Ta mère est folle
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
— Tu dois être Alexandra. Viens t’installer dans le fauteuil, dit-elle, tout en lui tendant une main dodue.
Alex réprima une envie de détaler au contact de cette paume moite. Julia Corbeil avait une forte propension à transpirer. La sueur s’évaporait de tous les pores de sa peau. Son décolleté, son front ainsi que le dessus de sa lèvre étaient recouverts de fines gouttelettes d’eau. Une vraie marmite fumante!
Une touffe de cheveux frisés encerclait ce drôle de visage. Il aurait été nettement plus facile de se confier à la directrice, songea-t-elle tout en observant les pommettes de Julia Corbeil se couvrir de plaques rouges pendant qu’elle se laissait choir dans une chaise à roulettes.
La psychothérapeute en faisait beaucoup pour la mettre à son aise, gesticulant de façon étourdissante tout en enchaînant les phrases creuses. Alex avait du mal à garder son sérieux. Pour s’aider, elle fixa un point imaginaire entre les yeux porcins de Julia Corbeil. Peine perdue.
En fait, elle songeait à toutes les fois où elle avait dû rencontrer des thérapeutes et autres spécialistes. À huit ans, lorsque sa mère s’était séparée du père de Mireille et qu’elle nageait en plein cauchemar juridique, une première psychologue lui avait demandé de dessiner pour elle. Une séance dont elle gardait un souvenir vague. À dix ans, ce fut le tour de Jean, le psy choisi par son père pour la préparer au procès qui allait décider des droits de garde d’Alex. Un grand monsieur habillé en brun qui l’avait emmenée marcher autour du pâté de maisons pour lui délier la langue.
Un bataillon d’avocats avait aussi tenu à la questionner. Puis, le jour du procès, ce fut le juge en personne. Sa mère, qui ne voulait rien savoir d’une garde partagée, avait flippé. Elle lui avait soufflé des pistes de réponse du genre: «Je tiens à vivre avec ma mère», ou encore, «Je ne veux pas être séparée de ma sœur.» Elle avait fait à sa tête et expliqué au juge qu’elle voulait vivre en garde partagée.
Aux douze ans d’Alex, Jean, le psy, était revenu dans le décor lors des négociations qui avaient précédé son départ pour Niamey, ainsi que l’avocate de sa mère. Étrangement, songea Alex, les femmes en toge étaient omniprésentes dans l’univers de sa mère, qui aimait brandir des menaces de poursuites contre ses adversaires, réels ou fictifs.
Julia Corbeil mit fin aux réflexions d’Alex en éternuant. Un son qui n’était pas sans rappeler celui de l’éléphant qui barrit. C’était maintenant au tour d’Alex de parler, ce qu’elle fit en pensant que cette rencontre pourrait lui être utile. Car ce dont Alex avait le plus besoin en ce moment, c’était un long congé de sa mère.
Elle se lança. Avec réserve d’abord, puis au fil du récit, avec empressement. Les mots sortaient de sa bouche dans le désordre. Pour finir, elle demanda à Julia Corbeil de l’aider.
— La solution idéale serait que j’habite chez mon amie Béa pour quelques semaines, le temps que les choses se placent. La mère de mon amie est prête à m’héberger. C’est la mienne qui pose problème.
Julia Corbeil prit une grande inspiration.
— Écoute, Alexandra, il y a beaucoup de choses à démêler dans ce que tu viens de me raconter. Et je te promets qu’on va y revenir. Étape par étape. Mais la première chose à faire, c’est de reprendre contact avec ta mère. C’est ce qu’on va faire ensemble. Voilà ce que je propose: je vais lui téléphoner et lui donner rendez-vous ici. Tu vas voir, c’est beaucoup plus facile de parler en présence d’un intermédiaire, d’une personne objective capable de tempérer les émotions.
Non, non et non! pensa Alex, qui sentait une boule se former dans sa gorge.
— Je ne suis pas prête pour ça!
Mais Julia Corbeil s’accrochait. Alex avait beau lui expliquer que ça ne ferait qu’empirer la situation, que sa mère n’était pas une femme comme tout le monde, elle tint bon. Alex lança un ultime avertissement:
— Vous ne connaissez pas ma mère. Ça ne fonctionnera jamais. Je vous préviens. Elle est capable de tout!
Rien à faire. La psychothérapeute lui demanda de patienter quelques minutes à l’extérieur de son bureau. Elle revint peu de temps après en lui annonçant que sa mère était d’accord.
— Ta mère sera dans mon bureau à dix-sept heures. Rejoins-moi après ton dernier cours pour qu’on prépare la rencontre.
«La rencontre!» Qu’est-ce qu’il ne fallait pas s’imaginer? Mieux valait s’attendre à la Troisième Guerre mondiale. Si elle avait su, elle ne se serait jamais ouvert la trappe.
Le reste de la journée fut infernal. Ni Béa ni Charlie n’arrivèrent à lui changer les idées. Elle nageait en pleine déprime. Elle avait bien pensé déserter l’école, mais quelque chose lui disait qu’on l’avait à l’œil.
Elle alla au rendez-vous habitée par la conviction qu’elle se rendait à l’abattoir. Julia était tout sourire, affichant un air confiant. Elle prodigua quelques conseils tout droit sortis d’un livre de psycho pop: «parle à la première personne», «sois ouverte», «évite les accusations directes». Comme si le «je» pouvait la sauver de l’hécatombe.
Et catastrophe il y eut. Un épisode qui allait marquer Alex à vie. Dès le premier échange entre sa mère et la psychothérapeute, il apparut évident que cette dernière n’était pas à la hauteur. Rien dans ses études ou dans ses années de pratique n’aurait pu la préparer à ce qui allait survenir. D’une démarche altière, Nora fit son entrée dans le bureau et toisa la psychothérapeute en prenant bien soin d’arquer son sourcil droit au maximum. Elle refusa la main tendue.
— Si j’ai bien compris, vous n’êtes pas psychologue, mais psychothérapeute, lança-t-elle en guise d’introduction.
Et ce qui devait arriver arriva. Julia Corbeil perdit rapidement et complètement le contrôle de la situation.
Avec effroi, Alex observa sa mère entrer dans un état second, une sorte de transe. Ses pulsions destructrices lâchées à l’air libre. Ce n’était plus sa mère, mais un personnage de scène. Elle refusa de s’asseoir et déversa son fiel sur sa fille en prenant Julia Corbeil à témoin.
D’un geste théâtral, elle envoya valser le porte-crayon en forme de palmier qui trônait sur le bureau.
