Temps de Lune Saison 2 : Episode 1: Eclipse de Lune, Le Hurlement des Loups (French Edition)

Chapitre 4. 49

Chapitre 4

 

Il faut sauver le soldat Ulrich !

« Qui est la force qui emmène mes mains à la guerre, qui est la force

qui emmènent mes doigts au combat ? »

— Cahl ? J’en suis au quatrième message depuis ce matin. Je ne sais pas où tu es, ou ce que tu fais, mais je n’aime pas du tout ça. Qu’est-ce que j’entends par « ça » ? Eh que tu sois injoignable. Parce que là, je joue les cinéastes amateurs avec tout un tas de scénarios catastrophes. Ce qui n’aide pas, c’est d’avoir découverts le cadavre de Harvey mais aussi celui du frère jumeau de Billow et des deux jeunes filles portées disparues. Ils étaient à peine enterrés dans le bois qui entoure le domaine Swan. Malcolm les a examinés et son verdict est sans appel : ils ont été assassinés et selon le même mode opératoire. Il a noté plusieurs traces de piqûres, un peu comme des prises de sang. Cahl… ?

Les yeux clos, je me massais le front du bout des doigts.

— Cahl, repris-je. J’espère que tu vas bien.

J’appuyai sur la touche adéquate et mis un terme à ma conversation avec la messagerie du loup-garou.

Si seulement je pouvais lui parler télépathiquement comme avec Koran !

Mes yeux tombèrent sur Mallok roulé en boule, non loin de moi. La chambre me sembla étrangement vide avec juste nous deux.

— Cela ne t’ennuie pas de ne pas retrouver ta forme humaine ?

J’avais bien remarqué que les autres métas privilégiaient leur apparence d’homme et ne se transformaient que lorsque leur instinct animal devenait incontrôlable.

Mallok leva sa gueule dans ma direction.

— Non. Je suis plus libre sous cette forme.

Je haussai un sourcil et ne pus retenir le sourire railleur qui se dessinait sur mes lèvres en cet instant.

En réaction, il éternua.

— Idiote. Bien sûr qu’actuellement je ne suis pas libre puisque je suis obligé de te suivre partout. Ce que je veux dire, c’est que je ne suis pas forcé de me laver, de m’habiller, de manger à table et surtout, les femelles me trouvent repoussant.

J’éclatai de rire.

— Quoi ? T’es tellement canon en humain que tu es harcelé, c’est ça ?

Un horrible sourire étira ses babines tandis qu’une lueur singulière illuminait ses prunelles couleur sang.

— Avant ma mutation, j’étais modèle pour une agence de mannequin. Pour moi, c’était juste un moyen de gagner de l’argent facilement. Mon physique a toujours été une malédiction.

Je quittai le bord du lit en m’étirant.

— J’ai bien envie de te dire que ton physique est toujours une malédiction, même si c’est dans un sens opposé. Personnellement, je commence à m’habituer à ta tête de monstre de film d’horreur.

Un rire asthmatique secoua le loup-garou.

— Je commence aussi à t’apprécier, dis-je, un rien songeuse. Tiens, pourquoi tu ne semblais pas du tout m’aimer le jour où tu m’as sauvé du monstre noir ?

— Monstre noir ? répéta-t-il, intrigué.

J’agitai une main dans les airs, puis me rapprochai de la table où se trouvait un pichet d’eau afin de m’en servir un verre.

— C’est comme ça que j’appelle les créatures comme Chimère.

— Chimère ? réitéra-t-il.

Mon verre stoppa à mi-chemin de ma bouche.

— Tu ne l’as jamais vu ? C’est… il ressemble à une ombre humaine. Sa tête peut faire un trois-cents soixante degrés comme s’il n’avait pas d’os. L’exacte réplique de celui que tu as tué.

Mallok se dressa sur ses pattes puis fit claquer plusieurs fois sa mâchoire, comme s’il cherchait à mordre l’air.

— Je ne te déteste pas. Tu es seulement une source inépuisable d’emmerdements et je n’aime pas les fauteurs de trouble. C’est tout.

— C’est tout ?

Il m’adressa une œillade dénuée d’émotion.

— Oui.

Mon regard planté dans le sien, je vidais consciencieusement mon verre d’eau jusqu’à la dernière goutte. Une fois cette mission remplie, je posai le verre sur le plateau argenté.

