Temps de Lune Saison 2 : Episode 1: Eclipse de Lune, Le Hurlement des Loups (French Edition)

Chapitre 1. 8

CHAPITRE 1

Mettons une petite clochette au loup, tiens !

Signifie que l’on finit par révéler un secret que l’on comptait garder.

 

Il va me manger. Je ne veux pas mourir mangée par cette chose !

Pour l’instant, le sosie de Chimère restait sagement accroché au mur tel un « Spiderman » version dark side et aux prunelles d’un rouge luminescent.

Mon corps entier tremblait. J’avais beau savoir, quelque part dans un coin censé de mon esprit que me laisser consumer par la peur ne m’aiderait pas, je ne parvenais pas à me contrôler.

J’imagine que les gens croient que, parce que vous vous découvrez subitement une nature extraordinaire de métamorphe, vous devenez sûrement, en un claquement de doigts, plus confiant en vous-même et votre force. Que vous pouvez… tenez, par exemple et au hasard, tomber sur une créature sans peau, ni os, aux dents pointues et aux intentions clairement mauvaises et prendre ça pour une sorte de petit challenge sportif.

Eh bien non.

Dans ma tête, j’étais toujours une pauvre petite humaine et, en l’occurrence, une petite humaine qui allait probablement servir de déjeuner à un monstre inconnu au bataillon de l’encyclopédie bestiaire édition 2015.

Soudain, un éclair de génie illumina mes pensées éparpillées en puzzle dans la cité de la peur : j’avais Cahl au téléphone. Cahl qui pouvait venir me sauver. Super Cahl.

Je collais aussitôt mon portable à l’oreille sans pour autant quitter le monstre noir des yeux.

— Cahl ? Allô ? Cahl ?

Je n’entendais strictement rien. Pas un bruit. Pas même l’ombre d’une respiration. Le désert sonore.

Je ne veux pas mourir ici. Je ne veux pas être tué par cette « chose ».

Je jetai un rapide coup d’œil sur l’écran et compris instantanément d’où provenait le problème : plus de réseau.

Il fallait que mon fournisseur choisisse ce moment précis pour plomber le relais !

Mue par une curieuse inspiration, je dirigeai, tout en hésitation avec des gestes flageolants, la lumière émise par mon téléphone vers le monstre noir, toujours immobile, au-dessus de la porte.

Il n’apprécia pas du tout de se recevoir une dose d’éclairage artificiel et poussa un cri perçant afin de me le signaler. En réaction, je l’imitai en ayant l’impression que mon cœur explosait dans ma cage thoracique.

Progressivement, le silence et le calme revinrent dans la pièce ; un silence seulement entrecoupé par ma respiration erratique.

Je le fixai attentivement et l’horreur griffues semblait me rendre gentiment la politesse.

Pourquoi ne m’attaque-t-il pas ? Non pas que je m’en plaigne réellement, mais je crois que mes nerfs vont lâcher de ne pas savoir à quelle sauce je vais être bectée.

De désagréables gouttes de sueurs dévalèrent le long de mon front pour venir mourir dans mon cou. Certaines traçaient même de sinueuses routes entre mes omoplates.

— Cahl… Cahl, Cahl, Cahl, murmurai-je sans m’arrêter.

Peut-être que si je l’invoquais avec une espèce de foi aveugle, il allait apparaître tel un héros de roman épique.

Monstre noir avait décidé de bouger et instinctivement, je reculai, le regard suspendu à chacun de ses mouvements.

Mes doigts se crispèrent sur mon téléphone portable, me faisant remarquer à quel point les paumes de mes mains étaient, elles aussi, moites de transpiration. Son espèce de queue reptilienne battait une étrange mesure, fouettant l’air à intervalles réguliers.

Deux choses me terrifièrent en simultanées : la première fut de sentir la paroi du mur derrière moi. Je ne pouvais plus reculer davantage. Ce qui était un « putain » de mauvais signe.