— Si tu penses que je vais te laisser m’humilier de la sorte, Alexandra Demers, tu te trompes! lança-t-elle en la pointant d’un doigt accusateur. Tu es ma fille, faite de ma chair et de mon sang. C’est moi qui t’ai mise au monde, ma petite. Moi seule. Tu m’entends? Ta mère, c’est moi et personne d’autre. Et je vais t’annoncer quelque chose: tu as et tu auras TOUJOURS besoin de moi.
Tout y passa. Pendant plus d’une heure, elle chargea comme un mastodonte.
— Regardez-la! ordonna-t-elle à Julia Corbeil. Elle est mignonne, n’est-ce pas? Avec ses yeux de bébé phoque abandonné sur sa banquise, son teint de pêche. On lui donnerait le Bon Dieu sans confession. Détrompez-vous! Elle ne respecte rien ni personne.
Sourire en coin devant l’air outré de la psychothérapeute, la mère d’Alex sortit une liasse de feuilles de son sac à main. Une hyène, pensa Alex. Sa mère préparait son dernier acte.
Elle lut à voix haute.
C’est officiel, ma mère se drogue. Et le pire, c’est que je l’aime
mieux comme ça qu’à jeun… Elle est plus facile à manipuler, hi! hi! hi!
Tu vois ce que je veux dire?
Le party était super! Ma mère ne m’a pas posé de questions. Elle
pense que j’ai dormi chez toi. On recommence quand?
Ricardo et moi, c’est le bonheur! Il faudrait qu’on essaie d’en
prendre avec les jumeaux! Peut-être que ça me faciliterait la vie.
Charlie m’a raconté sa nuit avec Mathieu. Moi aussi, je pense aller
plus loin. Il faut que je te dise tout ce qu’ils ont fait…
Les courriels d’Alex.
Les passages les plus éloquents avaient été soulignés au marqueur jaune et Nora enchaînait les répliques. Tous ses secrets, des plus anodins aux plus intimes, sortaient un à un de la bouche de sa mère. Elle jouait à l’ado, prenant une voix grotesque. Des pans entiers de sa vie tournés au ridicule.
Alex était anéantie.
Elle avait pourtant redoublé de prudence afin de dissimuler tout ce qui était susceptible d’être utilisé contre elle. Comment était-ce possible qu’une arriérée technologique comme sa mère ait pu se débrouiller pour accéder à ses courriels?
Dans l’immédiat, la seule défense d’Alex était de tourner le dos à sa mère. Ne pas lui donner le plaisir de réagir. Lui refuser l’accès à ses yeux. Refuser de répondre.
Mais ce n’était pas facile. Même respirer était éprouvant. L’air était chargé de démence. Devant la fenêtre, elle fixait la pluie qui tombait dans la cour d’école. Les bras croisés en bouclier. Un goût de sel dans la bouche. Elle n’arrivait pas à retenir ses larmes. Se concentrer pour repousser le sentiment d’oppression.
Alex s’était fait piéger. Elle était obligée d’endurer la crise. Il n’y avait pas de porte à claquer. Même la fenêtre avait des barreaux. Se concentrer pour ne rien sentir.
Sa mère s’en prenait maintenant à l’école, déplorant le manque de jugement et de discipline de l’institution.
— Je pourrais vous poursuivre, lança-t-elle en fixant Julia Corbeil.
La psychothérapeute rétrécissait à vue d’œil, ruisselante comme une bouilloire oubliée sur le feu.
La séance s’arrêta là. Nora en avait ainsi décidé. La médiation avait été un échec cuisant.
Le pire dans tout ça, c’est qu’Alex n’avait pas le choix de suivre sa mère à l’extérieur. Julia Corbeil ne ferait plus rien pour l’aider. Ni personne d’ailleurs. Elle prit soin de garder une distance de dix mètres entre elles. Dix mètres. C’était peu, mais essentiel. Une question de survie. Avant de disparaître dans le corridor, Alex lança un regard sombre à Julia Corbeil, qui baissa les yeux avec désolation.
Le trajet du retour se fit dans le silence. Alex continuait de fixer la pluie pendant que sa mère fumait comme une cheminée en pianotant sur son volant. La tension était à son comble dans cet endroit clos. La voiture stationnée, Alex marmonna qu’elle allait s’acheter de la gomme au dépanneur. Elle avait besoin d’être seule.
— Si tu n’es pas rentrée dans cinq minutes, j’appelle la police.
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– 16 –
TANTE MARGOT ET SON CHAT
En ouvrant la porte de l’appartement, Alex entendit sa mère qui parlait au téléphone. Au timbre de sa voix, elle comprit qu’elle s’adressait à son père. Elle souleva le combiné du téléphone de sa chambre et écouta la conversation.
— Ta fille est partie, Émile. Elle n’écoute plus personne. Je n’ai plus la force de m’en occuper. Je t’en supplie, reviens la chercher.
— Est-ce que tu as une idée de l’heure qu’il est ici? demanda le père d’Alex d’une voix ensommeillée.
— Je me fous de savoir l’heure qu’il est. Tu n’avais qu’à rester à Montréal. On est en pleine crise! Ça ne t’intéresse pas de savoir qu’elle est en fugue dans les rues de la ville?
— Elle est où exactement?
— Je viens de te dire qu’elle est partie.
— Nora, pour une fois, dis-moi la vérité. Qu’est-ce qui se passe?
— Il se passe que je la mets dehors. Débrouille-toi pour venir la chercher avec ses valises!
Incroyable! Sa mère ne s’arrêterait donc jamais de mentir. Alex en avait le souffle coupé. Mais crier n’aurait fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Elle n’avait pas la force de se manifester. C’en était trop pour elle. Alex reposa le combiné sans bruit. Et dire que pendant son séjour chez Béa, elle s’était imaginé que la situation pouvait s’améliorer. Moyennant quelques compromis, elle aurait pu reprendre une vie «normale». Aller plus souvent à l’école, passer du temps chez elle... Elle avait été bien naïve.
Que faire? Elle entendait sa mère qui se préparait à sortir et sentit une boule se former dans son estomac. Une boule exponentielle qui remontait jusqu’au thorax. Elle était morte de trouille à l’idée de l’affronter. L’envie de se révolter l’avait abandonnée.
Puisque sa mère l’avait déclarée en fugue, Alex sortit ses vêtements de l’armoire et se prépara un nouveau baluchon. Elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle irait. Le téléphone sonna. C’était son père qui rappelait. Sa voix ne montrait plus aucun signe de fatigue.
Soulagé de parler à sa fille, il lui demanda des explications. Alex s’effondra. Il était inutile de jouer les dures à cuire. Voilà qu’elle pleurait de nouveau.
— J’en ai assez, papa.
Alex s’expliqua, en arrondissant les angles parce que c’était trop gros. Pour tout raconter, il aurait fallu du temps, du souffle et des forces qu’elle n’avait pas.
