux Pierre...

Elle a changé depuis ; mais, alors, c'était une fille comme on n’en trouvera plus, même sur les tableaux !... A sa vue, j'avais comme des fourmis par tout le corps...

Un beau jour, j’avouai à Mitcha que j’aimais Sophie. Mitcha le dit a la mère, la mère le redit à Hélène, la femme du vieux Pierre. De fil en aiguille, l’affaire était dans le sac. Le vieux Pierre nous fit dire de venir et de lui demander sa fille.

Nous nous réunîmes le soir près du feu. La mère parla du mariage.

— Pourquoi aller la demander ? interrogea Mitcha

— Comment veux-tu faire, si on ne la demande pas ?

— Je veux qu’il l’amène ici, comme j’ai fait, moi.

— C’est impossible.

— Impossible ? Pourquoi ? Parce que c’est la fille du vieux Pierre ?

— Oui.

— J'ai bien amené Georgette, moi ?

— Toi, c’était autre chose.

— Comment, autre chose ?

— Tu l’as voulu comme ça.

Mitcha garda le silence.

— Comment l’a-t-il voulu comme ça, vieille ? demanda Georgette, — et je vis comme tout son corps tremblait sous sa chemise. C’était la première fois qu’elle donnait le nom de vieille à la mère.

— Hein ? fit la mère.

— Ça n’est pas juste, reprit Georgette.

— Que veux-tu ? Ça ne peut être autrement.

— Eh bien, qu'il ne se marie pas ! s'écria Georgette.

— Bah ! dis-je.

— Oui, mon pigeon, il ne faut pas la prendre.

Le sang me montait à la tête.

— Qu'est-ce que tu dis ? demandai-je, pris d'une colère folle.

— Puisque vous n'êtes pas venus me demander, moi.

— A qui la faute si tu es ici ? répliqua la mère.

— Je veux qu’elle vienne ici tout comme moi. Je vaux autant qu’elle.

— La langue derrière les dents ! grondai-je.

— Ce ne sera pas, s’écria-t-elle.

Je grinçai des dents. Mitcha se plaça entre nous deux.

— Milan, c'est ma femme, dit-il.

— Eh bien, apprends-lui comment il faut parler aux anciens. Sinon je lui apprendrai, moi.

— Comment ferais-tu ? demanda Georgette.