Ta mère est folle
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
On aurait cru entendre sa mère. Ce fut au tour de Mireille de piquer sa crise. Elle déballa son sac d’une traite. Elle n’était pas heureuse. La séparation, le déménagement, le changement d’école, ça ne lui plaisait pas du tout. On s’engueulait constamment dans la maison et personne ne s’occupait d’elle. Elle sentait bien qu’on ne l’aimait pas.
En disant ça, Mireille fondit en larmes. Alex aussi. Elle la serra fort dans ses bras: «Ça va aller, Mimi. Tout va s’arranger.»
«Quelle famille!» pensa Alex, qui culpabilisait fort.
Elles se dépêchèrent de rentrer. Allégresse collective à la vue de Mireille, revenue saine et sauve. Quand même!
Ce soir-là, allongée dans le noir, le chat pelotonné à ses côtés, Alex fit le décompte. Depuis qu’elle était née, elle avait déménagé une vingtaine de fois. Un peu moins pour Mireille. Faire les boîtes était devenu une habitude. Alex ne savait pas quoi penser de tout ça. Pour l’instant, mieux valait dormir.
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UN APPART SUR LE PLATEAU
La fugue de Mireille eut des retombées positives, rendant obsolètes les querelles familiales. Le plus important, c’est qu’Alex pouvait sortir de nouveau, à condition de ne pas découcher et de rentrer à l’heure convenue. Étrangement, depuis que la rupture avait été annoncée, Paul et Nora s’entendaient à merveille. Ils ricanaient comme de jeunes tourtereaux. À croire qu’ils étaient toujours amoureux. Et pourtant, les boîtes s’empilaient et la recherche d’appartement allait bon train.
L’arrivée du bulletin final faillit mettre un terme à la trêve familiale. Trois séances d’étude intensive avec Béa n’avaient pas suffi à rattraper le laisser-faire des derniers mois. Résultat, elle avait un échec en mathématique, matière qui l’avait toujours fait suer. Sa mère se lança dans un sermon qu’elle clôtura en menaçant de la renvoyer illico chez son père. Alex écouta, répliquant là où il le fallait, tout en arguant qu’elle avait besoin de temps pour s’adapter:
— C’est toi-même qui me l’as dit: six mois, c’est peu dans une vie. J’ai besoin d’un peu plus de temps, c’est tout.
Elle promit de mettre le paquet l’année suivante.
Heureusement pour elle, le déménagement préoccupait davantage sa mère que ses frasques scolaires. En sortant l’arsenal de séduction, cette dernière avait réussi à mettre la main sur un appartement situé dans une coopérative d’habitation du Plateau-Mont-Royal. C’en était fini de la vie de famille recomposée.
Le nouvel appartement se trouvait à proximité du métro Sherbrooke et du parc La Fontaine, où Alex avait établi ses quartiers pour l’été. La façade ouest était bordée de fenêtres qui laissaient entrer la lumière. Alex hérita d’une grande chambre jouxtant de façon fort pratique la porte d’entrée.
Le départ de Thomas approchait – sujet tabou qu’ils évitaient d’aborder – et, en attendant la date fatidique, ils alternaient les moments de grâce et les autres, d’une platitude mortelle, où Alex avait l’impression que Thomas en faisait trop. Ça ne lui ressemblait pas, cet excès de bonne humeur. Elle se forçait alors à barricader ses émotions de façon à s’habituer à l’idée encore trop abstraite de son absence.
Le jour tant redouté arriva. Elle espérait des adieux passionnés. Déception. Il se contenta de préparer ses valises sous son nez tout en lui rabattant les oreilles avec la mécanique du vélo qui l’attendait. Leur dernier baiser fut bâclé, un mince souvenir auquel s’accrocher pour les deux prochains mois.
Alex avait retenu ses larmes et l’avait salué de la main avant de partir, la tête remplie de mots qu’elle s’empêchait de prononcer. Elle avait peur qu’il arrête de l’aimer, ou encore qu’il change. Phénomène qu’elle avait souvent observé chez les expatriés du Niger. Et même chez elle. Parce qu’elle n’était manifestement plus la même personne qu’il y a six mois, lorsqu’elle s’apprêtait à retourner en Afrique.
Pour se changer les idées, elle proposa à ses amies de fêter la fin de l’année en avalant une pilule en plein jour. Proposition qui fut acceptée à l’unanimité. Étendue dans l’herbe verte du parc La Fontaine, Alex faisait éclater d’énormes bulles de gomme au raisin. C’était insoupçonnable, tout ce que le gazon pouvait receler de potentiel hallucinogène. Tout était extatique: les feuilles au vent, les fourmis qui zigzaguaient, le reflet du soleil sur l’eau...
À un certain moment, captivée par la beauté d’une marguerite qui poussait sur l’asphalte bordant l’étang, Béa s’approcha. Elle avait en tête un plan tout simple – se pencher et cueillir la fleur –, mais, de façon totalement inattendue, elle perdit l’équilibre et tomba tête la première dans le fond du bassin poisseux.
Propulsée par une force inconnue, Béa s’éjecta de l’eau en une fraction de seconde. Elle sortit de là d’un seul bond et atterrit sur l’herbe. Il lui manquait une chaussure.
— J’ai dû la perdre en touchant le fond, déclara-t-elle.
Après un moment d’incrédulité, les trois filles éclatèrent de rire, s’esclaffant de plus belle lorsque la chaussure de Béa remonta à la surface. Charlie faillit tomber à son tour en tentant de la repêcher. Hilares, les trois amies quittèrent le parc bras dessus, bras dessous en laissant de grandes flaques d’eau derrière elles.
***
Charlie, Béa et Alex formaient un trio du tonnerre. Charlie demeurait la plus téméraire, entraînant les deux autres dans toutes sortes de lieux illicites. Par exemple, le stationnement d’autobus de la ville, où elle avait décroché une affiche publicitaire d’un des véhicules.
— Qu’est-ce que tu vas faire avec ça? avait demandé Alex tout en dressant mentalement une liste des infractions commises.
— L’offrir à Gaumont.
Après avoir frôlé la crise cardiaque de peur de se faire surprendre, elles tombèrent d’accord pour rayer le stationnement de la ville des endroits où traîner. Figuraient déjà sur cette liste le cimetière du mont Royal et le squat de la rue Rachel, qui puait l’urine et le tabac froid.
Les plans foireux de Charlie comportaient certains avantages. Entre autres, celui de distraire Alex. En trois semaines, Thomas avait envoyé quatre courriels sibyllins. Alex s’inventait des scénarios. Tous catastrophiques.
— Tu as trop d’imagination, Alexandra Demers. C’est ça, ton problème! lui cria Béa un soir.
Ce à quoi Alex avait répliqué que c’était facile à dire pour elle, avec un chum à cinq minutes de marche. Béa s’était obstinée, mais Alex avait fait bifurquer la conversation tout en songeant qu’elle n’était pas plus avancée. Il restait six semaines avant le retour de Thomas. En d’autres mots, une éternité, et elle n’avait pas la moindre idée de ce qui pourrait se produire d’ici là.