Son père s’adressa à elle avec pragmatisme:
— J’allais t’appeler. La directrice de l’école m’a contacté lundi. La situation est devenue ingérable. Alex, tu dois revenir vivre avec nous. Je sais que ce n’est pas ce que tu veux, mais c’est pour ton propre bien.
Voyant qu’elle ne répondait pas, il lui proposa une solution intermédiaire.
La communication terminée, elle continua de faire ses valises avec plus de calme. Au moins, elle savait de quoi la semaine suivante serait faite. Margot, la sœur cadette de son père, l’accueillerait chez elle. En temps de crise, il préférait la savoir chez une adulte de confiance. C’est ce qu’il avait dit en ajoutant qu’il préviendrait sa mère, ce qui fut un soulagement pour elle. Il reformula son souhait de la voir revenir en Afrique. Cette fois, elle répondit qu’elle y réfléchirait.
Une deuxième semaine de retraite. Plus pépère encore. Routinière et même ennuyante par moments. Une fois ses cours terminés, elle rentrait directement chez Margot, qui partageait un appartement de la rue Napoléon avec son matou. Le félin, borgne et territorial, arpentait les pièces du petit 4 ½, menaçant à tout moment de bondir sur l’étrangère qu’était Alex. Et pourtant, elle adorait les chats. Mais celui-là n’avait rien d’un gentil minet et il était préférable de se tenir à distance.
Mis à part le chat, donc, l’appartement était tranquille. Tante Margot préparait de bons petits plats qu’elles mangeaient à table en parlant de tout et de rien. Le soir, elles s’installaient au salon pour écouter des téléséries en buvant des infusions aux vertus apaisantes. Margot était facile à vivre. Elle ne jugeait pas et écoutait lorsque Alex manifestait l’envie de parler.
Malgré ce climat paisible et les litres de tisane ingérés, Alex se sentait agitée. Tout ce calme était inhabituel et lui laissait trop de temps pour réfléchir, d’autant plus qu’elle n’arrivait pas à fermer l’œil. Depuis qu’elle dormait chez sa tante, elle faisait des cauchemars. En fait, c’était toujours le même rêve. Elle se retrouvait piégée dans une pièce avec la certitude que sa mère approchait. Sa mère des mauvais jours. Celle qui avait terrorisé la psy de l’école. Le sentiment d’être captive et paralysée par la panique était effrayant. Elle se réveillait alors en sursaut, le corps couvert de sueur. La sensation d’oppression mettait de longues minutes à disparaître. Il lui arrivait de pleurer devant la complexité de sa vie.
Son père s’était mis de la partie. Il avait appelé plusieurs fois pour vérifier l’état de santé de sa fille. Alex comprit qu’il l’imaginait amaigrie et déprimée. Il avait chargé sa tante de lui acheter un manteau et des bottes d’hiver. Pour cela, Alex se comptait chanceuse. Il en allait autrement du projet de «rapatriement» qu’il faisait miroiter. Alex ne mordait pas.
— Ce n’est pas le bon moment pour un autre déménagement.
C’était le mieux qu’elle pouvait faire. En vérité, elle était prise d’angoisse à l’idée de repartir à zéro une autre fois. Elle ne pouvait pas abandonner maintenant, pas après avoir goûté à la liberté avec les Picard.
Sa mère avait également tenté de la joindre, mais, après avoir repéré le numéro sur son afficheur, Margot avait laissé sonner. D’une voix mielleuse, la mère d’Alex avait laissé un message sur le répondeur. Elle appelait Alex «sa petite fille chérie», disait que Mireille s’ennuyait de sa grande sœur, qu’il était temps de rentrer à la maison.
Ce soir-là, à table, elle demanda à sa tante de lui expliquer ce qui ne tournait pas rond avec sa mère.
— Je sais bien que je ne suis pas parfaite, j’ai mes défauts. Mais quand même, il me semble qu’elle n’est pas cent pour cent normale...
Silence.
Sa tante avait répondu avec précaution.
— Ce n’est pas la personne la plus… disons… stable qui soit.
Alex en voulait plus.
— Ta mère n’a pas eu la vie facile, mais cela n’excuse pas tout. Pour être honnête, je pense que tu serais mieux avec ton père. Ne le prends pas mal, mais, à ton âge, tu devrais pouvoir te concentrer sur tes études, vivre une vie qui t’appartient. En ce moment, tu fais du surplace pour garder la tête hors de l’eau. Ça ne pourra pas durer.
La conversation s’arrêta là parce qu’Alex n’avait plus d’arguments à offrir et qu’elle sentait les larmes lui monter aux yeux.
Il n’y avait pas de solution toute faite à la crise, et pourtant, il fallait qu’elle trouve une façon de passer au travers. Lorsqu’elle réfléchissait à tête reposée à sa relation avec sa mère, Alex se disait que la situation n’était pas si désespérée. Les choses avaient dégénéré. De ça, elle ne doutait point. De son passage dans le bureau de Julia Corbeil, elle gardait le souvenir d’avoir été opérée à froid. La blessure mettrait du temps à se refermer, et Alex resterait marquée à vie. Une balafre boursouflée sur son estime personnelle. Jamais plus elle ne pourrait faire confiance à sa mère.
Néanmoins, une fatalité s’imposait: sa mère resterait toujours sa mère. Monstrueuse, parfois. Imprévisible, à la limite hystérique, et souvent manipulatrice. Mais elle n’était pas constamment ainsi. Alex devait trouver une façon de contourner le problème parce qu’il n’y avait pas d’autre solution possible. Partir de nouveau, ce serait mourir un peu plus. Cette perspective l’angoissait tout autant que son cauchemar.
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– 17 –
ÉSOTÉRISME
Une semaine plus tard, Alex refit sa valise et s’en retourna sur la rue Roy. Marchant bras dessus, bras dessous avec tante Margot, qui lui serrait l’avant-bras.
— Tu peux revenir quand tu veux, lui assura-t-elle avant de l’embrasser sur les deux joues.
Il était temps d’y aller. Elle prit une grande respiration et ouvrit la porte de l’immeuble.
Alex s’était préparée à différents scénarios. Mais pas à celui qui l’attendait. Elle trouva sa mère assise en tailleur au beau milieu du salon, baignant dans un nuage d’encens. Une musique étrange s’échappait des haut-parleurs. Quelque chose comme des chants gutturaux. Sa mère lui adressa un sourire sage avant de lui faire signe de patienter. Ses paupières se refermèrent doucement et elle reprit sa posture méditative.
Alex, qui n’avait pas revu sa mère depuis la crise, battit en retraite vers sa chambre sans savoir quoi penser, mais bien décidée à ne pas se laisser attendrir. Elle ouvrit la fenêtre de quelques centimètres afin de chasser l’épouvantable odeur de patchouli qui s’était engouffrée jusque-là. Des plans pour que ses vêtements empestent le vieux hippie.
