Temps de Lune Saison 2 : Episode 1: Eclipse de Lune, Le Hurlement des Loups (French Edition)

Chapitre 5. 62

Chapitre 5

 

Dirty Dancing

« On ne laisse pas Bébé dans un coin. »

Je l’entendis avant même d’être réellement consciente. La note un brin autoritaire présente dans sa voix me donnait, d’un côté, envie d’obéir, mais une autre partie de moi tout aussi importante souhaitait se rebeller et l’envoyer paître dans un champ de cactus.

— Ne bouge pas. Tu saignes encore, même si ta capacité de régénération est plutôt bonne.

« Douloureux » n’était pas assez fort pour indiquer ô combien je souffrais. J’avais l’impression qu’un trente-huit tonnes venait allègrement de rouler sur ma tête et, comme si une fois n’avait pas suffi, il avait remis le couvert de quelques allés-et-retours supplémentaires. Trop généreux.

Sur une échelle de un à dix, à combien estimes-tu ta douleur ? Oh facile… trois cent-vingt.

Lorsque j’ouvris les yeux, l’élancement écrasant mon cerveau s’accentua, m’arrachant un pitoyable gémissement.

Le visage penché au-dessus du mien, je l’avais déjà vu. C’était le méta aux cheveux noir et aux yeux verts, celui qui était dans la même file qu’Ulrich.

Je me redressai sans le cesser de le fixer, oubliant presque le tracteur me labourant l’intérieur du crâne.

— C’est toi !

Il haussa un sourcil.

— On dirait que tu m’accuses d’un crime.

Je jetai aussitôt des regards sur mon environnement. Des lits de camps alignés comme des rangs d’oignons. Des murs grisâtres qui furent peut-être un jour blanc. Aucun meuble ; pas même une table, ou une armoire.

— Où suis-je ? murmurai-je, paniquée.

— Á la caserne des métas chiens. Ici, c’est le dortoir B. Ils t’ont emmené il y a deux heures.

Je tournai vivement la tête vers lui, toujours assis sur le lit où je me trouvais.

— Qui ça « ils » ? J’étais seule ? Il n’y avait personne d’autre avec moi ?

L’inconnu aux yeux verts me scruta durant un long moment, comme s’il évaluait ma santé mentale.

— Oui. Tu étais seule et dans les vapes, me confirma-t-il d’une voix monocorde.

Où est Erwan ? Malcolm ? m’inquiétai-je.

— Comment ça se fait qu’il n’y a personne ?

— Les métas chiens sont en train de manger et…

Il se releva avant de me faire signe de l’imiter. Je considérai, perplexe, la main qu’il me tendait.

— Si j’étais toi, je ne resterai pas dans les environs car les quatre, voire cinq heures qui vont suivre vont être particulières.

— Particulières dans quel sens ?

Soudain, les propos d’Ulrich me revinrent en tête. Ses explications au sujet des médicaments que l’on donnait aux métas et qui les mettaient dans un état d’excitation pas possible.

— Oh, putain… soufflai-je en me levant d’un bond.

— On va se planquer, annonça mon « nouvel ami » en se dirigeant vers une grosse bouche d’aération.

Il pivota brièvement la tête vers moi.

— Il semblerait que tu aies compris de quoi je parle. Ton pote de la dernière fois ?

— Mon pote ?

— Celui qui t’a fait allégeance, dit-il encore de ce ton détaché.

Je stoppai.

— Comment tu sais qu’il me jurait fidélité ? Il aurait très bien pu faire sa demande en mariage. Mais oui, c’est lui qui m’a expliqué que… que les métas agissaient bizarrement après ingestion de ces pilules.

Il ricana.

— Effectivement. « Bizarrement » est encore léger, si tu veux mon avis. Ça devient juste une saloperie d’orgie, termina-t-il avec de la haine dans la voix.

Je le regardais, interdite.

— A ce point-là ?

Il sortit un tournevis de fortune de la poche arrière de son jean usé et se mit à dévisser la grille de l’aération.