La seconde, eh bien… c’était que monstre noir paraissait déterminé à faire une rencontre rapprochée du troisième type : donc, vraiment très près physiquement parlant.

J’ai des pouvoirs. J’ai des pouvoirs. Je peux me défendre. J’ai des pouvoirs. Beth… tu as des pouvoirs.

Je pris une grande inspiration. Vraiment, une très grande, lente et interminable inspiration que j’expirai ensuite doucement. Si doucement d’ailleurs, que j’entendais nettement mon cœur pulsait horriblement vite dans ma poitrine.

Je devais à tout prix me calmer. Du moins, suffisamment pour essayer de me concentrer un minimum. Me souvenir de ce qu’il s’était passé quand, chez moi, j’avais scotché Nomély juste en agitant le poignet. Voilà. Il fallait absolument que je me rappelle de cet instant afin de tenter de créer une sorte de mode d’emploi et l’utiliser contre la créature aux yeux rouges.

Monstre noir prenait son temps pour me rejoindre. Il émettait ce très agaçant cliquetis musical, digne d’un raptor sortit de « Jurassic Park ».

C’est mal de jouer avec sa nourriture, satané de truc effrayant immonde !

Mes jambes cédèrent sous la pression de la peur et l’angoisse, m’obligeant ainsi à lentement glisser jusqu’à m’asseoir sur le sol humide de la pièce. Je tendis une main droite devant moi, doigts légèrement écartés. Je clignai rapidement et plusieurs fois des paupières pour en chasser les minuscules gouttes de sueurs perlant mes cils, et espérer garder une vision optimale.

— La renarde, si tu es là… je te suggère de le montrer le plus vite possible, chuchotai-je, les yeux toujours rivés au monstre noir.

Je m’y employais aussitôt de toutes mes forces alors que la créature ressemblant à Chimère se trouvait désormais à moins d’un mètre de ma très malchanceuse personne.

Et lorsque je le sentis, ce fameux pouvoir inconnu capable de me submerger, de me griser en une seconde, quand je perçu sa chaleur atypique, je souri de soulagement tout en repoussant tout au fond de ma gorge un pitoyable sanglot.

Le monstre noir fit illico presto le retour de « son aller », mais plus rapidement, néanmoins. Il se cogna violemment contre le mur sous l’impact du « pouvoir » de la Kitsune. Enfin, je supposais que c’était le sien ; je devais avoir une chance sur deux d’avoir raison.

Beau miracle qui venait de me vider de l’intégralité de mon énergie.

Le monstre noir secoua la tête, comme s’il était sonné et qu’il cherchait à récupérer un peu ses esprits.

Je ne l’avais pas tant abîmé que cela. Mon coup avait portée, cependant, les dommages se résumaient aux effets d’une petite pichenette.

Il est increvable ce truc ! J’en suis sûre !

Ce qui se passa ensuite retint toute mon attention : au lieu de se jeter sur ma pauvre carcasse dégoulinante de transpiration et de trouille, tel un anémique sur un cupcake à la fraise, monstre noir se pétrifia puis pivota sa tête à centre-quatre vingt degrés vers la porte.

Je hoquetais.

La porte explosa en mille morceaux. Littéralement. Mais ce n’était pas le pire, oh non. Surgit, dressée sur ses pattes arrière, une créature un million de fois plus terrifiante que monstre noir aux dents pointues. Avec la faible luminosité présente dans la pièce, même si celle du couloir, plus intense, s’ajoutait désormais à cette dernière, j’avais un grand mal à distinguer tous les détails physique de cette espèce de T-Rex canin se tenant sur le seuil.

Par contre, je n’eus aucune difficulté à discerner ses dents gigantesque situées sur une « gueule » tout aussi immense. Elles m’apparaissaient plus énormes que des couteaux de cuisine. Pas ceux qui vous servent à découper votre steak, mais plutôt les mini hachoirs que l’on utilise pour trancher un bœuf entier en julienne.

