Toni Morrison

L'Oeil le plus bleu · Chapitre 3 sur 7

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Toni Morrison

Voicilafami Llema Manp Apadicke

TJAN EHABITENT DANS LAMAISON VER

OceanofPDF.com

TEETBLANCHEILSSONTTRES HEUR EU

Les Breedlove n’habitaient pas dans une boutique parce qu’ils avaient des difficultés temporaires à cause des réductions de personnel à l’usine ; ils habitaient là parce qu’ils étaient pauvres et noirs, et ils y restaient parce qu’ils se trouvaient laids. Leur pauvreté était traditionnelle et humiliante mais elle n’était pas unique. Personne n’aurait pu les convaincre qu’ils n’étaient pas d’une laideur irrémédiable et repoussante. A part le père, Cholly, dont la laideur (résultat du désespoir, d’une vie dissolue et de la violence dirigée contre les mesquineries et les faibles) était liée à sa conduite, les autres membres de la famille – Mrs Breedlove, Sammy Breedlove et Pecola Breedlove – portaient leur laideur, la mettaient comme un vêtement si l’on peut dire, bien qu’elle ne leur appartînt pas. Les yeux, les petits yeux rapprochés sous des fronts étroits. La plantation des cheveux, basse et irrégulière, qui semblait encore plus irrégulière par contraste avec les sourcils droits et épais qui se rejoignaient presque. Les nez tranchants mais crochus avec des narines insolentes. Ils avaient de hautes pommettes et des oreilles décollées. Des lèvres bien faites qui attiraient l’attention, non pas sur elles-mêmes mais sur le reste du visage. On les regardait et l’on se demandait pourquoi ils étaient aussi laids ; on les regardait attentivement et on n’en trouvait pas la raison. Et l’on se rendait compte que cela venait de la conviction de leur laideur, leur conviction. C’était comme si quelque maître mystérieux et omniscient avait donné à chacun un manteau de laideur à porter, et qu’ils l’aient accepté sans poser de question. Le maître leur avait dit : « Vous êtes des gens laids. » Ils s’étaient regardés et n’avaient rien vu qui contredisait cette affirmation ; ils avaient même vu une confirmation dans chaque panneau publicitaire, chaque film, chaque regard. « Oui, avaient-ils répondu, vous avez raison. » Et ils avaient pris la laideur dans leurs mains, ils se l’étaient jetée sur les épaules comme un manteau, et étaient partis dans le monde. Chacun se comportait avec elle à sa façon. Mrs Breedlove s’en servait comme un acteur se sert d’un accessoire : pour la création d’un personnage, pour soutenir un rôle qu’elle imaginait ordinairement comme étant le sien : le martyre. Sammy utilisait la sienne comme une arme pour faire mal aux autres. Il y adaptait son comportement, et choisissait ses compagnons en fonction d’elle : des gens qu’elle pouvait fasciner et même intimider. Et Pecola se cachait derrière la sienne. Dissimulée, voilée, éclipsée – ne jetant un coup d’œil que très rarement de derrière son linceul, et seulement en désirant retrouver rapidement son masque.

Un samedi matin d’octobre, les membres de cette famille ont commencé à sortir un par un de leurs rêves d’abondance et de vengeance pour se retrouver dans la misère anonyme de leur boutique.

Mrs Breedlove s’est glissée hors du lit sans faire de bruit, a enfilé un pull par-dessus sa chemise de nuit (qui était une vieille robe) et est allée vers la cuisine. Son pied valide faisait un bruit dur et osseux ; celui qui était tordu chuchotait sur le linoléum. Dans la cuisine, elle a fait des bruits avec les portes, les robinets et les casseroles. Ces bruits sonnaient creux mais pas les menaces qu’ils impliquaient. Pecola a ouvert les yeux en restant allongée à regarder fixement le poêle éteint. Cholly a marmonné quelque chose, s’est agité quelque temps dans le lit et s’est calmé.

Même de l’endroit où elle était allongée, Pecola pouvait sentir l’odeur de whisky de Cholly. Les bruits dans la cuisine sont devenus plus forts et ont sonné moins creux. Les mouvements de Mrs Breedlove avaient un sens et un but et étaient sans aucun rapport avec la préparation du petit déjeuner. Cette prise de conscience, renforcée par de nombreux exemples du passé, a fait que Pecola a contracté les muscles de son estomac et a retenu sa respiration.

Cholly était rentré saoul. Malheureusement, il était trop saoul pour qu’on le dispute, aussi tout allait éclater ce matin. Parce qu’elle n’avait pas eu lieu immédiatement, la bagarre qui arrivait manquerait de spontanéité ; elle serait calculée, banale et meurtrière. Mrs Breedlove est entrée rapidement dans la chambre et s’est arrêtée au pied du lit où était couché Cholly.

« J’ai besoin de charbon. »

Cholly n’a pas bougé.

« Tu m’entends ? » Mrs Breedlove a piqué le pied de Cholly.

Cholly a ouvert lentement les yeux. Ils étaient rouges et menaçants. Il avait les yeux les plus méchants de la ville, sans aucune exception.

« Ahhhh, sale bonne femme.

– J’ai dit que j’avais besoin de charbon. Cette maison est froide comme des nichons de sorcière. Ton cul plein de whisky ne sentirait pas le feu de l’enfer, mais j’ai froid. J’ai plein de choses à faire, mais je veux pas me geler.

– Laisse-moi tranquille.

– Pas avant que tu sois allé me chercher du charbon. Si travailler comme une mule ne me donne pas le droit d’avoir chaud, pourquoi est-ce que je continuerais ? Pour ce que tu rapportes à la maison ! S’il n’y avait que toi, on serait tous morts… » Sa voix était comme un mal aux oreilles dans le cerveau.

« … Si tu t’imagines que je vais sortir dans le froid pour aller en chercher, tu te fais des illusions.

– J’en ai rien à foutre comment t’en trouves. » Un bouillonnement de violence a éclaté dans la gorge de Cholly.

« Tu vas te décider à sortir ton corps de poivrot du lit pour aller me chercher du charbon, oui ou non. »

Silence.