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LÉGENDE URBAINE
Au parc La Fontaine, Alex se balançait avec paresse. L’air était lourd d’humidité et la chaleur, suffocante. Béa venait tout juste d’annoncer qu’il était l’heure d’y aller quand les Picard firent leur entrée, rompant instantanément la monotonie de cette soirée de canicule. Ils se dirigèrent tout droit vers elles.
Les jumeaux Picard. De véritables légendes dans le quartier. Alex les avait déjà aperçus dans le parc, mais n’avait jamais trouvé le courage de leur adresser la parole. Identiques, mais dissemblables. Tous deux plus grands que nature. Mathieu Picard possédait l’assurance désinvolte de ceux qui n’ont jamais eu à se soucier de leur apparence. Un séducteur-né qui envoyait des sourires à la volée.
Sébastien Picard avait une beauté empreinte de mystère. Il avait des yeux comme Alex n’en avait jamais vu auparavant. Des yeux vairons. Une singularité physiologique que les médecins désignaient par le terme peu séduisant d’hétérochromie irienne. C’est ce qu’il lui expliquerait plus tard en se référant à l’exemple de David Bowie, qui avait gardé la pupille gauche dilatée après une bataille.
— Mon cas est moins viril. Juste un problème de naissance.
Bref, il avait un iris vert et l’autre marron. Et c’était quasi impossible de s’arracher à son regard. La voix grave, il parlait avec économie. Son bras gauche était couvert de tatouages. Des dessins entremêlés. Alex n’osait pas les regarder trop longtemps, de peur de passer pour une débile.
Après avoir partagé une cigarette, Mathieu les invita chez leur père afin qu’ils se rafraîchissent à l’air conditionné:
— J’habite à cinq minutes du parc. On attend d’autres amis.
— Tes parents ne sont pas là? demanda Charlie, pleine d’aplomb.
— Non! répondit Mathieu, clin d’œil à l’appui, mon père est en tournée.
Le fait que le père des jumeaux soit un musicien connu participait à la légende.
Tentées, les trois filles se regardèrent.
— On y va? demanda Charlie.
Alex était partante. Seule Béa semblait mal à l’aise. Elle s’adressa aux filles en aparté: «Qu’est-ce que je vais dire à ma mère? Il est trop tard pour appeler sans me faire engueuler.»
— Ben rentre, alors. Alex et moi, on peut y aller, répondit Charlie sans l’ombre d’une hésitation.
Béa quitta le parc en faisant la gueule. Alex se laissa tout de même entraîner, l’envie de passer la soirée avec les Picard étant trop forte.
Au premier contact, elle sentit qu’il lui faudrait de nouveau s’adapter. L’atmosphère était différente des partys auxquels elle s’était habituée depuis son arrivée à Montréal. Du haut de ses quatorze ans, elle se faisait petite. Sourire en coin, Mathieu lui passa un joint qu’elle accepta sans mot dire. Elle sentait son regard posé sur elle et aurait donné n’importe quoi pour trouver un sujet de conversation. Les sens brouillés, elle se contenta d’observer ce qui se passait en essayant de masquer sa timidité. Tout le contraire de Charlie, qui était comme un poisson dans l’eau. D’un naturel que lui enviait Alex, elle riait avec les jumeaux en alternant bière et téquila.
Finalement, la nuit était trop avancée pour rentrer chez Charlie. Elles n’auraient qu’à dire qu’elles avaient dormi chez Béa. Des couples se formaient dans l’appartement. Quelqu’un sortit d’une des chambres à la recherche de préservatifs. Charlie s’enferma avec Mathieu, laissant Alex dans le salon avec un gars qu’elle ne connaissait pas. Les yeux embrumés, il lui proposa de prendre le divan et s’endormit roulé en boule sur le tapis. Une minute plus tard, il ronflait comme une locomotive. Un spectacle troublant puisqu’il dormait avec les paupières entrouvertes, découvrant en partie la cornée de l’œil. Alex détourna le regard.
Impossible de trouver le sommeil avec toutes ces images qui défilaient. Des phrases qu’elle aurait dû ou n’aurait pas dû prononcer. Si seulement elle pouvait se débarrasser de cette tonne de timidité. Excédée, elle décida de rentrer chez elle. Avec un peu de chance, sa mère ne se rendrait compte de rien et elle n’aurait qu’à inventer une histoire. Après avoir laissé un mot dans le sac à dos de Charlie, elle quitta la maison des Picard à pas de loup.
La chance était de son côté. Elle put se glisser dans son lit sans problème. Quelques heures plus tard, un bruit alerta Alex. C’était sa mère qui l’observait au pied de son lit.
— Tu ne devais pas dormir chez Béa?
Alex rassembla ses pensées: «Je… non… sa mère a changé d’idée parce que l’amie de la sœur de Béa dormait aussi là et… ça faisait trop de monde… Il est quelle heure au juste?»
— Neuf heures vingt. Tu tombes bien. Grand-papa arrive ce soir. Une visite-surprise. La maison est en désordre total et je n’y arriverai jamais sans ton aide.
Sa mère ouvrit les rideaux en annonçant qu’elle lui laissait dix minutes pour se réveiller. Deux minutes plus tard, elle était de retour:
— Je pars une brassée de lavage. As-tu du blanc à laver?
Sans attendre de réponse, sa mère se mit à trier le linge éparpillé sur le plancher. L’offensive sortit Alex de sa torpeur.
— Ne touche à rien! lâcha-t-elle, outrée.
Sa mère fit volte-face: «Ce n’est pas le moment de jouer avec mes nerfs, Alexandra Demers. Je t’avertis.» Après quoi elle s’empara de ses vêtements, les déposa dans son panier et sortit en laissant la porte ouverte.
Écroulée de fatigue, Alex se laissa mollement retomber sur le lit.
La dernière personne qu’elle avait envie de voir ce jour-là, c’était bien son grand-père, alias le Saint-Père, le surnom qu’Alex lui donnait en secret. Une visite-surprise, tu parles! Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il leur faisait le coup. Mais chaque fois, il fallait dérouler le tapis rouge pour l’accueillir.
Nora, qui n’avait jamais été portée sur le ménage, prenait la maison d’assaut avec tout ce qu’elle possédait de produits nettoyants. Deux choses étaient à prévoir: la journée serait infernale et sa mère péterait une crise dans les vingt-quatre heures. Une grosse crise.
Alex calcula qu’elle disposait d’une dizaine de minutes avant qu’elle ne revienne l’embêter. Réprimant l’envie de fermer les paupières, elle décida plutôt d’aller jeter un œil à ses courriels. Elle avait un message de Thomas.