Trop anesthésiée par une frayeur de taille phénoménale, presque aussi phénoménale que celle de notre invité surprise, je ne réussis même pas à hurler ma terreur.

Sosie-de-Chimère eut une réaction que je jugeai être celle d’un individu saint de corps et d’esprit : face à cet ennemi, il recula vivement sur ses quatre pattes. Mais lorsqu’il se retrouva juste à mes côtés, j’aurai préféré qu’il se la joue Conan le Barbare.

Gueule grande ouverte, monstre velu ressemblant à un loup-garou de film d’horreur poussa un véritable rugissement de fauve.

La bouche sèche, les yeux écarquillés et le palpitant cardiaque au bord des lèvres, j’observai tour à tour les deux créatures qui se jaugeaient également.

Finalement, en un seul bond, le terrifiant loup s’enflamma et se décida à agir en se jetant sur son adversaire.

Sa tête était tout près de mes genoux et maintenant, je pouvais presque trop l’admirer à loisir : des yeux ronds intimidants et d’un rouge pouvant rivaliser avec celui de la créature noire. Son pelage semblait être dru, d’un gris très foncé, et de texture assez rêche.

La lumière se fit violente, comme si quelqu’un avait subitement appuyé sur un interrupteur et nos regards, celui du terrifiant loup-garou et le mien, se lièrent un bref instant avant que son impressionnante mâchoire ne se referme sur monstre noir. Ce dernier émit un sifflement de douleur.

Tel un gros chien s’amusant avec son joujou favori, mon « sauveur » le secoua violement de droite à gauche, les crocs enfoncés dans son abdomen.

Je demeurai tétanisée, et d’ailleurs, je n’entendis pas tout de suite la voix masculine qui s’évertuait à m’appeler. Peut-être le faisait-elle depuis plusieurs minutes ? Ce ne fut que lorsqu’une paire de mains me saisit brutalement par les épaules pour me secouer que je détachai enfin mon regard du spectacle de la mise à mort de la bestiole sans peau.

C’était Cahl.

Pourquoi ma voix reste-t-elle coincée dans ma gorge ? Pourquoi je n’arrive plus à parler ?

Je paniquais sans réellement paniquer, l’âme emballée dans un cocon.

— Beth ! Beth !

Les contours de son visage devenaient parfois si flou que je cru aussi perdre la vue.

— Elle est en état de choc, intervint une voix féminine qui me parût bizarrement familière.

Cahl lui décocha une œillade sibérienne.

— Merci Macey, je ne m’en étais absolument pas rendu compte.

— Et si tu demandais au monstre de foire de sortir de la pièce, elle aurait peut-être moins la trouille, tu ne crois pas ? rétorqua-t-elle, tout aussi « mordante ».

Cahl l’ignora avec superbe puis s’accroupit près de moi, me pris le visage en coupe et plongea ses yeux dans les miens :

— Elizabeth ? Tu m’entends ?

J’opinai faiblement, toujours incapable d’émettre le moindre son.

— D’accord, continua-t-il de cette inflexion inhabituellement douce. Il… c’est Mallok. Il ne va pas te faire de mal. Est-ce que tu comprends ce que je viens de te dire ?

J’avoue : je ne suis pas vraiment dans mon état normal. Limite si je ne pense pas que oui, on peut effectivement mourir de peur ; réellement, au sens le plus littéral existant de l’expression. Seulement là, je me sens plus vidée que choquée. Quoi QUE. J’aurais probablement subis la même secousse sismique si, à titre d’exemple, durant ma baignade estivale dans ma piscine, je m’étais retrouvée nez à nez avec « les dents de la mer ».

En quelque sorte, je vivais l’effet secondaire - et pas très sympa -d’avoir rencontré deux créatures absolument effrayantes. La première, je m’étais plus ou moins habituée à son apparence, plutôt repoussante et écœurante même, quant à la seconde… Sainte Mère ! Elle m’avait provoqué un beau choc, fallait l’admettre.