Peu de temps après, Nora fit son apparition dans le cadre de porte. Les bras tendus, elle avança droit sur elle. En une fraction de seconde, Alex, qui n’avait pas eu le temps de bouger, se retrouva plaquée contre sa mère qui l’enserrait, la tête appuyée sur son épaule. Instinctivement, son corps se braqua. Elle conserva les bras ballants et pria pour que l’élan de tendresse passe rapidement. Elle n’était pas préparée à un tel contact physique. Pas après leur dernier affrontement.
— Ma chérie. Je suis tellement heureuse de te revoir, dit Nora en la regardant béatement.
Elle s’assit sur le lit en lui faisant signe de la rejoindre. Alex posa une fesse prudente sur le coin du lit, aussi éloignée que possible de sa mère, qui continuait de la fixer avec des yeux de biche amoureuse. Nora sortit une carte de la poche de son pantalon et la lui tendit: «J’en ai pris une pour toi.»
Thérapie en régression et services de canalisation individuelle ou familiale. L’art d’apprivoiser et de libérer ses émotions négatives enfouies pour mieux les transmuter et retrouver la paix intérieure. Pour te libérer de ce qui te fait mal en dedans, t’ouvrir à ton essence profonde et vivre une vie heureuse.
Au dos figurait une photo d’une femme au visage défraîchi avec un drôle de signe tatoué sur le front. Sur fond jaune, on pouvait lire: «Marie-Soleil Vadeboncœur, médium, spécialiste des communications avec les Êtres d’Orion.»
Voyant qu’elle avait achevé sa lecture, sa mère reprit la parole.
— Cette femme m’a sauvé la vie. Une vraie révélation. Je ne souffre plus, ma chérie. Tu comprends?
Toujours sur ses gardes, Alex préféra acquiescer de la tête, espérant ainsi abréger l’échange.
— J’ai fait une sorte de thérapie libératrice. Mes chakras étaient complètement à l’envers, ce qui bloquait la circulation de mon souffle vital, mon Qi. Je n’arrivais même plus à respirer comme il faut. Tu sais, comme la respiration naturelle d’un nouveau-né? Une respiration instinctive qui monte et descend comme une vague dans l’océan.
Voyant qu’Alex ne répondait pas, elle poursuivit: «Grâce à elle, je suis sur la bonne voie. Il faut absolument que tu rencontres cette femme. Pour compléter mon cheminement. Et pour t’aider, évidemment. D’ailleurs, j’ai imprimé l’horaire de ses séances de libération par le yoga. Elle en offre une gratuite aux débutants. Est-ce que tu aimerais que je t’inscrive?
— Euh… je ne sais pas trop… Je vais y réfléchir, répondit Alex, qui peinait à desserrer les dents.
— C’est comme tu veux, ma chérie. Tu dois te sentir totalement libre.
Sur ce, Nora lui refit le coup du sourire épanoui avant de sortir de la chambre d’un pas tranquille.
Restée seule, Alex se repassa la scène sans arriver à sortir de son état de perplexité. C’était quoi encore, cette histoire de thérapie bidon? Une nouvelle lubie? Sa mère avait toujours été douée pour développer de nouvelles passions bizarroïdes et passagères. Elle en avait toute une collection: ballet, esthétique, tissage, poésie... Aucune n’avait tenu la route.
La nouvelle métamorphose avait de quoi inquiéter. La dernière chose dont Alex avait besoin en ce moment était de se retrouver dans une secte. Un prétexte idéal pour se faire enlacer à tout moment. Sa mère avait beau avoir mis de l’ordre dans ses chakras, cela n’effaçait rien. Surtout pas son intrusion dans sa boîte courriel.
Plus question d’ailleurs d’utiliser l’ordinateur de la maison. Gaumont lui avait donné des trucs en matière de sécurité informatique. Il lui avait aussi créé une nouvelle adresse.
Les jours passèrent et une trêve d’un genre nouveau s’établit entre Alex et sa mère, qui gardait le cap sur sa recherche d’équilibre intérieur. L’adolescente était forcée d’admettre que la phase ésotérique avait du bon. Autrement dit, depuis que sa mère se parfumait au patchouli en soignant son moi profond, Alex avait la paix.
Une paix toute relative puisqu’elle ne pouvait se permettre d’abaisser la garde. En fait, elle faisait comme sa mère: elle jouait la comédie. La tempête qui avait déferlé dans le bureau de Julia Corbeil avait été balayée sous le tapis. Sa mère agissait comme si rien ne s’était passé; comme si rien n’avait été dit.
Mais elle connaissait sa mère. Son rapport avec la réalité fluctuait selon ses humeurs. Dans sa tête à elle, l’incident avait certainement subi des transformations extrêmes. Les rôles étaient inversés. La victime, c’était elle. Alex devenait bourreau et fille ingrate. Elle préférait faire l’autruche plutôt que d’affronter cette chimère.
Poussée à bout, elle accepta d’assister à une séance de «yoga holistique». Elle y alla accompagnée de Charlie et de Béa. L’odeur d’encens précédait l’entrée du centre, dont la façade avait été peinte en jaune et en mauve. Le hall d’entrée était décoré de statuettes indiennes, de brochures concernant divers ateliers et d’une large banderole arc-en-ciel en l’honneur des «Êtres d’Orion». Une femme habillée en blanc et dont la tête était coiffée d’un turban les salua en joignant les mains et en s’inclinant.
Béa prit les devants.
— On vient pour la première séance gratuite.
La femme enrubannée tressaillit et, adoptant un ton solennel, répondit qu’on entrait ici pour se couper du monde matériel. Dans le vestiaire, Béa fit la traduction:
— C’est clair qu’elle n’a pas aimé que je parle d’argent.
L’éclairage tamisé de la salle d’exercices donnait l’impression de pénétrer dans un temple religieux. Une dizaine d’adeptes étaient assis en tailleur sur des tapis, les paupières closes. Il y en avait quelques-uns qui portaient le même attirail que la femme de l’accueil. Les turbans blancs avaient quelque chose de comique. Charlie tenta de masquer un début de fou rire en toussant dans sa manche. Béa lui donna un coup de coude tandis qu’Alex s’efforçait de regarder ailleurs, sachant bien qu’elle était foutue, sinon.
Heureusement, la professeure – c’est-à-dire la femme de l’accueil – vint s’installer à son poste. Elle posa son derrière sur un tapis de fourrure blanche et s’adossa contre une pile de coussins, ce qu’Alex trouva franchement injuste envers les autres et envers elle en particulier, qui commençait à avoir mal au cul sur sa vieille serviette râpée.