Salut Alex,
Je reviens d’une fin de semaine de camping au lac Saint-Jean. C’était
génial. Gaumont vient me rejoindre la semaine prochaine. On va
sûrement repartir en camping.
Je ne sais pas encore quand je reviendrai. Il y a une course de vélos
début septembre, mais il faudrait que je manque l’école. En tout cas, je
n’ai pas encore décidé.
Il paraît que vous êtes allées voler des affiches d’autobus???
Fais attention à toi,
Thomas
xxx
Elle s’apprêtait à relire le message quand elle entendit des pas dans le corridor.
— Bon, ça suffit, Alex. Tu te lèves une bonne fois pour toutes et tu viens m’aider parce qu’il y a une TONNE de choses à faire. Le frigo est vide et ton grand-père a été formel: il veut manger avec ses petites-filles. Et je n’ai rien à me mettre par-dessus le marché. Alors, pour une fois dans ta vie, pourrais-tu s’il te plaît t’activer le derrière. MAINTENANT! COMPRIS?
Alex lui jeta un regard de haut et répondit qu’elle commencerait par déjeuner et qu’elle s’occuperait ensuite de l’aspirateur. La journée était déjà trop longue à son goût.
Le vieil aspirateur de la maison produisait un vacarme assourdissant. Exactement ce dont elle avait besoin pour faire une analyse de la situation. De un, elle venait de passer la nuit avec les Picard et leurs amis. Des gens en âge de fréquenter le cégep. Tout un exploit.
De deux, Thomas était devenu un cas difficile. Attendre ses courriels de rien du tout la rendait folle. En fait, la communication ne passait plus entre eux, point à la ligne. Le réel problème était là et la solution lui apparut soudainement claire.
Un bruit lui fit relever la tête. Comme un sac qui se dégonfle, l’aspirateur ralentit la cadence avant de cesser toute activité, laissant les aboiements de sa mère envahir le salon.
— Veux-tu bien me dire ce que tu es en train de fabriquer? Ça fait dix minutes que tu nettoies le même coin de tapis.
Pas moyen de réfléchir en paix, pensa-t-elle en se retenant de justesse de lever les yeux au ciel. Elle déplaça l’aspirateur vers l’autre extrémité du salon sans répondre à sa mère, qui repartit en maugréant. Alex songea qu’elle avait plutôt intérêt à prendre son temps puisqu’elle n’avait aucune envie de nettoyer la toilette ou les poubelles, tâches que sa mère lui reléguait le plus souvent. Finalement, étant donnée son inefficacité, Alex reçut l’ordre de sortir de la maison avec sa sœur et de ne pas revenir avant que le ménage ne soit terminé.
— De retour pour quinze heures. Tu as sérieusement besoin d’une douche et de vêtements propres. En passant, j’ai demandé à la petite voisine du troisième de te prêter une tenue convenable. Tu passeras la chercher en rentrant.
Là, vraiment, elle dépassait les bornes.
— Pas question que je porte les vêtements de cette laideronne. Elle fait deux fois mon poids et elle s’habille comme une bonne sœur.
— On verra ça plus tard, répondit sa mère en montant le volume de la musique.
«Elle est complètement folle», murmura Alex à Mireille, qui acquiesça, trop heureuse de passer l’après-midi avec sa grande sœur. Alex décida de se rendre chez Béa. La mère de cette dernière leur ouvrit la porte. Devançant l’interrogatoire, Alex s’empressa d’expliquer qu’elle avait préféré dormir chez elle la nuit dernière. Cela lui valut un regard en biais. Elle la laissa tout de même entrer sans faire de commentaire, détournant son attention sur Mireille, qu’elle entraîna au salon, où était sa fille cadette.
Alex trouva Béa assise en tailleur sur son lit.
— Toujours fâchée? interrogea Alex.
— Disons que ce n’était pas super de votre part. J’espère que ça en valait la peine…
Alex raconta sa soirée à son amie. Manquait un morceau essentiel à l’histoire, à savoir ce qui s’était passé entre Charlie et Mathieu. Au bout du fil, Charlie avait la voix ensommeillée.
— Merde! Je venais tout juste de m’endormir. Qu’est-ce qui se passe?
L’avantage avec Charlie, c’est qu’elle avait très peu de réserves. Elle leur fit un récit détaillé des événements de la veille. Quant à savoir si elle allait revoir Mathieu, Charlie répondit de façon évasive que peut-être, mais que ça demeurait une histoire sans lendemain. Réponse qui méritait réflexion. Le degré d’assurance personnelle de son amie fascinait Alex qui, pour sa part, ne pouvait s’empêcher de se poser mille et une questions et d’analyser chaque brin de conversation.
Avant de partir, elle demanda conseil à son amie au sujet de Thomas, lui révélant au passage qu’elle songeait à le quitter:
— Soit ça lui donne un coup de pied au derrière et il change, soit il ne fait rien et ça confirme que j’ai pris la bonne décision, déclara Alex.
Béa lui lança un regard appuyé.
— Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée. J’espère que ce n’est pas à cause d’un des Picard.
Cette réponse surprit Alex et la laissa dans un drôle d’état. Décidément, c’était une journée compliquée. Et elle était loin d’être terminée.
L’odeur de détergent assaillit ses narines dès qu’elle pénétra dans l’appartement. Elle retrouva sa mère accroupie devant sa table de chevet, un verre d’eau à la main. En apercevant sa fille, elle referma rapidement son autre main.
— Qu’est-ce que tu fais, maman?
— Rien. J’allais m’allonger un petit quinze minutes.
— Qu’est-ce que tu caches dans ta main?
— Ce n’est rien, ma chérie, juste un léger calmant pour les nerfs. Ne t’inquiète surtout pas. Peux-tu t’assurer que ta sœur prenne une douche, s’il te plaît?
Alex acquiesça. Elle préférait encore cette version de sa mère à celle du matin. Surtout qu’elle n’avait plus fait mention des vêtements de la voisine.
Les quinze minutes se transformèrent en quarante. La sonnerie du téléphone remit la maisonnée en état d’alerte. Nora sortit de sa chambre en trombe, criant aux filles de l’aider à trouver le téléphone, qui n’était évidemment pas là où il devait être. Le fait qu’il soit sous le lit d’Alex n’améliora en rien l’hystérie fraîchement retrouvée de sa mère, qui répondit au bout de la cinquième sonnerie, le souffle court. Cette dernière redressa les épaules et se mit à parler avec la bouche en cul-de-poule, révélant par le fait même l’identité de la personne au bout du fil: Sa Majesté le Saint-Père. Le pire était à craindre.
Le Saint-Père était à quelques minutes de la maison. Branle-bas de combat majeur dans tout l’appartement.
— Mireille, habille-toi en vitesse, j’ai mis ta robe bleue sur ton lit. Alex, peigne tes cheveux comme il faut et assure-toi que la chasse d’eau est tirée. Et débarrasse-toi de cette gomme! hurla-t-elle tout en aspergeant la maison de lavande.