— Tu mens encore moins bien que moi, Mallok. Mais ne t’inquiète pas, c’est plutôt une qualité à mes yeux.

De nouveau, son rire si particulier résonna dans la pièce.

— Peut-être qu’un jour je te dirais pourquoi tu me tapes sur les nerfs. Que comptes-tu faire pour sauver les nôtres ?

Un étau m’enserra l’organe vital. Ulrich.

— Nous devons d’abord sauver Ulrich.

Mallok m’étudia longuement de ses prunelles rouges.

— Pourquoi ? Parce qu’il t’a juré fidélité ?

Je baissai légèrement la tête pour tomber en contemplation sur le bout usé de mes baskets.

— Pas que… oui. Oui son acte de confiance m’a touchée, je l’avoue, mais il est avant tout mon ami. L’un des premiers que je me suis fait dans ce bled de fous. S’il venait à mourir comme Harvey… je ne peux pas l’accepter. Ça me foutrait en l’air. Mon père qui disparait. Cahl. Harvey mort. Je ne sais pas ce qu’il se passe, je sais juste qu’il faut que j’arrête tout ça, d’une façon ou d’une autre.

Je relevai mon visage afin d’affronter le loup-garou.

— Vas-tu m’aider, Mallok ?

Il s’égrena toute une éternité pendant laquelle lui et moi, ce monstre terrifiant de cauchemar me transperça l’âme de son regard de terreur.

Puis, il s’agenouilla, ses longs doigts aux griffes acérées contre le sol.

— Moi, Mallok Udher Fraut Maazik Stanton, jure fidélité à la Louve-mère Elizabeth Barrem Fraut Stanton. Que mes mains soient ses armes et sa force, que mes doigts la guident au combat. Que mon âme soit son bouclier et mon corps son rempart. Jusqu’à mon dernier souffle, je serai son plus loyal sujet.

J’espère…

J’espère mériter cette confiance.

Dieu, faite que je mérite cette confiance.

***

Un plan. Il me fallait un plan. Devant moi se trouvait d’un côté Erwan, Koran et Nomély, qui regardaient en chiens de faïence les Stanton soit Malcolm, Quent et Macey.

— Je vais infiltrer les métas chiens esclaves, annonçai-je de but en blanc.

Etant donné le silence compact et électrique qui régnait avant ce petit communiqué « à ma façon », mes mots me firent l’impression d’être des balles de fusil mitraillette.

Koran éclata d’un rire mauvais puis secoua brutalement la tête de droite à gauche.

— Non, dit-il en haussant un sourcil. Non, Beth. Je refuse.

— Ce n’est pas comme si je te demandais l’autorisation, rétorquai-je, acide.

Tout en grondant, le géant blond s’avança d’un pas, les prunelles animales. Avant même que j’esquisse un mouvement en guise de défense, de sa démarche étrange, Mallok vint se placer à mes côtés, les poils du dos dressés en une sorte de crête, les babines relevées sur d’immenses crocs brillants salive.

Le grognement de Koran s’amplifia pendant que Mallok se tassait sur lui-même, de plus en plus belliqueux.

— Tu n’es pas mon maître, fils d’Aldwin, cracha le monstrueux loup-garou.

Un son de vêtements qui craquent sous la pression résonna tout autour de nous. Je contemplai, inquiète, comme les autres métas présents, le duel entre Koran et Mallok.

Koran mutait progressivement et cet état de semi-transformation le faisait curieusement ressembler physiquement à son adversaire.

Une grimace assurément mauvaise déforma la bouche du géant blond.

— Eh bien ? Tu insinues que le chiot, l’est, sale déviant de mes deux ?

Un véritable rugissement retentit. C’était le cri de la bête enragée qui s’apprêtait à vous dévorer morceau par morceau. Tête reversée vers l’arrière, Mallok laissait éclater sa fureur. Je la sentais jusque dans mes os.

Brusquement, il se mordit violemment la main gauche, faisant gicler un peu de sang d’une teinte plus foncée que celle de ses yeux. Avant que je ne puisse seulement imaginer son geste, il saisit la mienne pour y planter ses canines.

Je hurlai de douleur, me débattant instinctivement durant quelques secondes.

Lorsque mon regard se baissa sur mon membre blessé, je fixai, abasourdie, ses doigts mêlés aux miens. Je percevais presque chaque globule rouge de mon propre sang courir désormais dans ses veines, tout comme je discernais le sien remonter le long de mon réseau sanguin.