Peut-être que d’avoir expérimenté mes nouveaux pouvoirs, sans en connaître le mode d’emploi, y était aussi pour beaucoup dans ce curieux épuisement physique dont je souffrais actuellement.

— Tu n’as pas l’air blessé, Elizabeth. Je te ramène à notre chambre, annonça le méta loup, d’un ton sobre.

Sur ce, afin de me porter, il glissa une main dans mon dos et une autre sous mes genoux.

Durant le chemin, mon regard tomba sur « Mallok » qui me considérait en retour. Il nous accompagnait tel un chien fidèle marchant sur ses quatre pattes et au pied de son maître. Cela lui conférait une allure curieuse. Enfin, étrange parce que son corps était bâtit d’une telle façon qu’il semblait aller de soi que ce loup-garou se déplace sur celles arrière, et non comme n’importe quel canidé.

Il esquissa une espèce de sourire affreux qui me provoqua une série de frissons. Ma réaction le fit davantage « rire ». Du moins, je supposai que c’était une forme de rire, pour lui en tout cas.

— Ne me fixe pas ainsi, on pourrait croire que tu tombes amoureuse.

Il… il vient de parler !

Mes yeux s’arrondirent de stupéfaction.

Même sous cette forme-là, il parvient à parler comme un être humain ? Quel genre de prodige est-ce là ?!

Cahl baissa la tête vers lui.

— Ne commence pas, je te prie.

Mallok éructa un son étranglé. Probablement une autre manière de rire qui n’appartenait qu’à cette créature.

Une fois dans la chambre, Cahl me déposa délicatement sur le lit. Du coin de l’œil, je remarquai que Macey demeurait sur le seuil tandis que Mallok entrait dans la pièce comme en terrain conquis.

Je ne pouvais pas m’en empêcher ; mes yeux ne cessaient de le suivre et mes muscles se bandaient à chacun de ses mouvements. Je percevais même presque physiquement mes pupilles se dilater sous la méfiance qu’il m’inspirait.

Soudain, il exécuta un geste de trop : mon œil zooma l’une de ses énormes mains griffues et mon corps réagit avant mon esprit.

J’entendis Cahl crier mon prénom. Je n’étais plus sur le lit : mais bien plus haut. Une hauteur rassurante d’où je pouvais contrôler chacun des individus présents. Le seul son me parvenant nettement dans cette subite cacophonie que je venais de provoquer par mon extraordinaire saut, fut une espèce de grondement continue et je réalisai avec étonnement que c’était moi qui le propageait.

Un curieux bruit résonna et cela ressemblait à du tissu qui se déchire. Une chose fouetta l’air ; une chose à la texture douce et à la teinte virginale.

Mon regard demeurait rivé à cette monstrueuse créature, celle qui agitait mon détecteur de danger, et, brusquement figée, elle me rendit au centuple mon attention exacerbée.

— Je t’avais dit de le renvoyer à sa niche ! s’écria Macey, visiblement énervée.

Je continuais à surveiller Mallok, tout en suivant l’échange entre les deux autres métas.

S’il bouge encore une fois… je l’attaque avant qu’il ne le fasse, songeai-je avec une farouche détermination.

Cahl lui dédia une œillade assassine.

— Il faut bien qu’ils s’habituent l’un à l’autre ! Comment allons-nous coopérer tous ensemble si les deux personnes les plus importantes de cette mission ne peuvent pas se supporter ?

En réponse, Macey pinça fortement les lèvres l’une contre l’autre, sans oublier de lui renvoyer son regard noir. Après s’être avancée de quelques pas, elle ferma subitement la porte.

— Notre bon docteur Moreau ramène ses fesses, Cahl. Je me demande comment tu vas lui expliquer la situation telle qu’une louve perchée sur une armoire et qui veut en découdre avec un monstre sortit tout droit du film « Le loup-garou de Paris ».