La sonnette retentit et on entendit les pas distinctifs du Saint-Père dans la cage d’escalier. Comme à son habitude et malgré la température tropicale, il portait un complet-veston avec nœud papillon. Des sourcils grisonnants et fournis rehaussaient une paire d’yeux scrutateurs couleur acier, les mêmes que ceux de la mère d’Alex, qui avait aussi hérité de son père la manie d’arquer le sourcil droit pour se donner plus d’autorité. De taille moyenne, il gagnait en prestance grâce à son maintien militaire.
— Je ne sais pas comment tu fais pour endurer la ville, lança-t-il, à peine arrivé. Tu aurais dû déménager à Saint-Lambert comme ta sœur. Si tu voyais ses rosiers. Ils me rappellent ceux de ta mère.
Une petite phrase assassine prononcée l’air de rien, mais qui venait anéantir les efforts d’une journée entière. Sa mère aurait tout aussi bien pu s’épargner le grand ménage. Alex en avait presque mal pour elle.
Longtemps, Alex avait approché son grand-père avec un mélange de crainte et d’admiration. Chaque été, sa mère l’envoyait deux semaines chez lui, où elle passait le plus clair de son temps au sous-sol à éplucher les bandes dessinées. Ce n’est que lorsqu’elle atteignit l’âge de neuf ans que son grand-père perdit son aura d’être supérieur.
Assis autour de la table en bois d’acajou, il avait entamé un sermon sur Jésus. Alex l’avait écouté. D’abord poliment, puis, avec une impatience croissante, réprimant çà et là des soupirs d’exaspération. S’il y avait un thème qui l’ennuyait, c’était bien la religion. Il y avait quelque chose de pas net dans le rapport qu’entretenait sa famille avec l’Église. Ça sentait la fumisterie à plein nez. Jusqu’à ce jour, cela demeurait un sujet de discorde familiale, surtout que Mireille acceptait, elle, de se plier aux rituels catholiques: baptême, catéchisme et tout le tralala.
Le discours du Saint-Père traînait en longueur. Au bout de trente minutes de bondieuseries, n’y tenant plus, Alex commit son premier et possiblement son plus grand acte de rébellion à vie. D’une voix forte, elle s’était écriée: «Le p’tit Jésus, je l’ai dans le cul!»
La réaction de son grand-père avait été instantanée. Il avait frappé la table de son poing en rétorquant d’une voix tonitruante: «Là, ma petite fille, tu vas trop loin. Jamais de TOUTE mon existence, personne n’a osé me parler de la sorte. Sais-tu ce que cela représente d’insulter Dieu?»
Il l’avait ensuite fixée de son regard courroucé et, pendant une microseconde, elle avait cru qu’il allait lui refiler une paire de claques au visage. Il lui avait plutôt ordonné de quitter la table et de rester dans sa chambre jusqu’à nouvel ordre. Alex était partie sans demander son reste.
Son premier réflexe avait été de se sentir coupable. Cela lui passa. Elle avait ensuite pris conscience du comique de la situation, et tout en réprimant une envie de rire en revoyant la tête ahurie du Saint-Père, Alex avait été envahie d’un grisant sentiment de confiance. Son audace la rendait fière.
Son coup de gueule n’en fut pas moins puni sévèrement. Elle avait dû se taper la messe du matin pendant le reste des vacances. C’est là, agenouillée sur le bois dur, qu’elle avait réalisé que son aïeul était descendu de son piédestal. Ses insinuations, son snobisme de nouveau riche et sa morale judéo-chrétienne – somme toute fort sélective – ne l’atteignaient plus. Elle le voyait tel qu’il était: un vieux despote emprisonné dans un personnage qui s’effritait avec l’âge.
Pour préserver les apparences, elle jouait à la fille bien élevée. Mais cela lui coûtait. Surtout lorsqu’elle voyait l’emprise du Saint-Père sur sa mère, qui le vénérait et le redoutait à la fois. De temps à autre, ces contradictions engendraient des épisodes dépressifs qui pesaient sur leur petite cellule familiale. Un de ces épisodes était d’ailleurs à prévoir.
Le souper se déroula dans le calme, malgré quelques haussements de sourcil à la vue des contenants de plastique du traiteur. Une fois la tarte aux pommes engloutie, Alex se retira dans sa chambre. Elle s’effondra sur son lit, les écouteurs sur les oreilles, remettant au lendemain le courriel à Thomas. La journée avait été suffisamment éprouvante comme ça et le manque de sommeil commençait à l’affecter.
Au réveil, elle trouva une lettre posée sur sa table de chevet. L’enveloppe portait l’estampe familière du Saint-Père.
Ma petite-fille adorée,
Je profite de ce samedi après-midi pour t’écrire. Le temps n’est pas
très beau. La pluie nous ennuie depuis plusieurs jours. C’est quelque
peu déprimant par moments. C’est par ailleurs idéal pour réfléchir,
pour rentrer en soi-même, faire une sorte de retraite intérieure et
personnelle.
Par quoi commencer? D’abord, qui suis-je? Bonne question! Je suis
un être humain, né d’un homme et d’une femme qui se sont aimés.
Pourquoi suis-je né? Serait-ce pour rien? À quoi bon «être» si je ne
réussis pas quelque chose? Sans doute le Créateur a-t-il voulu ma
naissance pour accomplir quelque chose. L’oiseau naît-il pour
pleurer? Non, mais pour chanter. Et le cheval? Pour aider son maître à
faire son travail. Le phoque, le lapin, le renard, le vison? Pour donner
à l’homme un vêtement chaud. Et la vache, le cochon, le poulet, le
dindon? Pour donner de quoi manger et vivre.
À ce stade de la lecture, Alex dut s’interrompre pour se frotter les yeux. Soit elle dormait toujours et elle était au beau milieu d’un rêve complètement psychédélique, soit le Saint-Père divaguait ferme. Voyant qu’elle ne se réveillait pas, elle parcourut rapidement les pages suivantes, histoire de voir où il voulait en venir. Merde! Cette lettre faisait plus de dix pages. Dix pages d’une écriture illisible et condensée. Elle passa outre la relecture de l’arche de Noé qui s’étalait sur plusieurs paragraphes et parcourut les pages suivantes à la recherche d’un message plus clair. Bon, page quatre, on y était.
Et toi, ma belle Alexandra? Où en es-tu? Comment ça va dans ta
vie? Tu es à l’âge des grandes attentes et des grandes déceptions. Je
n’ai pas à faire le bilan de ton passé. Tu le connais mieux que moi.
Mais je sais aussi que tu as vécu de durs moments. Tu as connu des
pertes, des incompréhensions, des frustrations. Mais même si tous ces
mauvais moments ont été difficiles à vivre, il faut essayer d’en tirer
profit. D’abord, pour faire face à la vie, il faut être bien armé. Armé de
bons principes d’honnêteté, de moralité, de justice. Bien sûr, tu me
diras: «Où sont l’honnêteté, la moralité, la justice?» C’est vrai que
tout nous semble croche à première vue. Mais il faut regarder plus loin
et constater qu’il y a du vrai et du beau. N’y a-t-il rien de plus beau
qu’un petit enfant? Qu’un chaton? Qu’un petit chien?