Le gong d’un tambour résonna entre les murs de la pièce, annonçant le début de la pratique. Les habitués entamèrent une prière en chœur. Alex regarda tour à tour Charlie et Béa, qui semblaient aussi perdues qu’elle. La prière fut suivie par de pénibles exercices de respiration qui consistaient à diriger l’air vers les zones sensibles du corps. Alex n’avait aucune idée de ce qu’était une zone sensible. La seule partie de son corps qui lui «parlait» étant les os de ses fessiers, elle ne voyait absolument pas l’utilité d’y envoyer de l’air. Un coussin moelleux aurait été cent fois plus efficace. La professeure enchaîna avec une série d’étirements à effectuer en expirant haut et fort afin d’évacuer les ondes négatives.
Se sentant déjà complètement ridicule, elle comprit que le yoga holistique n’était pas pour elle lorsqu’arriva le temps de se tenir la tête en bas en s’appuyant sur les avant-bras, le tout en profitant du moment présent ainsi que des bienfaits psychiques de la posture. Voyant qu’elle n’y arrivait pas, la professeure offrit son aide:
— Tu dois d’abord te débarrasser de tes peurs. Aie confiance en ta force. Voilà, maintenant, appuie-toi sur moi.
Pendant un bref moment, Alex pensa que ça y était. Elle arriva à se tenir en équilibre la tête en bas... pour une grosse fraction de seconde. Après quoi elle se sentit basculer vers l’arrière et eut tout juste le temps de crier «Attention!» avant de s’écraser lourdement sur le tapis. Son pied heurta une surface dure avec un bruit sourd. S’ensuivit une poussée de jurons peu compatibles avec le lieu.
— Veux-tu bien me dire ce que tu fais dans le cours avec tes chaussures? lança la professeure en se massant la tête, geste qui trahissait on ne peut plus clairement la provenance du bruit sourd.
— Bon… je pense que je vais y aller, répondit-elle en ramassant ses affaires à la hâte tout en faisant des signes à ses deux amies.
— On va l’accompagner au cas où elle serait blessée, ajouta Charlie en suivant Alex.
Les trois filles sortirent du local en se mordant les joues. Incapables de se retenir plus longtemps, elles éclatèrent de rire dans le vestiaire où elles ramassèrent leurs vêtements en catastrophe, pressées de se retrouver à l’air libre. Ce fut un épisode de fou rire mémorable, de ceux qui vous laissent avec le sentiment d’avoir partagé quelque chose de fort. Alex en avait mal au ventre.
L’incident ne troubla pas la trêve. On pouvait dire que sa mère était dans une bonne phase. Même ses maux de dos étaient sous contrôle depuis qu’elle nageait en plein bouillon new age. Du même coup, elle avait diminué sa consommation de médicaments, ce qui la rendait d’humeur plus constante.
Alex osa même inviter Gaëlle pour un souper à la maison. La soirée se déroula sans effusion de sang et sans allusion à leur première rencontre, celle de la gifle. Nora se montra sous son meilleur jour, démontrant de l’intérêt tout en demeurant étonnamment discrète. Elle proposa ensuite d’inviter les jumeaux, offre qu’Alex déclina. Elle préférait ne pas pousser sa chance et profiter le plus longtemps possible du climat favorable. Parce qu’elle n’était pas dupe: rien n’était réellement résolu entre sa mère et elle, et les choses pouvaient basculer à tout moment.
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– 18 –
MATHIEU PICARD
Les choses s’étant stabilisées à la maison, Alex avait enfin pu retrouver sa place au sein du clan Picard. Depuis peu, Mathieu la regardait avec une attention nouvelle. Une étincelle inspirée au fond de sa pupille indiquait qu’Alex était sa prochaine proie. Ce qui n’était pas pour lui déplaire. En plus d’être flatteur, son numéro de charme était d’une redoutable efficacité.
Un vendredi de la fin du mois d’octobre, comme c’était souvent le cas, la maison des jumeaux prit des airs de fête. À peine arrivée, Alex se retrouva avec un cocktail entre les mains.
— Préparé avec amour, lui chuchota-t-il en lui tendant le verre glacé.
Leurs doigts s’étaient touchés et il l’avait regardée droit dans les yeux sans ciller, alors qu’Alex papillotait maladroitement des cils. L’alcool était exactement ce dont elle avait besoin pour se remettre de l’émotion et tuer dans l’œuf ses réflexes de gamine. Il avait été généreux sur la téquila, et l’effet fut quasi instantané. Il sembla apprécier le sourire de contentement qui se dessina sur ses lèvres après qu’elle eut avalé une première gorgée. En d’autres circonstances, elle aurait grimacé avant de se jeter sur le sucre qui encerclait le verre. Mais là, elle avait besoin de se faire fouetter les sangs. La seconde rasade alla droit au but, débarrassant le corps d’Alex de sa rigidité et faisant fondre du même coup son sentiment de timidité. Son manteau glissa entre les mains de Mathieu qui prenait plaisir à la voir abandonner ses résistances.
La soirée s’annonçait bien. Les verres s’enchaînaient dans un parfait tempo. La musique jouait à plein volume, faisant résonner le cœur d’Alex qui flottait dans une bonne humeur inaccoutumée. Elle se laissa même entraîner par Gaëlle, qui la fit danser au beau milieu du salon. Mathieu ne la quittait pas des yeux et elle le regardait à son tour sans rougir, forte d’une confiance qui reposait pour beaucoup sur la quantité de téquila absorbée.
Cette nuit-là, Alex suivit Mathieu dans sa chambre. Ils s’allongèrent côte à côte et s’embrassèrent en se caressant. Tant qu’on en restait là, Alex pouvait gérer la situation, mais elle pressentait les autres étapes à venir et fut gagnée par l’appréhension. À partir de là, ce fut la catastrophe. Elle pensait trop et bougeait mécaniquement. Ça ne coulait plus. Mathieu accéléra la cadence. Il lui retira ses vêtements, puis ses sous-vêtements.
Elle tenta de se glisser sous les draps. Voyant qu’il commençait à s’agiter, Alex prit son courage à deux mains pour lui demander s’il avait un préservatif. Il fit signe que oui et étira son bras jusqu’à la table de chevet. Il lui tendit la chose, ce qui la figea complètement. Quoi encore? Il fallait qu’elle l’installe elle-même?
Devant son air désemparé, Mathieu plissa les yeux et s’occupa de l’affaire avant de se coucher sur elle en se tortillant. Elle ressentit une douleur fulgurante au bas-ventre. Leur échange ne dura pas plus de dix minutes et Alex demeura de marbre, incapable d’arrêter de penser à la douleur et à son manque de connaissances en matière de sexe. Sans rien dire, Mathieu se retira, roula sur le côté et éteignit la lumière avant de s’endormir.