Les deux Alphas se défièrent mutuellement sans même prononcer un mot, puis Macey exhala un long soupir vaincu :

— Charge-toi d’Alek. Je vais surveiller ces deux-là jusqu’à ce que tu te débarrasses de Swan.

Cahl opina puis se dirigea vers l’entrée de la chambre. Dès que ses doigts se posèrent sur la clenche de la poignée de la porte, il se figea puis m’adressa un long regard énigmatique.

Une fois sortit, je me concentrais, entièrement et de nouveau sur Mallok ; ce dernier n’avait pas bougé d’un poil, les prunelles sanguinolentes braquées sur mon humble personne, sûrement à moitié transformée en animal.

— Tu penses sérieusement faire le poids, Beth ? s’enquit-il avec ce drôle d’accent que lui donnait sa mâchoire de loup.

J’émis un cri très agressif ; un son à mi-chemin entre l’aboiement du chien et le hurlement du loup. Des vêtements – les miens – craquèrent davantage.

— Tu es un assassin. Si tu m’attaques, je me défendrai, rétorquai-je d’une voix que je reconnue à peine.

En réponse, Mallok fit bruyamment claquer ses gigantesques mâchoires.

— Beth, commença Macey d’une inflexion qu’elle espérait sûrement apaisante. Descend de là… mhm ? Je te jure que la grosse bébête poilue ne te fera aucun mal. Il préfèrerait se tuer lui-même que trahir Cahl de cette façon.

Je fixai ardemment la louve Alpha.

— Tu connais Mallok ? m’enquis-je d’un ton neutre.

C’était vraiment une sensation particulière que de penser, bouger, parler en restant « soi-même » mais en ayant néanmoins conscience d’être une autre personne. Ou plus précisément, une entité qui n’avait rien d’humaine.

Encore une fois, l’élégante méta blonde au teint pâle soupira avec une certaine lassitude. Elle se pinça brièvement l’arête du nez avant d’avouer d’une voix morne :

— Oui. Non pas que cet état de fait m’enchante puisque notre rencontre est synonyme de haine viscérale son propos, mais oui. Je le connais. Je fais partie des rares élus à être dans la confidence de ce « secret ».

Mallok s’approcha soudain du meuble sur lequel je me trouvais, m’obligeant à l’observer se déplacer bizarrement sur ses quatre pattes. Les poils de son dos, étrangement plus longs que les autres recouvrant son corps, se dressèrent telle une crête.

Lorsqu’il atteignit son objectif, il appuya des doigts griffus sur les portes du grand placard me servant de perchoir et se dressa avec une terrible lenteur jusqu’à ce que son immense gueule animale puisse frôler la mienne.

Je me tassai aussitôt sur moi-même, lèvres retroussées sur mes dents anormalement longues, signe d’avertissement accompagné d’un grognement sourd.

— Un secret, Elizabeth Stanton. Un secret écrit dans le sang, murmura-t-il d’un timbre suintant. Désires-tu un tel secret, démon-renarde ? acheva-t-il dans un rire asthmatique.

Quand nos regards se lièrent, mon estomac se contracta violemment. La seconde crampe fut encore plus douloureuse, mais lorsque la troisième arriva, elle apporta dans son escarcelle une toute nouvelle sensation : comme si une énorme pierre se formait dans mon abdomen, y assemblant de petits cailloux pointues, un par un, pour en créer un beaucoup plus gros.

Cela me brûlait de l’intérieur ; des milliers de flammes me laissant en cendre.

Dans un cri strident, bouche ouverte, je l’expulsai hors de moi.

C’était une bille nacrée à l’aura bleutée qui flottait désormais entre nous. Il y avait le regard rougeâtre de Mallok, la bille de la taille d’un noyau de pêche et moi. Le temps sembla s’arrêter, prétentieux funambule suspendu au-dessus du vide et dès que le monstrueux loup-garou eu le malheur de bouger ne serait-ce qu’un peu, la perle se faufila entre ses crocs.