Ça y est, il repartait de plus belle. Ce charabia pour catholique attardé titillait la fibre rebelle d’Alex. C’était d’une redoutable efficacité. Elle aurait volontiers soulevé le combiné du téléphone pour aboyer encore: «Le p’tit Jésus, je l’ai dans le cul!»
S’armant de patience, Alex reprit la lecture.
Avec tous les dons dont tu as hérité, tu accompliras de grandes
choses. Regarde-toi bien. Regarde tes vrais amis. Regarde aussi ta
maman, même si de prime abord, vous ne vous entendez pas bien; mais
sache bien voir qu’au fond de son cœur de mère, cœur qui ne saurait
mentir, il y a du beau, du bien, de l’amour réel.
J’ai confiance en toi, Alexandra. Va, suis ton chemin. Va où ton idéal
t’appelle. Poursuis-le. Ne le perds pas de vue et tu réussiras ta vie.
Quoi que tu puisses en dire, je te le répète: pense à Dieu, prie-le un
peu. Il est le rédempteur de tous.
N’importe quoi. Agacée au possible. Irritée par ce discours vide de sens sur l’amour de son prochain, Alex avait des idées noires. Qu’est-ce qu’il connaissait de sa vie, ce vieux rapace?
Dans de pareils moments, rien ne lui manquait plus que le cynisme de son père et l’humanisme pragmatique de sa belle-mère. Au moins, dans leurs messages, il y avait du contenu.
Le fossé entre ses deux familles était bel et bien béant, songea-t-elle. Avec un grincement de dents, elle replaça la lettre dans son enveloppe et la propulsa sous le lit, où elle atterrit au milieu d’un tas de poussière qui avait échappé au ménage. Après quoi elle décida d’attaquer la journée avec un gros déjeuner.
Une atmosphère de salon funéraire flottait dans la maison. Les rideaux étaient toujours tirés malgré l’heure avancée de la matinée. Le cadavre d’une bouteille de vin et la présence d’un cendrier plein indiquaient que la soirée avait été difficile. Affalée sur le divan, Mireille avalait ses céréales en regardant la télé.
Une plainte déchirante en provenance de la chambre de sa mère arrêta Alex. Mireille accourut.
Alex y alla sans empressement. Là résidait toute la différence entre sa sœur et elle. Mireille s’élançait vers le danger sans réfléchir, alors qu’elle aurait volontiers pris ses jambes à son cou.
Nora, affalée sous les draps froissés, pleurait. Elle releva la tête et dévisagea Alex en faisant une drôle de grimace avec sa bouche.
— Qu’est-ce que tu es allée raconter à grand-papa? sanglota-t-elle avant de se moucher bruyamment.
— Rien, voyons!
— Alors, pourquoi est-ce qu’il n’a pas voulu me prêter d’argent, hein? Pourquoi?
Et sa tête disparut de nouveau au fond de l’oreiller.
Prise au dépourvu, Alex se tenait sur la défensive. Pour une fois qu’elle n’avait rien à se reprocher, se disait-elle tout en observant sa sœur, qui faisait de son mieux pour réconforter leur mère. Cette dernière réagit en entendant sa cadette lui chuchoter qu’elle était une bonne maman.
— Ce n’est pas ce que pense grand-papa. Il n’en avait que pour toi, Alex. J’ai eu droit à un interrogatoire policier. Comme si je ne faisais pas de mon mieux en ce moment. Et pas un sou pour m’aider. Que des reproches!
La fontaine de larmes repartit de plus belle. Bon, pensa Alex, la crise était à prévoir. Pragmatique, elle proposa d’aller chercher un verre d’eau et, pourquoi pas, un calmant à sa mère, qui répondit d’un ton larmoyant:
— Oh oui! ma chérie, un petit calmant me ferait du bien. Regarde sur le dessus du four à micro-ondes.
Lorsque Alex revint dans la chambre, sa mère posa son regard embué sur ses deux filles:
— Je vais avoir besoin de vous, mes belles filles.
Des propos lourds de sous-entendus.
Elle fit le nécessaire pour sa mère sans rien dire parce que c’était plus facile ainsi. Se révolter, alors que Nora oscillait sur le seuil de la folie, n’aurait servi qu’à la faire sombrer davantage. Il fallait accompagner sa mère qui n’en était plus une, attendre que la crise passe en essayant de repousser les frontières de la dépression tout en veillant sur Mireille, ce qu’elle faisait toujours très mal. Tout ça lui demandait beaucoup d’efforts.
Le moral au plus bas, Alex s’attela à la difficile tâche d’écrire à Thomas. Elle dut s’y prendre à plusieurs reprises avant d’appuyer sur la touche «envoi». Tout ça pour quelques lignes tristounettes.
Après s’être douchée, elle déserta l’appartement. Elle courut presque tant elle était pressée de s’évader de chez elle.
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– 10 –
JACUZZI
Au parc, elle trouva Charlie encerclée par les Picard, dans un nuage de fumée. Son cœur se mit à battre à tout rompre. Inspirer profondément, expirer, se détendre, se répétait Alex. Pas question de se laisser assaillir par la timidité. Pas cette fois-ci.
— Tu viens de rater Béa, lança Charlie en se poussant pour lui faire une place près d’elle.
— Il paraît que tu es célibataire, enchaîna Sébastien avec un sourire narquois. Ses yeux envoyaient de singuliers flashs de couleurs.
Décontenancée, Alex regarda son amie d’un air interrogateur. Elle s’installa dans le cercle entre Charlie et Sébastien. Elle sentait l’épaule de ce dernier la frôler de temps à autre et se demandait s’il le faisait exprès. Elle croisa son regard et se sentit rapetisser. Deux billes dépareillées.
L’arrivée de Gaëlle créa une diversion. Petite bombe blonde croisée chez les Picard, Gaëlle débarquait tout juste de Trois-Rivières. Alex la connaissait à peine, mais trouvait qu’elle transportait un vent de fraîcheur. Dans tous les cas, elle était nettement plus accessible que les autres.
Après avoir aspiré quelques bouffées d’herbe, Alex s’étendit sur le dos pour mieux écouter Gaëlle, volubile pour deux. Sa nervosité s’était tue. Tout comme ses problèmes familiaux.
Sébastien se leva tout d’un coup pour interpeller un grand type à la barbe hirsute qui déambulait rue Rachel. Ses habits défraîchis donnaient l’impression qu’il passait le plus clair de son temps à l’extérieur. Il s’appelait Julien. Alex l’avait souvent croisé près du métro Sherbrooke. Ce n’est que lorsqu’il proposa aux filles quelques échantillons de sa pharmacie qu’Alex comprit qu’il s’agissait du «vendeur» des Picard.