« Cholly ! »

Silence.

« Pas de ça avec moi ce matin, mon vieux. Si tu dis encore un mot, je te fends en deux ! »

Silence.

« Très bien. Très bien. Mais si j’éternue une fois, rien qu’une fois, fais gaffe à toi ! »

Sammy était réveillé lui aussi mais il faisait semblant de dormir. Pecola contractait toujours les muscles de son estomac et retenait sa respiration. Ils savaient que Mrs Breedlove aurait pu, aurait dû aller chercher du charbon dans l’appentis ou qu’on pouvait envoyer Sammy ou Pecola. Mais la soirée sans dispute restait suspendue comme la première note d’un chant funèbre dans l’air maussade et dans l’attente. Même si une soûlographie était quelque chose d’habituel, elle avait son propre cérémonial bien établi. Les journées monotones que vivait Mrs Breedlove étaient identifiées, regroupées et classées d’après ces querelles. Elles donnaient une substance aux minutes et aux heures indistinctes que, sans elles, on aurait oubliées. Elles soulageaient de la fatigue de la pauvreté, elles donnaient une grandeur aux pièces mortes. Dans ces ruptures violentes de l’habitude, qui étaient elles-mêmes une habitude, elle pouvait étaler le style et l’imagination de ce qu’elle croyait être sa vraie nature. La priver de ces bagarres aurait été la priver de l’aspect agréable et raisonnable de la vie. Cholly, avec son penchant pour la boisson et sa mauvaise humeur, leur fournissait à tous deux la matière dont ils avaient besoin pour que leur vie soit tolérable. Mrs Breedlove se considérait comme une chrétienne intègre, affligée d’un bon à rien que Dieu voulait qu’elle punisse. (Évidemment, Cholly était au-delà de toute rédemption, et sa rédemption était à peine en question. Mrs Breedlove ne s’intéressait pas au Christ Rédempteur mais plutôt au Christ Vengeur.) Souvent, on pouvait l’entendre parler de Cholly avec Jésus, elle Le suppliait de l’aider à « faire tomber ce salaud de son “pied de stalle” d’orgueil ». Et une fois qu’un geste maladroit d’ivrogne avait précipité Cholly contre le poêle chauffé au rouge, elle s’était écriée : « Vas-y Jésus ! Tue-le ! » Si Cholly s’était arrêté de boire, elle ne l’aurait jamais pardonné à Jésus. Elle avait un besoin désespéré des péchés de Cholly. Plus il sombrait, plus il devenait irresponsable et fou, plus elle et son œuvre devenaient splendides. Au nom de Jésus.

Cholly avait autant besoin d’elle. Elle était une des rares choses qui lui répugnaient et qu’il pouvait toucher et, par conséquent, à qui il pouvait faire mal. Il déversait sur elle la somme de toute sa fureur inarticulée et de tous ses désirs avortés. En la haïssant, il pouvait se conserver intact. Quand il était encore très jeune, deux Blancs l’avaient surpris dans les buissons alors qu’il découvrait pour la première fois les plaisirs du sexe avec une petite fille de la campagne. Les hommes lui avaient éclairé les fesses avec une lampe de poche. Il s’était arrêté, terrifié. Ils avaient ricané. Le rayon de la lampe de poche ne bougeait pas. « Continuez, avaient-ils dit. Continuez et terminez. Allez, négro, fais ça bien. » La lumière de la lampe ne bougeait pas. Pour une raison quelconque, Cholly n’avait pas haï les Blancs ; il avait haï et méprisé la fille. Même un vague rappel de cet épisode, avec les milliers d’autres humiliations, de défaites et d’émasculations, pouvait le lancer dans une dépravation qui l’étonnait – mais seulement lui. D’une certaine façon, il ne pouvait pas surprendre. Il ne pouvait qu’être surpris. Alors, il avait aussi renoncé à ça.

Cholly et Mrs Breedlove se battaient avec un formalisme brutal et obscur qui n’avait d’égal que leurs rapports sexuels. Ils s’étaient mis d’accord tacitement pour ne pas se tuer. Il se battait contre elle comme un lâche se bat contre un homme – avec les pieds, la paume des mains et les dents. Elle, en revanche, lui répondait d’une façon purement féminine – avec des poêles et des tisonniers et occasionnellement un fer à repasser qui volait vers sa tête. Ils se battaient sans parler, sans grogner, sans jurer. On n’entendait que le bruit des objets qui tombaient et de la chair sur une chair non étonnée.

Il y avait une différence dans la réaction des enfants devant ces batailles. Sammy jurait pendant quelque temps, ou quittait la maison, ou se jetait dans la mêlée. A quatorze ans, il était connu pour s’être déjà sauvé de chez lui pas moins de vingt-sept fois. Une fois, il était allé à Buffalo où il était resté trois mois. Ses retours, soit de force, soit par hasard, étaient maussades. Pecola, pour sa part, retenue par son âge et son sexe, utilisait des méthodes d’endurance. Malgré la différence, sa douleur était aussi importante que profonde. Elle luttait contre le désir irrépressible d’en voir un tuer l’autre, et le désir secret de mourir elle-même. En ce moment, elle murmurait : « Non, Mrs Breedlove. Non. » Pecola, comme Sammy et Cholly, appelait toujours sa mère Mrs Breedlove.

« Non, Mrs Breedlove. Ne faites pas ça ! »

Mais Mrs Breedlove a fait ça.

Sans aucun doute par la grâce de Dieu, Mrs Breedlove a éternué. Une fois.