Il en fut tout autrement pour Alex. Les événements de la soirée défilaient en boucle dans sa tête. Si seulement elle avait accepté le foutu comprimé que Julien lui avait offert. Mais non! Sans réfléchir, elle s’était précipitée dans les bras de Mathieu et s’était laissée entraîner dans sa chambre. Qu’est-ce qu’elle était allée s’imaginer? Il était évident qu’il s’attendait à finir la soirée avec elle. C’est ce que tout le monde faisait dans cette maison. C’est d’ailleurs ce qu’Alex souhaitait, bien qu’elle eût TOUT donné pour que ça se passe autrement, avec plus de douceur, mais pour ça, il aurait fallu qu’Alex lui avoue son manque d’expérience.
À cette évocation, elle se mit à penser à Thomas, avec qui elle pouvait s’abandonner sans analyser ses moindres faits et gestes. Le plaisir d’être collé l’un à l’autre suffisait. Quelque chose l’empêchait d’être elle-même avec les jumeaux. Malgré ça, elle avait tout de même réussi à faire partie du groupe, à naviguer. Mais là, elle venait de tout gâcher.
Affronter Mathieu au réveil la stressait au maximum. Sortir du lit, s’habiller, déjeuner, le saluer. Tout cela lui semblait impossible. Surtout que, d’ici au lever du soleil, il était hors de question qu’elle s’endorme. Il aurait pu la surprendre la bouche grande ouverte, un filet de bave sur la joue.
Comme de fait, l’heure qu’ils passèrent ensemble au matin fut chargée de malaise. Mathieu avait son perpétuel sourire étampé sur le visage, mais il s’affairait autour d’elle comme un automate. Rien à voir avec l’amoureux transi. Le fait qu’Alex soit totalement, mais totalement tétanisée de gêne n’aidait en rien. Sans compter qu’elle avait un sérieux mal de bloc. Il apparaissait clair que, pour lui également, l’expérience n’avait pas été emballante. La preuve étant que, du temps qu’il était avec Charlie, il ne mettait pas tant d’empressement à sauter sous la douche. Au contraire, ces deux-là pouvaient passer de longues matinées à roucouler au lit.
Dans les circonstances, elle préféra sauter l’étape du déjeuner en prétextant avoir une activité familiale pressante. Mathieu la raccompagna à la porte et l’embrassa sur les lèvres. Un baiser convenu. En levant les yeux, elle aperçut Sébastien, qui la fixait de la cuisine. Alex eut l’impression qu’il voyait à travers elle. Elle referma la porte et s’en retourna chez elle le cœur gros.
À partir de ce moment, Alex recommença à angoisser. Et même à paniquer. Coucher avec Mathieu avait ravivé son problème d’estime personnelle. Elle avait le sentiment d’avoir été démasquée, de ne pas avoir été à la hauteur. Ce foutu mal-être lui collait aux fesses comme une deuxième peau. Les autres, tous les autres, lui paraissaient tellement plus: plus déniaisés, plus sexy, plus drôles, plus décontractés, plus matures.
Elle passait des heures devant le miroir à s’interroger sur ses vêtements, ses cheveux indomptables, son corps qui portait encore les marques de l’enfance, son timbre de voix indistinct, son nez trop gros, ses seins sous-dimensionnés. Toutes les coutures de sa coquille extérieure y passaient.
Sa mère était persuadée qu’elle traversait une crise existentielle propre à ses quatorze ans et, lorsque Alex lui demanda de l’emmener magasiner, elle répliqua qu’une séance avec Marie-Soleil Vadeboncœur lui ferait le plus grand bien, confirmant du même coup l’impossibilité pour ces deux-là de se comprendre. Parce que cette surenchère esthétique cachait un brouhaha intérieur qui n’avait rien de superficiel. Alex n’arrivait plus à trouver de source d’apaisement et encore moins de bien-être. Le dilemme qu’elle avait dû affronter l’été dernier l’avait entraînée dans un cul-de-sac. Être auprès des Picard se révélait souffrant, mais il lui était impossible de s’imaginer ailleurs.
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– 19 –
IDÉES NOIRES
La semaine s’écoula comme un lent supplice. Aucune nouvelle de Mathieu. Alex aussi se planquait, allant de l’école à la maison sans faire de vagues, sans prêter attention à la vie qui continuait, forcée d’agir sur le pilote automatique sans jamais arriver à se défaire de la honte et du dégoût d’elle-même. Assaillie de questions par ses copines, elle avait tenté de banaliser la chose:
— Ça n’a pas cliqué entre nous. Pas de chimie, pas d’étincelle, un mauvais mélange des genres.
Une façade qui menaçait à tout moment de s’effriter et qui contrastait avec l’autre Alex, celle qui pouvait s’animer d’un rien et qui aimait s’étendre sur le sujet des relations amoureuses. Une comédie exigeante pour quelqu’un qui se sentait comme une moins que rien.
Seule Béa avait osé l’interroger après l’avoir surprise en train de noircir une pleine feuille de la même rengaine: «La vie, c’est de la merde, de la merde, de la grosse merde qui pue.»
Même si elle n’aimait pas les Picard, Béa redoublait d’empathie depuis qu’elle avait hébergé son amie.
— Alex, tu n’es plus la même. Tu es toujours triste ou déprimée ou fatiguée. Tu ne penses pas qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond avec tes nouveaux amis?
Alex avait mis son coup de cafard sur le dos de sa mère et, pour être certaine de clore ce sujet épineux, avait confié à son amie qu’elle pensait repartir en Afrique après Noël. Petite bombe qui avait frappé fort. Un mensonge valait toujours mieux qu’une séance d’introspection avec Béa. Le tout en plein cours de français.
Le samedi suivant, alors qu’elle se préparait à revoir Mathieu pour la première fois depuis leur étreinte ratée, elle décida de mettre le paquet. Elle avait un plan. Beaucoup d’alcool et de marijuana. Une anesthésie générale comme seul remède pour engourdir ses angoisses. Il fallait avoir l’air indifférente. Garder la tête haute et ne pas courber l’échine, de façon à donner l’illusion que ce n’était pas son affaire si la nuit avec Mathieu avait été un réel gâchis. Exploit impossible à réaliser à jeun. Elle allait avoir besoin de la pharmacie de Julien.
Au préalable, petit saut chez Gaëlle pour se mettre dans l’ambiance et ne pas arriver seule. Cette dernière l’attendait avec une bouteille de téquila dans une main et une paire de ciseaux dans l’autre. Cela tombait bien. Alex en avait marre de son allure de gitane et de sa longue tignasse qui lui piquait le dos. Pour se donner du courage, elle avala rasade sur rasade, buvant à même le goulot, un sourire appliqué à coup de dernière volonté sur son visage. Le miroir lui renvoya une image satisfaisante. Coupe au carré très stylisée, cheveux raidis au fer plat.