Alex passa un accord avec Charlie. Elles iraient d’abord chez Alex s’assurer que sa mère n’allait pas trépasser. Après quoi, elles rejoindraient le reste du groupe chez les Picard. Il y avait de l’électricité dans l’air. Tous les éléments étaient rassemblés pour que la soirée soit réussie.
Amortie, sa mère ne broncha pas lorsqu’elle lui expliqua qu’elle allait écouter un film chez Charlie. Alex s’assura qu’elle avait le nécessaire à proximité avant de refermer la porte de la chambre en mimant un cri victorieux. Le revirement de situation était inespéré. Charlie était à la cuisine avec Mireille. Elles mangèrent leurs pâtes devant la télé, trinquèrent et avalèrent leur potion magique d’une traite avant de quitter l’appartement.
Chassant un sentiment de culpabilité en pensant à Mireille, qui avait passé sa journée seule dans l’appartement, Alex prit la main de son amie, occupée à vanter les atouts de Mathieu. Sa timidité était sous contrôle. À la place, un sentiment de fébrilité à l’idée de passer une nouvelle nuit avec les Picard. C’était l’occasion de remettre le compteur à zéro.
Chez les jumeaux, la soirée était déjà bien entamée. Sous l’effet de la pilule, Alex s’amusait, jusqu’à ce que Sébastien propose une activité inattendue.
— J’ai une surprise pour vous. Fermez vos yeux et suivez-moi, dit-il aux trois filles.
Il les entraîna au sous-sol. Alex entendit une porte. Elle ouvrit les yeux. La pièce était sombre et embaumait l’eucalyptus. Sébastien activa un interrupteur et un moteur se mit en marche en même temps qu’une lumière bleutée. Un bain à remous occupait tout l’espace. La lumière changea au rouge, puis au vert et au mauve.
L’effet était réussi, sauf qu’Alex était déstabilisée par un tout autre spectacle. Celui des garçons qui se débarrassaient de leurs vêtements. De TOUS leurs vêtements. Bobettes comprises. Complètement nus, ils se jetèrent à l’eau en appelant les filles. En fait, leurs appels s’adressaient plus particulièrement à Alex, puisque Charlie et Gaëlle avaient déjà commencé à se dévêtir sans montrer l’ombre d’une hésitation.
Impossible pour Alex d’en faire autant. Elle se félicita mentalement de s’être rasé les jambes la veille et de porter des sous-vêtements qui pouvaient s’apparenter à un bikini. Une culotte garçonne et un soutien-gorge à pois. Ça pouvait passer. Elle tourna le dos à l’assemblée et souleva sa camisole avec maladresse. Elle retira ensuite une première jambe de son jeans. La seconde offrit plus de résistance et Alex faillit basculer sur le derrière. Le plancher mouillé l’empêcha de se glisser à l’eau aussi rapidement qu’elle l’aurait souhaité.
Son accoutrement ne passa pas inaperçu. Avec un clin d’œil narquois, Mathieu fit claquer la bretelle de son soutien-gorge. Sans qu’elle n’ait rien demandé, Sébastien se porta à sa défense en sautant sur son frère. Pour toute réplique, Mathieu s’empara de la tête de Sébastien et tenta de lui faire boire la tasse... avec difficulté, puisque Sébastien était le plus costaud des deux. Il se défit aisément de l’étreinte, se faufila hors du jacuzzi et se sauça dans le bassin d’eau glacée en poussant une série de cris guerriers.
Alex ne savait pas où poser son regard. Ces grands machins mous qui pendouillaient dans leurs froufrous de poils la rendaient inconfortable. D’autant plus que les jumeaux s’attardaient maintenant sur leur proie respective. Mathieu embrassait Charlie pendant que Sébastien et Gaëlle se faisaient des caresses sous l’eau.
Restait plus que Julien le pouilleux.
— Qu’on est bien! souffla-t-il en se rapprochant peu subtilement d’Alex.
— Super! répondit cette dernière, nullement détendue.
Déjouer ses tentatives de rapprochement requérait toute son attention. Frôlement de hanches, mains baladeuses. Jusqu’à ce qu’il lui propose carrément un massage. La belle affaire! Il avait déjà posé ses mains osseuses sur ses omoplates lorsqu’elle réussit à amasser suffisamment de courage pour répliquer que, malheureusement, elle souffrait de scoliose et que seul un professionnel pouvait approcher son dos. Tant qu’à être lancée, Alex en profita pour annoncer qu’elle avait trop chaud et sortit du bain avec précaution. Ce n’était pas le moment de faire un triple saut arrière et de se casser le coccyx.
— Attends, je sors avec toi, s’écria Gaëlle en repoussant Sébastien.
Une fois au sec, Gaëlle s’excusa de l’avoir abandonnée avec Julien: «Moi aussi, j’ai goûté à un de ses fameux massages… c’était pas génial.»
— Ouais! il est un peu trop pouilleux, répondit Alex avec une moue dégoûtée, et beaucoup trop vieux. Il doit avoir au moins vingt ans, non?
— Minimum. C’est quoi au juste, une scoliose?
— Aucune idée, répondit-elle, un terme que ma mère a déjà utilisé en parlant de ses problèmes de dos.
— Pas de scoliose alors?
— Non!
Gaëlle éclata de rire. Elles s’échangèrent des confidences, signe d’une amitié naissante. Cette fille atténuait le malaise qu’elle ressentait au contact des Picard. Elle se disait qu’elle ne devait pas être si nulle que ça.
Le temps fila jusqu’à ce qu’elle finisse par remarquer l’heure. Un peu plus de deux heures du matin! Elle ramassa ses affaires à toute vitesse, salua les jumeaux et rentra chez elle avant de s’attirer davantage d’ennuis. Autre règle à ajouter à son manuel de survie: ne surtout pas réveiller la bête qui dort.
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– 11 –
L’ASPIRATEUR
Alex était tiraillée. Inutile de se cacher la tête dans le sable: sa vie était en pleine reconfiguration. Thomas avait envoyé une réponse laconique au courriel d’Alex: J’aurais aimé que ça se passe autrement, mais je comprends ta décision. Depuis, plus rien.
Charlie avait officiellement adopté le clan des jumeaux, avec qui elle passait tout son temps, délaissant sans scrupules Gaumont et Béa. Quant à cette dernière, elle n’avait pas montré beaucoup d’intérêt pour les Picard, qu’elle jugeait arrogants et suffisants. Son flair lui conseillait de se tenir loin, ce qu’elle répétait constamment à Alex:
— Méfie-toi particulièrement de Sébastien. Il n’est pas net. Avec ses yeux dépareillés, j’ai l’impression qu’il souffre d’un dédoublement de personnalité. Impossible de savoir à qui on a affaire. Je n’aime pas ça!
De plus, Béa n’avait pas envie de s’aliéner sa mère qui, après trop d’écarts de conduite, lui avait imposé un régime de sortie militaire. Il revenait à Alex seule de choisir son camp et, bien qu’elle n’osait se l’avouer, elle n’arrivait toujours pas à se sentir libre avec les Picard. Obstinée, elle persévérait. Une force magnétique l’empêchait d’abdiquer; un désir de plaire, de se fondre dans cet univers sans contraintes. Pour suivre le rythme, il lui fallait désobéir à sa mère, qui s’était remise de son épisode dépressif à une vitesse surprenante. Avec une énergie décuplée, elle ne lâchait pas Alex d’une semelle. Ce sont d’ailleurs ces conflits perpétuels qui avaient facilité son intégration dans le clan des Picard.
Tout avait commencé par une broutille. Sa mère, qui, une fois de plus, souffrait du dos, lui avait demandé de passer l’aspirateur dans la maison. Le moment était mal choisi puisqu’elle s’apprêtait à partir.
— Je vais le faire demain. Il faut que je parte tout de suite.
— Je te demande une fois, UNE SEULE, de me rendre service, et j’apprécierais que ce soit maintenant.
— Ben voyons! Je fais mille millions de choses pour toi.
— Alex, si tu ne fais pas ce que je te demande, tu ne sors pas. C’est tout.
— Tu ne peux pas me faire ça. En passant, tu n’avais pas mal au dos tout à l’heure avec Paul. Tout le quartier t’a entendue.
— Ne te mêle pas de ça, Alexandra Demers. Tu passes l’aspirateur, point final.
— Non! Je m’en vais.
— Si tu franchis cette porte, j’appelle la police et je te déclare en fugue.
— Fais ce que tu veux! De toute façon, tu es complètement folle. Tu devrais prendre tes calmants et me foutre la paix.
Elle partit en furie contre sa mère, convaincue d’être dans son droit. Elle rejoignit les autres au parc La Fontaine, racontant ses déboires en calant une bière tiédasse. Au moins, cela lui donnait quelque chose d’intéressant à raconter aux jumeaux. La vue d’une voiture de police la força à interrompre son récit. Il pouvait s’agir d’une banale visite de routine, mais, connaissant sa mère, ce pouvait tout aussi bien être une intervention ciblée, la cible étant Alex.
Les jumeaux échafaudèrent une stratégie. Gaëlle et Charlie devaient rester sur place afin de détourner l’attention des policiers pendant qu’ils accompagnaient Alex en lieu sûr. Marchant d’abord lentement, ils accélérèrent le pas, une fois passée la ruelle. Essoufflé, Mathieu débarra la porte et poussa Alex dans l’appartement avant de s’y précipiter à son tour, talonné par son frère.
Après un moment de consternation, Alex éclata d’un rire nerveux qui se transforma en fou rire généralisé. Pour la première fois, elle agissait de façon spontanée devant les Picard. Ils laissèrent l’adrénaline redescendre, aidés par quelques bonnes rasades de téquila. La soirée se transforma en party. Elle dormit deux nuits consécutives chez les Picard sans même appeler sa mère, trop contente de se sentir enfin appartenir au clan. Ils passaient leurs journées au parc à l’affût de la police et leurs soirées à l’appartement à faire la fête. La vie était exaltante.
Béa rappela Alex à l’ordre. Il était temps de rentrer au bercail avant que sa mère débarque, ce qui n’aurait pas fait grande impression. Gaëlle proposa de la raccompagner chez elle. Alex accepta sans réfléchir. Elle aurait dû se douter que cela ne ferait qu’attiser la propension qu’avait sa mère à se mettre dans tous ses états, elle qui ne demandait qu’une chose: une tribune avec spectateurs.
Assise bien droite dans son fauteuil à oreilles, elle fusilla Gaëlle du regard, puis sa fille. Lentement, elle porta sa cigarette à ses lèvres et en aspira la fumée avant de l’écraser avec minutie dans le cendrier posé sur la table à café. Son rouge à lèvres avait laissé une trace grasse sur le filtre déformé qui gisait aux côtés de plusieurs autres mégots. Le calme avant la tempête, pensa Alex, qui sentait le regard insistant de sa mère posé sur elle.
— Ma fille, tu mériterais une solide correction. Ton grand-père ne se serait pas gêné, lui, déclara-t-elle.
Alex soupesait ses options. Jouer le jeu et se montrer désolée était assurément la meilleure façon de se sortir de l’impasse et de libérer Gaëlle. Le problème, c’était cette révolte sourde qu’elle sentait monter en elle. Une mauvaise tornade qui prenait de l’ampleur dans ses tripes. Cette envie furieuse de ne pas donner raison à sa mère. De s’opposer à son absence d’équilibre, d’autorité, à sa folie débilitante. Elle explosa.
— Arrête ton cinéma, maman! Je ne suis plus capable de te voir agir comme une actrice poche. C’est la vie, la vraie vie, ma…
Elle n’eut pas le temps de voir venir la main qui s’aplatit sur sa joue avec une violence insoupçonnée. Le geste claqua dans ses oreilles. Elle sentait le côté gauche de son visage élancer. Même les os de ses mâchoires avaient réagi sous l’impact. Des larmes d’indignation lui piquaient les yeux.
Gaëlle décida de s’interposer: «Vous n’avez pas le droit de la frapper, c’est illégal!» La mère d’Alex n’en fit qu’une bouchée.
— Toi, la petite blonde que je n’ai jamais vue de ma vie, tu vas gentiment ramasser ton sac et sortir d’ici au plus vite.
Gaëlle ne bougea pas.
— J’ai dit DEHORS!
Gaëlle comprit enfin qu’il était dans son intérêt de déguerpir. En entendant la porte se refermer, Alex reprit peu à peu une contenance. Elle affronta sa mère du regard en y faisant passer tout son dédain, tourna les talons et partit se réfugier dans sa chambre. Elle s’attendait à une prise d’assaut, une crise de larmes, des menaces, mais il ne se passa rien. Un silence de mort était tombé sur l’appartement.
À l’intérieur, elle sentait les éléments se déchaîner. Après le choc, la honte et l’humiliation, venait ensuite la colère. Une envie de ne plus être la fille de sa mère.
Elle se jeta sur son iPod et mit un truc réservé aux humeurs mauvaises. Quelque chose de plus fort que son chaos intérieur. Elle monta le volume au maximum et s’empara d’une feuille de papier et d’un crayon de plomb. Il fallait qu’elle se vide la tête.
Des lendemains houleux l’attendaient. Au réveil, la colère ayant diminué, elle prit conscience du pétrin dans lequel elle s’était fourrée. Découcher deux nuits d’affilée pour une histoire d’aspirateur ne lui apparaissait plus comme une idée de génie. Cela dit, il y avait tout de même des limites à respecter. Comme celle de gifler sa fille. Après ça, impossible de faire la paix. Elle était bien décidée à appliquer la stratégie de l’huître.
Cette stratégie frappa un mur lorsque Alex réalisa que sa mère, contrairement à son habitude, avait adopté une tactique similaire. Elle faisait comme si sa fille n’existait pas, l’ignorant avec une froideur à glacer le dos lorsqu’elles se croisaient dans l’appartement. C’était un jeu inhabituel, mais Alex ne broncha pas. Elle mangeait dans sa chambre, vidait les poches de sa mère, sortait sans demander la permission. Elle rentrait tout de même avant minuit afin de ne pas empirer son cas. La tension était à son comble. Une fois de plus, Mireille écopait.
Alors qu’Alex ne voyait plus d’issue possible à la crise, une solution inespérée se présenta sur un plateau d’argent. Il devait être minuit passé quand Alex entendit le cri de sa mère. Elle appelait Mireille. L’appartement s’anima. Des portes d’armoires qui claquent, de l’eau qui coule, un remue-ménage dans la salle de bain, puis des plaintes et des chuchotements.
Mireille cogna à sa porte.
— Maman ne va pas bien. Elle a mal au ventre.
— Ça va passer, Mireille, ne t’inquiète pas.
— Non! C’est sérieux. Elle a le front moite et elle pleure. C’est à cause de toi.
Elle ne dit rien. Sa sœur pouvait parfois être une vraie éponge, absorbant et régurgitant tout le venin de sa mère comme une automate.
— Veux-tu rester avec moi? lui demanda-t-elle en prenant sur elle-même.
Mireille se roula en boule sur le lit sans rien dire. À peine quelques minutes plus tard, elle dormait profondément. Alex, qui n’avait pas réfléchi à cette éventualité, se retrouvait maintenant à partager son lit avec une petite puce grouillante qui grinçait des dents. Le matelas qui crissait, les secousses et, surtout, la respiration ronflante de sa sœur lui étaient insupportables. Ces sons lui rappelaient l’époque pas si lointaine où elles partageaient la même chambre. Elle tenait à son espace vital et se sentait rapidement envahie. Sans ménagement, elle retira l’oreiller sur lequel sa sœur dormait et se l’enfonça sur l’oreille.
Le soleil était à peine levé lorsqu’elle prit conscience d’une activité inhabituelle dans la maison. Sa sœur faisait l’étoile à ses côtés. Par la porte entrebâillée, elle aperçut sa mère qui enfilait ses chaussures avec peine. Le teint blême, elle soutenait son dos d’une main en poussant des couinements de douleur.
— J’attends le taxi pour me rendre à l’urgence, lui annonça-t-elle dans un souffle. Je te confie Mireille.
Elle partit sans rien ajouter. Incapable de se rendormir, Alex demeura immobile dans son lit. Un pincement au cœur, bien familier, accompagnait ses pensées. Et si c’était grave, cette fois-ci? Ce n’était pourtant pas la première fois que sa mère tirait la sonnette d’alarme. Il n’y avait pas lieu de s’émouvoir, se disait-elle, tout en se sentant un tout petit peu responsable de la situation.
L’incertitude dura tout l’avant-midi, jusqu’à ce que sa mère appelle pour confirmer qu’elle était réellement malade. Un épisode d’infection rénale. Elle en avait pour quatre nuits à l’hôpital. Alex se calma les nerfs. Oscillant entre la culpabilité, l’empathie et l’excitation, elle empila les affaires de sa mère et appela un taxi.
Allongée sur une civière, Nora se fondait dans le décor. Un corps anonyme dans une jaquette usée. Un cri affolé leur parvint du fond du corridor. Une odeur d’antiseptique, de médicaments et d’aliments plastifiés piqua les narines d’Alex, qui préféra respirer par la bouche.
Contrairement à sa mère, elle avait horreur des hôpitaux. L’air vicié et les patients au teint blême la répugnaient. Mireille, qui ne s’embêtait pas avec ces désagréments, fonça tout droit sur la civière. De là également provenait une grande partie de l’inconfort d’Alex. De ce rapport malsain qu’entretenait sa mère avec la maladie. C’est que la maladie exacerbait avec brio son penchant pour le mélodrame et l’hôpital ne faisait qu’ajouter de la crédibilité à son numéro qui en manquait souvent. Alitée, un soluté relié à son bras, elle pouvait enfin se morfondre à sa guise. Lorsque Nora avait mal, sa voix changeait de registre, devenait enfantine, une façon de signifier que la douleur était vive, mais qu’elle faisait tout ce qui était en son pouvoir pour surmonter l’épreuve avec dignité. Tout cela aurait pu être d’une efficacité redoutable si ce n’était du surdosage qui finissait par la trahir.
Sa fille s’approcha d’elle et lui offrit sa main.
Suivit un récit détaillé de son infection. L’occasion parfaite pour sortir le jargon médical. Alex cessa d’écouter. Et elle eut envie de rire. Au prix de gros efforts, elle réussit à conserver une mine consternée. Le jeu en valait la chandelle.
— J’ai appelé ma sœur Catherine pour qu’elle s’occupe de vous, mais elle ne pouvait pas se libérer avant demain. Alex, ça veut dire que tu es responsable de ta sœur ce soir. Je t’en prie, ma chérie, agis comme une grande, d’accord? Maman a besoin de toi.
L’occasion était trop belle! Elle se plia à toutes les requêtes de sa mère tout en jubilant intérieurement. Il fallait maintenant rassurer Mireille, qui avait les yeux embués.
— Ne t’en fais pas, Mimi. Tu connais maman. Ce n’est pas ça qui va l’achever.
Et avant qu’elle n’ait le temps de protester, Alex, qui n’avait aucune envie de se faire saper le moral, lui promit que tout irait bien.
Sitôt de retour, Alex ameuta Charlie, Gaëlle, puis, après hésitation, Béa. Cette dernière déclina l’invitation de son amie pour cause de gardiennage.
— Amène ta sœur. Mireille sera contente, proposa Alex.
Béa répliqua que ce n’était pas un plan responsable. Alex se mordit les lèvres pour ne pas répondre. Le ton moralisateur de son amie commençait à lui taper sur les nerfs.
Gaëlle débarqua la première avec une proposition. Son cousin avait une réserve de champignons magiques. Il suffisait de passer les chercher chez lui.
Prénommé Gaston, le cousin de Gaëlle habitait rue Lejeune. En réalité, une ruelle qui abritait le parfait repaire pour son commerce. On y pénétrait par un escalier en forme de colimaçon et à la peinture écaillée. L’endroit collait à l’image qu’Alex s’en était faite. Des plantes vertes poussaient grassement sur les surfaces planes de l’appartement. Une table recouverte d’un dessin psychédélique, une chaise en bois, une autre en métal et une troisième en osier. Deux chats poilus, un parfum d’encens et des affiches de Bob Marley complétaient le tableau.