— Qu’as-tu fais… monstre ! murmura Koran, redevenu totalement humain.

Ses oreilles pointues plaquées sur le sommet de son crâne lupin, Mallok l’observai, gueule entrouverte et le regard impitoyable.

— Elle l’est, désormais, dit-il avec un accent lugubre. Elle est mon maître.

D’un geste brutal, il libéra ma main ensanglantée. Lentement, je la levai presque à hauteur d’oeil afin de l’examiner. Les trous provoqués par la morsure de Mallok se refermèrent sous mes yeux ébahis.

— Mallok ? Qu’est-ce que cela signifie ? m’enquis-je d’une voix que je trouvais extraordinairement calme, étant donné mon état d’agitation aux portes de l’hystérie.

— J’ai fait de toi mon seul et unique maître. Les déviants… les déviants n’obéissent pas aux alphas métas normaux. Cela veut dire que même si je ne possède plus la perle de ton démon-renard de père, tu demeureras mon maître jusqu’à ce que mes os pourrissent. Je t’ai juré allégeance, Beth… mais là, je viens de te confier ma vie.

— Et si ton sang perturbe sa mutation, imbécile ! hurla Macey.

En réponse, Mallok grogna puis lui jeta un regard noir de colère tout en retroussant ses babines.

— Elizabeth n’est ni comme vous, ni comme son père…

Mallok s’interrompit, le temps de croiser mon regard et j’aurai pu jurer que le sourire qu’il esquissa était ironique.

— … je dirai même qu’elle est davantage comme Cahl.

Sur cette énigme, il se détourna de nous pour s’éloigner autant qu’il le put.

***

Voler un collier à un méta chien esclave. Fastoche. La preuve : sous nos regards stupéfaits, Malcolm, un cigare allumé coincé entre les dents, vida un sac entier de colliers sur la table.

— Je crois qu’il y en a pour tous les goûts, dit-il, amusé.

— Mais… ! commençai-je sans parvenir à aller jusqu’au bout de ma phrase.

Malcom posa négligemment son pied habillé d’une ranger sur le bord de la table, récupéra son cigare pour le tenir entre l’index et le majeur, puis appuya son avant-bras sur sa cuisse.

— Ça faisait longtemps que je n’avais pas joué aux quilles, lâcha rêveusement le méta.

— Aux quilles ? répétai-je, les yeux encore rivés à l’amoncellement de colliers canins.

Avec un minimum de gestes, Malcolm nous mima la scène :

— Tu prends le plus grand type et tu t’en sers pour assommer les autres. C’est ça, « jouer aux quilles ».

— Rappelle-moi de ne jamais me rendre au bowling en ta compagnie, marmonnai-je, en saisissant l’un des accessoires afin de l’examiner sous toutes les coutures.

Tous levèrent la main afin de signaler qu’ils étaient d’accord, tous sauf Koran qui regardait son « nouvel ami » d’un œil intéressé.

Evidemment. Hulk et Thor. Perfect match.

— Très bien. Quent et Macey vous continuez à rester dans la garde de Swan. Koran, tu resteras dans le manoir avec Nomély à jouer les… le… enfin ce que vous faites ensemble. Seul Erwan et Malcolm m’accompagneront dans l’aile des esclaves métas.

Koran haussa un sourcil.

— Cela paraîtrait bizarre qu’Erwan roucoule avec Nomély alors que vous êtes censés filer le parfait amour, précisai-je en posant une main sur mon estomac afin de prévenir tout retour gastrique juste en évoquant la louve.

— Où est Cahl ? s’enquit Quent.

Toutes les têtes convergèrent vers moi, même celle de Nomély, qui, pourtant se tenait à l’écart, occupée à se limer les ongles.

Je me raclai la gorge puis baissai les yeux vers le tas de colliers pour éviter de les affronter directement.

— Il est… il est sur la liste des disparus.

— QUOI ! s’exclamèrent-ils en cœur.

— Je l’ai rajouté tout à l’heure.

— A peine mariée, déjà veuve, trop forte, ricana Nomély.

Je lui jetai un regard meurtrier.

— Cahl n’est pas mort. Je le saurai si c’était le cas. Je ne sais pas comment, mais je l’aurai sentis, c’est sûr.

— Moi aussi, grogna une voix depuis l’endroit le plus sombre de la pièce.

Je me tournai machinalement dans sa direction : Mallok dont les yeux rouges luisaient étrangement dans la pénombre.

Un spectacle à vous coller les miquettes, nom de nom.

Nous nous étions donné rendez-vous dans une sorte de cagibi abandonné, au sous-sol de la demeure. Je pivotai de nouveau afin de considérer chaque loup autour de la table.

— Ce soir, durant l’heure de la prise des repas, Quent et Macey feront semblant de nous attraper en train de nous échapper et ce sont les gardes russes de Swan qui nous aiderons à rejoindre les métas chiens.

Tous opinèrent, et, encore une fois, sauf Koran qui dardait sur moi son fameux regard « Ton plan c’est de la m… ». J’imitai aussitôt sa gestuelle en croisant les bras sur ma poitrine tout en plantant mon regard dans le sien :

— Des commentaires ?

Je venais de lui tendre la perche pour qu’il vide son sac une bonne fois pour toute.

— Je n’aime pas ton plan.

Ah beh il ne la refuse pas. Droit au but, Koran, comme d’habitude.

— Tu en as un meilleur à suggérer ?

Voilà. Tôt ou tard, ce bras de fer devait avoir lieu : entre mon nouveau statut d’Alpha, notre ancienne relation et nos caractères… cela nous pendait au nez.

— Je n’ai pas dit qu’il était nul. J’ai dit que je ne l’aimais pas. Essaie encore d’appeler ce bon à rien de Cahl.

— Non.

Mon ton était ferme et définitif. Les sourcils de Koran formèrent un accent circonflexe. Je soupirai.

— Je ne sais pas où il se trouve. Il y a assez de messages de moi depuis ce matin et si jamais, comme je le pense, il est prisonnier des méchants, je doute que ces derniers lui aient laissé son téléphone portable, même pour jouer à Candy Crush.

Mallok, toujours tapis dans son coin éternua en signe de gloussement.

— Contente que ma blague t’amuse, Mallok, dis-je sans quitter le géant blond des yeux.

De nouveau, le monstrueux loup-garou émit ce drôle de bruit signalant qu’effectivement, la plaisanterie le divertissait.

— Ce que t’es sexy en Alpha ! s’extasia Erwan, un large sourire sur les lèvres.

— Vous, les Fraut, vous avez vraiment un goût douteux en matière de femme, ricana Quent.

— Dois-je te rappeler que c’est la femme d’un Alpha Stanton ? répliqua Koran en lui jetant une œillade réfrigérante.

« Coton tige » ferma immédiatement sa bouche pour afficher une moue boudeuse digne d’un enfant de cinq ans.

Erwan éclata de rire puis à son tour, il répondit au frère de Macey en tendant un majeur depuis son poing fermé.

Soudain, Koran me saisit par le bras pour m’entraîner à l’écart. Un grondement sourd retentit et le géant blond fusilla le coin obscur de Mallok du regard :

— Tu te calmes, ouais ? Je dois lui parler.

— Ne me prends pas pour un imbécile, fils d’Aldwin. Je suis également un méta loup et tes émotions empestent autant que celles de tes amis.

La mâchoire de Koran se contracta puis il ferma brièvement les yeux, comme pour s’exhorter au calme.

— Beth, il faut que tu saches une chose : dans trois jours, Alek a prévu toute une série de tests pour toi. Si tu infiltres les métas chiens… tu as soixante-douze heures pour sauver ceux que tu veux sauver. Penses-tu pouvoir y arriver sans que ce connard de sorcier l’apprenne ? Parce que si jamais il venait à l’apprendre… tu es morte, Beth.

Nos regards liés l’un à l’autre, je crus presque entendre nos cœurs battre à l’unisson et bien plus vite que leur rythme habituels.

— Tu as le chic pour foutre la pression, toi, hein ! soufflai-je, au bord de l’arythmie cardiaque.

D’ailleurs, je portais machinalement une main à mon sein gauche, juste « au cas où ».

— J’y arriverai.

Je reculai de quelques pas.

— J’y arriverai ! répétai-je d’une voix plus forte.

Ma main, celle que Mallok avait mordue m’élança et je grimaçai sous la terrible douleur.

Le loup-garou en question sortit enfin de sa tanière, les yeux phosphorescents, comme éclairés de l’intérieur.

Il hurla. Un long hurlement à vous coller la chair de poule. De celui que poussent les créatures dans son genre durant les nuits de pleine lune.

Enfin, une chose étrange. Ce cri si terrifiant, ce cri qui aurait dû me tétaniser d’effroi… me galvanisa et l’espace d’un instant, je su.

Je su que nos yeux possédaient la même teinte sanglante.

***

Nomély et Koran nous attachaient des liens ressemblant à ceux que portaient les métas chiens esclaves aux poignets. Sauf que les nôtres seraient certainement moins serrés que les leurs.

Je ne savais toujours pas où Cahl avait disparu et l’inquiétude me rongeait l’estomac tel un venin acide. Seule la certitude qu’il était toujours vivant me donnait le courage de ne pas pleurer telle une petite fille perdue, abandonnée dans les rayons d’un supermarché.

Alek Swan devait probablement se douter que nous nous apprêtions à sauver nos compatriotes. Peut-être est-ce même ce qu’il désirait que nous fassions. Peut-être que oui, peut-être que c’était juste un piège élaboré par cet homme : comme inclure des loups de la meute Stanton dans sa milice, de nous forcer à découvrir les corps de Harvey et des autres… mais avions-nous une autre option que d’entrer dans son jeu, aussi tordu et sanglant qu’il était ?

— C’est fait, marmonna le géant blond en vérifiant une dernière fois que les attaches ne me coupaient pas la circulation du sang. Je persiste et signe, poursuivit-il en plantant son regard dans le mien. Ce plan sent mauvais.

— Je pensais que nous avions dépassé ce stade, relevai-je en testant à mon tour la solidité des liens.

— Sale chiot, tu as intérêts de revenir entière.

J’esquissai une grimace se voulant décontractée.

— Je n’y vais pas seule.

En disant cela, mes yeux cherchèrent automatiquement Erwan et Macolm. J’eu du mal à reconnaître ce dernier avec ses vêtement dignes d’un rappeur de seconde zone.

Comme s’il avait sentis mon regard peser sur lui, le loup-garou pivota le haut du corps vers moi, puis m’adressa un bref signe de tête auquel je répondis de la même façon.

Erwan surgit à mes côtés et ses mains emprisonnées ne l’empêchèrent nullement de m’étreindre avec un peu trop d’enthousiasme.

— Hey, Bébé ! chantonna-t-il tandis que je m’évertuai à échapper à l’espace fermé de ses bras.

— Je crois que nous sommes prêts, annonçai-je à Macey qui opina en retour.

Quent et sa sœur nous encerclèrent, collant leur fusil mitrailleur contre leurs poitrines. Ils portaient tous deux leur fameuse tenue des quatre fantastiques, lunettes de soleil sur le nez, sans oublier une espèce d’oreillette ultra sophistiquée leur permettant de communiquer avec les gorilles du sorcier.

J’étais tendue comme un arc, soudain complètement d’accord avec Koran : ce plan ne tenait pas debout !

Comme nous l’avions décidé, la louve ouvrit la danse : grâce au micro, elle indiqua aux employés de la garde de Swan qu’ils avaient un code jaune, soit des fuyards qu’ils avaient rattrapés de justesse.

Tout en nous bousculant de la crosse de leurs armes, ils nous forcèrent à avancer droit devant, vers un groupe de « men-in-blacks » outillés jusqu’aux dents. Sans rire, il ne leur manquait plus qu’un tank et un bazooka pour parfaire leur panoplie du petit mercenaire « toujours prêt ».

— Vous les avez trouvés où ? s’enquit l’un d’eux.

Erwan, Malcolm et moi baissions nos têtes afin de ne pas prendre le risque d’être reconnu.

— Á trois cents mètres de la sortie sud, lâcha Quent, non sans un certain talent d’acteur.

Il mâchait bruyamment un chewing gum, se donnant l’air du gars à qui « on ne la fait pas » ; air que je trouvais étonnamment convaincant.

Macey y ajouta sa touche personnelle en plantant méchamment l’extrémité de sa mitraillette entre les omoplates d’Erwan qui grogna férocement en réponse. Lorsqu’il jeta un regard noir à la louve, cette dernière sourit en feignant l’innocence.

Les gardes nous brutalisèrent jusqu’à ce que l’on entre dans une camionnette, à l’intérieur de celle-ci se trouvait un type malingre qui tenait une espèce d’appareil émettant un drôle de ronronnement. J’échangeais une rapide œillade interrogative avec Malcolm qui y rétorqua par un discret mouvement de tête négatif.

Lui non plus ne savait pas à quoi cette machine pouvait bien servir.

Deux gorilles empêchèrent Macey et son frère de monter et nous rejoindre. La méta haussa un sourcil :

— C’est nous qui les avons attrapés, tenta-t-elle d’insister.

Un sourire froid se dessina sur la bouche de Gorille numéro trois qui, d’un bras, lui refusa l’accès à l’arrière du véhicule.

— Et vraiment merci à vous les bébêtes, mais votre boulot s’arrête là. Nous nous occupons du reste.

Cette fois-ci, Macey ne put masquer son inquiétude. Je voulais la rassurer. Ce désir mit mon corps en mode pilotage automatique ; ma peau devint très chaude et me picota, comme si elle expulsait des ondes. Le miracle se produisit : tous les métas présents se détendirent instantanément.

J’étais choquée de parvenir à réaliser un tel prodige.

Cahl avait fait la même chose avec moi le jour de notre première rencontre avec le sorcier.

Les pouvoirs d’Alpha… c’est vraiment quelque chose.

Les portières se refermèrent sur nous et je devais l’avouer, en réalité, le regard légèrement angoissé de Quent et Macey ne me rassurait pas des masses.

Tandis que la camionnette roulait, Malcom, assit face à moi et à côté du type en blouse me fixa intensément, comme s’il essayait de me faire passer un message télépathiquement. Soudain, un coude s’enfonça dans mes côtes et je poussai un grognement mécontent.

Erwan me sembla singulièrement pâle.

— Tes yeux, murmura-t-il d’une voix bizarre. Quand il fait sombre…

— Eh bien ? m’énervai-je.

— Ils sont rouges, Beth.

Á cette remarque, je perçus presque physiquement chaque goutte de sang se retirer de mon corps.

— Dès qu’il y a trop d’arbres à l’extérieur, donc peu de luminosité dans l’habitacle, tes yeux ont une autre couleur, Bébé, chuchota-t-il ensuite en se penchant vers moi.

J’abaissai aussitôt les paupières afin de camoufler un tant soit peu le phénomène.

— C’est pour mieux te voir, mon enfant, marmonnai-je.

— Hein ?

— Non, rien.

Cahl et moi devrons rapidement le dire aux autres. Ce n’est pas quelque chose que nous allons pouvoir leur cacher indéfiniment…

Le type en blouse alluma son appareil et ce dernier chanta toute une série de sons curieux, à mi-chemin entre le détecteur de métaux et le mesureur becquerel de radioactivité. Quand le brun maigre dirigea ce gros boitier noir dans ma direction, je me raidis instinctivement.

Je l’observai minutieusement avec l’intime conviction qu’il n’y avait rien d’anodin dans ses agissements.

Il axa ensuite l’appareil vers Erwan puis pour finir, sur Malcolm.

— Ça sert à quoi votre machin, là ? m’enquis-je d’un ton rogue.

Je feignais l’indifférence, ou la simple curiosité, mais en vérité, mon cœur battait la chamade dans ma poitrine. Les paroles de Cahl me revinrent en mémoire : de ne pas entrer si je pressentais du danger.

Seulement là, je n’avais pas le choix. J’étais déjà à l’intérieur et en plus, mes mains étaient plus ou moins liées. Tout comme les deux métas qui m’accompagnaient, d’ailleurs.

Ainsi ligotés comme un rôti du dimanche, s’il se passe quoi que ce soit, nous sommes dans la mer… !

L’homme à la blouse ne prit même pas la peine de me répondre ; il se contenta d’éteindre son appareil, de se redresser suffisamment pour frapper à la vitre par laquelle on distinguait le conducteur.

Je jetai un rapide coup d’œil vers Gorille un, puis ensuite deux et trois. Malcom m’imita, également nerveux. Seul Erwan, tête appuyée contre la tôle de la camionnette, ne semblait pas percuter l’affreuse odeur de danger flottant dans l’air.

Quelques secondes après ce que je considérai être comme un « signal », le véhicule s’arrêta. Ma tension monta d’un cran. Erwan se redressa, apparemment surpris.

Son regard croisa le mien et je m’employais sur-le-champ, de toutes mes forces, via ce contact visuel, à lui faire comprendre que la situation n’était pas normale.

Il parût enfin capter le message que je tentais désespérément lui transmettre, et je cela me soulagea un peu.

La portière arrière s’ouvrit brutalement, et nous fûmes accueillis par les lueurs orangées du soleil couchant. Gorille un se leva puis sortit. Il fut suivit de près par gorille deux et trois mais le type à la blouse préféra rester dans la camionnette.

D’un signe de la main, Gorille deux nous invita à descendre. Avec mes compagnons, nous échangeâmes un bref regard avant d’optempérer. Spontanément, je pris la tête de file. Malcolm m’emboîta le pas, lui-même suivit de près par Erwan.

Alpha. Bêta. Oméga.

Cette pensée aussi fugace que révélatrice me provoqua une grimace.

Une fois à l’extérieur, nous nous alignâmes tout en détaillant notre environnement. Nous étions sur chemin de campagne, probablement encore sur le domaine des Swan. Je humais discrètement l’air, là encore, mes compatriotes m’imitèrent.

C’était assez curieux comme sensation. Par-là, j’évoquais le fait de laisser mes instincts « animaux » prendre les commandes et constater que les autres métas m’imitaient juste parce que j’avais un statut d’Alpha.

En détectant l’effluve résiduel des cadavres que nous avions découverts le matin même, je me pétrifiai. Nous étions plutôt près du lieu en question.

Qu’est-ce que tout cela signifie ? Pourquoi ils nous ont fait descendre ici ?

Une portière claqua et j’entendis nettement le son distinct produit par des bottes martelant le sol mais comme s’il était devenu aussi fort qu’une sono dont le volume serait à fond.

Super ! Maintenant je peux même « zoomer » avec mes oreilles !

Un autre type nous rejoignit. La petite trentaine, les traits marqués par une grosse absence de sommeil, il se distinguait des gorilles et de l’autre toujours dans la camionnette par sa tenue indubitablement militaire.

Synchrones, nous le fixâmes, les muscles tendus d’une attente nerveuse.

L’étranger en costume kaki, apparemment gradé si on se fiait aux écuissons qu’il arborait sur ses épaules, mais également sur un pan de sa veste, au niveau du torse, nous passa en revue, l’un après l’autre. Il nous détaillait avec une concentration non feinte.

Lorsque, lui aussi, sortit un appareil identique au gars en blouse, la panique me gagna davantage.

Mais il sert à quoi, ce machin ?!

Là encore, le boitier noir chantonna sa drôle de musique, dont les notes s’envolèrent dans les aigus à chaque fois qu’il était franchement dirigé vers nous.

Le militaire contempla un long moment l’écran de l’appareil puis le tendit à l’un des gorilles. Il se racla la gorge, affichant une expression lasse.

— Bonjour. Je suis le capitaine du troisième régiment d’infanterie : Hertzäe Frank.

— Pourquoi nous nous sommes arrêtés ici ? l’attaqua Malcom, la mimique suspicieuse.

Le dénommé Frank, soupira puis ôta son képi, juste le temps de se gratter le sommet de son crâne.

— Croyez bien que j’aurai préféré éviter cela.

Il sortit un téléphone de sa poche, composa un numéro puis le colla à son oreille.

Après quelques secondes :

— Allô ? Ici Capitaine Hertzäe.

Petit silence.

— Trois, répondit-il à son interlocuteur tout en nous jetant un bref coup d’œil. Deux mâles et une femelle, ajouta le militaire d’une voix monocorde. Qu’est-ce que j’en fais ?

De nouveau, le silence durant lequel je ne le quittai pas des yeux, un goût acide dans la bouche.

Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais ce n’est pas bon. Pas bon du tout, même…

— Vous êtes sûr ? se renseigna le capitaine, apparemment peu convaincu de la décision de celui avec qui il discutait. Très bien.

Mon cœur cessa de battre.

… nous sommes découverts. Il sait que nous ne sommes pas des métas chiens.

La capitaine appuya sur une touche, lui permettant ainsi de mettre fin à sa conversation téléphonique puis, tout en rangeant le portable dans une poche de sa veste, il se tourna vers nous.

— Je suis désolé. J’aimerai pouvoir vous dire que cela n’est pas votre faute, mais hélas, ce n’est pas le cas. Mais pourquoi diable des métas loups ont envie de se faire passer pour des métas chiens, mhm ?

Ce fût la dernière chose que j’entendis et le visage du capitaine Frank Hertzäe fût, aussi, la dernière que je vis.

Un bruit sourd. Une fulgurante douleur à l’arrière de la tête et tout devint floue.

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