— Un air sexy, conclua Gaëlle, satisfaite.
Toujours animée de ce besoin vital de déchéance, Alex avait parcouru le chemin jusque chez les Picard, la bouteille à la main, bernant son amie qui la croyait en feu alors même qu’elle sentait ses mains trembler. Sa nouvelle tête fit sensation. Les compliments lui tombèrent dessus comme une bouffée d’amour. Sourire et rire pour ne pas montrer sa nervosité. Mathieu s’approcha d’elle et l’embrassa dans le cou, juste sous la tombée des cheveux, pour ensuite s’éloigner, nonchalant. Ne pas réfléchir. Elle alla trouver Julien et respira avec application la fumée du joint qui l’attendait. Le plan fonctionna pendant un court laps de temps au cours duquel elle tenait ferme à se foutre de tout, continuant à s’intoxiquer avec détermination. En réalité, elle menait un difficile combat contre elle-même. C’est lorsqu’elle aperçut Mathieu en plein manège auprès de Gaëlle, qui répondait en jouant des hanches et en riant à gorge déployée, qu’elle perdit l’équilibre. Le troisième joint fit tout déraper.
Alex retenait la fumée à l’intérieur de ses poumons lorsqu’elle sentit qu’elle perdait le combat contre son mal-être. Son corps lâchait prise. Sa cage thoracique donnait l’impression d’être comprimée par un corset invisible. Et, malgré cette pression qui aurait normalement dû tout écraser sur son passage, son cœur, comme une entité indépendante, palpitait à vive allure, refusant de se plier aux signaux de son cerveau qui l’implorait de reprendre un rythme plus régulier. L’ensemble donnait l’impression qu’elle ne tiendrait pas le coup, que quelque chose d’irrémédiable était sur le point de céder. La panique allait croissante à l’idée de perdre les pédales et de s’effondrer devant tout le monde.
Et par-dessus tout, ses idées noires s’emballaient. Chaque regard tourné vers elle se présentait comme un jugement non verbal. «Nulle et moche, nulle et moche. Je n’ai de place nulle part», se répétait-elle. Trop de bruit dans sa tête et dans son corps. Elle se tourna vers Julien, qui décela la détresse dans ses yeux et l’accompagna à l’extérieur sans mot dire. Une fois de plus, il fut sa bouée de sauvetage. Sauf que ce n’était pas lui dont Alex avait besoin. Personne ne sembla remarquer son départ.
La jeune fille se mit machinalement en route vers chez elle, à la remorque de Julien, qui veillait sur chacun de ses pas comme un chien fidèle. Ils formaient un drôle de couple. Lui, longue tige maigrelette à l’allure pas nette. Elle, petite et crispée, serrant les dents de peur d’éclater et de tout éclabousser, le désarroi plus fort que tout et pesant comme une tonne de briques sur ses épaules; pas du tout certaine de tenir le coup. Devant la porte de sa maison, Julien défia le silence:
— Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi?
Elle fit non de la tête et sortit ses clés de ses poches de manteau. Elles lui glissèrent des mains et tombèrent sur le sol. Alex avait envie de les y rejoindre. De se rouler en boule sur le ciment et de laisser le froid l’engourdir. Ne plus rien sentir. Comme elle restait là, les bras ballants, la tête penchée vers l’avant, Julien se plia pour ramasser son trousseau de clés. Il se mordit la lèvre avant de parler:
— Est-ce que c’est à cause de mon pot?
Alex haussa les épaules sans lever le regard vers lui.
Il poursuivit:
— Faudrait y aller mollo. Tu as l’air fragile en ce moment… Tu sais, Mathieu, je l’aime bien, mais il n’a pas l’âme sensible. Je l’ai vu des centaines de fois jouer avec les filles. Il s’en fout des autres. Ce n’est pas un gars pour toi.
Il aurait été trop compliqué d’expliquer qu’elle n’avait que faire de Mathieu, que c’était elle le problème. Trop compliqué et surtout trop risqué. Alex marmonna un «merci» suivi d’un «désolée pour tout» et s’engouffra dans le portique de l’appartement sans se retourner. Sa chambre, son refuge. Sans retirer son manteau, elle s’agenouilla contre la porte et tenta de se calmer. Tout son corps tremblait de l’intérieur. Des tremblements fébriles qui la faisaient respirer par à-coups et semaient le désordre dans ses pensées. «Je m’haïs, je m’haïs, je m’haïs.» Un mantra qui criait sa solitude et son sentiment de nullité absolue.
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– 20 –
LE FOND DU BARIL
Le temps s’écoulait et Alex n’allait pas mieux. Elle se roula en boule sous ses couvertures, espérant de tout cœur sombrer dans le sommeil. En vain. Elle eut droit à une nuit d’insomnie. Même épuisé, son esprit ne lâchait pas. La drogue nourrissait le désordre. Elle avait beau tenter de respirer calmement, de faire le vide, ses jambes étaient prises de frétillements spasmodiques; des bouffées de chaleur l’incommodaient, une soif intense la prenait, et toujours le chaos noir dans sa tête. L’envie de s’en prendre violemment à elle-même. De s’arracher la peau, la taillader, la brûler.
À un moment, elle se releva et martela son oreiller de coups de poing. L’envie de hurler la démangeait. Mais elle pensa à sa mère et, forcément, cela lui passa. Un répit se présenta enfin à l’aurore. Alex tomba dans un sommeil de surface, peuplé de cauchemars.
Elle se réveilla définitivement en fin d’avant-midi. Les draps entremêlés témoignaient du désastre qu’avait été sa nuit. Saisie d’un sentiment de profonde déprime, elle resta là, assise dans son lit, à fixer le plancher. Il n’y avait rien pour la motiver à entamer cette journée. Le temps, dehors, était dégueulasse. Novembre dégoulinait d’une pluie froide et grise. Du gris partout. Un ciel nuageux, des arbres dénudés. Le cadran affichait midi et pourtant, on aurait cru que le soleil était sur le point de s’en retourner se coucher.
Comme elle était étourdie et nauséeuse, se lever lui semblait non seulement inutile, mais incroyablement difficile. Elle sentit sa gorge se nouer et elle se mit à sangloter. Se tirant les cheveux à pleines mains, elle espérait une douleur physique assez vive pour ne plus sentir cette tristesse au fond d’elle-même.
Le téléphone sonna et elle ne ressentit aucun intérêt pour la chose. Au contraire, la voix de sa mère annonçant qu’elle allait vérifier si sa fille était réveillée ne fit qu’accroître son angoisse. Ravalant ses sanglots, Alex se composa une voix pour demander à sa mère de prendre le message. Elle allait tout de même devoir affronter les heures à venir, sous peine de subir un interrogatoire dont elle n’avait nullement besoin.
