Temps de Lune Saison 2 : Episode 1: Eclipse de Lune, Le Hurlement des Loups (French Edition)
Chapitre 2. 21
Chapitre 2
Le loup n’a pas toujours la gueule ouverte…
Signifie : que l’on dit de quelqu’un de peu bavard.
… mais parfois, oui.
Je n’avais jamais été du genre patiente, et, même si je ne savais pas ce que j’étais censée faire – ou pas – dans cette immense maison, je décidais de partir explorer le domaine.
Après le départ de Macey – partie rejoindre son frère et Malcolm dans une autre aile de la demeure – après le départ de Koran – partit également retrouver Erwan mais aussi Nomély – et après avoir grogné que nous devrions plutôt rester sagement dans la chambre à attendre le retour de Cahl, Mallok me suivit hors de la pièce, de la colère dans le regard.
C’était vraiment quelque chose que de se déplacer avec Mallok en guise de compagnon à quatre pattes. Déjà parce que rien que sa façon de marcher ne ressemblait en rien à celle d’un simple animal, mais ceci encore relevait du simple détail à côté de sa taille gigantesque et de sa tête effrayante de monstre d’épouvante.
— Tu n’étais pas obligé de venir, dis-je non pas par politesse, mais par curiosité.
Encore une fois, pour toute réponse, il se contenta d’éternuer.
— Tu te sens différent ? insistai-je.
Mallok leva la tête vers moi.
— Depuis que j’ai avalé cette pierre, tu veux dire ?
J’opinai.
— Bien sûr que je me sens différent, grogna-t-il, agressif. C’est comme avoir un collier mental.
— Un collier mental ?
— Oui. Et c’est toi qui tiens la laisse.
Ah beh ça alors !
— Tu ne peux pas me faire de mal ? poursuivis-je.
Mallok s’arrêta puis, après m’avoir longuement ausculter du regard, se dressa afin de se mettre en position debout. Ainsi, je me tordis presque le cou à vouloir l’affronter droit dans les yeux.
— Je n’ai jamais eu l’intention de te faire du mal, articula-t-il avec exagération.
Ce qui donnait une inflexion mille fois plus bizarre à sa voix.
— Tu as tué des gens, martelai-je à mon tour, sans ciller sous ses féroces prunelles sanglantes. Des innocents.
Ses babines se retroussèrent tandis qu’un grondement sourd sortait de son poitrail.
— La nuit de ma mutation, Beth. Je dois vivre avec ce péché tous les jours de ma chienne de vie. Je me contrôle désormais. J’ai même appris à parler sous cette forme… et tu n’imagines pas à quel point rien que cela a été très dur d’y réussir. Je dois beaucoup à Cahl. Je lui dois ma vie alors je préfèrerai me couper les deux bras que toucher à un seul cheveu de ta tête, surtout connaissant l’importance que tu revêts à ses yeux.
Je reculai d’un pas, perdant légèrement l’équilibre comme s’il venait de me porter un coup.
— Ne le dis pas de cette façon, bredouillai-je, troublée malgré moi. Ça porte à confusion.
Un petit silence s’instaura entre nous, durant lequel Mallok m’observait attentivement alors que je m’évertuais soudainement à éviter son regard inquisiteur. Puis, il sourit. Une telle créature qui souriait, c’était quelque chose d’assez effrayant.
— Tu es amoureuse de lui.
Je relevai vivement le visage afin de lui jeter une œillade assassine.
— Ne raconte pas n’importe quoi !
Il sembla satisfait de ma réaction puis se laissa tomber sur ses quatre pattes.
— C’est bien, précisa le loup-garou en recommençant à marcher à mes côtés. Tu viens de remonter dans mon estime.
— Tu ne le vois pas, là, Mallok, mais de savoir ça, je danse la rumba à l’intérieur de mon petit corps.
A force de déambuler dans les couloirs trop nombreux de cette bâtisse, nous finîmes par atterrir dans une grande pièce curieusement vide donnant sur une très imposante baie vitrée.
Nous y pénétrâmes prudemment, jetant des coups d’yeux çà et là.
— Lorsque tu dis que je te tiens en laisse, est-ce que cela veut dire que tu ne peux pas t’éloigner de moi ? m’enquis-je subitement, tout en m’approchant de la grande fenêtre.
Mallok me suivit de sa démarche dérangeante.
— Oui. Ne me demande pas comment cela fonctionne mais j’ai remarqué qu’au plus je me trouve près de toi physiquement, moins je souffre et dès que je m’éloigne… eh bien, j’ai l’impression qu’on allume un feu dans mon estomac.
Je stoppai brutalement afin de le contempler, abasourdie.
— Sérieusement ?
Il pivota son énorme gueule dans ma direction :
— Pour info : je ne mens jamais. Comme cette chose désormais en moi n’a pas une once de pouvoir t’appartenant, et que cela empeste le renard, j’en ai déduis que c’était là un petit tour de ton père… le vrai.
Dès que je fus près de la porte de la baie vitrée, je tentai de l’ouvrir, sans succès.
— Mais comment aurait-il placé « ça » dans mon corps ? C’est impossible : je ne l’ai jamais rencontré, même enfant.
Mallok se dressa sur ses pattes arrière afin d’atteindre le mécanisme de la porte.
— Lorsque tu étais dans le ventre de ta mère ? suggéra le loup.
Je me pétrifiai instantanément.
— Tu veux dire, attends… qu’il aurait fait avaler ce truc à ma mère ? Qui elle-même me l’aurait transmis et… et j’aurai eu cette perle en moi durant toutes ces années ?!
Concentré à sa tâche, Mallok éternua en guise d’assentiment à l’hypothèse que je venais d’émettre. Il lui suffit de quelques secondes pour déverrouiller l’entrée et avec un grognement satisfait, il reprit sa position de quadrupède.
Le monstrueux loup me fit signe de ses doigts griffus qu’il sortirait le premier. Je patientais donc qu’il vérifie si la voie était libre.
— Je ne peux qu’élaborer des déductions en les faisant ensuite corréler à mes rêves, expliqua-t-il, visiblement à contrecœur.
Ah. C’est vrai. Cahl avait dit quelque chose à ce propos… c’était quoi déjà ? Des rêves prémonitoires ?
Une nouvelle fois, je pilai, le cerveau en ébullitions.
— Tu m’as vu dans l’un de ces rêves, n’est-ce pas ? murmurai-je sans le quitter des yeux.
Je regardai ses muscles dorsaux rouler sous sa peau couverte de son pelage gris. Ce dernier, sous les faibles rayons de l’astre solaire, possédait des reflets argentés. En fait, la couleur de ses poils était plus claire sur le dessus, se fonçant davantage vers les pattes.
Lentement, il tourna sa gueule de loup de film d’épouvante vers moi et je découvris un phénomène plus qu’étrange : ses prunelles habituellement rougeâtres ne l’étaient plus ; elles tiraient désormais vers l’orangé.
— Il te l’a dit ? m’interrogea-t-il avec beaucoup de lenteur, comme s’il craignait que je ne comprenne pas le sens de sa question.
J’acquiesçais doucement, le regard plongé dans le sien.
Nous nous observâmes longuement sans que l’un, ou l’autre, ne sorte de son immobilité passagère.
Mallok éructa un drôle de son qui ressemblait vaguement à un soupir puis détacha ses yeux des miens.
— Oui. Toi, Cahl… moi. Cela fait des mois que des rêves sans queue ni tête viennent hanter mes nuits. Cette nuit-là… lorsque tu étais chez Cahl, je venais encore de rêver de nous tous, mais également d’autres. Des créatures qui avaient la même apparence que moi. Pas exactement identique, mais très proche. Ce cauchemar a été très douloureux et, poussé par un sentiment d’urgence, il fallait que je te voie. Que je te le dise, parce que…
— Parce que ? répétai-je dans un murmure, le cœur battant la chamade.
Mallok baissa la tête et courba l’échine.
— Parce que, que cela me plaise ou non, tu es mon Alpha.
Lorsque le loup-garou me fit de nouveau face, des larmes envahirent mes yeux : il y avait tellement de crainte dans les siens. Un peur que je pus humer sans aucune difficulté, une peur qui me brisait l’âme.
Je n’arrivais pas à sortir un traître mot de ma bouche tant l‘émotion m’enserrait subitement la gorge. Une émotion terriblement puissante et inconnue.
— Il faut que tu le réalises, Beth. Tu es notre Alpha à tous, au même titre que Cahl. Protéger les tiens. Les nôtres. Tous. Moi. C’est là ton devoir. Un devoir dorénavant tatoué dans ta chair. Avant même que Cahl ne te marque une troisième fois. Avant même que Koran et Erwan abdiquent. N’as-tu pas senti « ce » changement ? Lorsque la louve rencontre son mâle, s’ils sont des Alphas, ils deviennent instantanément plus forts dans plusieurs domaines. N’aie pas honte d’aimer Cahl. C’est ton loup, ton Alpha.
Sur ce, il se détourna de moi pour s’avancer dans la petite allée bordée de fleurs à moitié fanées.
C’est donc ainsi. Je suis une Alpha.
Je le contemplai flâner puis, soudain, ses muscles se raidirent et il s’arrêta immédiatement pour m’attendre.
Il me disait la vérité. S’il s’écarte trop de moi, il en souffre physiquement. Nom d’un chien ! Je ne peux pas finir mes jours collé à Mallok !
Je le rejoignis en trottinant. Nous nous apprêtions à tourner vers la droite, à l’angle du mur mais en surprenant une interminable queue d’individus ornés d’un collier, nous nous cachâmes instinctivement.
Afin de mieux observer les métas chiens – aucun doute étant donné leur effluve – je penchai la tête avec précautions.
J’arrive désormais à différencier chien et loup à l’odeur. Super. J’ai maintenant une super grosse truffe qui fonctionne comme sur des roulettes. Je vais fêter ça au champagne ce soir.
— Ce sont tous des esclaves, chuchotai-je à l’intention de Mallok, toujours à mes pieds et qui fixait, lui aussi, la file indienne de métas chiens.
— Ils entre dans ce bâtiment noir, là-bas.
Mon regard se porta aussitôt sur ledit bâtiment en question.
— Ils ne semblent pas en sortir.
Soudain, l’allure d’un des métas chiens me fit tiquer : malgré ses cheveux d’un brun sale, sa taille élancée des plus banales.
Je plissai les paupières dans l’espoir de mieux discerner les détails de son apparence.
— C’est Ulrich ! m’exclamai-je, à la fois heureuse et excitée.
Le frère de Cahl parût m’entendre car il tourna la tête vers nous. Il fronça les sourcils puis, comme si mes yeux pouvaient zoomer, je vis ensuite et d’une netteté effarante, une expression stupéfaite tirer ses traits.
— Mallok… Mallok, je viens de « zoomer » avec mes yeux ! soufflai-je, choquée.
Celui-ci éternua avant de ricaner :
— Tu ne le vois pas, là, mais de savoir ça, je danse le tango dans mon petit corps.
Je baissai mon regard sur lui afin de lui balancer une salve de balles meurtrières en argent dans la carcasse via mes prunelles colériques. Malheureusement, cela n’eut pas l’effet escompté et j’en fus à cinquante pour cent déçue.
— Je vais m’approcher, annonçai-je subitement.
Aussitôt, l’un de ses longs bras velus m’empêcha d’avancer au-delà de notre pan de mur nous servant de cachette.
— Tu ne peux pas le rejoindre sans te faire remarquer par les types armés qui les surveillent, cracha le loup-garou entre ses crocs acérés et en me fusillant de son regard rouge.
Sur-le-champ, je tentai de repérer les fameux employés d’Alek Swan ; ceux qui étaient les petits frères spirituels des men-in-black.
Effectivement, un exemplaire était posté à intervalle régulier tout le log de file de métas. Outre leur costume noir, ils portaient une oreillette mais également une grosse arme ressemblant à un pistolet mitrailleur.
— C’est vraiment de l’esclavage… nous devons sortir Ulrich de là, terminai-je d’un ton décidé.
— Il s’est infiltré de son plein gré, Beth. Ne va pas faire capoter sa couverture. Ce n’est pas simplement pour sauver Carvin Barrem que Cahl a mis un tel plan au point. Il y a forcément autre chose. Il y a toujours autre chose avec lui, dit le loup-garou d’une voix grave et grondante.
J’ouvris la bouche avec l’idée de lui envoyer une réplique bien sentie, mais me ravisai illico.
Je n’ai pas à me sentir vexée ou blessée. Tout ce plan, toutes ces personnes impliquées… juste pour sauver mon père ? Allons, Beth, ne sois pas ridicule. Tu as beau adorer ton papa, il y a trop de vie en jeu pour un seul homme.
— Tu sais ce qu’il avait en tête ?
— Personne ne peut réussir à deviner ce qu’a Cahl en tête. Je sais qu’il désire sauver l’intégralité de la meute. Un jour, j’ai fait ce rêve… des corps étendus partout : sur les routes, dans les champs. Du sang. Les maisons vides. Un silence étouffant. C’était nous Beth. Tous les métamorphes. Un génocide. Depuis ce cauchemar, Cahl cherche simplement à nous sauver.
J’avais beau essayer de déglutir, ma salive s’était faite la malle et je n’avais rien à avaler hormis une trouille de tous les diables.
— Un génocide, répétai-je, les yeux agrandis d’effroi.
Mallok remua la tête en signe d’acquiescement.
— Tu veux vraiment parler à Ulrich ? me demanda-t-il après un bref silence.
Un génocide… tout le monde… mort ?
— Beth ! Concentre-toi sur l’instant présent ! m’ordonna le loup-garou.
Je frissonnai. Le don de mon nouveau compagnon ressemblait plus à une malédiction qu’autre chose. Comment parvenait-il à « connaître » ces évènements sans se perdre dans la folie ?
— Non… je veux dire, oui. Oui je veux parler à Ulrich. Voir si tout va bien pour lui.
Mallok s’écarta un peu de moi, toujours bien à l’abri des regards derrière le mur.
— Utilise ton pouvoir d’Alpha afin que je puisse me tenir à plus de deux mètres de toi sans avoir l’impression de digérer une cheminée, lâcha-t-il dans un grognement.
Je le considérai comme s’il venait de lui pousser une deuxième tête.
— Ça consiste en quoi « utilise ton pouvoir d’alpha » ? Parce que là tout de suite, tu sais, pour moi, c’est assez vague comme concept.
Une seconde dans ses prunelles rougeâtres me suffit à décrypter la lueur qui les habitait : l’ironie.
— Eh bien, fais donc fonctionner ton cerveau. Que fait Cahl lorsqu’il doit t’obliger à lui obéir ?
Du bout des doigts, je me massais doucement le front pendant que ma matière grise turbinait à un rythme plus rapide que son rythme de croisière.
Je me remémorai consciencieusement chaque scène du genre avec Cahl et la lumière « eurêka » finit par éblouir mes neurones.
— Il se mordait puis il murmurait une phrase en langage sacré… mais je ne me souviens pas des mots employés.
— Un effort, Beth, s’impatienta Mallok.
Je lui lançai un regard noir.
— Rism’… rism’ arsh ber… ber… Bon sang. Ber quoi ? Ber, ber, ber…
[1]
oskl’ ! Je crois que c’est ça : Rism’ arsh ber oskl’ !
— Tu crois ou tu en es sûre ? demanda le loup-garou, d’un ton sceptique.
J’expulsai un grognement irrité pour immédiatement fermer un court instant les yeux : je ne m’habituerai jamais à émettre ce genre de son.
— C’est très difficile. Cahl a toujours été le seul avec qui je ne réussissais jamais à communiquer de cette façon.
L’étonnement de Mallok n’était pas feint.
— Vraiment ? Tiens donc…
Je pris une longue inspiration, chassant rapidement toutes les pensées inutiles me parasitant l’esprit.
Je dois me mordre la main et la poser ensuite sur Mallok – beurk – prononcer ces mots et hop… hop quoi ? Lui ordonner de rester loin de moi ?
J’approchai lentement mon pouce de ma bouche et, après plusieurs secondes d’hésitation, y plantai mes dents dans un petit morceau de chair, situé entre le doigt et le poignet.
La douleur me fit misérablement couiner. En réaction, Mallok éternua tout en arborant une drôle de grimace.
Vas-y, marre-toi, je t’en prie ! Espèce de… !
Je le fusillai du regard, puis apposai la blessure que je venais de m’infliger sur son front, juste au-dessus de ses prunelles rougeâtres.
— Rism’ arsh ber oskl’ ! Loup ! Je t’ordonne de te tenir éloigné de moi ! crachai-je, les dents serrées.
Ses yeux sanglants devinrent, l’espace d’une nanoseconde, brûlés par des flammes d’un bleu électrique et le loup-garou poussa un feulement rageur.
— C’est quoi la suite ? me renseignai-je en le dévisageant.
— Je vais attirer leur attention et pendant ce temps-là, tu iras à la pêche aux informations auprès d’Ulrich.
— Super. J’adore ton plan. J’espère qu’ils joueront aux fléchettes avec tes fesses pour cible.
Une curieuse lueur illumina son œil d’un rouge terrifiant puis comme à son habitude, il éternua.
— Je crois avoir deviné ce que Cahl apprécie tant chez toi, maugréa-t-il en détournant son énorme gueule.
— Mon immense diplomatie ? Ma mansuétude infinie ? Mon extraordinaire beauté ? Oh. Attends. Je sais. Ma phénoménale intelligence !
Mais le méta ne me fit pas le plaisir de répondre à mon trait d’humour pour rapidement se faufiler au milieu de la ribambelle d’arbustes ceinturant l’endroit où nous nous trouvions.
Mallok tint parole puisque trois minutes plus tard, résonnait à m’exploser les tympans une sorte d’alarme stridente. Comme de bons soldats, tous les petits « grands » men-in-black lâchèrent la file de métas chiens afin de se diriger vers leur « problème ».
Je connaissais la nature du « problème » en question et franchement, je préférais être à ma place qu’à la leur. Je me souvenais parfaitement de quoi Mallok était capable et étant donné son apparence physique de film d’horreur ambulant, nul doute que ces chers employés russes allaient faire pipi dans leurs slips en coton.
Une fois certaine qu’aucun garde ne me tomberait à bras raccourcis sur la couenne, je trottinais le plus discrètement possible jusqu’à Ulrich dont je parvenais à repérer l’effluve.
Si là, en cet instant, un journaliste m’avait demandé d’expliquer comment je réussissais à savoir avec une telle certitude que l’odeur que je reniflais parmi tant d’autres était assurément celle du blondinet accro à la lecture, je l’aurai regardé droit dans les yeux, un rien cool dans la posture, pour lui balancer dans la face : c’est un Stanton, on se repère au flair.
Bref, concrètement, je n’en avais pas la moindre idée du pourquoi du comment. Lorsque Cahl avait fait de moi sa louve officielle, une Alpha, j’avais naïvement pensé ne pas avoir changée… pas un iota.
Innocente créature !
Exact. Je me rendais compte de mon erreur de jugement. Désormais, mon corps se retrouvait affublé d’un accessoire extra : la méga-truffe-qui-détecte-les-membres-de-ma-meute.
Sous le regard mauvais de son voisin de queue leu leu, je me glissais dans la file, juste derrière Ulrich qui ne se tourna même pas vers moi.
— Vous avez un petit quelque chose de changé, miss, me dit-il en guise de salutation.
— Je me suis fait dépointer les cheveux.
Il secoua la tête.
— Ça doit être cela, en effet.
— Si mon coiffeur est un génie, le tien devrait être lapidé en place publique.
Ulrich pivota enfin sur lui-même, mais juste le temps de m’adresser une œillade narquoise.
— Dois-je comprendre que tu n’aimes pas mon changement capillaire ? s’enquit-il, visiblement amusé.
— Si je devais résumer ce brun sale en un mot… « beurk » conviendrait à merveille. Bon, maintenant qu’on a fait le tour de la question beauté et soins, j’ai besoin de savoir si tu as mis la main sur des informations quelconques.
— Si c’est à propos de ton père, miss, hélas, rien de nouveau sous le soleil.
Petit pincement au cœur.
— Par contre, poursuivit-il tandis que nous avancions au rythme de nos compatriotes de file, il y a franchement quelque chose qui ne tourne pas rond ici.
— C’est-à-dire ? soufflai-je en feignant me perdre dans la contemplation de mes ongles parfaitement rongés.
Ulrich pris son temps avant de me répondre, comme s’il hésitait.
— Là, par exemple, on se rend dans ce hangar pour manger et prendre nos « vitamines ».
— Vos vitamines ?
— Mets ta main dans ma poche.
— Tu plaisantes ?
— Tu n’as jamais secrètement rêvé de peloter un vrai blond ?
— Ah ! Démasquée je suis !
J’obtempérai et faufilai ma main droite dans la poche arrière de son jean. Mes doigts rencontrèrent très vite la texture typique des gélules. Il y en avait trois : je les saisis.
— Trop simple de me les donner ? marmonnai-je en les enfournant promptement dans ma propre poche.
— Je suis menotté, comme tous mes copains, rétorqua placidement Ulrich.
Effectivement : en y regardant de plus près, ils avaient tous les mains liées devant eux.
— C’est ma dose de la veille. Petit cadeau, et je compte sur toi pour la donner à mon frère, très chère belle-sœur, ajouta-t-il d’un ton railleur. Tous les métas se comportent bien bizarrement après les avoir ingéré. Ces abrutis ne se posent même pas la question de savoir si ces médicaments sont nocifs ou non pour eux : ils les gobent, c’est tout.
— Quand tu dis « bizarrement », cela signifie quoi ?
Là encore, Ulrich se tourna dans ma direction, une expression franchement ironique tirait ses traits.
— Je te déconseille fortement de tester cette came, miss. Les effets secondaires sont terrifiants. Contente-toi seulement de la transmettre à mon frère afin que ses minions de l’ombre l’analysent.
— Dis-moi ! insistai-je.
Ulrich demeura silencieux un court instant, puis soupira :
— On dirait qu’ils souffrent tous des effets de la lune, comme les métas loups. Mais c’est impossible… ils ne devraient pas. Ce sont des métas chiens, ils ont toujours moins subis que nous des affres du cycle lunaire. C’est… c’est impossible. C’est forcément à cause de ces gélules.
Des médocs qui provoquent des pulsions sexuelles incontrôlables comme pour les loups durant les pleines lunes ? Mais… pourquoi ?
— Á quoi cela leur servirait ? chuchotai-je sans le vouloir, dans la continuité de mes pensées.
— C’est là que les héros de l’histoire s’exclament : « C’est ce que nous devons à tout prix découvrir ! », fit Ulrich, un brin railleur.
J’acquiesçais sans relever son ton mordant.
Soudain, j’entendis les gardes d’Alek Swan se hurler des ordres ; ce qui me ramena fissa à la réalité, soit Mallok qui jouait à chat avec les vilains mercenaires russes.
— Je dois y aller, annonçai-je précipitamment.
Je sortais déjà de la file quand une curieuse impression dérangeante de l’abandonner me retint ; je me tournai vers lui, le regard soucieux :
— Ulrich… ça va aller ?
Le loup-garou plongea ses yeux pâles dans les miens, puis, il me fit signe de m’approcher. J’obéis, intriguée par sa mine grave et sérieuse.
Lorsqu’il posa un genou à terre, à mes pieds, tête baissée, pour ensuite saisir ma main blessée dans les siennes, toujours prisonnières d’un bracelet de métal, je retins involontairement mon souffle.
[2]
— Shink’ Alpha. Siam yourtvo’ id siam fadel kourtsma morté .
Juste après avoir prononcé ces paroles, il baisa délicatement l’empreinte de mes dents dans ma propre chair.
Il parle aussi la langue sacrée !
— Ulrich…
Il se releva souplement pour reprendre sa place au sein de la file indienne de métas. Ces derniers avaient suivis l’échange, les yeux ronds, à peine curieux. Sauf… mon attention fût attirée par un méta qui paraissait avoir le même âge que moi et qui me fixait avec insistance. Ses cheveux étaient d’un brun chaud au reflet automnal et ses yeux d’un vert remarquable.
Je me refixai sur Ulrich.
— Pourquoi ? m’enquis-je dans un murmure.
Il m’octroya une œillade implacable de froideur.
— Si tu me poses cette question, Elizabeth, c’est que tu ne le mérites pas. Prouve-moi que j’ai eu raison de te confier ma vie.
Après un ultime échange visuel, je me dépêchai de regagner ma planque.
***
Quand Mallok et moi franchîmes le seuil de la chambre, Cahl se trouvait déjà dans la pièce.
Instinctivement, je me figeai sous son regard perçant. Ce dernier glissa lentement de mon humble personne au monstrueux loup-garou, tout aussi immobile et posté à ma droite, pour finalement revenir à moi.
— Je pense que vous avez beaucoup de choses à me raconter, dit-il en arquant un sourcil.
Mallok et moi échangeâmes une brève œillade ; nerveuse pour ma part, sobre et inintéressée pour la sienne.
— C’est peu de le dire, avouai-je en m’avançant de quelques pas dans sa direction.
Cahl leva le nez, huma un court instant l’air entre nous, et cette fois-ci, ce fut ses deux sourcils qui s’élevèrent pour former une mimique interrogatrice sur son visage.
— Comment se fait-il que je perçoive l’odeur de mon cher frère sur toi ?
Il ouvrit de nouveau la bouche, puis, ses yeux s’arrondirent de stupéfaction pendant qu’il me scrutait.
— Il… Ulrich… Mallok ! s’étrangla-t-il ensuite. Ces deux se sont soumis volontairement à toi ?!
Il paraissait sincèrement choqué, et à dire vrai, moi aussi.
— Ils… débutai-je, troublée. Ils… non, c’est juste que… persistai-je avant que mes yeux ne se baissent sur le méta géant.
Celui-ci détourna vivement la tête. Son attitude à elle-seule apportait de l’eau au moulin des propos de Cahl.
— Attends, Cahl. Lorsque je me suis mordu la main et que j’ai posé cette marque sur Mallok et qu’ensuite Ulrich l’a embrassé ? Cela signifie qu’ils se sont soumis à moi ? Soumis dans le sens des soldats qui acceptent leur capitaine ? me renseignai-je sans quitter le monstre au pelage argenté du regard.
— Je sors, grogna Mallok. Profitez que le pouvoir de la jeune mère-louve agit encore sur celui de son géniteur. Je vis en profiter pour manger un morceau.
Il se dirigea vers la porte d’entrée.
— Ni femmes, ni enfants !
Il stoppa immédiatement afin de m’adresser une œillade assassine.
— Je t’autorise à manger un garde de Swan, mais un seul, lui indiquai-je en dressant l’index, la mine faussement grave.
Mallok éternua sa réponse avant de sortir de la pièce.
Une fois le loup-garou disparu, je me tournai en direction de Cahl qui lui m’observait minutieusement, les bras croisés sur son torse.
— Je constate que tu apprends les règles des Alphas plutôt vite.
— La jalousie, c’est vilain du moche, Cahl.
Ce à quoi il sourit. Ce sourire en coin qu’il affectionnait tant et que je détestais parfois.
— Jamais je n’aurai pu imaginer, même dans mes rêves les plus fous, que mon petit frère, Ulrich, jure fidélité à ma femme, lâcha-t-il avec une lenteur exagérée, les paupières plissées.
Mon abruti d’organe cardiaque bondit dans ma poitrine. Je l’insultai copieusement.
Voilà. Il fait genre te féliciter et toi tu remues la queue. Brave bête, Beth. Crétine. Arrête-ça tout de suite ! Je t’interdis d’être contente à l’idée de lui faire plaisir !
— Pourquoi j’ai subitement le sentiment que tu t’attendais plus ou moins à un tel résultat ?
Cahl ne cilla pas sous mon regard soupçonneux, au contraire, mais s’abstint de me répondre.
Apparemment, je pouvais prendre son mutisme comme bon me le semblait.
Après ce qui dura une éternité selon ma propre estimation temporelle, il me demanda de tout lui raconter dans les moindres détails.
Epuisée, aussi bien mentalement que physiquement, j’obtempérai, assise sur le bord du lit, luttant avec force contre l’irrésistible envie de dormir.
Cahl écouta religieusement le récit de mes péripéties, et nota également avec intérêt mes progrès quant à mes talents de futur loup-garou. Finalement, le silence prit ses aises entre nous, jouant avec l’oxygène tel un facétieux enfant ayant subitement décidé de peinturlurer les murs de sa chambre.
— Je vais prendre ma douche, annonça-t-il.
— Je t’en prie, marmonnai-je en m’allongeant sur le matelas. J’irai après toi.
Pourtant, il ne bougeait pas d’un pouce, ses yeux rivés à ma pitoyable carcasse rongée par la fatigue.
Mes paupières s’étaient à peine abaissées en signe d’inéluctable endormissement, que Cahl exprima oralement l’injonction la plus inattendue venant de sa part :
— Viens m’aider.
Je rouvris immédiatement les yeux pour river mon regard au sien.
— Je suis trop fourbue pour rire à ta blague.
Je faisais la maligne, mais je ne pouvais pas empêcher les battements de mon cœur de s’emballer à l’idée qu’il y avait là une offre aux accents sensuels.
Un sourire clairement moqueur incurva le pli naturel de ses lèvres.
— Espèce de perverse, murmura-t-il. Tu ne penses donc qu’à ça ?
Je le fusillai du regard et, en me relevant, cachais du mieux que je pus la rougeur naissante teintant mes joues.
— Au temps pour moi. C’est vrai, ce n’est pas ton genre, ce type de proposition indécente.
— Oh ? Serait-ce une note de déception que je décèlerai dans ta voix ?
— Certainement pas ! rétorquai-je, acide.
Cela me rendait étrangement nerveuse que de sentir ses prunelles suivre chacun de mes mouvements, sans oublier que sa façon de discuter avec moi possédait un léger parfum de flirt.
— La salle de bain est relativement sûre.
Je relevai brusquement la tête.
Alek Swan nous espionnerait vraiment ?
Je lui fis aussitôt signe que j’acceptais.
Il attendit patiemment que j’entre pour fermer la porte derrière moi. Machinalement, mes doigts cherchèrent une occupation, n’importe laquelle pouvait faire l’affaire, et optèrent finalement pour se tapoter les uns les autres tandis que mes yeux, eux, se posaient partout, sauf sur l’autre créature bipède présente dans cette pièce relativement minuscule.
Je me tournai, par réflexe, parce que mon cerveau se disait probablement quelque chose dans ce goût-là : « qu’est-ce que Cahl fabrique ? ». Je n’aurai pas dû, forcément. Connaissant mon karma, les habitudes sociales de ces loup-garous, j’aurai dû m’abstenir de chercher à savoir pour quelle raison il était silencieux et prenait son temps.
Il était nu. Une nouvelle fois, je le voyais dans son habit de naissance. Sous mon regard éberlué et sans même paraître un peu gêner de m’imposer cela, il se dirigea d’une démarche nonchalante vers la cabine de douche.
— J’ai trouvé ce que je cherchais, m’annonça-t-il le plus sérieusement du monde.
Contre la volonté de ma raison, mes prunelles affamées dévorèrent chaque grain de peau, davantage lorsque l’eau commença à doucement ruisseler sur l’épiderme hâlé.
— Ah… ah ? éructai-je en vérifiant de ne pas baver.
C’était encore un nouvel accessoire de mon statut de femme « lupinement » mariée : mon « mari » me faisait un effet bœuf. Super. Mon esprit adorait tellement le concept qu’il se retenait de justesse de ne pas sauter de toits en toits afin de hurler son extatique bonheur.
— Tu ne pouvais pas attendre que je sorte pour te laver pour de bon ? m’énervai-je soudainement, en m’obligeant à détourner les yeux du spectacle de son corps nu.
— Parce que le bruit de l’eau couvre notre discussion alors j’ai…. Oh.
— Quoi, « oh » ? Fais gaffe Cahl. Fais très attention à ce que tu vas dire.
Je m’entêtai toujours à fixer avec ardeur le carrelage blanc servant de revêtement de sol quand je perçu des doigts encercler mon poignet.
Une seconde plus tard, je me retrouvais habillée, prisonnière entre Cahl et le mur, à me faire tremper par le jet d’eau.
Il attrapa mon menton avec brusquerie, me mettant clairement au défi d’arriver à soutenir son regard. Et c’est ce que je m’évertuai aussitôt à faire par la suite.
— Besoin d’un coup de main ? s’enquit-il de cette détestable voix suave qu’il prenait afin de taquiner son monde.
— De quoi tu parles ? marmonnai-je avant de chasser l’eau dégoulinant sur ma figure.
Le loup-garou haussa un sourcil puis laissa errer ses prunelles dorées sur mes vêtements qui me collaient pire qu’une seconde peau.
— Je parle de ton envie de sexe, lâcha Cahl, amusé.
— Je ne… ! commençai-je avant que ses yeux ne me dissuadent d’aller plus loin dans mon mensonge éhonté.
Un sourire carnivore étira sa bouche puis, avec des gestes d’une lenteur incroyable, il mêla ses doigts aux miens seulement afin d’amener ma paume contre la texture fraîche et humide de sa peau, au niveau de son abdomen.
— Je te l’ai déjà dit, Beth. Tu peux jouir de mon corps comme tu l’entends.
Je te déteste, Cahl Stanton !
— Nous sommes désormais mariés, poursuivit-il. Mariés selon la loi qui régit les nôtres, certes, mais cela vaut tous les contrats de ce style.
Son regard, sombre et attentif me transperça.
— Tu as dit avoir trouvé ce que tu cherchais.
Détournons le thème de la conversation, c’est plus sage.
Il rapprocha un peu plus son corps du mien et je ravalai un juron. Plutôt me faire arracher les dents avec une pince à épiler que céder à la tentation de le peloter, comme il m’y encourageait.
— C’est exact. Un manuscrit datant de deux mille ans, chuchota le loup-garou, tout en baissant la tête. Il explique beaucoup de chose sur les gens de ta race et sur cette « perle » ou « joyau ».
Mes yeux l’observèrent instinctivement ; il paraissait étudier ma poitrine et cette idée me provoqua une bouffée de chaleur.
— Super. Termine ta douche et voyons ça.
Au moment où je m’apprêtais à m’enfuir de la cabine, il frôla l’extrémité de mon sein d’un geste appuyé du bout du doigt, m’arrachant immédiatement une petite plainte gémissante.
Nos regards se lièrent et dans le sien brillait une lueur ne me disant rien qui vaille. Peut-être que les savants fous arboraient ce genre d’expression diabolique excitée lorsqu’ils se préparaient à réaliser une expérience intéressante et inédite, mais je ne me sentais pas, l’âme d’une souris de laboratoire.
Je tentai de nouveau l’esquive mais là encore, il me saisit la main puis la porta à son visage. Je retins ma respiration quand ma paume entra en contact avec la peau fine de ses lèvres.
— Tu ne veux pas qu’on joue un peu d’abord ? proposa Cahl d’une voix extrêmement basse, du jaune animal dans les yeux.
Je déglutis ma salive de travers puis secouai vivement la tête de gauche à droite.
— Je tiens à conserver l’état moyennement bon de mon cœur. Tant que tu n’éprouveras pas réellement des sentiments, Cahl Stanton, il n’y aura pas de sexe entre nous.
Doucement, sans relâcher notre contact visuel que je trouvais bien plus intime que s’il m’avait tenu dans l’espace de ses bras, il libéra mes doigts, comme à regrets.
— Tu es donc bel et bien amoureuse de moi, murmura le loup-garou.
Il n’y avait aucune joie dans l’inflexion de sa voix.
Je me jetai sur l’un des peignoirs afin d’y cacher mon visage. Le corps tremblant ; peut-être de froid, peut-être d’autre chose, quelque chose de totalement incontrôlable.
— Ne prends pas tes rêves pour la réalité, lançai-je le plus méchamment possible, seulement par fierté, les quelques grammes d’ego me restant en cet instant.
OceanofPDF.com