Il l’avait avalé.

Dieu du ciel.

C’était quoi ça encore ?

***

— Vous dîtes qu’il l’a avalé ?

Cahl jeta automatiquement un coup d’œil à son « oncle ».

Macey et moi, aussi muettes que des carpes, le regardâmes fixement en guise de réponse affirmative. Le monstrueux loup-garou, lui, s’était roulé en boule dans un coin de la pièce, complètement hors service depuis qu’il avait ingéré cette curieuse perle.

D’ailleurs, la seconde qui avait suivis cette malencontreuse absorption, ma semi transformation s’était immédiatement évaporée. Coïncidence ? Sûrement pas.

— Il faut que je consulte les archives des Swan. Ce genre de « chose », ce n’est pas relatif à notre malédiction. Cela doit concerner ton côté Kitsune.

Macey le saisit aussitôt par le bras, un air choqué sur le visage.

— Que viens-tu de dire, Cahl ?

Le méta loup se dégagea promptement tout en arborant une expression indéchiffrable.

— Tu as très bien entendu, Macey. Elizabeth n’est pas métissée avec un méta clébard, mais un démon renard tout droit venu du pays du soleil levant.

La louve Alpha me contempla durant un long moment, interdite.

— C’est donc cela, ton odeur… murmura-t-elle, davantage pour elle-même qu’à mon intention.

— Aujourd’hui, il y a beaucoup de secrets que j’aurai préféré garder pour nous, me dit Cahl tout en plongeant son regard doré dans le mien. Je vais devoir réévaluer la situation, à commencer par Koran et Erwan.

Une nouvelle fois, Cahl pivota vers Mallok ; énorme masse velue dont la respiration lente et régulière nous indiquait qu’il dormait profondément.

— Qu’est-ce que cela signifie ? chuchota-t-il, les yeux rivés à son oncle. Il n’est toujours pas redevenu humain.

Je secouai doucement la tête.

Comment répondre à une telle question, alors que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il se passe ?

— Je vais venir avec toi.

Les mains dans les poches, Cahl se tourna cette fois-ci dans ma direction.

— Aux archives ?

J’opinai.

Il me scruta avec attention.

— As-tu correctement mangé ? Je te trouve un peu pâle.

Un sourire goguenard altéra le pli naturel de mes lèvres.

— Tu prends ton rôle de « mari » très au sérieux, dis-moi.

Ce à quoi Cahl haussa un sourcil.

— Je trouve seulement que ta première journée ici a été particulièrement chargée. Alors oui, je me montre plein de sollicitude à ton égard. Surtout quand on connait ta propension à te fourrer dans les ennuis : te sustenter afin d’avoir un nombre de calories satisfaisant à dépenser devient, en quelque sorte, « vital ». Il nous reste beaucoup à faire d’ici la fin de notre séjour, alors… garde la forme, compris ?

Ah. Cahl-le-pragmatique ! Celui-là, je le connais mieux que Cahl-le-petit-mari.

— Tu restes donc ici. Tu te nourris et tu te reposes. Si je trouve quoi que ce soit, je le ramènerai et nous l’étudierons ensemble.

J’ouvris la bouche, mais il m’interrompit d’un geste de la main :

— Macey va expliquer la situation à mes cousins qui ont dû sentir ma… mon anxiété et doivent se demander de quoi il retourne. Quant à Mallok, je veux qu’il veille sur toi.

En entendant cela, mes yeux s’agrandirent d’inquiétude, mais là encore, Cahl ne me laissa pas le temps d’en placer une :

— Il ne te fera aucun mal, Beth. Son rôle est de te protéger lorsque je ne le peux pas.

Je frissonnai tout en regardant le dénommé Mallok.

— Je n’ai pas confiance en lui. Il a tué des gens.