Se regarder dans le miroir ne fut pas une bonne idée. Des yeux bouffis, un air d’outre-tombe. Il allait falloir que ça passe avant de s’aventurer dans l’appartement. Et changer de vêtements. Alex enfila un pyjama et une robe de chambre avant de se laisser choir sur son lit, épuisée. La fatigue lui faisait mal. Elle sentait ses tempes tirer. L’air ne passait pas bien. Une barre bloquait tout à la hauteur du thorax.
Devant sa mère, elle s’inventa un virus. Cela lui permit de s’affaler sur le divan pour regarder la télévision sans être dérangée. La mine défaite, elle n’avait même pas besoin d’en ajouter pour la convaincre qu’elle ne filait pas. Mireille fut envoyée au club vidéo pour y louer des films et Nora s’occupa de la soupe. Il n’y avait rien comme la maladie pour la ramener dans ses fonctions de mère. Même si elle était complètement à côté de ses pompes, Alex trouvait sa présence réconfortante. Insuffisante, une goutte d’eau dans l’océan, mais néanmoins bienfaisante.
La journée s’écoula lentement et la jeune fille ne bougea pas du salon, ne toucha pas à la soupe. Le bruit de la télé ne suffisait pas à canaliser son attention et elle devait se concentrer pour ne pas se remettre à pleurer. Se maintenir en équilibre requérait un effort surhumain.
Sa mère et sa sœur sortirent pour la soirée. Lorsqu’elle se retrouva seule, le vide l’aspira de nouveau. Alex était au bord du gouffre, le corps à moitié engagé dans la chute. Il n’y avait plus personne pour l’attraper, la consoler, la comprendre. Personne et pas d’espoir. Elle accumulait mocheté après mocheté et rien ne laissait présager que ça s’arrangerait. Elle n’en pouvait plus de se battre contre elle-même. Tous ces efforts pour paraître bien devant les autres alors qu’il était évident qu’elle ne cadrait pas. Une telle bataille pour quelques miettes de bonheur qui s’effritaient au moindre pépin.
Une issue s’imposa d’elle-même. Elle se matérialisa tout doucement dans son esprit. Un aboutissement sensé. L’air traversa plus aisément la frontière du thorax. Elle sortit de sa chambre pour aller vers la cuisine, où sa mère rangeait ses médicaments. «Ranger» était un bien grand mot. Les flacons trônaient par dizaines, alignés sur le dessus du four micro-ondes.
Tout était là: Ativan, codéine, Valium, Zopiclone ainsi que des boîtes de remèdes homéopathiques. Alex agissait sans réfléchir, guidée par une main invisible. Elle prit un comprimé dans chacun des flacons, les logea dans le creux de sa paume et retourna lentement dans sa chambre, le cœur à l’étroit.
Elle avait en sa possession dix pilules de couleur différente. C’était peu et beaucoup à la fois. Un jeu de roulette russe qui laissait la chance déterminer le sort d’Alex. Elle alluma son iPod.
Help, I have done it again
I have been here many times before
Hurt myself again today
And, the worst part is
There’s no one else to blame
Après avoir éteint les lumières, elle ouvrit les fenêtres de sa chambre pour sentir l’air froid sur son visage. La nuit était tombée, lui permettant de regarder à l’extérieur sans être vue. Il pleuvait encore. Les gens marchaient d’un pas pressé sous sa fenêtre. Dans l’appartement d’en face, il y avait toute une famille attablée. Une famille normale. Alex pensa à ses parents. Elle leur en voulait de l’avoir laissée vivre autant d’emmerdes. Ça faisait beaucoup trop. Elle prit une grande respiration et avala les pilules une par une. Les dés étaient jetés. Son cœur battait comme un tambour.
Elle alluma une bougie et prit ses crayons. Une lettre pour son amie Gaëlle. Cette dernière en avait bavé dans la vie. Un jour qu’elles étaient toutes les deux seules, Gaëlle avait cessé de sourire et lui avait raconté son séjour dans l’aile psychiatrique d’un hôpital de Trois-Rivières. Contrairement à Charlie et à Béa, Gaëlle était taillée pour comprendre son geste.
Elle plia soigneusement la feuille de papier et la rangea dans une enveloppe qu’elle adossa au chandelier. Elle s’allongea ensuite dans son lit en attendant qu’il se passe quelque chose. Sa mère était rentrée avec Mireille. Elle avait ouvert la porte de la chambre d’Alex sans rien dire, la croyant endormie. Doucement, elle avait fermé les fenêtres avant de sortir à pas de loup.
Une torpeur s’était emparée de son corps et sa tête était de plus en plus lourde. La maison était maintenant plongée dans le silence. Alex ne sentait plus rien. Ses pensées se chevauchaient l’une après l’autre, sans logique. Elle essayait de se concentrer sur une chose, puis son esprit l’amenait ailleurs sans qu’elle puisse se rappeler ce à quoi elle pensait l’instant précédent. Tout semblait s’évaporer à l’intérieur d’elle. La réalité fuyait.
Sans savoir pourquoi, dans un sursaut de lucidité, elle appela sa mère. Elle avait besoin de la sentir contre elle, d’avoir une présence réconfortante à ses côtés pour l’accompagner.
— Qu’est-ce qui ne va pas, ma chérie?
Haussement d’épaules:
— Je ne me sens pas bien. Peux-tu rester avec moi?
Sa mère allongée auprès d’elle, Alex se laissa aller encore plus profondément dans la torpeur. Elle sentit une main lui caresser les cheveux, puis plus rien. Elle perdit conscience pour ce qui sembla être une éternité. Jusqu’à ce qu’un spasme la secoue et la force à émerger d’un coup de ce sommeil médicamenteux. À demi consciente, elle vomit violemment sur son lit, où se trouvait encore sa mère. Celle-ci essaya tant bien que mal de sortir Alex de là, mais aussitôt sur pied, elle s’effondra sur le sol. Elle vomit encore, sans avoir la force d’y faire quoi que ce soit. Elle ne sut pas combien de temps elle resta là.
Le bruit d’une sirène au loin. Deux ambulanciers vinrent la déloger de la flaque où elle trempait pour l’installer sur une civière. Alex n’eut qu’une vague conscience du trajet jusqu’à l’hôpital. Sa mère se tenait à ses côtés, l’inquiétude tirant ses traits. Sa mère qui paraissait vieille. Elle fut ensuite trimballée d’étage en étage, puis installée sur un lit autour duquel tourbillonnaient infirmières et docteurs. On lui parlait sans cesse, mais elle ne comprenait rien à ce qu’on lui disait, jusqu’à ce qu’une femme se penche vers elle et lui demande si elle avait avalé des médicaments. Alex répondit par l’affirmative. Soulagée et honteuse à la fois. Une réelle confusion émotionnelle.