Toni Morrison
Toni Morrison
L’ŒIL
OceanofPDF.com
LE PLUS BLEU
Traduit de l’anglais par
Jean GUILOINEAU
CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR ◊
Table des matières
Couverture
Présentation
Dédicace
Du même auteur
Titre
L’automne
L’hiver
Le printemps
L’été
Copyright
Achevé d’imprimer
Voici la maison. Elle est verte et blanche. Elle a une porte rouge. Elle est très jolie. Voici la famille. Maman, papa, Dick et Jane habitent dans la maison verte et blanche. Ils sont très heureux. Voici Jane. Elle porte une robe rouge. Elle veut jouer. Qui jouera avec Jane ? Voici le chat. Il fait miaoumiaou. Viens jouer. Viens jouer avec Jane. Le chat ne veut pas jouer. Voici maman. Maman est très belle. Maman, veux-tu jouer avec Jane ? Maman rit. Ris, maman, ris. Voici papa. Il est grand et fort. Papa, veux-tu jouer avec Jane ? Papa sourit. Souris, papa, souris. Voici le chien. Oua-oua, fait le chien. Veux-tu jouer avec Jane ? Regardez, le chien court. Cours, chien, cours. Regardez, regardez. Voici un ami. L’ami va jouer avec Jane. Ils vont jouer à un jeu amusant. Joue, Jane, Jane.
Voici la maison elle est verte et blanche elle a une porte rouge elle est très jolie voici la famille maman papa dick et jane habitent dans la maison verte et blanche ils sont très heureux voici jane elle porte une robe rouge elle veut jouer qui jouera avec jane voici le chat il fait miaoumiaou viens jouer viens jouer avec jane voici maman maman est très belle mère veux-tu jouer avec jane maman rit ris maman ris voici papa il est grand et fort papa veux-tu jouer avec jane papa sourit souris père souris voici le chien oua-oua fait le chien veux-tu jouer avec jane regardez le chien court cours chien cours regardez regardez voici un ami l’ami va jouer avec jane ils vont jouer à un jeu amusant joue jane jane
voicilamaisonelleestverteetblancheelleaune
porterougeelleesttrèsjolievoicilafamille
mamanpapadicketjanehabitentdanslamaisonverte etblancheilssonttrèsheureuxvoicijaneelleporte
uneroberougeelleveutjouerquijoueraavecjanevoici lechatilfaitmiaoumiaouviensjouerviensjoueravec janevoicimamanmamanesttrèsbellemamanveuxtu joueravecjanemamanritrismamanrisvoicipapail estgrandetfortpapaveuxtujoueravecjanepapa
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lechienveuxtujoueravecjaneregardezlechiense sauvesauve-toichiensauve-toiregardezregardez voiciunamil’amivajoueravecjaneilsvontjoueràun jeuamusantjouejanejane
Tranquille comme c’était, il ne poussa pas de marguerites à l’automne de 1941. A l’époque, nous avons pensé que c’était parce que Pecola allait avoir le bébé de son père, que les marguerites ne poussaient pas. Une petite vérification et beaucoup moins de mélancolie nous auraient montré que nos graines n’étaient pas les seules qui ne germaient pas ; aucune graine ne germa cette année-là, il n’y avait même pas de marguerites dans les jardins au bord du lac. Mais nous étions tellement préoccupées par la santé et l’accouchement de Pecola que nous ne pensions qu’à notre propre magie : si nous semions les graines en disant les mots qui convenaient, elles fleuriraient et tout irait bien.
Il se passa beaucoup de temps avant que ma sœur et moi, nous admettions qu’aucune pousse verte ne sortirait de nos graines. A ce moment-là, notre sentiment de culpabilité ne fut soulagé que par des disputes et des accusations mutuelles pour savoir laquelle était responsable. Pendant des années, j’ai pensé que ma sœur avait raison : c’était de ma faute. J’avais trop enfoncé les graines dans la terre. Il ne nous est jamais venu à l’esprit que la terre elle-même avait peut-être été trop dure. Nous avions semé nos graines sur notre petit lopin de terre noire, comme le père de Pecola avait semé ses graines dans son petit lopin de terre noire. Notre innocence et notre foi n’étaient pas plus productives que la concupiscence ou le désespoir de son père. Ce qui est sûr aujourd’hui c’est que de tout cet espoir, cette peur, cette concupiscence, cet amour, et cette douleur, il ne reste que Pecola et la terre dure. Cholly Breedlove est mort ; notre innocence aussi. Les graines se sont desséchées et sont mortes ; son bébé aussi.
Il n’y a vraiment rien à ajouter – sauf Pourquoi. Mais comme le Pourquoi est difficile à expliquer, on doit se réfugier dans le Comment.
L’automne
Des bonnes sœurs passent aussi calmes que le désir, et des ivrognes et des yeux sobres chantent dans le hall d’entrée de l’hôtel Grec. Rosemary Villanucci, notre voisine et amie, qui habite au-dessus du café de son père, est assise dans une Buick de 1939 et mange une tartine de pain beurré. Elle baisse la vitre pour nous dire, à ma sœur Frieda et à moi, que nous ne pouvons pas monter dans la voiture. Nous la regardons avec de grands yeux, nous voulons son pain mais, plus encore, nous voulons lui crever les yeux pour en faire sortir cette arrogance, et nous voulons écraser cette fierté de propriétaire qui retrousse les coins de sa bouche qui mâche. Quand elle sortira de la voiture nous lui flanquerons une raclée, nous laisserons des marques rouges sur sa peau blanche et elle pleurera et elle nous demandera si nous voulons qu’elle baisse sa culotte. Nous dirons non. Nous ne savons pas ce que nous ressentirions ni ce que nous ferions si elle baissait sa culotte, mais à chaque fois qu’elle nous le demande, nous savons qu’elle nous offre quelque chose de précieux et que nous devons affirmer notre propre fierté en refusant d’accepter.