Elle est revenue dans la chambre avec une bassine pleine d’eau froide qu’elle a jetée au visage de Cholly. Il s’est assis, en suffoquant et en crachant. Nu et la peau d’un gris de cendre, il a sauté du lit, il a plaqué sa femme en la saisissant par la taille, et ils sont tombés tous les deux sur le sol. Cholly l’a relevée et l’a frappée avec le revers de la main. Elle est retombée, le dos appuyé contre le lit de Sammy. Elle n’avait pas lâché la bassine, et elle s’est mise à frapper Cholly sur les cuisses et à l’aine. Il lui a placé le pied sur la poitrine et elle a lâché la bassine. Il est tombé à genoux et l’a frappée plusieurs fois au visage, et elle aurait bientôt succombé si la main de Cholly n’avait pas heurté le cadre métallique du lit quand sa femme a baissé la tête. Mrs Breedlove a pris avantage de cette suspension momentanée des coups et elle a échappé à son mari. Sammy, qui avait observé en silence leur bagarre à côté de son lit, s’est mis brusquement à frapper son père sur la tête avec ses deux poings, en criant « Salaud ! » encore, encore et encore. Mrs Breedlove, ayant saisi le couvercle rond et plat du poêle, a couru sur la pointe des pieds vers Cholly qui se relevait, et elle lui en a assené deux grands coups, qui l’ont replongé dans l’inconscience d’où elle l’avait tiré quand elle l’avait provoqué. En haletant, elle a jeté un couvre-pieds sur lui et l’a laissé allongé là.

Sammy a crié : « Tue-le ! Tue-le ! »

Mrs Breedlove a regardé Sammy, étonnée. « Arrête de faire tout ce boucan, mon petit. » Elle a remis le couvercle du poêle en place et est retournée dans sa cuisine. A la porte, elle s’est arrêtée pour dire à son fils : « Lève-toi de toute façon. Il me faut du charbon. »

Pecola a recommencé à respirer normalement et a enfoui la tête sous la couverture. La sensation de nausée qu’elle avait essayé d’écarter en contractant son estomac est très vite revenue malgré ses précautions. Alors est monté en elle le désir de se lever, mais, comme d’habitude, elle a su qu’elle ne le ferait pas.

« S’il Te plaît, mon Dieu, a-t-elle murmuré dans la paume de sa main. S’il Te plaît, fais-moi disparaître. » Elle a serré les paupières. De petites parties de son corps disparaissaient. Parfois lentement, parfois brusquement. Lentement de nouveau. Ses doigts s’en allaient un par un ; puis ses bras ont disparu jusqu’au coude. Ses pieds maintenant. Oui, c’était bien. Les jambes, d’un seul coup. C’était plus dur au-dessus des cuisses. Elle devait être vraiment immobile et tirer. Son estomac ne voulait pas s’en aller. Mais lui aussi a fini par disparaître. Puis sa poitrine, son cou. Le visage était difficile, lui aussi. Ça y était, presque. Il ne restait que ses yeux serrés, serrés. Ils restaient toujours.

Malgré toutes ses tentatives, elle n’arrivait jamais à faire disparaître ses yeux. Alors, à quoi bon ? Ils étaient tout. Tout était là, en eux. Toutes les images, tous les visages. Elle avait depuis longtemps abandonné l’idée de s’enfuir pour voir de nouvelles images, de nouveaux visages comme Sammy l’avait souvent fait. Il ne l’emmenait jamais et il ne préparait pas ses fugues, aussi ce n’était jamais organisé. De toute façon, ça n’aurait pas marché. Tant qu’elle aurait cet air-là, tant qu’elle serait laide, elle ne les quitterait pas. On pourrait dire qu’elle faisait partie d’eux. Elle restait assise de longues heures à se regarder dans la glace, en essayant de découvrir le secret de la laideur, cette laideur qui faisait qu’à l’école, les professeurs et ses camarades l’ignoraient ou la méprisaient. Il n’y avait qu’elle dans la classe à être seule à une table de deux. La première lettre de son nom l’obligeait à s’asseoir au premier rang. Et Marie Appolonaire ? Marie était devant elle, mais elle partageait une table avec Luke Angelino. Ses professeurs s’étaient toujours comportés avec elle de la même façon. Ils n’essayaient jamais de la regarder et ils ne s’adressaient à elle qu’après avoir interrogé tout le monde. Elle savait également que si une des filles de l’école voulait se montrer particulièrement insultante à l’égard d’un garçon, ou si elle voulait obtenir une réponse immédiate de lui, elle disait : « Bobby aime Pecola Breedlove ! Bobby aime Pecola Breedlove ! » et, à coup sûr, elle déclenchait des éclats de rire chez tous ceux qui l’entendaient, et une colère feinte chez l’insulté.

Depuis quelque temps, Pecola se disait que si ses yeux – ses yeux qui retenaient les images, et savaient ce qu’on peut voir –, si ses yeux avaient été différents, c’est-à-dire beaux, elle-même aurait été différente. Elle avait de belles dents, et un nez moins gros et moins épaté que celui de certaines filles qu’on trouvait mignonnes. Si elle avait été différente, belle peut-être, Cholly aurait peut-être été différent lui aussi, et Mrs Breedlove. On aurait peut-être dit : « Regarde, cette Pecola aux beaux yeux. Nous ne devons pas faire de vilaines choses devant ces jolis yeux. »

De jolis yeux. De jolis yeux bleus. De jolis yeux bleus et grands. Cours, Jip, cours. Jip court, Alice court. Alice a des yeux bleus. Jerry a deux yeux bleus. Jerry court. Alice court. Ils courent avec leurs yeux bleus. Deux paires d’yeux bleus. Deux paires de jolis yeux bleus. Des yeux bleu ciel. Des yeux du même bleu que le corsage bleu de Mrs Forrest. Des yeux bleus comme des volubilis. Des yeux bleus comme Alice et Jerry dans le livre de contes.

Chaque soir, sans faute, elle priait pour avoir des yeux bleus. Elle avait prié avec ferveur pendant un an. Si elle était un peu découragée, elle gardait encore de l’espoir. Pour qu’une chose aussi merveilleuse se produise, cela prendrait beaucoup beaucoup de temps.

Enfermée ainsi dans cette conviction étroite que seul un miracle pourrait soulager ses souffrances, elle ne connaîtrait jamais sa beauté. Elle ne pourrait voir que ce qu’il y avait à voir : les yeux des autres.

Elle descend Garden Avenue et se dirige vers une petite épicerie qui vend des bonbons. Elle a trois petites pièces dans sa chaussure – elles glissent entre sa chaussette et la semelle. A chaque pas, elle sent la pression douloureuse des pièces contre son pied. Une irritation douce, supportable et même agréable, pleine de promesses et de délicate tranquillité. Elle a tout son temps pour réfléchir à ce qu’elle va acheter. Mais, en ce moment, elle descend l’avenue, doucement bousculée par des images familières et par conséquent aimées. Les pissenlits au pied du poteau téléphonique. Pourquoi, se demande-t-elle, les gens disentils que c’est des mauvaises herbes ? Elle les trouvait jolis. Mais les adultes disent : « Miss Dunion entretient très bien sa cour. Pas un seul pissenlit. » Des femmes d’immigrés, avec un fichu noir sur la tête, vont en remplir des paniers dans les champs. Mais elles ne veulent pas les fleurs jaunes, seulement les feuilles dentelées. Elles font de la soupe de pissenlit. Du vin de pissenlit. Personne n’aime les fleurs de pissenlit. Peut-être parce qu’on en trouve partout, qu’il y en a tant, et qu’elles sont dures.

Il y avait la fissure du trottoir en forme de « y » et une autre qui soulevait le ciment au-dessus du sol boueux. Elle y avait souvent trébuché. C’était facile de faire du patin à roulettes sur le trottoir, vieux mais lisse ; les roues glissaient régulièrement, en faisant peu de bruit. Les trottoirs qu’on venait de paver étaient cahoteux et incommodes, et les roulettes grinçaient.

Elle voyait et reconnaissait d’autres choses inanimées. Pour elle, elles étaient vivantes. Elle les connaissait. Elles formaient les codes et les pierres de touche du monde, capables d’être déchiffrés et possédés. Elle possédait la fissure sur laquelle elle trébuchait ; elle possédait les bouquets de pissenlits dont elles avait fait s’envoler les aigrettes blanches, l’automne dernier, en soufflant dessus ; et ceux dont, cet automne, elle regardait les fleurs jaunes. Et cette possession la faisait appartenir au monde, et le monde devenait une part d’elle-même.

Elle monte les quatre marches de bois du magasin Légumes frais, Viande et Alimentation. Chez Yacobowski. Une clochette tinte quand elle ouvre la porte. Debout devant le comptoir, elle regarde la rangée de bonbons. Elle décide de prendre des Mary Jane. Trois pour un cent. La douceur résistante qui finit par céder pour libérer le beurre de cacahuète – l’huile et le sel qui s’accordent avec la douceur du caramel. L’estomac en était troublé par anticipation.

Elle enlève sa chaussure et prend les trois cents. La tête grise de Mr Yacobowski apparaît au-dessus du comptoir. Ses yeux quittent ses pensées pour rencontrer ceux de Pecola. Des yeux bleus. Chassieux. Lentement, comme l’été indien va vers l’automne de façon imperceptible, il regarde vers elle. Quelque part, entre la rétine et l’objet, entre la vision et la vue, ses yeux reculent, hésitent, errent. A un moment précis du temps et de l’espace, il sent qu’il n’a pas besoin de faire l’effort d’un regard. Il ne la voit pas, parce que pour lui il n’y a rien à voir. Comment un commerçant immigré de cinquante-deux ans, avec dans la bouche un goût de pommes de terre et de bière, l’esprit tourné vers la Vierge Marie aux yeux de biche, la sensibilité émoussée par la conscience permanente de l’échec, pourrait-il voir une petite fille noire ? Rien dans sa vie ne lui a jamais laissé penser que cela était possible, pour ne pas dire désirable ou nécessaire.

« Ouais ?

Elle lève les yeux vers lui, et voit le vide là où devrait se trouver la curiosité. Et quelque chose de plus. L’absence totale de reconnaissance humaine – la séparation glacée. Elle ne sait pas ce qui retient ce regard suspendu ainsi. Peut-être parce qu’il est adulte, que c’est un homme et elle une petite fille. Mais elle a déjà vu de l’intérêt, du dégoût et même de la colère dans les yeux des hommes. Pourtant ce vide n’est pas nouveau pour elle. Il a quelque chose de blessant ; quelque part, sous la paupière inférieure, il y a du dégoût. Elle l’a vu tapi dans les yeux de tous les Blancs. Voilà. Le dégoût doit être pour elle, pour sa peau noire. Ici tout est mouvement et anticipation. Mais sa peau noire est immobilité et crainte. C’est sa peau noire qui explique, qui crée le vide marqué par le dégoût dans les yeux des Blancs.

Elle montre les Mary Jane du doigt – un petit morceau de doigt, l’extrémité posée sur la vitrine. L’affirmation calme et inoffensive de la tentative d’une enfant noire pour communiquer avec un adulte blanc.

« Ceux-là. » Le mot est plus soupir que signification.

« Quoi ? Ceux-là ? Ceux-là ? » La patience et l’impatience se mêlent dans sa voix.

Elle secoue la tête, l’extrémité du doigt fixée sur l’endroit, qui, d’après ce qu’elle voit, désigne les Mary Jane. Il ne peut pas voir ce qu’elle voit – son angle de vision, l’inclinaison du doigt font qu’il ne peut pas comprendre. La grosse main rouge de l’homme s’agite autour du bocal de verre comme la tête agitée d’un poulet violenté par la perte de son corps.

« Mon Dieu. Pouvé pas parlère ? »

Ses doigts effleurent les Mary Jane.

Elle fait oui de la tête.

« Alors pourquoi pas dire ? Un ? Combien ? »

Pecola ouvre la main et montre les trois cents. Il lui tend trois Mary Jane – trois rectangles jaunes dans chaque paquet. Elle lui tend l’argent. Il hésite, ne voulant pas lui toucher la main. Elle ne sait pas comment retirer le doigt de sa main droite de la vitrine ni comment enlever les pièces de sa main gauche. Finalement il tend le bras et prend les cents. Ses ongles grattent la paume moite de Pecola.

Au-dehors, elle ressent l’inexplicable honte la quitter.

Des pissenlits. Un grand élan d’affection la porte vers eux. Mais ils ne la regardent pas et ne répondent pas à son amour. Elle se dit : « Ils sont laids. Ce sont de mauvaises herbes. » Bouleversée par cette révélation, elle trébuche sur la fissure du trottoir. Un sentiment de colère s’éveille et monte en elle ; la colère lui ouvre la bouche et comme un jeune chien assoiffé, elle lape la vase de sa honte.

La colère est une meilleure compagne. Être en colère, cela a un sens. C’est une réalité et une présence. La conscience de sa valeur. C’est un remous agréable. Ses pensées en reviennent aux yeux de Mr Yacobowski, à sa voix patiente. Sa colère ne durera pas ; le jeune chien est trop facilement rassasié. Sa soif trop rapidement étanchée, il s’endort. La honte se gonfle de nouveau et ses rigoles fangeuses coulent dans les yeux de Pecola. Que faire avant l’arrivée des larmes ? Elle se souvient des Mary Jane.

Il y a une image sur chaque enveloppe jaune pâle. Une image de la petite Mary Jane, qui a donné son nom aux bonbons. Un visage souriant et blanc. Des cheveux blonds dans un agréable désordre, des yeux bleus qui la regardent depuis un monde confortable et propre. Les yeux sont vifs, malicieux. Pour Pecola ils sont simplement jolis. Elle mange le bonbon, et sa douceur est bonne. Manger le bonbon c’est un peu manger les yeux, manger Mary Jane. Aimer Mary Jane. Être Mary Jane.

Trois cents lui ont permis d’acheter neuf moments merveilleux de fusion avec Mary Jane. Merveilleuse Mary Jane dont un bonbon porte le nom.

Trois prostituées habitaient dans l’appartement au-dessus de la boutique des Breedlove. Chine, Pologne et Miss Marie. Pecola les aimait, elle allait les voir et faisait leurs courses. Elles, en échange, ne la méprisaient pas.

Un matin d’octobre, le matin triomphal du couvercle du poêle, Pecola a monté l’escalier jusqu’à leur appartement.

Avant même qu’on ait ouvert la porte elle a entendu Pologne qui chantait – une voix douce et ferme comme les fraises :

J’ai le blues dans le garde-manger

j’ai le blues dans l’ciboulot

j’ai le blues dans le garde-manger

j’ai le blues dans l’ciboulot

j’ai le blues dans mon pucier

parce que je dors en solo

« Bonjour, ma poulette. Qu’est-ce que t’as fait de tes socquettes ? » Marie appelait rarement Pecola deux fois de la même façon, mais elle choisissait ses épithètes affectueuses dans des menus et des plats qui étaient sa préoccupation constante.

« Bonjour, Miss Marie. Bonjour, Chine. Bonjour, Pologne.

– Tu entends ce que je te dis ? Qu’est-ce que tu as de fait de tes socquettes ? T’es nu-pieds nu-pattes comme un chien perdu.

– J’en ai pas trouvé.

– T’en as pas trouvé ? Doit y avoir chez toi quelqu’un qui aime les chaussettes. »

Chine a un petit rire. A chaque fois que quelque chose manquait, Marie attribuait sa disparition à quelque chose dans la maison qui l’aimait. « Il y a quelque chose dans cette maison qui aime les soutiens-gorge », disait-elle inquiète.

Pologne et Chine se préparaient pour la soirée. Pologne repassait toujours et chantait toujours. Chine, assise sur une chaise de cuisine vert pâle, se frisait toujours les cheveux. Marie ne se préparait jamais.

Les femmes étaient accueillantes mais ne commençaient à parler que lentement. Pecola prenait toujours l’initiative avec Marie, qu’on ne pouvait plus arrêter une fois lancée.

« Comment est-ce que tu fais pour avoir autant d’amoureux, Miss Marie ?

– Des amoureux ? Des amoureux ? Ma mignonnette, j’ai pas vu un seul gars depuis 1927.

– Alors t’en as jamais vu. » Chine a plongé les bigoudis chauds dans une boîte de lotion. Le liquide a sifflé au contact du métal chaud.

« Comment ça, Miss Marie ? a demandé Pecola.

– Comment ça ? Comment ça se fait que j’ai pas vu un seul gars depuis 1927 ? Parce qu’il y en a plus depuis cette date. C’est à ce moment-là que ça s’est arrêté. Les hommes ont commencé à naître vieux.

– Tu veux dire que c’est à ce moment-là que, toi aussi, tu as commencé à vieillir, a dit Chine.

– J’ai jamais vieilli. J’ai seulement grossi.

– C’est pareil.

– Tu crois que parce que t’es maigre, les gens pensent que t’es jeune ? En te voyant, une asperge a envie de s’acheter une gaine.

– Et toi, t’as un cul comme une jument de brasseur.

– Tout ce que je sais, c’est que tes petits mollets de coq, ils sont aussi vieux que les miens.

– Te tracasses pas pour mes mollets de coq, c’est la première chose qu’ils écartent. »

Les trois femmes ont ri. Marie a rejeté la tête en arrière. Son rire montait d’elle comme le bruit de plusieurs rivières, libres, profondes, boueuses, à la recherche de la mer. Chine riait de façon nerveuse et convulsive. Chaque hoquet semblait lui être arraché par une main invisible, tirant sur une ficelle invisible. Pologne, qui parlait peu sauf quand elle était saoule, riait sans faire de bruit. Quand elle n’avait pas bu, elle fredonnait ou chantait des blues, et elle en connaissait beaucoup.

Pecola a touché du doigt les franges d’une écharpe posée sur le dossier d’un canapé. « Je n’ai jamais vu personne qui avait autant d’amoureux que vous, Miss Marie. Comment ça se fait qu’ils vous aiment tous ? »

Marie a ouvert une bouteille de jus de fruits. « Qu’est-ce qu’ils pourraient faire d’autre ? Ils savent que je suis riche et belle. Ils veulent glisser les orteils dans les boucles de mes cheveux, et mettre la main sur mon argent.

– Vous êtes riche, Miss Marie ?

– Ma petite brioche, j’ai un magot.

– D’où est-ce que vous l’avez ? Vous ne travaillez pas.

– Ouais, dit Chine, d’où est-ce que tu l’as ?

– C’est Hoover qui me l’a donné. Je lui ai fait une faveur une fois, pour le F.B. et moi.

– Qu’est-ce que t’as fait ?

– Une faveur. Ils voulaient attraper un escroc, tu vois. Il s’appelait Johnny. Une vraie crapule…

– On sait. » Chine a disposé une boucle.

« … Le F.B. et moi lui voulait du mal. Il avait tué plus de gens que le bacille de Kock. Et si on le doublait ? Ouah ! Merde ! Il vous aurait coursé tant qu’on avait de la terre sous les pieds. A l’époque, j’étais petite et mignonne. Pas quarante-cinq kilos toute mouillée.

– T’as jamais été toute mouillée, dit Chine.

– Et toi, t’as jamais été sèche. Ferme-la. Laisse-moi te dire une chose, ma petite pomme. J’étais la seule qu’il écoutait. Il allait piller une banque ou tuer quelqu’un et si je lui disais gentiment : “Johnny, tu ne devrais pas faire ça”, il me répondait que c’était pour me rapporter des jolies choses. Des culottes en dentelle et tout. Et tous les samedis, on avait une caisse de bières et on se faisait une petite friture. On faisait frire les poissons dans de la pate aux œufs, tu sais, et quand c’était doré et croustillant – mais pas dur – on ouvrait la bière fraîche… » Le regard de Marie s’attendrissait tandis que le souvenir de ces repas, autrefois, quelque part, la pétrifiait. Toutes ses histoires se terminaient par des descriptions de repas. Pecola voyait les dents de Marie s’enfoncer dans le dos croustillant d’un bar ; elle voyait ses doigts boudinés remettre dans sa bouche de minuscules morceaux de poisson blanc qui s’étaient échappés de ses lèvres ; elle entendait le pop de la capsule de la bouteille de bière ; la bière froide lui glaçait la langue ; elle sentait l’odeur âcre de la mousse ; elle goûtait la bière froide sur sa langue. Elle a fini de rêver bien avant Marie.

« Et l’argent ? » a-t-elle demandé.

Chine a poussé un cri : « Elle se prend pour la dame en rouge qui a dénoncé Dillinger. Dillinger t’aurait même pas regardée, sauf s’il avait été chasser en Afrique et qu’il t’avait tiré dessus en te prenant pour un hippopotame.

– Peut-être, mais cet hippopotame-là, elle était drôlement chouette du temps où j’étais à Chicago. Ouah, merde, quatre-vingt-dix-neuf !

– Pourquoi est-ce que vous dites toujours “ouah, merde” avec un chiffre ? » Pecola voulait savoir depuis longtemps.

« Parce que ma maman m’a appris à jamais jurer.

– Est-ce qu’elle t’a appris aussi à ne pas baisser ta culotte ? demande Chine.

– J’en avais pas, a répondu Marie. Jamais vu une culotte avant mes quinze ans quand j’ai quitté Jackson pour aller travailler comme bonne à Cincinnati. Ma patronne, une Blanche, m’en a donné une de ses vieilles.

J’ai pris ça pour un bonnet. Je me la suis mise sur la tête pour faire la poussière. Quand elle m’a vue, elle a failli en tomber à la renverse.

– Tu devais être bête comme tes pieds. » Chine a allumé une cigarette en laissant refroidir son fer à repasser.

« Comment j’aurais su ? l’a interrompue Marie. Et à quoi ça sert de mettre quelque chose qu’on enlève tout le temps ? Dewey, il m’a jamais laissée les garder assez longtemps pour que je m’y habitue.

– Dewey qui ? » C’était quelqu’un de nouveau pour Pecola.

« Dewey qui ? Ma poulette ! Tu m’as jamais entendue parler de Dewey ? » Marie était scandalisée par sa négligence.

« Non, m’dame.

– Oh, ma sucette, t’as raté le meilleur ; ouah, merde, cent quatre-vingt-quinze. C’était quelqu’un de très bien. J’avais quatorze ans quand je l’ai rencontré. On est partis vivre ensemble pendant trois ans, comme mari et femme. Tu connais tous les mecs qui traînent dans le coin ? Eh bien, cinquante d’entre eux arriveraient pas à la cheville de Dewey Prince. Ah, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il m’aimait cet homme-là ! »

Chine a enroulé une mèche de cheveux pour se faire une frange. « Alors pourquoi il t’a laissée vendre tes fesses ?

– Ma petite, quand j’ai découvert que je pouvais les vendre – qu’il y en avait qu’étaient prêts à payer cash pour ça –, j’en suis restée baba. »

Pologne a ri. Silencieusement. « Moi aussi. Ma tante m’a fichu une raclée la première fois, quand je lui ai dit que j’avais pas demandé d’argent. J’ai dit : “De l’argent ? Pour quoi faire ? Il ne me devait rien.” Elle m’a dit : “Je t’en fous qu’il ne te devait rien !” »

Elles ont éclaté de rire.

Trois joyeuses gargouilles. Trois joyeuses mégères. Amusées par leur innocence perdue depuis longtemps. Elles n’appartenaient pas à ces générations de prostituées créées par les romans, au cœur noble et généreux, qui se consacraient, à cause de l’horreur des circonstances, à l’amélioration de la vie malheureuse et avide des hommes, et qui ne leur prenaient de l’argent qu’incidemment et humblement, en échange de la « compréhension » qu’elles manifestaient. Elles n’appartenaient pas non plus à cette génération de jeunes filles qui avaient mal tourné à cause d’un destin contraire, obligées de cultiver des défenses apparentes afin de protéger leur jeunesse de traumatismes supplémentaires, mais sachant parfaitement qu’elles étaient faites pour une vie meilleure et qu’elles pouvaient rendre un homme heureux. Ce n’était pas non plus des putains larmoyantes et faibles, incapables de gagner leur vie seules, qui se tournaient vers la consommation et le trafic de drogue ou vers les macs pour qu’ils les aident à achever leur autodestruction, et qui n’évitaient le suicide que pour punir le souvenir d’un père absent ou pour entretenir la détresse d’une mère silencieuse. A part l’amour légendaire de Marie pour Dewey Prince, ces femmes haïssaient les hommes, tous les hommes, sans honte, sans excuse ni discrimination. Elles insultaient leurs visiteurs avec un mépris devenu machinal avec l’habitude. Les Noirs, les Blancs, les Portoricains, les Mexicains, les juifs, les Polonais, tous – tous étaient minables et faibles, tous enduraient leur regard impitoyable et subissaient leur colère indifférente. Elles prenaient plaisir à les tromper. Tout le monde en ville connaissait l’histoire d’un juif qu’elles avaient entraîné chez elles, elles s’étaient précipitées toutes les trois sur lui, l’avaient soulevé en le tenant par les pieds et avaient fait tomber tout ce qu’il avait dans les poches, puis elles l’avaient jeté par la fenêtre.

Elles ne respectaient pas plus les femmes qui, bien que n’étant pas leurs collègues, si l’on peut dire, n’en trompaient pas moins leurs maris – de façon régulière ou irrégulière, cela ne faisait aucune différence. Elles les appelaient les « putes sucrées » et elles n’avaient pas envie d’être à leur place. Elles n’éprouvaient de respect qu’envers ce qu’elles appelaient les « bonnes chrétiennes de couleur ». La femme à la réputation sans tache, qui s’occupait de sa famille, qui ne buvait pas, ne fumait pas et ne courait pas. Ces femmes avaient leur affection éternelle mais secrète. Elles couchaient avec leurs maris et leur prenaient leur argent, mais toujours pour se venger. Elles ne se préoccupaient pas non plus de protéger l’innocence de la jeunesse. Elles considéraient leur propre jeunesse comme une période d’ignorance et regrettaient de ne pas en avoir fait plus. Ce n’étaient pas des jeunes filles vêtues en prostituées, ni des prostituées qui regrettaient la perte de leur innocence. C’étaient des prostituées, vêtues comme des prostituées, des prostituées qui n’avaient jamais été jeunes et qui ne savaient pas ce qu’était l’innocence. Avec Pecola, elles parlaient aussi librement que lorsqu’elles se trouvaient entre elles. Marie lui inventait des histoires parce que c’était une enfant, mais il s’agissait d’histoires grossières et brutales. Si Pecola avait annoncé son intention de mener la même vie qu’elles, elles n’auraient pas essayé de l’en dissuader ni d’exprimer une inquiétude quelconque.

« Vous et Dewey Prince, vous avez eu des enfants, Miss Marie ?

– Ouais. Ouais. On en a eu. » Marie s’est agitée. Elle a tiré une épingle de ses cheveux et s’est mise à se curer les dents. Cela signifiait qu’elle ne voulait plus parler.

Pecola est allée jusqu’à la fenêtre et a regardé la rue vide. Une touffe d’herbe avait réussi à pousser dans une fissure du trottoir, et le vent froid d’octobre soufflait sur elle. Elle a pensé à Dewey Prince et comme il aimait Miss Marie. A quoi ça ressemblait l’amour ? s’est-elle demandé. Comment font les adultes quand ils s’aiment ? Ils mangent du poisson ensemble ? Dans ses yeux est apparue l’image de Cholly et de Mrs Breedlove au lit. Il faisait des bruits comme s’il avait mal, comme si quelque chose le tenait à la gorge et ne voulait plus le lâcher. Si terribles que soient ces bruits, on ne pouvait les comparer à l’absence totale de bruit de sa mère. On aurait cru qu’elle n’était plus là. C’était peut-être ça l’amour. Des bruits étouffés et le silence.

Elle a quitté la fenêtre des yeux et a regardé les trois femmes.

Chine avait changé d’avis sur sa frange et se faisait un petit chignon. Elle était habile pour créer des coiffures toujours différentes, mais chacune d’elles lui donnait l’air maigre et harassé. Puis elle se mettait un maquillage épais. En ce moment, elle se dessinait des sourcils étonnés et une bouche arquée comme celle d’un angelot. Plus tard, elle se ferait des sourcils orientaux et une bouche méchante.

Pologne, de sa voix de fraise sucrée, entama une nouvelle chanson :

Je connais un gars d’un brun doux comme le ciel

Je connais un gars d’un brun doux comme le ciel

La boue saute de joie quand ses pieds touchent le sol Il a une démarche de paon

Des yeux de cuivre chaud

Un sourire de sorgho sucré

Sucré jusqu’à la dernière goutte

Je connais un gars d’un brun doux comme le ciel.

Marie était assise et épluchait des cacahuètes qu’elle se lançait dans la bouche. Pecola regardait intensément les trois femmes. Étaient-elles réelles ? Marie a roté, doucement, en ronronnant, de façon adorable.

L’hiver

Le visage de papa est un paysage. L’hiver s’y installe et y règne. Ses yeux deviennent une falaise de neige qui menace de s’écrouler en avalanche ; ses sourcils se penchent comme les branches noires des arbres dénudés. Sa peau prend la teinte jaune pâle du triste soleil d’hiver ; en guise de mâchoire, il a un champ recouvert de neige d’où sortent des chaumes – son haut front est la surface gelée du lac Érié, qui cache les courants de ses pensées glacées tourbillonnant dans l’obscurité. Tueur de loups, devenu chasseur de faucons, il luttait jour et nuit pour chasser les premiers de la porte et les seconds de l’appui des fenêtres. Comme un Vulcain qui garde le feu, il nous explique quelle porte il faut fermer ou ouvrir pour bien répartir la chaleur, il prépare du petit bois, il parle des qualités de charbon, et nous apprend à secouer, entretenir et couvrir le feu. Et il n’ouvrira pas la bouche avant le printemps.

L’hiver nous serrait la tête dans un bandeau de froid et nous faisait fondre les yeux. Nous mettions du poivre dans nos bas, de la vaseline sur nos visages, et dans la glacière des petits matins obscurs nous regardions quatre pruneaux cuits, de la bouillie pâteuse de flocons d’avoine et du chocolat sous le toit de sa peau.

Mais nous attendions surtout le printemps où il y aurait de nouveau des jardins.

L’hiver s’est raidi pour devenir un nœud détestable, et bien que rien ne semblait pouvoir le desserrer, quelque chose a réussi à le faire, ou plutôt quelqu’un. Quelqu’un a brisé le nœud de fils d’argent qui s’enroulaient autour de nous, qui nous prenaient dans leur filet, qui nous faisaient regretter l’irritation monotone de l’ennui d’avant.

Ce quelqu’un qui a créé la rupture des saisons, c’était une nouvelle qui est arrivée à l’école et qui s’appelait Maureen Peal. Une enfant de rêve avec de longs cheveux châtains nattés en deux cordes de lynchage qui lui pendaient dans le dos. Elle était riche, au moins d’après nos critères, aussi riche que les plus riches des filles blanches, nées avec une cuiller d’argent dans la bouche. La qualité de ses vêtements menaçait de nous tourner la tête, Frieda et moi. Des souliers vernis avec des boucles, dont nous avions eu une version bon marché à Pâques et qui s’était désagrégée fin mai. Des pulls épais couleur citron, enfoncés dans des jupes avec des plis si ordonnés que nous en restions baba. Des chaussettes montant jusqu’aux genoux, aux couleurs vives avec un liseré blanc, un manteau de velours brun avec une bordure en fourrure de lapin blanc, et un manchon assorti. Il y avait une touche de printemps dans la prunelle de ses yeux verts, quelque chose d’estival dans son teint et une riche maturité automnale dans sa démarche.

Toute l’école était sous le charme. Quand les professeurs l’interrogeaient, ils lui souriaient pour l’encourager. Les garçons noirs ne la bousculaient pas dans les couloirs, les garçons blancs ne lui jetaient pas de pierres, les filles blanches ne pinçaient pas les lèvres quand elles devaient travailler avec elle ; les filles noires s’écartaient quand elle voulait se servir du lavabo des toilettes, et leurs yeux faisaient des génuflexions sous leurs paupières baissées. Elle n’avait jamais besoin de chercher quelqu’un avec qui déjeuner à la cafétéria – les filles s’attroupaient autour de la table qu’elle choisissait ; elle déballait des repas délicats, elle faisait honte à notre pain imbibé de confiture avec des sandwiches œufs-salade coupés en quatre morceaux appétissants, des petits gâteaux givrés de rose, du céleri et des carottes et des pommes orgueilleuses. Elle achetait même du lait qu’elle aimait.

Frieda et moi, elle nous stupéfiait, nous irritait et nous fascinait. Nous lui cherchions à tout prix des défauts pour retrouver notre équilibre, mais au début nous avons dû nous contenter de ridiculiser son nom en transformant Maureen Peal en Meringue Pie. Plus tard, nous avons connu un petit triomphe en nous apercevant qu’elle avait une dent mal plantée, une dent de chien – charmante en fait, mais quand même mal plantée. Et quand nous avons découvert qu’elle était née avec un sixième doigt à chaque main et qu’elle avait une petite bosse à l’endroit où on les lui avait enlevés, nous avons souri. C’étaient de petites victoires mais nous nous contentions de ce que nous avions – nous ricanions derrière son dos et nous l’appelions six-doigts-dent-de chien-meringue-pie. Pourtant, nous devions le faire seules car aucune fille ne voulait partager notre hostilité. Les autres l’adoraient.

Quand on lui a donné le placard voisin du mien, j’ai laissé libre cours à ma jalousie quatre fois par jour. Ma sœur et moi, nous soupçonnions toutes deux que nous étions secrètement prêtes à devenir son amie, si elle voulait bien de nous, mais je savais que ce serait une amitié dangereuse parce que, quand mes yeux suivaient le liseré blanc de ses chaussettes vertes, et que je sentais mes propres bas marron qui faisaient des plis, j’avais envie de lui donner des coups de pied. Et quand je pensais à ses regards hautains que rien ne justifiait, j’imaginais la porte du placard qui se refermait accidentellement sur sa main.

Cependant, en tant que voisines, nous avons fini par nous connaître un peu et j’ai même pu tenir une conversation sensée avec elle sans l’imaginer tombant d’une falaise, et sans ricaner d’une façon que je pensais être intelligemment insultante.

Un jour, alors que j’attendais Frieda près de mon placard, elle est venue me rejoindre.

« Bonjour.

– Bonjour.

– Tu attends ta sœur ?

– Oui, oui.

– Par où est-ce que tu rentres chez toi ?

– Je descends la 21e Rue jusqu’à Broadway.

– Pourquoi est-ce que tu ne passes pas par la 22e Rue ?

– Parce que j’habite la 21e.

– Oh. Je peux passer par là, après tout. Sur une partie du chemin en tout cas.

– Tu es libre. »

Frieda s’est approchée de nous, ses bas bruns étaient trop tendus aux genoux car elle avait replié le bout en dessous des orteils pour cacher un trou.

« Maureen va faire une partie du chemin avec nous. »

Frieda et moi nous avons échangé un regard ; ses yeux me suppliaient de me contenir et les miens ne promettaient rien.

C’était une fausse journée de printemps, qui, comme Maureen, avait percé la coquille d’une journée d’hiver. Il y avait des flaques d’eau, de la boue et une chaleur tentante et trompeuse. Le genre de journée où nous mettions nos manteaux sur nos têtes, où nous laissions nos caoutchoucs à l’école et où nous revenions le lendemain avec une angine. Nous réagissions toujours au moindre changement de température, à la moindre modification du temps. Bien avant que les graines bougent, Frieda et moi, nous tâtions la terre, nous avalions de l’air, nous buvions la pluie…

En sortant de l’école avec Maureen nous avons commencé immédiatement à nous métamorphoser. Nous avons fourré nos écharpes dans nos poches et nous avons mis nos manteaux sur notre tête. Je me demandais comment faire tomber le manchon de fourrure dans le caniveau, quand une agitation sur le terrain de jeux a attiré notre attention. Des garçons faisaient cercle autour d’une victime, Pecola Breedlove.

Bay Boy, Woodrow Cain, Buddy Wilson, