Ta mère est folle

Brigitte Vaillancourt · Chapitre 2 sur 3 · partie 5/7

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Ta mère est folle

Première Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

En ouvrant les yeux le lendemain matin, elle mit un certain temps à comprendre où elle se trouvait et ce qu’elle faisait là. Assise sur une chaise d’hôpital, sa mère l’observait gravement.

— Tu es à l’hôpital, ma chérie. Tu te rappelles? On t’a administré un lavement pour nettoyer ton estomac. Comment te sens-tu?

— Fatiguée.

— Repose-toi. Le médecin doit passer te voir.

Étrangement, sa mère ne posa aucune question. Elle ne mentionna pas le mot «suicide» et resta calme, maîtrisée. Ça ne lui ressemblait pas, mais c’était tout aussi bien. La vérité étant qu’elle n’aurait pas su quoi lui dire. Elle ne savait même plus pourquoi elle avait fait ça. Le désarroi qui l’avait poussée à avaler des pilules s’était tu. Remplacé par une sorte de vide; un sentiment de fatigue monumental et une confusion monstre. Alex remettait à plus tard la tâche de démêler tout ce désordre. Pour le moment, ses paupières se fermaient d’elles-mêmes. Elle ne résista pas et s’endormit de nouveau.

Une femme en sarrau la réveilla. Sa mère n’était plus dans la pièce. Ne restait plus que ce visage juvénile qui l’observait. Une toute petite femme qui semblait à peine plus âgée qu’elle. De grands yeux marron, emplis de chaleur, des pommettes rosées et des lèvres fines. La silhouette menue s’adressa à elle avec une assurance qui contrastait avec son allure d’adolescente. Après avoir vérifié son pouls, elle lui palpa l’estomac à deux mains. Celui-ci se braqua instantanément. Aucune envie de se faire jouer dans les tripes.

— Bonjour, Alex, je suis la docteure Messier. Tu peux m’appeler Julie. Comment te sens-tu?

— C’est vous la docteure?

Bête et naïve, la question avait fusé d’elle-même.

La docteure Messier ne sembla pas s’en offusquer puisqu’elle sourit en retour à la question d’Alex. Elle posa une fesse sur le lit. On aurait dit deux amies qui s’apprêtaient à se faire des confidences, sauf qu’elles étaient dans l’aile psychiatrique de l’hôpital.

— Comment te sens-tu, Alexandra?

Alex était en confiance. Elle répondit avec franchise: «Mal… J’ai la nausée et la tête dans la brume.»

— C’est tout à fait normal, répondit la docteure Messier. Ton corps a eu une grosse secousse la nuit dernière. Maintenant, tu dois récupérer et dormir. Ici, tu es en sécurité. Il ne peut plus rien t’arriver.

La docteure resta muette un moment avant de reprendre la parole.

— En réalité, je suis psychiatre. Il faut que je sache si tu as envie de recommencer.

Alex fit non de la tête. De cela, elle était certaine. Quant à expliquer pourquoi, elle ne s’en sentait pas encore capable.

— Dans ce cas, on peut attendre pour en discuter. Il faut que je sache pourquoi tu as voulu mourir. Parce que tu aurais pu mourir, Alexandra.

La docteure n’avait pas peur des mots. Entendre prononcer par une bouche étrangère qu’elle avait souhaité mourir lui donna un choc. Heureusement, on n’en était pas au moment de vérité. Malgré l’odeur stérile qui flottait dans les lieux et la lumière artificielle, Alex se sentait en sécurité. Dans une bulle hors du temps. On prenait sa situation en charge. Sérieusement. Ce qui lui donnait le droit de souffler un peu.

La docteure avait décidé qu’elle passerait deux nuits supplémentaires à l’hôpital. Quarante-huit heures au cours desquelles elle dormit beaucoup. Se réveillant pour de brèves périodes durant lesquelles elle restait emmurée dans sa tête, observant le ciel à travers la fenêtre ou écoutant de la musique. Elle ressentait une profonde lassitude qui l’assommait aussitôt qu’elle entrouvrait les paupières.

Un bruit inhabituel la réveilla. C’était Béa qui se débattait avec le fauteuil destiné aux visiteurs.

— Oh, merde! Je ne voulais pas te réveiller… C’est cette foutue chaise… Je ne l’avais pas vue et ahhhhh…

Dans son énervement, Béa emmêla son sac à dos dans un pied du fauteuil, ce qui lui fit perdre l’équilibre. Elle bascula sur les fesses en même temps que le fauteuil, dissipant du même coup le malaise qui menaçait de s’installer dans la pièce.

— Même avec beaucoup de volonté, je n’aurais jamais été capable de faire ça, lâcha Alex, qui sentait qu’elle se déridait.

— Ah, et puis merde! répliqua Béa en pouffant.

— Qu’est-ce que tu fais là?

— C’est ta mère qui m’a appelée. Elle m’a demandé de venir te tenir compagnie la fin de semaine prochaine. Si tu veux, bien sûr.

Alex acquiesça.

— Tiens, je t’ai apporté un paquet de trucs. Des revues, des livres, mon iPod, des films, la camisole que tu veux toujours me piquer…

— J’ai déjà un iPod…

— Je sais, c’est juste que je ne voulais pas arriver les mains vides. Je me disais aussi que ça pourrait servir cette semaine. Ta mère m’a dit que tu ne viendrais pas à l’école avant lundi prochain.

Alex sentit ses nerfs se crisper:

— Je ne veux pas retourner à l’école. Les questions, tu sais… Je vais être la freak de l’école. Déjà que je détonne pas mal.

Béa étudia le problème avec sérieux:

— Tu n’as pas besoin d’en parler. On inventera quelque chose. Un virus africain qui se manifeste à retardement et dont on ne connaît pas le potentiel épidémique. Comme ça, les gens se tiendront à distance.

Touchée, Alex ne put faire autrement que de sourire à son amie, qui resta avec elle jusqu’à la fin de la période de visites. Par un accord tacite, la tentative de suicide demeura un sujet tabou. Alex n’était pas prête à disséquer sa déprime. Chaque fois que la conversation menaçait de s’engager en terrain miné, Béa manœuvrait pour ne pas affliger son amie.

Les choses se déroulèrent tout autrement avec la docteure Messier, qui refusa de lui donner son congé d’hôpital avant d’avoir obtenu ce qu’elle souhaitait: une vraie discussion ainsi qu’un plan d’attaque. Sous ses apparences douces se cachait une nature volontaire qui savait aller droit au but et ne se laissait pas facilement berner. Alex raconta comment elle s’était sentie chez les Picard et la grande déprime qui avait suivi.

La docteure lui expliqua qu’elle avait fait une crise de panique. Ce qui n’avait rien de banal. Pour une fois, songea Alex, une adulte qualifiée s’intéressait à ce qui se passait dans sa vie. Sans diminuer l’importance de ses problèmes avec ses amis, ou pire, la regarder avec un sourire condescendant signifiant qu’il s’agissait là d’événements futiles propres à l’adolescence. La docteure Messier lui accordait toute son attention, s’adressant à son interlocutrice de quatorze ans de façon aussi sérieuse que s’il était question du réchauffement planétaire.

De but en blanc, elle l’interrogea sur sa consommation d’alcool et de drogues. Consommation qui ne pouvait qu’accroître l’anxiété d’Alex. Il fallait qu’elle arrête ça.

Suivit l’incontournable discussion sur sa situation familiale. Une situation très complexe, jugea la docteure, qui ne sembla pas étonnée outre mesure par les révélations de sa patiente.

Profitant d’une pause dans la conversation, Alex s’aventura en terrain miné.

— Est-ce que je vais devoir prendre des médicaments… pour la crise de panique, je veux dire?

— Non. Ce n’est pas de médicaments dont tu as besoin. Pourquoi cette question? demanda à son tour la docteure.

— Tout le monde prend des médicaments. Enfin, c’est surtout ma mère. Elle en a BEAUCOUP et… j’ai un peu peur de finir comme elle.

— Le seul fait que tu poses cette question prouve que tu n’es pas comme ta mère. Alex, ce dont tu as besoin, c’est de stabilité et de soutien. De beaucoup de soutien. Il n’existe malheureusement aucune pilule qui puisse remplacer un cadre familial.

— Mais, je ne veux pas changer de cadre familial. Je peux gérer ma mère. En tout cas, je préfère ça à l’Afrique. De toute façon, ce n’est pas à cause d’elle que je suis ici, c’est à cause de la crise de panique, comme vous me l’avez expliqué.

— Peut-être, mais cette crise de panique n’est pas apparue soudainement. Il y a un contexte, un enchaînement d’événements, si tu préfères. Et puis, je ne peux pas m’empêcher de tiquer sur ce que tu viens de dire: à quatorze ans, tu ne devrais pas avoir à «gérer ta mère» comme tu dis. C’est elle l’adulte. Pas toi. Même si tu sembles avoir mûri prématurément pour ton âge.

Finalement, c’était le même laïus qu’Alex avait si souvent entendu. Néanmoins, elle appréciait docteure Messier. Mais elle avait une liste d’attente, d’autres priorités. Non pas que le cas d’Alex soit négligeable, mais il valait mieux qu’elle consulte un psychologue du secteur privé. Cela irait plus vite et, justement, elle avait une collègue à lui recommander.

— Une perle, lui dit-elle avec conviction. Je sais que vous allez bien vous entendre. Les situations complexes, ça lui connaît.

Un rendez-vous avec la docteure Messier fut tout de même fixé afin de s’assurer qu’il y aurait une suite à tout cela. Alex repartit avec un carnet d’adresses rempli de numéros à composer en cas d’urgence.

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– 21 –

CONVALESCENCE

Alex quitta l’hôpital le mardi, accompagnée de sa mère, qui s’était chargée de signer tous les documents requis. Il s’agissait de sa toute première bouffée d’air frais depuis la crise de panique chez les Picard. Il faisait étonnamment beau à l’extérieur. Un soleil discret travaillait fort pour chasser la grisaille. Résultat, des coins de ciel bleu apparaissaient entre les nuages. Une touche de couleur qui donnait espoir. Alex respira un bon coup, emplissant ses poumons de profondes goulées d’air pour chasser les relents d’hôpital qui lui imprégnaient les narines.

Dans l’auto, sa mère jacassait comme une pie. On voyait bien qu’elle voulait que tout se déroule bien, que sa fille resurgisse des décombres. «J’ai la situation bien en main», lui répétait-elle avec assurance, sans pour autant plonger dans le vif du sujet. Toujours cet accord tacite. Et puis, elle avait dû parler à la docteure Messier. Dans tous les cas, sa mère continuait à se maîtriser, ce qui était énorme dans les circonstances. Il fallait lui donner ça.

Des draps propres attendaient Alex, ainsi qu’un immense bouquet de fleurs. Du vase de cristal ayant autrefois appartenu à sa grand-mère maternelle – et auquel Alex n’avait jamais droit – émergeaient des lys blancs, des roses jaunes et de petits boutons mauves dont elle ignorait le nom. La carte de prompt rétablissement était signée Mireille. Il y avait aussi une carte de la part de tante Margot. L’appartement en entier resplendissait de propreté. Le Saint-Père en personne aurait pu débarquer tellement les lieux étaient immaculés. Et, mieux que tout cela, sur sa table de chevet, un cellulaire tout neuf avait pris la place de la carte adressée à Gaëlle. «Pour que tu ne sois jamais seule», avait écrit sa mère.

Après avoir déposé ses affaires, elle se dirigea vers son ordinateur et ouvrit sa boîte de courriel. Celle-ci était pleine. Des dizaines de messages de ses amis qui se demandaient où elle était passée. Des rumeurs de maladie avaient commencé à se répandre. Depuis son hospitalisation, Alex avait eu beaucoup de temps pour réfléchir à ce qu’elle allait pouvoir donner comme explication. À vrai dire, c’est ce qui lui causait le plus de stress. À ses amis proches, elle pourrait parler de son problème d’anxiété sans pour autant mentionner sa tentative de suicide. Pour les autres, elle s’inventerait des problèmes de santé bénins. Il allait falloir travailler tout ça. Les Picard l’inquiétaient plus que les autres. En même temps, cette sollicitation lui faisait du bien. Cela signifiait qu’elle n’était pas aussi seule qu’elle le croyait.

Il y avait aussi un long courriel de Maryse. Un courriel qui lui fit monter les larmes aux yeux.

Chère Alexandra,

Je m’empresse de t’écrire pour essayer de te réconforter un peu. Je

n’ai jamais été aussi inquiète. Je sais bien que tu souffres beaucoup

actuellement. Je me souviens de ma propre adolescence comme d’une

période douloureuse à traverser. Une période d’apprentissage, d’essais

et d’erreurs dans laquelle il est difficile de se retrouver, parce que l’on

n’est jamais sûr de rien. Je n’ose même pas imaginer ce que ça doit

être pour toi, avec cette situation familiale pas comme les autres.

Ça me fait mal au cœur de te savoir toute seule dans une telle

détresse. Quand notre univers est fragile à ce point, tout s’en ressent.

On est incapable de se concentrer, de se fixer des objectifs et de les

atteindre, parce que le cœur et la tête ne sont pas là.

Alexandra, tu es actuellement en train de vivre de trop gros

problèmes. Je sais que tu es capable d’en prendre, mais je réalise aussi

que tu as tes limites et que tu n’as peut-être plus la capacité de faire

face à tout cela. Ce qui est normal. On ne peut pas te demander de

régler tout ça comme si tu étais une adulte. Ce serait exagéré de notre

part.

Je pense que tu as besoin de vivre dans un milieu plus stable, avec

des adultes qui peuvent t’écouter et te guider. Je ne suis pas un de tes

parents, mais je me considère comme une amie fidèle et très proche de

toi. Si j’ai un conseil à te donner, ce serait de venir vivre avec nous à

Lomé pour quelques mois. Viens te réconforter chez nous, prendre du

mieux, te retrouver, apprendre à t’apprécier avec tes forces et tes

faiblesses. Tu en as grandement besoin.

Si je pouvais t’envoyer mon énergie et ma force dans un gros colis, je

le ferais dès ce matin.

Je t’aime et ne cesse de penser à toi. Gros baisers d’amour.

Maryse

Les mots de Maryse. La charge émotive du courriel l’avait touchée droit au cœur, la sortant de l’état de paralysie émotionnelle dans lequel elle se trouvait depuis son réveil à l’hôpital. Assise à son bureau, elle pleura sans bruit tout en prêtant l’oreille à ce qui se passait autour d’elle. Le son de la télévision qu’écoutait sa sœur, le va-et-vient nerveux de sa mère qui faisait craquer les lattes du plancher de bois, le grattement du chat contre la porte, le vent qui secouait les arbres. La vie qui continuait, inchangée.

Son père ne tarda pas à appeler, confirmant ce qu’Alex anticipait: un bataclan familial se mettait en branle. Lui aussi était contrarié. Son débit le trahissait. Il parlait encore plus lentement, articulant de façon exagérée comme si Alex avait trois ans. C’était sa façon à lui de gérer ses émotions. Aucun éclat, une maladresse certaine, des phrases un peu trop machinales et, pour les oreilles averties, une nervosité feutrée en arrière-fond.

— Comment vas-tu? demanda-t-il.

— Ça va.

Que dire d’autre?

— Tu es rentrée de l’hôpital ce midi?

— Oui.

— Et maintenant, à la maison, comment ça se passe?

— Bien. Je viens juste de rentrer. Ça fait à peine une heure. J’ai lu mes courriels.

— Tu as bien reçu le message de Maryse?

— Oui. Je voulais lui répondre, mais je me sens trop fatiguée.

— Ce n’est pas grave. Tu répondras plus tard. Écoute, Alex, je voudrais tellement être avec toi en ce moment. J’ai essayé, mais je ne peux pas partir comme ça. En me dépêchant de boucler mes dossiers, je pourrais être à Montréal au plus tard à la mi-décembre, dans un mois.

— Ça ira, papa, je ne suis pas en danger de mort…

Alex réalisa trop tard l’énormité de ce qu’elle venait de dire. Un silence entrecoupé par le grésillement de la communication tomba brusquement.

— Papa, tu es toujours là?

— Alex, je m’en veux de t’avoir laissée toute seule cet été, avec des problèmes beaucoup trop sérieux à gérer. C’est ma faute, je savais bien que la situation allait se dégrader, mais je ne pensais pas que ça irait jusque-là.

— Ça va aller, papa. Ne t’inquiète pas! Ce n’est pas ta faute. Même pas celle de maman. En fait, ça allait plutôt bien dernièrement. C’est moi, c’est tout. Des fois, je me sens juste trop nulle…

— Ne dis pas ça! Je t’aime énormément, tu sais. Tu vas voir, on va t’aider à te retrousser les manches, à reprendre des forces.

La conversation prenait une tournure inconfortable pour Alex, qui ne savait jamais comment réagir quand son père ramollissait. Heureusement, il passa à un registre moins sentimental.

— J’ai pensé que tu pourrais venir passer les vacances de Noël avec nous à Lomé. Avec la mer tout près, tu pourrais récupérer plus facilement. Ce serait parfait pour toi.

L’idée n’était pas mauvaise. Du moment qu’elle avait un billet de retour, elle n’allait pas refuser de passer quelques semaines au chaud. Alex donna son accord à son père.

Avant de raccrocher, il parla logistique. De l’importance de consulter rapidement une psychologue. Qu’elle pouvait, en tout temps, contacter tante Margot. En tout temps, répéta-t-il. Il promit qu’il rappellerait dans le courant de la fin de semaine.

En se rendant à la cuisine, Alex constata que le dessus du four micro-ondes avait été nettoyé. Les flacons de médicaments ne s’y trouvaient plus. Pas même le pot d’analgésiques.

— J’ai fait un petit ménage dans mes pilules. Il était temps de jeter les médicaments périmés et tout, expliqua sa mère, qui épiait sans trop de subtilité les moindres mouvements de sa fille.

Alex paressa le reste de la journée, grignota avec sa mère et sa sœur devant le téléviseur, apprivoisa son cellulaire, se coucha tôt et sombra dans un sommeil de plomb. Elle fit le tour complet de l’horloge. Nora vint la réveiller en après-midi. En voyant sa mine fripée, Alex la soupçonna d’avoir passé la nuit à la veiller. Pour sa part, elle se sentait étrangement bien, reposée comme elle ne l’avait pas été depuis longtemps. Sa mère lui proposa une promenade.

— On devrait profiter du beau temps pour faire les boutiques sur la rue Saint-Denis.

— Tu as des sous? demanda Alex, stupéfiée par la proposition.

— Assez pour t’amener faire un brin de shopping. Si je me souviens bien, tu as besoin de nouveaux vêtements.

Une journée sans tracas qui prolongeait la convalescence d’Alex avec, en prime, une mère qui continuait d’agir normalement. Elle céda l’avant-scène à sa fille, ne causa pas d’émoi dans les boutiques en s’exclamant d’horreur devant ses choix vestimentaires ou en ridiculisant le mauvais goût des vendeuses. Alex n’avait qu’à demander pour obtenir ce qu’elle souhaitait. Elle accumula les sacs. Elles firent un saut dans un magasin de chaussures, puis un autre à la pharmacie, où elle prit des produits pour se chouchouter, et un dernier à l’animalerie pour acheter de la nourriture diététique au chat.

C’est là qu’Alex connut son premier véritable coup de foudre. Un élan d’amour qui lui fit ramollir le cœur en moins de deux. Derrière une paroi de verre, un chaton tout noir la fixait de ses yeux verts perçants, l’air tristounet dans son cube dénudé. Une boule de poils touffue qui l’observait avec curiosité, cherchant à attirer son attention en grattant la vitre de sa petite patte mouchetée de blanc, seule touche distinctive sur sa fourrure uniforme. Il suivait le moindre de ses gestes, penchant la tête d’un côté, puis de l’autre lorsque Alex se déplaçait pour mieux le voir.

Pendant que sa mère s’affairait dans une autre section, elle demanda au préposé d’ouvrir la porte afin de fraterniser avec le minet. La boule de poils se lova d’instinct dans les bras d’Alex en ronronnant d’aise sous ses caresses. Si petit et il faisait déjà un bruit de moteur au mazout, pensa-t-elle, attendrie. Impossible pour elle de le laisser retourner dans sa cage solitaire. Elle lui avait déjà trouvé un nom: Carrousel.

Alex cala le chaton dans le creux de son avant-bras et se prépara à amadouer sa mère.

— Maman, regarde!

Comme s’il avait compris qu’il en allait de son avenir, le chaton souleva une tête lourde d’aise pour charmer la mère d’Alex.

— Il fait tellement pitié, tout seul dans sa boîte vide.

Sourire maternel en coin: «Tu veux un chat, maintenant?»

— Je ne veux pas n’importe quel chat. Je veux ce chat, cette petite merveille collée à moi. Mais regarde, maman, comme il est mignon et docile. Il s’appelle Carrousel.

— Docile? répliqua la mère d’Alex, sceptique.

Connaissant sa mère, Alex sentait qu’elle était sur le point de céder. Ne prenant aucun risque, elle y alla d’un argument béton.

— C’est exactement ce dont j’ai besoin pour aller bien. La zoothérapie. C’est prouvé que la présence d’un animal contribue à la guérison. C’est ce qu’ils font avec les vieux et les enfants malades. C’est vrai, maman, ça marche, je l’ai vu à la télé.

— N’exagère pas, s’il te plaît. On est d’accord que ce chat est à toi.

— C’est sûr.

— Pas trop vite, mademoiselle. J’entends par là que tu vas le nourrir matin et soir, changer la litière chaque semaine et t’occuper de l’achat des sacs de bouffe qui sont beaucoup trop lourds pour mon dos.

— Promis, maman. Je peux même contribuer financièrement.

— Ah bon! Et avec quel argent? demanda-t-elle, surprise.

— Je pourrais prendre une partie des sous que papa me verse.

Une ombre passa sur le visage de sa mère. Alex s’empressa de faire diversion en poussant des cris de joie tout en câlinant le chaton. La stratégie sembla fonctionner puisque sa mère retrouva son air de gentille maman avant de passer sa commande au préposé. Le chaton redonna des forces à Alex.

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– 22 –

UNE VRAIE PSY

Plus tard dans la semaine, Alex se rendit boulevard Saint-Joseph pour rencontrer la psychologue recommandée par la docteure Messier. On aurait dit une grand-mère. Cela venait principalement de ses yeux bleus dans lesquels on lisait une sagesse aguerrie. Son regard apaisait. Elle se présenta simplement: Margareth. Un imperceptible accent anglophone, des cheveux courts coiffés en brosse, quelques rides dans le coin des yeux, un cou au creux duquel il devait faire bon se faire consoler. Des hanches solides. Il émanait de cette femme une force tranquille et rassurante. Margareth l’incita à s’asseoir face à elle dans un fauteuil en cuir usé qui craquait sous les fesses.

— C’était le fauteuil de mon grand-père, expliqua-t-elle. Il est un peu spécial.

Les deux femmes se faisaient face. Margareth semblait avoir la vie devant elle, aucunement pressée. Elle souriait en attendant qu’Alex soit prête. Il était frustrant pour cette dernière de devoir de nouveau déballer son sac, répéter son historique familial, détailler le rôle de chacun, s’assurer que son interlocutrice s’y retrouve, qu’elle cesse de froncer les sourcils à chaque revirement de situation... Toujours cette vieille rengaine. Pourtant, quelque chose lui disait qu’avec Margareth, il en irait différemment.

Avec patience, elle arriva à lui tirer les vers du nez. Pas la peine, pour aujourd’hui, de tenter de couvrir sa vie en entier. Mieux valait y aller à la pièce. Les morceaux se colleraient d’eux-mêmes au fil des rencontres. Programme chargé. Deux rencontres par semaine jusqu’à nouvel ordre, avec possibilité d’en ajouter si nécessaire.

À la fin de la séance, Margareth tendit un cahier à Alex:

— C’est pour noter tes pensées. Des fois, un seul mot suffit pour relâcher la pression.

Alex prit le cahier avec hésitation: «C’est que… je suis plus du type dessin…»

— Ce n’est pas un devoir scolaire, Alex. Ce cahier est pour toi. Tu en fais ce que tu veux. Tu peux dessiner, écrire, déchirer les pages, en faire des avions. Cela t’appartient. Ça peut devenir un outil ou pas. On essaie, c’est tout.

— Entendu, répondit Alex.

Et, avant qu’elle ne fasse un pas de plus vers la sortie, Margareth lui ouvrit les bras. Alex s’approcha et lui rendit son accolade. Au cours des quelques secondes qu’elle passa là, amarrée au corps de sa nouvelle psychologue, une quasi étrangère, Alex sentit ses défenses l’abandonner. Cela faisait du bien tout en donnant le vertige.

— Voilà, dit Margareth en lui frottant le dos, tout va bien aller.

Alex sortit du bureau sans trop savoir si elle avait envie de sourire ou de pleurer. Dans tous les cas, elle s’estimait chanceuse d’être tombée sur Margareth et sentait qu’avec cette psychologue non orthodoxe, elle pourrait faire un bout de chemin. Dans quelle direction, ça, elle ne savait pas trop, mais au moins, il se passait quelque chose. Elle n’était plus seule avec son barda intérieur.

Sur le chemin du retour, la mère d’Alex avait du mal à cacher sa curiosité. On voyait que le rôle qu’elle avait si bien joué depuis qu’Alex s’était retrouvée à l’hôpital, celui de la mère qui maîtrise ses émotions, ne tiendrait pas longtemps. Alex lui concéda un résumé abrégé: «C’est une bonne psy. Je veux continuer avec elle.»

Elle voulait bien réconforter sa mère un minimum, mais sans en dire davantage. Ce qui se disait dans ce bureau, c’était entre Margareth et elle. Ça ne s’expliquait pas, de toute façon, et encore moins à sa mère.

Comme convenu, Béa vint passer la fin de semaine avec elle. Le samedi après-midi, Charlie se présenta à la porte. Alex se sentait en convalescence. Pistée par ses amies, elle avait décidé d’expliquer son absence par une mononucléose, un virus qui causait une grande fatigue et qui pouvait s’étaler sur plusieurs jours, voire des semaines. Et même causer des rechutes. Le prétexte parfait. De toute façon, elle se sentait réellement fatiguée. L’avantage avec la maladie, c’est qu’elle suscitait beaucoup de sollicitude. Le téléphone ne dérougissait pas: Gaëlle, Gaumont, Julien... Même les Picard vinrent aux nouvelles.

En fait, Alex prenait du mieux. Du moins, tant qu’il n’était pas question de son retour à l’école, qui était prévu pour le mercredi. Elle tentait d’y penser le moins possible. Autrement, elle se mettait à paniquer. Picotements fébriles dans les bras, resserrement de sa trachée, pensées qui se bousculent. Bref, un inconfort général. Elle s’expliquait mal ce qui lui arrivait. Une phobie de l’école? En tout cas, s’il n’en tenait qu’à elle, jamais elle n’aurait remis les pieds dans cette institution. Malheureusement, sa mère avait déjà étiré au maximum son congé.

Le mardi matin, elle retourna voir Margareth.

— Alors, ce cahier, est-ce qu’il a servi? demanda-t-elle en guise d’introduction.

— Bof… non, pas vraiment, répondit Alex, évasive.

— Tu m’as parlé de dessins l’autre jour. Tu dessines beaucoup?

— Oui, mais ça fait un moment que ça ne m’est pas arrivé.

— Depuis quand?

— Je n’ai ni écrit ni dessiné depuis que ma mère a lu mes courriels dans le bureau de la psychothérapeute de l’école, Julia Corbeil. Une vraie folle.

— Attends un peu. Ta mère a lu tes courriels?

Alex raconta. En cours de route, elle devint nerveuse.

— On peut s’arrêter un moment, proposa Margareth en approchant sa chaise du fauteuil en cuir craquant.

— Non, ça va… Je…

Incapable de prononcer un mot de plus, Alex se mit à pleurer à gros sanglots. Un vrai torrent de larmes. Évoquer cet épisode avait touché une corde sensible.

Tout en lui tendant mouchoir après mouchoir, Margareth lui caressa les cheveux sans la presser, la laissant pleurer.

— Tu sais, commença Margareth alors que la crise de larmes de sa patiente semblait s’apaiser, c’est tout à fait normal que tu n’aies plus envie de sortir tes cahiers à dessin. Tu conserves la peur de te faire confisquer de nouveau ce qui t’appartient. Et je ne parle pas de biens matériels, mais de ton intimité profonde, de ce que tu essaies de construire. Cette personnalité qui se forge, parfois difficilement, c’est cela qui a été atteint. Et tu as raison de dire que c’est grave. Faire confiance prend du temps.

Alex, qui avait cessé de pleurer, planta ses yeux dans ceux de sa psychologue et demanda:

— Qu’est-ce que je peux faire?

— C’est bien que tu arrives à en parler. Même si ça fait mal et que tu pleures. C’est une première étape.

Elle aurait préféré entendre autre chose.

— Inutile de me regarder comme ça, je ne peux pas faire interner ta mère.

Une réponse qui fit sourire Alex. Margareth reprit sur un autre thème: «Le temps file, mais je ne veux pas que tu partes avant d’avoir parlé de ton retour à l’école.»

Elle se figea net: «Je ne veux pas y aller.»

— Pourquoi?

— J’ai peur…

Margareth fit de son mieux pour la rassurer, lui rappelant que le retour se ferait graduellement, qu’il s’agissait d’une semaine de trois jours, que la directrice était informée de la situation et qu’elle serait là pour elle. Elle lui donna rendez-vous jeudi après l’école.

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– 23 –

RUSH DE CAFÉINE

En se réveillant le mercredi matin, Alex alla trouver sa mère.

— Je ne veux pas y aller, dit-elle sans trop d’espoir.

— Il le faut, ma petite chérie d’amour. Tu ne peux pas rester cachée éternellement. Presque deux semaines de réclusion, c’est suffisant, tu ne crois pas?

Pas de réponse.

— La docteure Messier a dit que ce serait bon pour toi. Allez, ma grande, courage! Je vais te préparer un déjeuner de championne!

Mais Alex n’avait plus cinq ans. Il lui aurait fallu davantage qu’une crêpe baignant dans le sirop d’érable pour lui redonner l’entrain dont elle avait besoin pour affronter la journée. D’ailleurs, elle n’avait pas faim et se contenta d’un simple café. Le sucre formait un monticule au fond, une petite montagne qui captait toute son attention. Avec sa cuillère, elle faisait tourner le liquide opaque, tentant de dissoudre les grains de sucre. Sa mère jacassait. Alex vida sa tasse d’une traite, enfila son manteau et quitta l’appartement en adressant un dernier salut à sa mère, qui la regarda partir du seuil de la porte.

Les écouteurs fixés au creux des oreilles, elle poussa la musique à plein volume pour empêcher son cerveau de se mettre à faire du tapage. Chose rare, elle arriva à l’avance. Elle partagea une cigarette avec les membres de son comité d’accueil. Charlie et Béa l’escortèrent jusqu’à son premier cours en promettant de ne pas la lâcher d’une semelle. Rien de probant ne se passa au cours de l’avant-midi. À l’heure du dîner, cependant, Alex, qui commençait à sentir une petite lassitude se pointer, eut l’idée naïve d’avaler une boisson énergisante. Un truc emprunté à Gaumont, qui en consommait des litres.

La journée prit alors un mauvais tournant. Mister Brown, le professeur d’anglais, le plus obtus d’entre tous, annonça que l’examen oral allait débuter. Évidemment, Alexandra avait complètement oublié qu’elle devait présenter un oral de dix minutes portant sur les transports publics. Merde, merde et merde, jura-t-elle! Elle alla tout de suite trouver le professeur, s’attirant par le fait même des œillades de ses camarades. De vraies fouines. Impitoyable, Mister Brown ne voulut rien entendre et refusa obstinément de la laisser s’en tirer sans d’abord passer par l’abattoir.

— This oral was scheduled ages ago, young lady. You had plenty of time to prepare for that, sick or not, lui répondit-il avec son accent british surfait, tout en replaçant ses lunettes rondes qui lui glissaient du nez.

De retour à son siège, elle eut la certitude que ça n’irait pas. Il était impensable qu’elle puisse se tenir debout devant toute la classe pour improviser un exposé sur un sujet qu’elle ne maîtrisait absolument, mais absolument pas. Ça, c’était carrément au-dessus de ses forces. Qui plus est, c’était une classe avancée; remplie d’élèves méticuleux et rangés qui mangeaient dans la main de Mister Brown comme un troupeau de brebis. Alex, elle, n’avait rien préparé, n’avait rien à dire. Elle ne tiendrait pas plus de dix secondes, et encore. L’attitude du prof était d’une dureté sadique. Elle n’allait quand même pas lui susurrer à l’oreille qu’elle avait passé les derniers jours dans l’aile psychiatrique d’un l’hôpital.

Alors que les minutes s’écoulaient avec une infinie lenteur, elle sentait la panique s’emparer d’elle. Une sueur froide lui coulait dans le dos, ses mains étaient moites et agitées. Elle regretta de ne pas avoir mangé davantage. Le café du matin et la boisson énergisante lui étaient restés sur l’estomac. Encore une fois, c’était la cacophonie dans sa tête et dans son système nerveux, sans parler de son rythme cardiaque qui ne suivait plus du tout. Elle allait mourir de honte devant tout le monde, s’effondrer, défaillir. Mourir. Il fallait que ça arrête, que le professeur intervienne. Le temps se jouait d’elle, glissant lentement, tellement lentement.

Le supplice dura jusqu’à la toute dernière minute du cours. Une élève zélée, qu’Alex détestait, dépassa les dix minutes allouées, allongeant mots savants et statistiques qui paraissaient tout droit sortis d’un ouvrage universitaire. Le professeur fut contraint d’admettre, du bout des lèvres et de son air le plus condescendant que, malheureusement, le temps manquait et que l’exposé d’Alexandra serait remis à la semaine suivante.

Quand le son de la cloche retentit, elle sortit d’un bond de la salle de cours, s’élança vers l’extérieur sans s’arrêter – sans même ralentir en entendant la voix de Béa, qui l’appelait du corridor –, et fila dare-dare à la maison. Cela lui valut deux journées supplémentaires de répit sans école ainsi qu’une séance d’urgence avec Margareth.

— Alexandra, tu ne dois plus jamais toucher à ces boissons énergisantes, encore moins en combo avec du café sur un estomac vide. C’est un billet express pour la crise de panique.

Elle ne se le fit pas dire deux fois et écouta avec attention sa psychologue lui divulguer les secrets de la relaxation et autres techniques destinées à tuer dans l’œuf l’amorce de nouvelles crises. Les trucs de sa psy la requinquèrent.

De retour chez elle, délestée du poids de la panique, elle sentit poindre à l’horizon l’envie de changer d’air. Son régime casanier durait depuis suffisamment longtemps. Elle se sentit prête à un retour en société et décida qu’elle irait chez les Picard dès le lendemain.

Elle passa la journée à attendre le moment de quitter la maison. S’habiller se révéla beaucoup plus facile qu’à l’habitude. Elle n’avait qu’à enfiler un de ses nouveaux kits. En se regardant dans le miroir, Alex fut, pour une fois, satisfaite du résultat. Elle se sentait même, un petit peu, un tout petit peu… belle.

L’ambiance chez les Picard était détendue. Le mot s’était répandu qu’il fallait y aller en douceur avec elle. Sans doute Gaëlle, précieuse Gaëlle, avait-elle orchestré l’affaire. Julien fut le premier à venir vers elle en l’accueillant par une longue accolade. Alex fronça le nez en reconnaissant l’odeur de vieux roquefort qui émanait de ses pieds déchaussés, mais profita tout de même de ce contact qui se voulait chaleureux.

Tout au long de la soirée, elle fut l’objet d’une multitude de petites attentions: une caresse dans le dos, une main dans la sienne, des sourires à profusion. Personne ne l’interrogea sur sa disparition subite. Mathieu avait le profil bas, se faisait même oublier, laissant l’avant-scène à son frère, qui passa une majeure partie de la soirée l’échine courbée sur sa guitare, à partager ses nouvelles compositions. Sa voix grave empreinte de douce mélancolie enrobait l’espace, obligeant les autres à baisser le ton. Jugeant plus prudent de rester sobre, Alex se contenta de quelques gorgées de bière piquées dans les bouteilles de ses amis et bouda les autres substances. Et elle tint le coup, ne se sentit pas complètement nulle, n’eut pas envie de disparaître. La soirée fut même réussie et cela lui donna envie de récidiver.

Elle y retourna le samedi. L’après-midi seulement, sa mère ayant insisté pour qu’elle s’en tienne là. Son ton suraigu, limite hystérique, signe que l’inquiétude l’étranglait, incita Alex à ne pas entamer de négociations. Pas encore, du moins. Évitant de justesse une rencontre avec Marie-Soleil Vadeboncœur, elle passa le dimanche avec sa tante Margot, qui l’emmena magasiner. Décidément, c’était le remède de l’heure.

Arriva le lundi. Impossible, cette fois, d’échapper au satané retour à l’école, cette invention barbare qui ne cadrait pas avec la personnalité d’Alex. Elle y alla cependant de meilleure humeur. Elle maîtrisait maintenant les trucs pour calmer l’anxiété et savait que sa mère avait de nouveau parlé avec la directrice de l’école. De toute façon, il ne restait que six semaines avant les vacances de Noël. Possiblement moins, puisque son père avait parlé d’un départ au plus tard le 20 décembre. Ce qui signifiait qu’elle raterait une partie de la période d’examens.

Et, pour être honnête, Alex avait décidé d’arrêter de se battre. Il fallait se rendre à l’évidence. Sa troisième secondaire était irrécupérable. Elle irait à l’école parce qu’elle y était légalement obligée, mais vraiment, réussir était le cadet de ses soucis. Elle y penserait plus tard. Après Noël. De cette philosophie, elle n’avait soufflé mot à personne. Pas même à Margareth.

En semaine, elle avait convenu qu’elle rentrerait pour le souper. Le mardi et le jeudi, elle allait à ses rendez-vous avec Margareth. Elle y pleurait beaucoup. Les larmes coulaient sur ses joues aussitôt qu’elle posait les fesses sur le fauteuil en cuir, ce qui faisait dire à Alex qu’il avait été ensorcelé par l’aïeul de sa psy. Cette dernière l’encourageait et disait que c’était sain de se laisser aller, de sortir sa peine. Ses rencontres la laissaient lessivée, mais paradoxalement, elles lui faisaient du bien.

Les fins de semaine, Alex retournait chez les Picard. Sans forcer. Sébastien se montrait particulièrement agréable avec elle. Il la prenait à part et entamait la conversation sur un ton intimiste, la questionnant sur ses états d’âme. Du coup, Alex le regardait autrement. Intimidée, certes, mais curieuse de savoir où il voulait en venir. Et bien qu’il ait surtout été question d’elle, Alex cherchait à son tour à en apprendre davantage sur lui, à percer le mystère.

Sa présence suscitait des émotions contradictoires. Elle se sentait osciller entre confort et malaise. Au beau milieu d’une conversation, il pouvait s’arrêter net et la fixer de son regard à deux couleurs. Inexpressif et silencieux. Alex se concentrait alors pour ne pas être la première à baisser les yeux, mais elle n’y arrivait jamais et finissait par dire une énormité afin de dissiper l’inconfort.

— Qu’est-ce qu’il y a? demandait-elle, certaine qu’un bouton particulièrement rebutant venait de lui pousser au milieu du visage.

— Rien. Je te regarde, c’est tout, répondait-il sans ciller.

Alex avait beau faire, elle ne s’y habituait pas. Et pourtant, quelque part, ce regard déstabilisant lui donnait l’impression d’exister. Il avait été le seul à oser l’interroger sur ce qui lui était arrivé.

— Je ne crois pas à ton histoire de mononucléose, avait-il lancé en sourdine alors qu’il zappait avec la télécommande de la télévision.

— On partage une cigarette? avait répondu Alex, pour se donner une contenance.

Tout en lui tendant une cigarette qu’il avait pris soin d’allumer pour elle, il poursuivit: «Plus je t’observe, plus je pense qu’on a beaucoup de points en commun, toi et moi.»

— Euh… c’est que… tu ne trouves pas que c’est relativement nouveau, cet intérêt? Tu ne m’avais jamais vraiment parlé avant que… En tout cas, tu comprends ce que je veux dire? avait bafouillé Alex.

— Pour moi, tu es comme un livre ouvert, répondit-il d’un ton énigmatique. Tu ne veux pas me raconter ce qui t’est arrivé?

— J’ai joué à la roulette russe avec les médicaments de ma mère, lança-t-elle en fixant le plancher.

Il garda le silence sans détourner son regard du sien. Encore cette impression qu’il voyait à travers elle. Cette fois-ci cependant, elle ne tenta pas de briser le silence. Elle respira le plus calmement possible comme le lui avait enseigné Margareth, apprivoisant le malaise. Sébastien s’était finalement approché d’elle avec lenteur, l’avait entourée de ses deux bras, avait posé une main sur ses cheveux et Alex s’était sentie apaisée, la tête appuyée contre son épaule. Tout au fond d’elle-même, elle avait senti son cœur se réveiller, battre un tantinet plus vite, mais sans que cela ne la fasse paniquer. Elle se demanda s’il pouvait le sentir, si leurs cœurs pouvaient battre à l’unisson.

— J’ai remarqué que tu parles beaucoup de Sébastien depuis quelque temps, lui avait dit Margareth de but en blanc au cours d’une de leurs séances.

Alex n’y avait pas fait attention, mais, maintenant qu’elle y pensait, c’est vrai qu’il occupait de plus en plus de place. Margareth avait poursuivi dans ce qui semblait être une tout autre direction.

— Est-ce que tu as eu beaucoup d’amoureux dans ta vie?

— Quand même.

— Tous des grands amours?

— Non. À Niamey, il y a eu Antoine Bastille, mais finalement, c’était un triple idiot. Je dirais qu’avec Thomas, c’était plus sérieux.

— Et maintenant, tu te sens prête à être de nouveau amoureuse?

La question avait pris Alex par surprise: «Aucune idée. Je n’y avais pas pensé.»

— Bien, avait continué Margareth. Je voudrais que tu y réfléchisses et qu’on reprenne la discussion la semaine prochaine.

Alex avait acquiescé, sans véritablement comprendre où voulait en venir sa psychologue. En fait, la question la contrariait. Au cours des derniers jours, son anxiété avait diminué en intensité. Sébastien meublait les temps morts. Sa présence remplissait les trous dans sa tête, ces trous noirs qui la tenaillaient et la tiraient vers le bas. Alex en venait à oublier qu’elle avait souhaité disparaître de la surface de la terre.

Il arrivait qu’il vienne la voir à l’heure du dîner ou qu’il passe la chercher après l’école pour la raccompagner chez elle. C’est de cette façon qu’il avait fait la rencontre de la mère d’Alex. Arrivée à destination, elle partageait une cigarette avec Sébastien. En relevant la tête, elle avait aperçu sa mère, qui les épiait de l’autre côté de la rue. Elle se dirigeait vers eux, les mains chargées de sacs d’épicerie.

Le face à face était inévitable. Nora, beaucoup plus petite de taille, dut lever la tête pour s’adresser à Sébastien, ce qui joua en faveur de ce dernier. Alex avait bien vu sa mère tiquer devant les tatouages qui dépassaient de son col de chemise, mais, contrairement à ce qui aurait dû se produire, elle s’abstint de tout commentaire. Cela tenait aussi à l’attitude affable de Sébastien qui, une fois les présentations officielles terminées, s’empressa de la décharger de ses provisions et lui offrit d’emblée de les porter jusqu’à l’appartement.

Sans rien dire, il se déchaussa et poursuivit sa route jusqu’à la cuisine, où il déposa les sacs sur le comptoir: «Je vous aide à ranger tout ça, madame Noël?» demanda-t-il avec un large sourire qui n’était pas sans rappeler celui de son frère jumeau. Il était en plein numéro de charme. La mère d’Alex, séductrice aguerrie, entra dans la danse. Elle répondit en prenant la pause.

— Pourquoi pas, Sébastien? Un peu de galanterie ne sera pas de refus.

Alex observait la scène, mi-figue mi-raisin, ne sachant pas s’il fallait se réjouir de la tournure des événements ou en craindre les retombées. Un clin d’œil subtil de la part de Sébastien eut tôt fait de la rassurer. Il resta à souper. Mieux que ça, il prit en charge la préparation du repas. Sans cesser de faire la conversation, il s’affairait, à son aise, hachant l’ail et l’oignon, ébouillantant les pâtes, touillant la salade.

Sa tactique, qui consistait à traiter la mère d’Alex en reine du palais, fonctionnait comme sur des roulettes. Cette dernière en roucoulait de plaisir. Le cou bien étiré pour masquer un début de double menton, elle étalait de grands pans de sa vie comme une prima donna à l’opéra. Un peu plus et elle faisait des arabesques dans le salon.

— J’aurais pu faire carrière dans la danse, je travaillais avec les plus grands chorégraphes, mais j’ai dû m’arrêter à cause des grossesses. Mère célibataire, tu sais, ça te bousille les ambitions, racontait-elle entre deux gorgées de vin.

Alex écarquilla les yeux et manqua de s’étouffer dans son verre d’eau. Il fallait le faire, quand même. Mettre ses échecs professionnels sur le dos de ses enfants. C’était n’importe quoi. De la fabulation totale.

Alex voyait que Sébastien jouait la comédie, que c’était elle qui l’intéressait plus que sa mère. Lorsque cette dernière avait le dos tourné, ils échangeaient un sourire complice. Mireille avait choisi son camp et elle y allait de ses propres mimiques pour faire rire leur invité. Alex se fit la réflexion que sa mère était d’une prévisibilité enfantine. Il lui suffisait d’un regard intéressé, masculin de préférence, pour s’animer.

Au final, cette rencontre fut payante, lui procurant un ticket pour ses futures sorties. Le nom de Sébastien, véritable «Sésame, ouvre-toi!», lui ouvrait toutes les portes. Il n’y avait que Carrousel le chaton qui était resté insensible à ses charmes. Le poil hérissé sur le dos, il avait poussé un miaulement de protestation à sa vue avant de détaler sous le lit d’Alex. Il y était resté toute la soirée. Elle avait invoqué un sentiment de jalousie pour défendre son minet, qui venait tout juste de lui rappeler la bête de tante Margot.

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– 24 –

SÉBASTIEN ET ALEX

Maintenant que les présentations étaient faites, Alex n’avait plus à se cacher. Sébastien était devenu son passe-temps préféré. Plus qu’un passe-temps, en fait: une obsession. Il fallait qu’elle soit près de lui. Qu’elle le respire et le touche en permanence. Et qu’il se passe quelque chose qui confirme qu’elle n’était pas la seule dans cet état.

Alors qu’ils écoutaient un film dans le sous-sol des jumeaux, il avait tenté un premier rapprochement. Avec délicatesse, il avait entortillé une mèche de ses cheveux autour de son doigt en frôlant son visage, puis une autre et une autre, jusqu’à ce qu’Alex ne soit plus en mesure de résister et ferme les paupières de contentement. Puis s’endorme.

Le silence l’avait sortie de sa torpeur. L’écran de télévision éteint, la pièce était plongée dans le noir. Il avait aussitôt recommencé à lui tortiller les cheveux, la renvoyant au pays des rêves.

Au réveil, Alex l’avait trouvé dans la même position. Il dormait assis, les jambes repliées sur le divan, la tête dodelinant dans un angle peu confortable. Reprenant l’usage de ses sens, elle réalisa que la nuit avait filé et qu’elle n’était pas rentrée chez elle comme prévu. En panique, elle s’apprêtait à sauter du divan lorsqu’elle sentit la main de Sébastien la retenir.

— Du calme. J’ai parlé à ta mère.

— Hein?

— Tu dormais tellement bien que j’ai pris le risque de l’appeler avec ton cell.

— Ah… et elle a dit que je pouvais continuer à dormir calmement chez toi?

— À peu près. Je lui ai expliqué que tu t’étais endormie sur le divan, que mon père était là et qu’évidemment, je dormirais sagement dans une autre pièce.

— OK, mais ma mère, elle a dit quoi?

— Elle a dit que ça irait pour cette fois-ci, mais qu’il ne faudrait pas en faire une habitude.

— Tu n’inventes rien?

— Ben non! Pourquoi j’inventerais ça? répondit-il en s’étirant.

— Elle n’a pas crié comme une hystérique ou menacé d’appeler la police?

— Non. Elle a raccroché et je suis revenu dormir près de toi.

Alex n’en revenait tout simplement pas: «Je ferais mieux d’y aller, quand même. Avec elle, on ne sait jamais.»

— Et moi qui voulais te faire à déjeuner, lança-t-il, déçu.

— Ah non, tu ne peux pas me faire ça. Je suis trop nulle pour dire non… mais il faut vraiment que je parte, sinon...

Sébastien trancha: «Dans ce cas, je t’accompagne.»

Alex le regarda se lever, se demandant ce qui était en train de se passer avec sa vie.

— Sébastien, commença-t-elle, ma mère, elle ne te fait pas un peu, juste un petit peu peur?

Il ne prit pas la peine de répondre à la question, mais lui tendit la main pour l’aider à s’extirper du divan. Ils montèrent les marches et sortirent sans faire de bruit pour ne pas réveiller Mathieu, qui était enfermé dans sa chambre avec une nouvelle recrue.

Sébastien l’apostropha sur le chemin vers chez elle: «Tu t’endors vraiment si facilement?»

— Je n’arrête pas de dormir, ces temps-ci. Je dois me préparer pour l’hiver!

— En tout cas, tu dors dur.

— Pourquoi tu dis ça? demanda Alex, inquiète. Est-ce que j’ai ronflé?

— Pas un son. Tu dors comme un bébé. En fait, tu es belle à regarder…

Elle avait les joues en feu. La conversation les avait menés devant chez elle. Sébastien attendait qu’elle ouvre la porte de l’immeuble. Il n’avait pas l’air de vouloir rebrousser chemin.

— J’imagine que tu vas vouloir monter là-haut avec moi? demanda Alex, qui ne trouvait pas l’idée excellente, vu le manque de discrétion légendaire de sa mère ainsi que son penchant pour les crises devant public.

Téméraire, il répondit qu’il ne partirait pas sans la savoir en sécurité: «Fais-moi confiance. Elle n’osera rien dire devant moi.»

— Bon! Tu l’auras voulu.

La maison sentait bon le café. De la musique classique jouait en sourdine, signe qu’on était dimanche matin et que sa mère s’était levée du bon pied.

— Bonjour, madame Noël, lança Sébastien une fois qu’ils furent entrés, ce qui lui valut un coup de pied de la part d’Alex.

La mère d’Alex répondit à l’appel en s’approchant, sans prononcer un mot ni répondre à la salutation de Sébastien. Au grand soulagement d’Alex, elle était vêtue de façon décente. Elle aurait très bien pu porter une de ses jaquettes de flanelle qui faisait tellement honte à Alex ou encore, et cela aurait été mille fois plus catastrophique, sortir de la salle de bain en tenue d’Ève.

Restait à savoir dans quel état d’esprit elle se trouvait. Son mutisme n’était pas rassurant. Une fois à leur hauteur, elle s’immobilisa et promena son regard sur chacun d’eux, le sourcil bien arqué. Alex avait cessé de respirer, redoutant le pire.

— J’allais justement appeler ton père, dit-elle sur un ton neutre en s’adressant à Sébastien.

— Je lui ai aussi dit de venir se présenter. C’est lui qui nous a reconduits en voiture. Il ne pouvait pas monter à cause d’une réunion de production. Mais vous pouvez essayer de le joindre sur son cellulaire.

Alex ne respirait toujours pas. À l’heure qu’il était, le père de Sébastien était à Dubaï. Inutile de dire qu’il ne répondrait pas à son cellulaire.

— Une réunion, le dimanche matin…

— Vous êtes bien placée pour savoir comment ça se passe dans le milieu artistique. Quand il est en production, il travaille tout le temps.

La mère d’Alex tomba dans le panneau: «Dommage, j’aurais volontiers fait sa connaissance. Il est divorcé, n’est-ce pas?»

On pouvait dire que Sébastien ne manquait pas de sang-froid, pensa Alex, impressionnée. Elle se prêta même au jeu: «Il est célibataire, maman, et en plus, il est beau… Ben, si on aime les vieux, évidemment.» Ce fut au tour de Sébastien de lui donner un coup de pied.

— Sébastien, tu vas peut-être vouloir me répondre, toi, parce que ma fille est une vraie tombe. Je voudrais bien savoir à quoi vous jouez, tous les deux. Vous sortez ensemble, oui ou non?

Continuer : partie 6 sur 7