L’école a commencé et, à Frieda et à moi, on nous donne des bas marron tout neufs et de l’huile de foie de morue. Les adultes parlent d’une voix fatiguée et irritée de la Société minière Zick et ils nous emmènent le soir sur la voie de chemin de fer où nous remplissons des sacs de toile avec de minuscules morceaux de charbon éparpillés un peu partout. Ensuite, nous rentrons à la maison en nous retournant pour voir des wagons de scories, rouges et fumantes, qu’on déverse dans le fossé qui longe l’aciérie. Le feu en train de mourir éclaire le ciel d’une lueur terne et orange. Frieda et moi, nous traînons en arrière, nous regardons la tache de couleur entourée d’obscurité. Il est impossible de ne pas avoir un frisson quand nos pieds quittent le sentier de gravier et qu’ils s’enfoncent dans l’herbe sèche du champ.
Notre maison est vieille, froide et verte. Le soir, une lampe à pétrole éclaire une grande pièce. Les autres sont plongées dans l’obscurité, peuplées de cafards et de souris. Les adultes ne nous parlent pas – ils nous donnent des ordres ou des indications sans nous fournir d’explications. Si nous tombons en marchant, ils nous regardent ; si nous nous coupons ou si nous nous cognons, ils nous demandent si on n’est pas folles. Quand nous attrapons un rhume, ils secouent la tête, écœurés par notre négligence. Comment voulez-vous, nous demandent-ils, qu’on y arrive si vous êtes malades ? Nous ne savons pas quoi répondre. Ils traitent notre maladie avec du mépris, du Sirop Noir infect et de l’huile de ricin qui nous endort.
Un jour, après avoir été ramasser du charbon, je tousse une fois, bruyamment, les bronches déjà pleines, et ma mère fronce les sourcils. « Mon Dieu ! Va te coucher. Combien de fois il faudra te dire de te mettre quelque chose sur la tête ? Tu dois être la plus grande imbécile de la ville. Frieda ! Va chercher des chiffons pour boucher la fenêtre. »
Frieda bouche une nouvelle fois la fenêtre. Je me traîne péniblement vers mon lit, pleine de remords et en m’attendrissant sur mon sort. Je me couche avec mes sous-vêtements, le métal de mes jarretelles noires me fait mal aux jambes, mais je ne les enlève pas, car il fait trop froid sans bas. Mon corps met longtemps à réchauffer sa place dans le lit. Quand j’ai produit une silhouette de chaleur, je n’ose plus bouger, car il fait froid à quelques centimètres de chaque côté. Personne ne me parle ni ne me demande comment ça va. Une heure ou deux plus tard, ma mère vient. Elle a de grandes mains rêches, et quand elle me frictionne la poitrine avec de la pommade Vicks, je me raidis à cause de la douleur. Elle en prend sur deux doigts d’un seul coup et me masse la poitrine jusqu’à ce que je me sente mal. Juste au moment où je pense m’effondrer dans un cri, elle ramasse un peu de pommade sur son index et me la fourre dans la bouche en me disant d’avaler. On m’enveloppe le cou et la poitrine dans une flanelle chaude. On me couvre avec un lourd couvre-pieds et on me donne l’ordre de suer, ce que je fais – sans tarder.
Plus tard, je vomis et ma mère dit : « Pourquoi est-ce que tu dégobilles sur les couvertures ? Tu ne peux pas penser à mettre la tête hors du lit ? Regarde ce que tu as fait. Tu crois que je n’ai que ça à faire de laver ton dégobillage ? »
Le vomi recouvre l’oreiller et le drap gris-vert de taches orange. Ça bouge comme l’intérieur d’un œuf cru. Ça se tient obstinément en une seule masse, en refusant de se fragmenter pour qu’on l’enlève. Je me demande comment ça peut être à la fois aussi net et aussi dégoûtant.
La voix de ma mère continue à bourdonner. Ce n’est pas à moi qu’elle parle. Elle parle au vomi, mais elle l’appelle par mon nom : Claudia. Elle l’essuie du mieux qu’elle peut et pose une serviette qui gratte sur la grande tache humide. Je m’allonge de nouveau. Les chiffons sont tombés de la fissure de la fenêtre, et l’air est froid. Je n’ose pas rappeler ma mère et je n’ai pas envie de perdre ma chaleur. Sa colère m’humilie ; ses paroles me brûlent les joues et je pleure. Je ne sais pas qu’elle n’est pas en colère contre moi mais contre ma maladie. Je crois qu’elle méprise ma faiblesse parce que j’ai laissé la maladie « prendre le dessus ». Bientôt, je ne serai plus malade ; je refuserai. Mais pour l’instant, je pleure. Je sais que ça fait couler la morve mais je ne peux pas m’arrêter.
Ma sœur entre. Elle a les yeux noyés de chagrin. Elle me chante : « Quand le soir profond tombe sur les murs du jardin endormi, quelqu’un pense à moi… » Je somnole en pensant à des prunes, à des murs et à « quelqu’un ».
Mais était-ce vraiment comme ça ? Aussi douloureux que je m’en souviens ? Moins fort. Ou plutôt, c’était une douleur productive et féconde. L’amour, épais et noir comme du sirop Alaga, a bouché la fissure de la fenêtre. J’en sentais l’odeur – et le goût, douceâtre, moisi, avec une pointe d’essence de Wintergreen – partout dans la maison. Il collait, comme ma langue, aux vitres givrées. Il m’enduisait la poitrine comme la pommade, et quand la flanelle s’est défaite dans mon sommeil, les courbes claires et aiguës de l’air en ont souligné la présence dans ma gorge. Et dans la nuit, quand ma toux est devenue sèche et tenace, des pas étouffés sont entrés dans ma chambre, des mains ont rattaché la flanelle, ont remonté le couvre-pieds et l’une d’elles s’est posée un instant sur mon front. Aussi, quand je pense à l’automne, je pense à quelqu’un dont les mains ne voulaient pas que je meure.
C’était aussi l’automne quand Mr Henry est arrivé. Notre locataire. Notre locataire. Les mots sortaient des lèvres comme un ballon et se balançaient au-dessus de nos têtes – silencieux, séparés et agréable ment mystérieux. Ma mère était tranquille et satisfaite quand elle parlait de son arrivée.
« Vous le connaissez, disait-elle à ses amis. Henry Washington. Il habitait chez Miss Della Jones dans la 13e Rue. Mais elle trop gâteuse pour continuer. Alors il cherche une autre chambre pour se loger.
– Ah oui. » Les amis de ma mère ne cachent pas leur curiosité. « Je me demandais combien de temps il allait rester chez elle. On dit qu’elle n’a plus toute sa tête. La moitié du temps, elle ne sait plus qui il est, ni lui ni personne.