— Ton pote avait trouvé une astuce pour s’éclipser. Je ne sais pas bien où, mais il réussissait à s’évaporer juste avant que… eh bien, que la « danse » ne commence.

— La danse ? demandai-je encore tandis que je réceptionnais dans la main les vis qu’il me donnait au fur et à mesure qu’il les enlevaient.

Son regard croisa le mien.

— Ouais. Au fait, je m’appelle Jensen. Jenson Hidd.

— Beth. Elizabeth Bar…

Barrem ? Stanton ? Aucun des deux ?

— Enchanté Beth Bar, lâcha-t-il vivement en posant la grille contre le mur, sur le sol.

J’ouvris la bouche avec l’intention de rectifier le tir mais il me coupa dans mon élan en me désignant l’intérieur de ce qui ressemblait désormais à un petit tunnel.

— Les filles d’abord ! chantonna-t-il un rien goguenard.

Après une brève hésitation, je grimpai dans l’espace confiné où je tenais facilement en position accroupi. Il me suivit, puis, en s’étirant un peu, récupéra la grille qu’il remis dans sa position initiale sans la revisser.

— Ne les perds pas, me dit-il en m’indiquant qu’il passait devant.

— Ils sont dans ma poche.

— C’est parce qu’ils vérifient tous les matins en comptant les vis.

— Tu plaisantes ?

— Non. Ils pensent plus à d’éventuelles évasions que des métas cherchant à tout prix éviter de copuler avec les copains de chambrée.

Nous crapahutions l’un derrière l’autre dans ce qui m’apparaissait comme un interminable terrier de lapin.

— Comment ça se fait que tu ne prennes pas les médicaments ? Tu l’as compris de quelle façon ?

— Simplement en imitant ton pote. Lorsque je l’ai vu mater les gélules qu’il aurait dû avaler, je n’ai plus pris les miennes et là… là, j’ai su.

— Où est-il ? Tu étais dans le même groupe que lui et tu m’as dit qu’il évitait la… la quoi déjà ?

— Danse. Je vais te montrer, tu comprendras également très vite. Ton pote a disparu du jour au lendemain. M’en demande pas plus parce que je n’en sais rien. J’étais pas sa nounou, Beth.

Je lui saisis machinalement le T-shirt afin de l’inciter à stopper sa progression.

Jensen tourna la tête dans ma direction, visiblement agacé.

— S’il te plait, insistai-je. Essaie de te souvenir d’un détail, n’importe quoi.

La pénombre nous entourant ne nous empêcha nullement de nous fixer l’œil dans l’œil, et ce pendant plusieurs secondes.

— Tu sais, déjà, rien ne m’obligeait à t’aider. Si je l’ai fait, c’est parce que j’ai vu ce type, celui qui snobait tout le monde depuis son premier jour parmi nous, se mettre à genoux devant toi et te confier sa vie… en quelque sorte. C’est aussi grâce à son intelligence et sa perspicacité que je ne sers plus d’étalon à cet enfoiré de sorcier. En te filant un coup de main, j’ai le sentiment d’effacer ma dette envers lui, mais que les choses soient claires : à toi, je ne te dois rien.

Je pense que notre amitié démarre sur de bonnes bases, avec une telle déclaration.

— Et… et je t’en remercie. De m’aider, je veux dire.

Notre discussion sur le sujet se termina ici, et ce fut dans un silence entrecoupés de bruits de tôle que nous continuâmes à avancer dans ce « tunnel ».

Soudain, Jensen s’arrêta pour m’intimer de rester muette et de l’index, puis me désigna ce qui se trouvait sous nous.

Mes yeux se baissèrent machinalement et découvrirent à quel point mes mains étaient devenues noires et poisseuses de crasses à force de s’appuyer sur la surface à la propreté douteuse de cet endroit.

Comment si je pouvais m’attendre à ce que l’aération soit récurée du sol au plafond… vraiment, Beth.

« Facepalm » mental.

En fait, ce que le méta m’avait montré du doigt se trouvait être une autre grille nous permettant, celle-ci, d’espionner ce qui se déroulait sous nos pieds.

Jensen avait les yeux rivés dessus, attentif. Pour l’instant, ce n’était qu’une grande pièce vide avec une espèce d’estrade, comme s’ils avaient préparé de quoi faire une grosse fiesta, sono incluse.

— Ce que je m’apprête à te dire sont des déductions que j’ai faites après avoir observé deux fois le phénomène.

— Donc, tu n’es sûr de rien.

Il me lança une brève œillade irrité.

— Tu vas vite voir par toi-même. Il y a des choses assez « évidentes ». Lors des repas qui sont donnés à chacun trois fois par jour, il y a des gélules. Une verte que seuls les adultes ayant dépassé quarante ans prennent. Une rouge donnée à ceux qui ont entre seize et quarante ans. Une bleue qui n’est données qu’aux enfants de moins de seize ans. Ils ont assurés que c’était pour augmenter nos défenses immunitaires, ce qui est assez étrange, quand on y pense, parce qu’à cause notre nature même de métamorphe, nous tombons que rarement malade. Bref, tous les avalent, même moi, au début. Le coucher va se faire dans à peu près vingt minutes. Tous roupillent dans les blocs appelés « dortoirs ». Le nôtre, c’est le B. Nous ne sommes pas séparés par sexe mais par âges. Tous les métas se trouvant par exemple dans le bloc « B » ont entre seize et vingt-quatre ans. La pièce que tu vois, là, c’est la salle commune du bloc « B ». Dans à peu près un quart d’heure, tu vas voir tous les métas débarquer comme s’ils souffraient d’une crise de somnambulisme et quand la musique va démarrer, ils vont être dans une espèce de transe et ils… ils…

Tout en affichant une mimique qui se voulait peut-être équivoque, Jensen agita ses mains dans les airs.

— Ils ?

Il m’assassina des yeux.

— Tu sais très bien.

Ils… font « ça » ?!

— Tu veux dire, « tous ensemble » ? suggérai-je choquée.

Il pinça furieusement les lèvres puis opina.

— C’est de la folie. Une à deux heures après, ils tombent tous comme des mouches, comme endormis et des types en blouses blanches déboulent et leur font des tas d’examens. Prises de sang et autres trucs. Les gardes les ramènent ensuite au dortoir.

Ils obligent les métas à s’unir physiquement. Pas besoin d’avoir fait une grande école pour deviner que c’est probablement le résultat d’une telle union qui les intéresse. Mais pourquoi ? Que cherche-t-il, exactement ?

Soudain, quatre hommes vêtus de noir, portant un drôle de casque et des lunettes de soleil, s’installèrent à ce qui ressemblait à une table de mixage. Les lumières s’éteignirent, et le cœur battant la chamade, j’écoutais les premières mesures de la musique dont Jensen m’avait parlé.

Ils arrivèrent. Ils étaient vraiment là, comme le méta me l’avait raconté un peu plus tôt.

Tous étaient soit des adolescents proches de la majorité, soit des jeunes adultes. Garçons et filles. La plupart très peu vêtus, quasiment que des personnes en sous-vêtements, même.

— C’est quoi comme musique ? De la techno ? demandai-je en les contemplant en train de se mette en danser les uns contre les autres.

Ce spectacle avait quelque chose de fascinant. Morbide, effrayant, mais fascinant.

— Ouais. Ton pote, là…

— Ulrich. Tu en as discuté avec lui ?

— Une seule et unique fois, quand il s’est rendu compte que je n’avais pas pris ma « dose » depuis vingt-quatre heures et que moi aussi, je me planquais loin du groupe. Bref, ton pote, Ulrich m’a fait un petit cours sur la musique utilisée. Cette techno est encore plus spéciale que celle commerciale qu’on connait. Elle contraint notre corps à s’adapter à ce rythme, et elle modifie les fréquences du cerveau pour accentuer l’état de transe. Il m’a aussi dit que le métabolisme des métas était tellement particulier qu’ils avaient besoin d’ajouter la drogue. Les deux combinés, ils sont dopé à la musique et n’ont qu’une envie : celle de-de bai… baiser.

Jensen venait vraisemblablement s’étouffer avec le dernier mot

Je rêve ou bien il a dû mal avec tout ce qui est relatif au sexe ?

Sur cette idée, je le fixai avec attention et il s’en aperçu.

Je jurerai qu’il vient de rougir, là.

— Tu as du mal avec tout ce qui est en rapport au sexe ? Pour un méta, je trouve ça atypique.

— N’importe quoi ! s’énerva-t-il.

Je souri. J’avais trouvé plus maladroit que moi.

Mes yeux errèrent sur les métas de plus en plus entreprenants durant leurs danses plutôt collées-serrées.

— Ils les manipulent comme des marionnettes. Quand je les regarde, j’ai l’impression de revoir la scène de « Zion party », du film Matrix.

Du coin de l’œil, je vis mon compagnon opiner vigoureusement du chef.

— C’est exactement ça, hormis que là, ils n’ont pas conscience de ce qu’ils font et ne s’en souviendront pas demain matin. Ils n’éprouveront même pas de la fatigue.

— Sûrement un autre effet de la drogue, commentai-je en plissant des yeux.

Je venais de repérer Erwan.

— C’est Erwan ! m’écriai-je en me redressant brusquement.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

Il était en train de se frotter à une rouquine flamboyante.

Il a vraiment un faible pour cette couleur de cheveux.

Je ne pouvais pas le laisser copuler avec cette… cette méta chien !

— je dois le sortir de là.

Je venais à peine de me détourner que Jensen me saisit par la cheville.

— Mais où comptes-tu aller ?

Je tournai légèrement la tête.

— Sauver cette andouille ! expliquai-je en secouant le pied pour qu’il me lâche.

— Si le staff du sorcier réalisent que tu n’es pas drogué, au mieux, nous allons terminer notre séjour au trou et crois-moi, tu ne veux pas y aller ! gronda le méta.

Nous nous jaugeâmes pendant un long moment.

— Je prends le risque, lâchai-je.

Je commençai déjà à repartir lorsque je l’entendis encore s’exclamer :

— Ton ami est complètement shooté… il risque de te faire du mal !

— Je suis son Alpha ! Je vais lui botter l’cul s’il essaie ! rétorquai-je avec détermination, le regard fixé droit devant moi.

***

J’avais juste à me laisser guider par la musique pour trouver cette fameuse salle commune.

Lorsque j’en trouvais enfin l’entrée, je restai momentanément figée, pieds englués au sol. De ce que j’en percevais, certains métas été passé à l’action et je ne pus m’empêcher de détourner pudiquement les yeux. Je décidai de m’encourager à voix haute :

— D’accord, tu peux le faire. Alpha ! Bon sang. Tu es un Alpha !

— Montre-nous comment tu vas botter le cul de notre oméga en rut, souffla une personne, tout près de mon oreille.

Une personne dont je reconnus sans peine le timbre suave et moqueur.

Cahl !

Je pivotai aussitôt sur moi-même, le cœur roulant dans ma poitrine, pétri d’espoirs.

Il n’était pas là.

J’ai rêvé ? Une hallucination ?

Non. C’était bien trop réel. Quoique…

Après une longue inspiration dans laquelle je puisais un peu de courage, je me mêlais à la marée ondulante de métas.

C’était étouffant. Je me retrouvais sans cesse bousculée, pressée et même « palpée » par des mains sans visages.

Tous ces corps ondoyants étaient moites de sueurs ne se cachant même pas de chercher à satisfaire des instincts primitifs.

Je tentai de me repérer dans cette foule.

Où est Erwan ?

Je parvins à trouver un peu de répit à approximativement au centre de la foule dansante. Je fermai les yeux et je devais reconnaître que la musique était plutôt entêtante. On pouvait se laisser facilement prendre dans ses filets.

Il fallait que je teste ma nouvelle super truffe capable de retrouver l’un des « miens ».

Concentrée… il faut que je sois concentrée.

Plusieurs odeurs, toutes très acides me submergèrent au point de me filer la nausée, puis, soudain…

J’ouvris les yeux : je le tenais. « Effluvement » parlant.

Je m’avançai désormais sans même en avoir donné l’ordre à mes pieds, guidé par cette odeur presque faite sur mesure dans cet océan d’odeurs de métas.

Je le vis en premier, toujours en train de se frotter à la rouquine, un sourire béat sur les lèvres.

Puis, comme s’il captait quelque chose d’inédit, ou de plus intéressant, Erwan tourna brusquement la tête dans ma direction et son regard jaune animal me transperça.

Il n’est pas très… enfin pas très Erwan, non ?

Lentement, il s’éloigna de la méta rouquine, sans pour autant détacher ses prunelles lupines des miennes. La fameuse rousse ne sembla pas s’en formaliser, je veux dire d’être ainsi abandonnée, puisqu’elle entama immédiatement une petite séance de frotti frotta avec l’un de ses voisins.

Je m’obligeai à ne pas reculer pendant qu’Erwan, lui, continuait à marcher, la tête penchée sur le côté.

Okay. Okay, je fais quoi maintenant ? Je l’entraine dehors ? Comment ?

Mon hésitation me coûta de précieuses secondes.

En fait si. Pour l’entraîner dehors, faut que je joue les proies.

Simultanément, je me tournai en direction de l’entrée et je n’eus le temps que de le voir se laisser tomber sur ses « mains », plus loup qu’humain.

Que la chasse commence… super !

Je ne sus pas vraiment si c’était à cause de l’adrénaline, mais mon corps me sembla beaucoup plus léger. J’arrivais même à « bondir » en me servant des métas présents sur ma route.

Un pied sur le dos d’un type, une main s’appuyant sur le sommet du crâne d’un autre.

Je n’avais pas besoin de vérifier pour savoir si Erwan me suivait. Je savais d’instinct que c’était le cas.

J’étais la louve Alpha de notre meute. Notre Alpha – Cahl – n’était pas là. Sa nature était en train de le pousser à me « conquérir », comme il au réfectoire, avec son avertissement.

Au moment même où mon cœur explosait de joie d’apercevoir le seuil donnant accès au couloir, loin de cette terrifiante musique qui parvenait à dilater mes pupilles, je déchantai et paniquai dans la même seconde.

Si Erwan m’a également identifié et donc prise en chasse, j’avais oublié le second méta Stanton. Un loup bêta.

— Merde ! soufflai-je en freinant des quatre fer lorsque mes yeux croisèrent ceux de Malcolm.

Finit de se servir des cabots en transe comme tremplin.

J’étais à mi-chemin entre les deux. Que cela soit Erwan ou Malcolm, ils me fixaient avec la même lueur de convoitise dans le regard.

Qu’est-ce que je fais ? Bon sang… qu’est-ce que je peux faire ?

Dans un essor désespéré, j’utilisais le dos du méta le plus proche de moi.

En vérité, je n’avais aucune idée, pas la moindre, sur le pourquoi du comment mes capacités physiques se développaient de plus en plus à chaque heure qui passait. Un résultat de la morsure de Cahl ? Le fait que je sois officiellement devenue une Alpha ? Un peu tout cela ? Autre chose ?

Le résultat était là et me sauvait, c’était le principal.

Erwan bondit également et je pus sentir ses doigts me frôler mes côtes.

Quelqu’un m’attrapa par le col et me balança sans ménagement plus loin dans les airs.

J’atterris sans grâce non loin d’un couple s’en donnant à cœur joie, question danse à l’horizontale, puis regardai tout autour de moi à la recherche d’une issue de secours, n’importe laquelle.

Qui ? Qui m’a poussé en plein vol ?!

Dans une position plus animale qu’humaine, je grimpai soudainement, quatre à quatre l’estrade où les DJ en noir géraient la musique au tempo transcendantal.

Ils ne me prêtèrent pas attention et en repérant de nouveau les deux loups à quelques mètres de moi, j’en hurlai de frustration.

Mais au lieu d’un cri féminin, ce que ma gorge expulsa fut un long hurlement de loup.

Erwan s’arrêta, pétrifié. Idem pour Malcolm. Puis, deux secondes après, notre regard à tous trois se dirigea simultanément dans la même direction.

Je venais humer une fragrance particulière. Très familière, tant que j’en ronronnais presque.

Cahl.

Cahl qui fendait la foule, ses yeux rouge sang fixés sur ma personne. Il portait sur lui un pantalon noir et une chemise de même teinte. Mon cœur loupa un battement devant sa « sexy » attitude.

Je ne l’avais pas rêvé, tout à l’heure.

Et puis cette musique n’aidait pas du tout à rester concentré. Cinq minutes, cela allait, mais plus je l’écoutais, plus j’éprouvais l’envie d’imiter l’autochtone.

Il est vivant. Il est entier. Mais qu’est-ce qu’il fiche ici ? Pourquoi ses yeux sont rouges ?

D’un bond animal, il réduisit en poussières le reste de distance nous séparant. Je ne le quittai pas des yeux. Il en faisait de même.

— Tu es vivant ! m’écriai-je, au bord des larmes. Salaud ! Pourquoi m’as-tu laissé toute seule !

Cahl ne disait rien et je devinais à sa manière de me contempler que quelque chose n’allait pas. C’était abstrait et traînait dans son regard, mais c’était là.

— Cahl ? murmurai-je d’une toute petite voix.

Non. Non, ce n’était pas lui tout à l’heure.

Il me saisit doucement le bras pour m’obliger à exécuter un demi-tour sur moi-même.

Je le laissais faire, intriguée et un peu fébrile. C’était tellement étrange de le revoir mais sans avoir la certitude qu’il était « lui ».

C’est curieux, je n’ai pas l’impression qu’il m’a reconnu.

Une forte inspiration au niveau de ma nuque m’indiqua ce qu’il venait de faire : il humait sa propre marque sur moi.

— Cahl, insistai-je d’une voix plus grondante.

Encore une fois, il me fit pivoter et j’affrontai de nouveau son regard sanguin.

Nous nous fixâmes un long moment puis il mêla ses doigts aux miens pour m’entraîner derrière les gigantesques baffles.

Je le suivais, à la fois perplexe et inquiète. Perplexe parce qu’il semblait savoir où il allait, donc connaître les lieux assez biens et inquiète parce qu’il ne ressemblait pas du tout au Cahl que moi je connaissais.

Un coup d’œil vers l’arrière me suffit pour constater qu’Erwan et Malcolm nous suivaient à distance raisonnable.

Les liens d’une meute sont-ils si puissants ? m’interrogeai-je en les observant.

Soudain, sans me lâcher la main, Cahl ouvrit une porte dérobée. C’était une véritable illusion d’optique, quasiment indétectable par rapport au reste du mur.

Nous étions désormais dans une pièce servant de salon privé mais dépourvu de lumière. Je distinguais bien des canapés et autre ameublement, mais pas l’ombre d’une lampe à l’horizon.

Perdue dans mes pensées, j’avais lâché la main de Cahl, toujours aussi silencieux. Quand je me tournai instinctivement vers lui, dans les ténèbres ambiantes, je ne vis de lui que le contour de sa silhouette et ses deux prunelles phosphorescentes, si identiques à celle de Mallok.

[3]

— Kto ty ? me demanda-t-il d’une voix extrêmement grave.

Mais c’est quoi cette langue ?

— Je n’ai pas compris, chuchotai-je en reculant et me cognant dans un meuble.

[4]

— Kto ty ? Vy nosite svoy sled, no ya ne pomnyu .

Ce n’est pas la langue sacrée… là on dirait du Russe. Depuis quand Cahl parle-t-il le Russe ?!

— Je ne comprends rien à ce que tu racontes ! m’écriai-je.

Il s’arrêta d’avancer et je me mis machinalement à gronder.

Peu importe si c’était la louve ou l’autre, mais maintenant, j’étais une Alpha.

[5]

— Chto proiskhodit ? fit une autre voix masculine depuis le seuil.

En une seconde Cahl fût sur moi et me serrait lascivement contre lui. Son visage était assez proche du mien, de façon à ce que le type près de l’entrée pouvait penser que nous nous embrassions alors qu’il n’en était rien.

Lorsque le faisceau d’une lampe se braqua sur nous, Cahl n’hésita plus ; il me saisit la cuisse pour la soulever plus haut que sa hanche tandis que sa bouche s’unissait à la mienne. Son corps pressé contre le mien, il simulait à la perfection les mouvements d’une danse provoquée par le rythme obsédant de la musique résonnant tout autour de nous.

J’avais beau me douter que c’était pour donner le change face à notre invité surprise, n’empêche que ça me faisait un peu de l’effet.

Par contre, amnésique russe ou pas, Cahl demeurait Cahl : d’un sang-froid exemplaire. Il n’y avait pas le commencement d’une excitation malvenue de la part de son entrejambe. L’intrus ricana grassement en pensant qu’il observait deux métas en pleine transe et finit par se décider à partir.

Les doigts accrochés sur ses épaules pour éviter de tomber par-dessus le dossier du canapé, j’attendis que Cahl s’écarte, ou cesse de m’embrasser. Quelle ne fut pas ma surprise quand, oui il cessa de danser, mais en ce qui concernait sa langue, elle s’incrustait toujours dans ma bouche. Elle se faisait même plus douce et sensuelle.

Et c’est avec le plus grand sentiment de honte jamais ressentis que je gémis mon plaisir d’être embrassée de cette façon par celui qui était aux yeux de tous mon « mari ».

Cahl interrompit brutalement notre échange.

[6]

— Ya uzhe prinyal.

— Si tu le dis ! rétorquai-je dans un souffle, sans avoir la moindre idée de ce qu’il pouvait bien raconter.

Nous restâmes un temps indéfini à nous fixer les yeux dans les yeux, puis il poussa un grognement étrange et là, je faillis tomber à la renverse de voir entrer, tout en obéissance, Erwan et Malcom. Les deux se déplaçaient sur leurs pieds et leurs mains, encore une fois, plus loups qu’humains.

Il ne bougea pas un cil – et moi non plus d’ailleurs – même lorsque Erwan prit un peu ses aises quand il se redressa mais avec pour objectif se frotter entièrement son corps au mien. Je baissai automatiquement les yeux vers le visage du voyou brun se situant au niveau de mon nombril et dont le regard fiévreux me dévorait. Cahl se plaça subitement entre nous, le repoussant brutalement, et dans une posture très agressive. S’ensuivit un véritable concert de grognements. Finalement, Erwan recula franchement pour légèrement s’aplatir sur le sol.

Le méta loup que je ne reconnais plus m’attrapa par le poignet et me tira avec rudesse derrière lui. Nous traversâmes la pièce et une nouvelle porte se présenta. Cahl l’ouvrit pour me projeter vers l’extérieur.

J’étais dehors. Vraiment dehors. Le plus étrange était que Malcolm et Erwan me suivait docilement, s’arrêtant presque à mes pieds.

Mon regard planté dans le sien, toujours rouge sang, pour la énième fois depuis nos retrouvailles, nous nous scrutâmes longuement. Moi j’étais à la recherche d’un espoir qu’il recouvre ses esprits, quant à lui… pas la moindre idée.

Et ce, même si ses yeux fouillaient les miens sans relâche.

Il désigna subitement quelque chose du menton, derrière nous, plusieurs fois d’affilée, m’incitant à me retourner pour en vérifier la nature : un mur. Se faisant, je lui donnais les secondes nécessaires pour disparaître.

J’essayai aussitôt de rouvrir la porte par laquelle il nous avait fait sortir, en vain. Elle était verrouillée.

— Cahl ! CAHL !

Mes cris restèrent sans réponses.

Erwan et Malcolm m’attendait.

Je pris une profonde inspiration. Je changeai. Je le sentais aussi sûrement que le soleil se lèverait le lendemain : tout en moi changeait, mutait, se transformait.

D’un bond leste, je me retrouvais sur le mur, en équilibre, suivit de près par deux métas loups-garous de ma meute.

Il restait tant à faire pour régler cette histoire avec Swan une bonne fois pour toute. Beaucoup, beaucoup à faire.

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