— Il y a plus de dix ans, Beth. C’est un Stanton. Tu es aussi une Stanton : ça lui suffit.

— Que tu dis. Il n’a pas l’air de m’aimer plus que ça.

Le méta loup planta ses yeux dans les miens.

— Il n’a pas à t’aimer. Il doit seulement veiller à ce que rien de fâcheux ne t’arrive.

Cahl se pencha brusquement vers moi, au point où je pus admirer chaque paillette dorée de ses prunelles à la teinte atypique.

Dois-je encore une fois râler de ne pas posséder cette arme de séduction dans ma panoplie d’héroïne ? Non, pas réellement nécessaire.

Il semblait encore me disséquer « mentalement », cherchant dans les fenêtres de mon âme des réponses à des questions connues de lui seul. Lorsqu’il inclina davantage le buste, l’idée absurde qu’il m’embrasse me traversa l’esprit.

Le loup-garou capta probablement cette pensée puisqu’un sourire railleur incurva ses lèvres. Il sortit lentement une main de sa poche puis l’approcha doucement de mon visage.

Je retins machinalement ma respiration tout en hésitant entre le mordre et le laisser faire.

Finalement, j’optais pour le laisser faire et je n’aurai pas dû : il me pinça méchamment la joue entre le pouce et l’index.

— Cesse donc de penser à ça. Je vais finir par croire que tu es plus obsédée que Koran. Ce qui, avouons-le, serait un exploit, rien que dans la tentative.

Sur ce, accompagné par mon regard le plus assassin qu’il m’eut été possible d’avoir, il sortit de la chambre en riant, visiblement très content de sa vanne.

Tandis que mes yeux restaient scotchés à la porte, Macey, elle, me fixait moi. Puis elle s’éclaircit la gorge de façon sonore pour attirer mon attention.

Mon regard glissa du pan de bois jusqu’à s’accrocher au sien.

— Je peux rester aussi, si tu veux.

Mes prunelles cherchèrent automatiquement le plus effrayant loup-garou de la planète.

Comme s’il avait deviné être l’objet de notre discussion, Mallok remua dans son sommeil. Légèrement d’abord, puis de manière plus significative, annonçant clairement son réveil.

Après s’être étiré, Mallok se dressa de toute sa hauteur. Le sommet de son crâne frôlait le plafond. Lorsque nos regards se lièrent, il fit claquer sa mâchoire avec la nette intention de m’effrayer.

La porte s’ouvrit brutalement sur le géant blond dont le teint livide et les prunelles hantées par l’angoisse exprimaient sans ambiguïté sont état d’esprit.

Koran et les portes, une histoire d’amour. Ne pus-je m’empêcher de songer avec un certain amusement.

— Beth, qu’est-ce qu’il… ?

Il ne termina pas sa phrase car ses yeux venaient de capter la présence du monstre poilu dans la pièce et non loin de moi.

Dans un premier temps, les deux métamorphes s’évaluèrent silencieusement. Il était évident que Koran tentait de « remettre » cet individu à l’apparence très différente des nôtres.

— … se passe ? acheva-t-il d’une voix blanche et sans pour autant aller plus loin que le seuil. T’es quoi, toi ? demanda ensuite le loup-garou à la version horrifique de sa race.

Mallok se laissa immédiatement tomber sur ses quatre pattes puis émit un bruit ressemblant à une sorte d’éternuement en détournant la tête.

Les sourcils de Koran formèrent un accent circonflexe.

— Il est… ce « truc » vient de me snober ? – puis le géant blond se décida à entrer pour de bon, les yeux rivés à ma silencieuse personne – Beth ? Tu vas bien ?

Je me contentais d’acquiescer en réponse. Depuis le terrifiant épisode avec monstre noir, suivit de celui avec monstre velu, j’avais, comme qui dirait, un peu de mal à revenir pour de bon.

Koran allait m’étreindre – peut-être même sans avoir une idée perverse en tête – mais une boule de poils grise l’en empêcha en le télescopant plutôt sauvagement : Mallok venait de lui foncer dessus.

Mon sang ne fit qu’un tour avant d’avoir la mauvaise idée de se geler dans mes veines.

L’immense loup-garou, qui écrasait le torse de Koran d’une seule patte, ne possédait plus ces étranges billes habituellement rougeâtres en guise d’yeux, non… là, ses prunelles étaient devenues de véritables flammes bleutées. D’un bleu familier car il était identique à celui de la perle précédemment avalée.

Durant le choc provoqué par cet improbable impact entre les deux créatures, je m’étais retrouvée fesses sur le sol, queue de cheval de traviole en bonus.

— Koran Fraut, fils d’Aldwin, gronda Mallok. Veuillez garder vos paluches dans vos poches. Elizabeth Stanton est la femme de votre Alpha.

En un clignement de paupières, Koran arbora une apparence à mi-chemin entre celle du loup et celle de l’être humain. Son regard animal fusillait allègrement Mallok.

— Depuis quand tu es son garde chiourme ? cracha-t-il entre ses dents.

Mallok rapprocha son énorme gueule du visage du géant blond, découvrit une majeure partie de ses crocs en un terrible sourire aux senteurs de soufre.

— N’y vois aucun désir personnel. La petite a juste l’incroyable chance d’avoir un père très malin, en plus d’un mari horriblement intelligent.

Cette phrase me sortit sur-le-champ de mon état léthargique.

— Mon père ? répétai-je machinalement.

Macey, qui était encore là, s’avança jusqu’à dépasser les deux loups, puis s’accroupi face à moi :

— Ton véritable père Beth. Le démon-renard.

Je fermai brièvement les yeux.

— Pourquoi je sens que je ne vais pas aimer les explications qui vont suivre ? murmurai-je.

Mallok libéra enfin Koran qui manqua de le mordre en guise de représailles.

Ce dernier ne devait pas avoir l’habitude de se faire mettre à terre, mais concrètement, la force de Mallok semblait être celle d’un Bulldozer.

— C’est seulement une théorie, rétorqua le monstre velu de sa voix écorchée et étrange. Mais le pouvoir contenu dans la « bille » que tu as rejeté n’étais pas le tien, Beth.

Hein ?

— Tu essaies de me dire que cette perle bleue appartient à mon vrai père ?

Mallok me dédia un long regard de nouveau rouge avant d’éternuer et regagner le coin où il s’était accordé une petite sieste.

Je me levai en un bond.

— Mallok ! C’est bien ça ? C’est ce que tu viens de nous dire ?

Mais le loup-garou ne répondit pas, préférant se concentrer à se rouler correctement en boule dans un coin de la pièce.

A croire qu’il s’est juste réveillé pour boxer Koran.

Cette idée creusa son chemin dans mon esprit, faisant naviguer mes yeux suspicieux de l’un à l’autre.

Bien sûr ! L’immense loup-garou avait senti arriver le géant blond.

La confiance règne. C’est également pour cette raison que Cahl a insisté pour le laisser à mes côtés : pour être certain que rien ne se passe entre ses cousins et moi.

J’éclatai d’un rire sans joie, puis secouai doucement la tête.

Tout en m’asseyant sur le bord du lit, je regardais Koran discuter avec Macey.

Quelque chose ne va pas. Quelque chose ne va pas avec moi, mais également avec cette baraque.

Mes yeux errèrent sur chaque élément de mon environnement, peut-être à la recherche d’un indice quelconque. Un indice qui m’aiguillerait sur cette curieuse sensation qu’un danger planait au-dessus de nos têtes et que personne ne semblait réellement voir.

Pour quelle raison mon vrai père aurait placé une bille de pouvoir dans mon corps ? Et surtout : comment ? Je ne l’ai jamais rencontré… comment s’est-il débrouillé pour mettre ce « truc » en moi ?!

Tellement de questions et si peu de réponse.

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