– Le vieux nègre complètement fou avec qui elle s’est mariée ne l’a pas arrangée.
– Vous savez ce qu’il a dit aux gens quand il l’a quittée ?
– Euh, euh. Qu’est-ce qu’il a dit ?
– Eh bien, qu’il se sauvait avec cette aguicheuse de Peggy… d’Elyria. Vous savez.
– Une des filles de la grosse Bessie ?
– C’est ça. Et ben, quelqu’un lui a demandé pourquoi il avait quitté une jolie femme pieuse comme Della pour cette jeunette. Vous savez, Della a toujours bien tenu sa maison. Et il a juré devant le bon Dieu que la vraie raison, c’était qu’il ne pouvait plus supporter l’eau parfumée à la violette que Della Jones utilisait. Il a dit qu’il voulait une femme qui sente une odeur de femme. Il a dit que Della était trop propre pour lui.
– Quel cochon ! C’est vraiment dégoûtant !
– M’en parlez pas. Est-ce que c’est des raisons ?
– Sûrement pas. Il y a des hommes qui valent pas mieux que des cochons.
– C’est à cause de ça qu’elle a eu ses attaques ?
– Ça n’a pas dû l’arranger. Mais vous savez, ses filles étaient bêtes comme leurs pieds. Vous vous souvenez de cette grimacière d’Hattie ? Elle n’a jamais été très nette. Et leur tante Julia qui remonte et qui redescend toujours la 16e Rue en parlant toute seule.
– On ne peut pas l’enfermer ?
– Non. Le comté n’en a pas voulu. Ils ont dit qu’elle ne faisait de mal à personne.
– Eh bien, moi, elle me fait du mal. Si on veut avoir peur à en chier dans votre froc, y a qu’à se lever à cinq heures et demie du matin comme moi pour voir cette vieille sorcière qui se balade avec son bonnet. Grands dieux ! »
Elles rient.
Frieda et moi nous lavons des bocaux à conserve. Nous n’entendons pas ce qu’elles disent mais avec les adultes nous écoutons et nous essayons de surprendre leurs paroles.
« J’espère que personne me laissera traîner comme ça quand je deviendrai gâteuse. C’est une honte.
– Qu’est-ce qu’ils vont faire de Della ? Est-ce qu’elle n’a pas de famille ?
– Une de ses sœurs doit venir de la Caroline du Nord pour s’occuper d’elle. A mon avis, elle veut mettre la main sur sa maison.
– Oh, allez. C’est la pire chose que j’aie entendue.
– Qu’est-ce que vous pariez ? Henry Washington a dit que cette sœur, elle avait pas vu Della depuis quinze ans.
– Je pensais qu’un jour Henry allait se marier avec elle.
– Avec cette vieille bonne femme ?
– Ben, Henry n’est plus un gamin.
– Non, mais ce n’est pas un vieillard non plus.
– Il a déjà été marié ?
– Non.
– Comment ça se fait ? Quelqu’un l’a laissé tomber ?
– Il est tellement difficile.
– Il n’est pas difficile. Vous en connaissez une par ici qui soit bonne à marier ?
– Ben… non.
– Il a simplement un peu de jugeote. Un bon travailleur avec une vie bien réglée. J’espère que ça se passera bien.
– Ça se passera bien. Combien vous lui prenez ?
– Cinq dollars par semaine.
– Ça va bien vous aider.
– C’est sûr. »
Leur conversation est comme une danse un peu méchante : un son rencontre un son, fait la révérence, hésite et se retire. Un autre son entre dans la danse, mais un autre lui prend la vedette : les deux sons tournent l’un autour de l’autre et s’arrêtent. Parfois leurs paroles décrivent des spirales hautaines ; d’autres fois, elles font des sauts stridents et tout est ponctué de grands éclats de rire comme la palpitation d’un cœur en gelée. Le tranchant, la poussée de leurs émotions sont toujours évidents pour Frieda et pour moi. Nous ne connaissons pas le sens de tous les mots qu’elles disent, parce que nous avons neuf et dix ans. Alors nous observons leur visage, leurs mains, leurs pieds et nous recherchons la vérité dans le timbre de leur voix.
Et, quand Mr Henry est arrivé un samedi soir, nous avons senti son odeur. Elle était merveilleuse. Un parfum d’arbres et de citron, comme une crème de jour, d’huile pour cheveux et une touche de réglisse.
Il avait un grand sourire qui découvrait de petites dents régulières avec un espace amical au milieu. Frieda et moi, on ne nous a pas présentées – on nous a seulement montrées du doigt. Comme : voici la salle de bains ; la penderie est ici ; et voici mes gosses, Frieda et Claudia ; faites attention à cette fenêtre, elle ne s’ouvre pas bien.
Nous le regardions en coin, en ne disant rien et sans nous attendre à ce qu’il dise quelque chose. Peut-être un signe de tête, comme pour la penderie, pour reconnaître notre existence. Mais à notre grande surprise, il nous a parlé.
« Bonjour. Toi tu dois être Greta Garbo et toi Ginger Rogers. »
Petits rires bêtes de notre part. Même mon père a souri malgré lui.
« Vous voulez une petite pièce ? » a-t-il demandé.
Il nous en a tendu une. Frieda a baissé la tête, trop heureuse pour répondre. J’ai avancé la main. Il a fait claquer le pouce et l’index et la pièce a disparu. Le plaisir s’est mêlé à notre étonnement. Nous avons cherché sur lui, en glissant nos doigts dans ses chaussettes, en regardant à l’intérieur de son manteau. Si le bonheur c’est l’anticipation plus la certitude, nous étions heureuses. Et tandis que nous attendions que la pièce réapparaisse, nous savions que nous amusions maman et papa. Papa souriait et les yeux de maman se sont adoucis en suivant nos mains qui couraient sur le corps de Mr Henry. Nous l’aimions. Même après ce qui s’est passé ensuite, nous nous sommes souvenues de lui sans amertume.
Elle dormait dans le lit avec nous. Frieda vers l’extérieur parce qu’elle est courageuse – il ne lui vient jamais à l’esprit que si, pendant qu’elle dort, sa main pend en dehors du lit, « quelque chose » va sortir de dessous en rampant pour lui ronger les doigts. Je dors du côté du mur parce que cette idée m’est venue à l’esprit. Pecola devait donc dormir au milieu.
Deux jours plus tôt, maman nous avait dit que « quelqu’un » allait venir – une petite fille qui n’avait nulle part où aller. Les gens du comté l’avaient placée chez nous pendant quelques jours jusqu’à ce qu’ils aient décidé quoi faire ou, plus précisément, jusqu’à ce que la famille soit réunie. Il fallait être gentilles avec elle et ne pas nous battre. Maman ne savait pas « ce qu’il prenait aux gens », mais ce cochon de Breedlove avait mis le feu à sa maison, il avait tourné la tête de sa femme et maintenant tout le monde était à la rue.
Être à la rue, nous le savions, c’était la vraie terreur de la vie. La menace de se retrouver à la rue réapparaissait souvent à cette époque. On mettait fin à chaque excès avec cette menace. Si quelqu’un mangeait trop, il finirait à la rue. Si quelqu’un brûlait trop de charbon, il finirait à la rue. Les gens pouvaient se retrouver à la rue à cause du jeu ou de la boisson. Parfois, des mères flanquaient leur fils à la rue et quand ça arrivait, toute la sympathie allait au garçon sans tenir compte de ce qu’il avait fait. Il était à la rue, et à cause de sa propre mère. Être mis à la rue par un propriétaire était une chose, malheureuse, mais il s’agissait d’un aspect de l’existence sur lequel on n’avait aucun contrôle, puisqu’on ne pouvait pas contrôler ce qu’on gagnait. Mais être flemmard au point de se mettre soi-même à la rue, ou être sans cœur au point de mettre sa propre famille à la rue, c’était criminel.
Il y a une différence entre être mis dehors et être mis à la rue. Si l’on est mis dehors, on va quelque part ailleurs ; si l’on est mis à la rue, on n’a plus d’endroit où aller. La distinction était subtile mais définitive. Se retrouver à la rue, c’était la fin de quelque chose, un fait irrévocable et physique, qui définissait et complétait notre condition métaphysique. Etant une minorité à la fois comme caste et comme classe, nous vivions sur l’ourlet de la vie en luttant contre notre faiblesse et en nous battant pour nous accrocher ou pour grimper sans aide dans les grands plis du vêtement. Mais nous avions appris comment nous y prendre avec notre existence périphérique – sans doute parce que c’était abstrait. Mais l’aspect concret du fait d’être mis à la rue était une autre question – comme la différence entre le concept de la mort et être vraiment mort. Le mort ne change pas et quand on est mis à la rue, on y reste.
On savait qu’être mis à la rue existait, et cela faisait naître en nous un sentiment de propriété, de possession. La possession solide d’une cour, d’une véranda, d’une treille. Les Noirs propriétaires consacraient toute leur énergie, tout leur amour à leur petit nid. Comme des oiseaux ivres et désespérés, ils surchargeaient tout de décorations ; ils s’agitaient et s’affairaient autour de leurs maisons durement gagnées ; ils faisaient des conserves et des confitures pendant tout l’été pour remplir les placards et les étagères ; ils peignaient, piochaient, creusaient dans tous les coins de leurs maisons. Et ces maisons se dressaient comme des tournesols de serre parmi les rangées de mauvaises herbes qui étaient les maisons en location. Les Noirs locataires jetaient des regards furtifs sur ces vérandas et ces cours de propriétaires, et juraient de s’acheter « un joli petit coin ». En attendant, ils économisaient, grattaient sur tout, et entassaient ce qu’ils pouvaient dans des masures en location et se réjouissaient à l’avance du jour où ils seraient propriétaires.
Cholly Breedlove, à l’époque un Noir locataire, ayant mis sa famille à la rue, était tombé de lui-même en dessous de toute considération humaine. Il avait rejoint la condition animale ; c’était en fait un vieux chien, un serpent, un vieux rat de nègre. Mrs Breedlove habitait chez la femme pour qui elle travaillait ; une autre famille hébergeait le garçon, Sammy ; et Pecola se retrouvait chez nous. Cholly était en prison.
Elle est arrivée sans rien. Pas de petit sac en papier avec une robe de rechange, une chemise de nuit ou une culotte en coton vaguement blanche. Elle est arrivée accompagnée d’une femme blanche et s’est assise.
Nous nous sommes bien amusées pendant que Pecola était chez nous. Frieda et moi, nous avons arrêté de nous battre et nous nous sommes occupées de notre invitée, en faisant des efforts pour qu’elle oublie qu’on l’avait mise à la rue.
Quand nous avons découvert qu’elle n’avait pas du tout l’intention de nous dominer, elle nous a plu. Elle riait quand je faisais le clown pour elle et elle souriait en acceptant avec grâce les friandises que ma sœur lui donnait.
« Tu veux des biscuits ?
– Je veux bien. »
Frieda lui a apporté quatre biscuits sur une soucoupe et du lait dans une tasse bleue et blanche, avec Shirley Temple. Elle est restée longtemps devant le lait en regardant avec attendrissement les fossettes du visage de Shirley Temple. Frieda et elle ont eu une conversation pleine d’amour sur Shirley Temple qui était si migno-o-onne. Je n’ai pas pu me joindre à leur admiration parce que je haïssais Shirley Temple. Non pas parce qu’elle était mignonne, mais parce qu’elle dansait avec Bojangles, qui était mon ami, mon oncle, mon papa et qui aurait dû rire avec moi. Au lieu de ça, il s’amusait, il dansait merveilleusement avec une de ces petites Blanches dont les socquettes ne tombaient jamais sur les chevilles. Aussi, j’ai dit : « Moi, j’aime Jane Withers… » Elles m’ont lancé un regard étonné, ont décidé qu’on ne pouvait vraiment pas me comprendre et ont continué à débiter leurs souvenirs sur Shirley-la-bigleuse.
Plus jeune que Frieda et que Pecola, je n’étais pas encore arrivée à ce tournant de mon développement psychique qui m’aurait permis de l’aimer. Ce que j’éprouvais à l’époque, c’était de la haine pure. Mais avant ça, j’avais ressenti autre chose de plus inconnu et de plus effrayant que cette haine pour toutes les Shirley Temple du monde.
Cela avait commencé avec Noël et les poupées qu’on recevait en cadeau. Le gros cadeau spécial et tendre était toujours une grande poupée aux yeux bleus. D’après les rires bêtes des adultes, je savais que cette poupée représentait ce qu’ils pensaient que je désirais le plus. J’ai été stupéfaite par l’objet lui-même et ce à quoi il ressemblait. Qu’est-ce que j’étais censée faire avec elle ? Jouer à être sa mère ? Les bébés et le concept de maternité ne m’intéressaient pas. Je ne m’intéressais qu’aux êtres humains de mon âge et de ma taille et je ne pouvais manifester aucun enthousiasme à la perspective d’être mère. La maternité, c’était la vieillesse et d’autres possibilités lointaines. Cependant, j’ai vite appris ce qu’on attendait que je fasse avec la poupée : je devais la bercer, inventer des situations autour d’elle, et même dormir avec elle. Les livres d’images étaient remplis de petites filles qui dormaient avec leur poupée. En général, des poupées en lambeaux mais pour moi il n’en était pas question. J’étais physiquement révoltée et secrètement effrayée par ces yeux ronds et crétins, par cette face de Mardi gras et ces cheveux qui ressemblaient à des vers de terre orange.
Les autres poupées, qui étaient censées me donner beaucoup de plaisir, atteignaient l’effet exactement inverse. Quand je les prenais dans mon lit, les jambes raides et dures s’enfonçaient dans ma peau, les doigts boudinés m’écorchaient. Si je me tournais en dormant, je me cognais dans la tête froide comme de l’os. C’était une compagne des plus inconfortables et tout à fait agressive pour dormir. La tenir dans mes bras ne m’apportait pas plus de plaisir. La gaze ou la dentelle amidonnée de la robe en coton rendait irritante toute étreinte. Je n’avais qu’une envie : lui arracher les membres. Pour voir de quoi elle était faite, pour en découvrir la tendresse, pour trouver la beauté, l’aspect désirable qui m’avait échappé, et apparemment à moi seul. Les adultes, les filles plus âgées, les boutiques, les magazines, les journaux, les vitrines – le monde entier était d’accord pour reconnaître qu’une poupée aux yeux bleus, aux cheveux blonds et à la peau rose était ce que toute petite fille adorait. « Regarde, disaient-ils, c’est beau, et si tu le mérites, tu l’auras peut-être. » Je palpais le visage en m’étonnant des sourcils faits d’un seul coup de pinceau ; je tirais sur les dents nacrées coincées comme deux touches de piano entre les lèvres arquées et rouges.
Je suivais le nez retroussé, je crevais les globes oculaires bleus et vitreux, et je tordais les cheveux blonds. Je n’arrivais pas à l’aimer. Mais je l’examinais pour comprendre pourquoi tout le monde la disait adorable. Si je cassais les doigts minuscules, si je tordais les pieds plats, si j’arrachais les cheveux, si je faisais tourner la tête, la chose émettait un bruit – ils disaient que ce cri tendre et plaintif était « maman » mais, pour moi, ça ressemblait au bêlement d’un agneau en train de mourir, ou plus exactement à la porte de notre glacière tournant sur ses gonds rouillés en juillet. Si j’arrachais les yeux froids et stupides, elle bêlait encore, « ahhhhhh », si j’enlevais la tête, si j’en faisais tomber la sciure, si j’écrasais le dos contre le pied de lit en cuivre, elle bêlait. Le dos de la robe en gaze se déchirait et je voyais le disque avec six trous, le secret du bruit. Un simple rond en métal.
Les adultes fronçaient les sourcils et faisaient des histoires. « Tu-ne-fais-jamais-attention-à-rien. Je-n’ai -jamais-eu-de-poupée-de-toute-ma-vie-et-j’ai-versé-toutes-les-larmes-de-mon-corps-pour-en-avoir-une. Maintenant-tu-en-as-une-et-une-belle-et-tu-la-casses. Qu’est-ce-que-tu-as ? »
Leur indignation était à son comble. Leurs larmes menaçaient de détruire la distance que créait leur autorité. L’émotion accumulée pendant des années de désirs insatisfaits pointait dans leur voix. Je ne savais pas pourquoi je cassais ces poupées. Mais je savais que personne ne m’avait jamais demandé ce que je voulais pour Noël. Si un adulte, ayant le pouvoir de combler mes désirs, m’avait prise au sérieux et m’avait demandé ce que je voulais, il aurait su que je ne voulais rien à moi, que je ne voulais posséder aucun objet. Je voulais plutôt ressentir quelque chose le jour de Noël. La vraie question aurait dû être : « Ma chère Claudia, qu’aimerais-tu connaître à Noël ? » J’aurais répondu : « Je veux m’asseoir sur le petit tabouret dans la cuisine de maman, les genoux couverts de lilas et écouter papa jouer du violon pour moi toute seule. » La taille du tabouret fait pour moi, le sentiment de sécurité et la chaleur de la cuisine de maman, l’odeur des lilas, la musique et pour que tous mes sens soient de la fête, peut-être, après, le goût d’une pêche.
Au lieu de ça je sentais l’odeur et le goût des assiettes et des tasses en fer-blanc pour organiser des goûters qui m’ennuyaient. Au lieu de ça, je regardais avec répugnance les nouvelles robes qui exigeaient avant de les porter qu’on prenne un bain dans une baignoire de zinc galvanisé. On glissait sur le zinc, pas le temps de jouer ni de se laisser tremper, parce que l’eau refroidissait trop vite, pas le temps de goûter sa nudité, le temps seulement de faire couler de l’eau savonneuse entre ses jambes. Puis la serviette qui gratte et l’absence terrible et humiliante de crasse. La propreté irritable et sans imagination. Finies les taches d’encre sur les jambes et le visage, toutes mes créations accumulées pendant la journée précédente, et remplacées par la chair de poule.
Je cassais les poupées blanches.
Mais l’écartèlement des poupées n’a pas été la véritable horreur. La chose vraiment horrible a été le transfert des mêmes impulsions sur les petites filles blanches. L’indifférence avec laquelle j’aurais pu leur donner des coups de hache n’avait d’égal que mon désir de le faire. Découvrir ce qui m’échappait : le secret de la magie qu’elles tissaient sur les autres. Qu’est-ce qui faisait que les gens les regardaient en disant : « Ahhhhh », et jamais en me regardant ? L’œil en coin des femmes noires quand elles les croisaient dans la rue, et la douceur possessive de leur contact quand elles les touchaient.
Si je les pinçais, leurs yeux – contrairement à l’éclat stupide des yeux des poupées – se fermaient de douleur et leur cri n’était pas le grincement de la porte de la glacière, mais un fascinant hurlement de douleur. Quand j’ai appris à quel point cette violence désintéressée était repoussante, parce que désintéressée, ma honte chercha un refuge. La meilleure cachette était l’amour. D’où la conversion du sadisme primitif en haine fabriquée et en amour hypocrite. C’était un petit pas vers Shirley Temple. J’ai appris beaucoup plus tard à l’adorer, tout comme j’ai appris à faire mes délices de la propreté, en sachant, au moment même où je l’apprenais, que le changement était une adaptation mais pas une amélioration.
« Trois quarts de lait. C’est ce qu’il y avait dans cette glacière, hier. Trois quarts entiers. Maintenant, il n’y en a plus. Pas une seule goutte. Ça ne me fait rien que des gens viennent chez moi et qu’ils prennent tout ce qu’ils veulent, mais trois quarts de litre de lait ! Qu’est-ce qu’on peut bien faire avec trois quarts de litre de lait ! »
Les « gens » auxquels ma mère faisait allusion, c’était Pecola. Toutes les trois, Pecola, Frieda et moi, nous l’entendions crier dans la cuisine en bas en faisant toute une histoire à cause du lait que Pecola avait bu. Nous savions qu’elle aimait beaucoup la tasse Shirley Temple et elle saisissait la moindre occasion d’y boire du lait, simplement pour la tenir dans la main et voir le doux visage de Shirley. Ma mère savait que Frieda et moi nous détestions le lait et elle supposait que Pecola l’avait bu par gourmandise. Ce n’était sûrement pas à nous de la « disputer ». Nous n’entamions pas de discussions avec les adultes ; nous répondions à leurs questions, c’est tout.
Honteuses à cause des insultes dont maman couvrait notre amie, nous restions assises là : je m’épluchais les doigts de pied, Frieda se nettoyait les ongles avec les dents et Pecola suivait des doigts les cicatrices de ses genoux – la tête penchée sur le côté. Les rouspétances solitaires de ma mère nous irritaient et nous déprimaient. Elles étaient interminables, insultantes et, bien qu’indirectes (maman ne nommait jamais personne – elle parlait seulement des « gens » et de « certains »), elles étaient extrêmement pénibles dans leur violence. Elle continuait comme ça pendant des heures, en reliant une offense à une autre, jusqu’à ce qu’elle ait sorti tout ce qu’elle avait sur le cœur. Puis, quand elle avait tout dit à tout le monde, elle se mettait à chanter et continuait pendant le reste de la journée. Mais il se passait très longtemps avant qu’on entende sa chanson. En attendant, l’estomac en compote et le cou en feu, nous écoutions, en fuyant le regard des autres, et nous nous épluchions les pieds ou n’importe quoi.
« … Je ne sais vraiment pas ce que je suis censée faire marcher ici, c’est pas le bureau de bienfaisance, j’imagine. Il est temps qu’on me retire de la liste de ceux qui donnent et qu’on me mette sur la liste de ceux qui reçoivent. On veut que je finisse à l’asile. J’ai beau faire, je n’y échapperai pas. Les gens passent leur temps à essayer d’inventer des moyens de m’y envoyer. J’ai autant besoin d’une bouche de plus à nourrir qu’un chat a besoin de poches. Comme si je n’avais pas assez de problèmes à essayer de donner à manger aux miens et à éviter d’aller à l’asile ; maintenant j’ai quelque chose de plus qui va tout me boire pour m’envoyer là-bas. Ah mais non, elle y arrivera pas. Pas tant qu’il me restera des forces dans le corps et une langue dans la bouche. Il y a une limite à tout. J’ai rien à jeter par les fenêtres. Personne a besoin de trois quarts de litre de lait. Henry Ford n’a pas besoin de trois quarts de litre de lait. C’est vraiment un péché. Je veux bien faire ce que je peux pour les gens. Personne peut dire le contraire. Mais il faut que ça s’arrête, et c’est moi qui vais arrêter ça. La Bible dit qu’il faut prier et aussi veiller. Les gens vous collent leurs enfants sur les bras et ils continuent à s’occuper de leurs affaires. Est-ce que quelqu’un est jamais venu jeter un coup d’œil ici pour voir si cette enfant avait un morceau de pain à se mettre sous la dent. On dirait qu’ils jettent seulement un coup d’œil pour voir si moi j’ai un morceau de pain à lui donner. Ah mais non. L’idée ne leur traverse pas l’esprit. Ce bon à rien de Cholly est sorti de prison depuis deux jours entiers et il est pas encore venu voir si son enfant était vivante ou morte. Pour lui, elle pourrait aussi bien être morte. Et sa maman, c’est pareil. Ça ressemble à quoi, tout ça ? »
Quand maman en est arrivée à Henry Ford et à tous ces gens qui se moquaient bien de savoir si elle avait un morceau de pain à manger, nous avons su qu’il était temps de nous en aller. Nous voulions éviter le couplet sur Roosevelt et les riches.
Frieda s’est levée et a descendu l’escalier. Pecola et moi, nous l’avons suivie, en faisant un grand arc de cercle pour éviter la porte de la cuisine. Nous nous sommes assises sur les marches de la véranda où les paroles de ma mère ne nous arrivaient que par rafales.
C’était un triste samedi. La maison sentait le nettoyant et l’odeur piquante des feuilles de moutarde qui cuisaient. Le samedi était un jour de tristesse et d’agitation. Second dans l’ordre de la détresse, après les dimanches raides et empesés, aux pastilles contre la toux, remplis de « ne fais pas ça » et de « tiens-toi tranquille ».
Si ma mère avait envie de chanter, ça n’allait pas trop mal. Elle chantait les moments difficiles, les moments pénibles, et les moments où quelqu’un-est-parti-et-m’a-laissée. Mais elle avait une voix si douce et, quand elle chantait, des yeux si tendres, que je finissais par avoir envie de connaître ces moments pénibles, et par désirer être grande sans « un sou-ou-ou à moi ». J’attendais le moment délicieux où « mon homme » me laisserait tomber, où « je détesterais voir descendre le soleil du soir… », parce que je saurais alors que « mon homme a quitté la ville ». La détresse, colorée par les verts et les bleus de la voix de ma mère, ôtait toute la souffrance aux mots et me laissait avec la conviction que la douleur n’était pas seulement supportable, mais douce aussi.
Mais sans chansons, les samedis se posaient sur ma tête comme un seau à charbon et si maman faisait des histoires comme en ce moment, c’était comme si quelqu’un y jetait des pierres.
« … et je suis pauvre comme Job. Pour qui ils me prennent ? Pour le Père Noël ? Eh ben, ils peuvent retirer leurs chaussures parce que c’est pas Noël… »
Nous nous sommes agitées.
« On fait quelque chose, a dit Frieda.
– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? ai-je demandé.
– Je ne sais pas. Rien. » Frieda regardait la cime des arbres. Pecola regardait ses pieds.
« Vous voulez qu’on monte dans la chambre de Mr Henry pour regarder ses magazines de femmes nues ? »
Frieda a fait une grimace horrible. Elle n’aimait pas regarder les photos cochonnes. « Alors, ai-je continué, on peut regarder sa Bible. Ça c’est beau. » Frieda a serré les dents et a fait fttt entre les lèvres. « Bon, alors on peut aller enfiler les aiguilles à coudre de la dame à moitié aveugle. Elle nous donnera une pièce. »
Frieda a reniflé. « Elle a des yeux qui ressemblent à de la morve. Je n’ai pas envie de les voir. Qu’est-ce que tu veux faire, Pecola ?
– Ça m’est égal, a-t-elle dit. Ce que vous voulez. »
J’avais une autre idée. « On pourrait remonter la ruelle pour voir ce qu’il y a dans les poubelles.
– Il fait trop froid », a dit Frieda. Elle s’ennuyait et était de mauvaise humeur.
« Je sais. On pourrait faire des fondants.
– Tu rigoles ? Avec maman qui fait ses histoires. Quand elle commence à s’en prendre à la terre entière, tu sais qu’il y en a pour toute la journée. Elle ne nous laissera jamais faire.
– Alors, on n’a qu’à aller à l’hôtel Grec pour les écouter dire des gros mots.
– Oh, j’ai pas envie, en plus, ils disent tout le temps les mêmes. »
J’avais épuisé ma provision d’idées, et je me suis concentrée sur les taches blanches de mes ongles. Le total indiquait le nombre d’amoureux que j’aurais. Sept.
Le soliloque de maman glissait dans le silence. « … La Bible dit : il faut nourrir ceux qui ont faim. C’est bien. C’est parfait. Mais je ne vais pas nourrir des éléphants… Celui qui a besoin de trois quarts de litre de lait pour vivre doit s’en aller d’ici. Il s’est trompé de maison. C’est quoi ici ? Une laiterie ? »
Pecola s’est redressée brusquement, les yeux écarquillés de terreur. Une sorte de hennissement lui est sorti de la bouche.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? » Frieda s’est relevée elle aussi.
Puis nous avons regardé toutes les deux l’endroit que Pecola fixait des yeux. Du sang lui coulait entre les jambes. Il y avait des gouttes sur les marches. J’ai sursauté. « Hé, tu t’es coupée ? Regarde. Tu en as plein ta robe. »
Une tache brun-rouge s’étalait dans le dos de sa robe. Elle continuait à hennir, debout, les jambes écartées.
Frieda a dit : « Oh, mon Dieu ! Je sais. Je sais ce que c’est !
– Qu’est-ce que c’est ? Pecola a porté ses doigts à sa bouche.
– C’est ta menstruation.
– C’est quoi ?
– Tu sais bien.
– Je vais mourir ? a-t-elle demandé.
– Nooon. Tu ne vas pas mourir. Ça veut simplement dire que tu peux avoir un bébé !
– Quoi ?
– Comment est-ce que tu le sais ? » J’en avais assez de Frieda qui savait toujours tout.
« C’est Mildred qui me l’a dit, et maman aussi.
– Je ne te crois pas.
– Ça ne fait rien, grosse maligne. Écoute. Attends ici. Assieds-toi, Pecola. Ici. » Frieda n’était plus qu’autorité et énergie. « Et toi, m’a-t-elle dit, va nous chercher de l’eau.
– De l’eau ?
– Oui, imbécile. De l’eau. Et ne fais pas de bruit, sinon maman va t’entendre. »
Pecola s’est assise avec un peu moins de peur dans les yeux. Je suis allée dans la cuisine.
« Qu’est-ce que tu veux, ma fille ? » Maman rinçait les rideaux dans l’évier.
« Un peu d’eau, maman.
– Juste au moment où je suis en train de travailler, naturellement. Allez, prends un verre. Un propre. Prends le bocal. »
J’ai pris un bocal à conserve et je l’ai rempli d’eau au robinet. J’ai eu l’impression que ça durait longtemps.
« Personne ne veut rien jusqu’au moment où on me voit devant l’évier. Après, tout le monde a envie de boire de l’eau… »
Quand le bocal a été plein, je me suis dirigée vers la porte.
« Où est-ce que tu vas ?
– Dehors.
– Bois cette eau ici !
– Mais je ne vais rien casser.
– Tu ne sais pas ce que tu vas faire.
– Si, maman. Laisse-moi sortir. Je vais pas en renverser.
– T’as pas intérêt. »
Je suis allée sur la véranda et je suis restée là avec le bocal plein d’eau. Pecola pleurait.
« Pourquoi est-ce que tu pleures ? Ça fait mal ? »
Elle a secoué la tête.
« Alors mouche ta morve. »
Frieda a ouvert la porte du fond. Elle avait glissé quelque chose sous son corsage. Elle m’a regardée stupéfaite et a montré le bocal. « C’est pour quoi faire ?
– C’est toi qui m’as dit. Tu m’as dit d’aller chercher de l’eau.
– Pas un petit bocal. Il faut beaucoup d’eau. Pour laver les marches, imbécile !
– Comment je l’aurais su ?
– « Comment je l’aurais su ! Allez. » Elle a soulevé Pecola en la tenant par le bras. « Il faut y retourner. » Elles se sont dirigées sur le côté de la maison, là où les buissons étaient épais.
« Hé. Et moi ? Je veux venir.
– Ferme-laaaa. » Le chuchotement d’actrice de Frieda. « Maman va t’entendre. Tu laves les marches. »
Elles ont disparu au coin de la maison.
J’allais tout rater. Encore. Il se passait quelque chose d’important et je devais rester en arrière et ne rien voir. J’ai renversé l’eau sur les marches, j’ai frotté un peu avec ma chaussure et j’ai couru les rejoindre.
Frieda était à genoux ; sur le sol, à côté d’elle, il y avait un carré de coton. Elle retirait la culotte de Pecola. « Allez. Lève les pieds. » Elle a réussi à enlever la culotte sale et me l’a lancée. « Attrape.
– Qu’est-ce que je dois en faire ?
– Enterre-la, imbécile. »
Frieda a dit à Pecola de tenir le morceau de coton entre ses jambes.
« Comment est-ce qu’elle va marcher avec ça ? » j’ai demandé.
Frieda n’a pas répondu. Elle a pris deux épingles à nourrice dans l’ourlet de sa jupe et elle a attaché les extrémités de la serviette à la robe de Pecola.
J’ai pris la culotte entre deux doigts et j’ai cherché un endroit pour creuser un trou. Un froissement dans les buissons m’a fait sursauter ; je me suis retournée, et j’ai vu une paire d’yeux fascinés dans un visage blanc comme de la farine. Rosemary nous regardait. J’ai voulu lui attraper le visage et j’ai réussi à lui griffer le nez. Elle a hurlé et a reculé.
« Mrs MacTeer ! Mrs MacTeer ! a hurlé Rosemary. Frieda et Claudia jouent à des cochonneries ! Mrs MacTeer ! »
Maman a ouvert la fenêtre et nous a regardées.
« Quoi ?
– Elles font des cochonneries, Mrs MacTeer. Regardez. Et Claudia m’a griffée parce que je les ai vues ! »
Maman a refermé violemment la fenêtre et elle est sortie en courant.
« Qu’est-ce que vous faites ? Oh ! Hein ? Hein ? Elles font des cochonneries, hein ? » Elle a tendu la main vers les buissons et a cassé une badine. « Je ferais mieux d’élever des porcs que des filles qui font des cochonneries ! Je pourrais au moins les massacrer ! »
Nous nous sommes mises à pousser des cris. « Non, maman ! Non, maman ! On ne faisait pas de cochonneries ! C’est une menteuse ! Non, maman ! Non, maman ! »
Maman a attrapé Frieda par l’épaule, elle l’a fait tourner et lui a donné trois ou quatre coups de badine sur les jambes. « Tu veux faire des cochonneries, hein ? Tu vas voir ! »
Frieda était anéantie. Les coups de badine la blessaient et l’humiliaient.
Maman a regardé Pecola. « Toi aussi ! a-t-elle dit. Que tu sois ma fille ou non. » Elle l’a attrapée et l’a fait tourner. Une épingle à nourrice s’est ouverte et maman a vu la serviette qui pendait sous sa robe. La badine est restée en l’air tandis que maman clignait des yeux. « Qu’est-ce qui se passe ici ? »
Frieda sanglotait. Moi, la suivante, j’ai commencé à expliquer. « Elle saignait. On essayait seulement d’arrêter le sang ! »
Maman a regardé Frieda pour avoir confirmation. Frieda a hoché la tête. « Elle a sa menstruation. On l’aidait seulement. »
Maman a lâché Pecola et l’a regardée. Puis elle les a attirées toutes les deux contre elle, leurs têtes sur son ventre. A ses yeux, on voyait qu’elle regrettait. « Très bien, très bien. Allez, ne pleurez plus. Je ne savais pas. Allez, maintenant. Allons à la maison. Retourne chez toi, Rosemary. Le spectacle est fini. »
Nous sommes rentrées, Frieda qui pleurait doucement, Pecola avec une queue blanche et moi tenant la culotte de la petite-fille-devenue-femme.
Maman nous a emmenées jusqu’à la salle de bains. Elle a poussé Pecola à l’intérieur et elle m’a pris la culotte en nous disant de rester dehors.
Nous avons entendu l’eau couler dans la baignoire.
« Tu crois qu’elle va la noyer ?
– Oh, Claudia. T’es bête. Elle va seulement lui laver ses vêtements et tout.
– Tu crois qu’on devrait battre Rosemary ?
– Non. Laisse-la tranquille. »
L’eau coulait et au-dessus du bruit on entendait la musique du rire de notre mère.
Cette nuit-là, dans notre lit, toutes les trois, nous restions immobiles. Nous étions pleines de crainte et de respect envers Pecola. Être couchées à côté d’une vraie personne qui avait vraiment sa menstruation, c’était comme quelque chose de sacré. Elle était différente de nous maintenant – comme les adultes. Elle-même ressentait la distance, mais elle ne faisait pas la fière.
Au bout d’un long moment, elle a parlé très doucement. « C’est vrai que je peux avoir un bébé maintenant ?
– C’est vrai, a répondu Frieda à moitié endormie. C’est vrai que tu peux.
– Mais… comment ? » L’étonnement lui transformait la voix.
« Oh, a dit Frieda, il faut que quelqu’un t’aime.
– Oh. »
Il y a eu un long silence pendant lequel Pecola et moi nous avons réfléchi à ce qu’avait dit Frieda. J’ai supposé que cela voulait dire « mon homme » qui, avant de me laisser tomber m’aurait aimée. Mais il n’y avait pas de bébés dans les chansons de ma mère. C’était peut-être pour ça que les femmes étaient tristes : les hommes les laissaient tomber avant qu’elles aient pu avoir un bébé.
Puis Pecola a posé une question qui ne m’avait jamais traversé l’esprit : « Comment est-ce qu’on fait ? Je veux dire, comment est-ce qu’on fait pour que quelqu’un vous aime ? » Mais Frieda dormait. Et moi, je ne savais pas.
VOIC ILAM AISO NELL EEST VERTEETBLAN
CHE ELLE AUNE PORT ERO UGEELLEESTTR
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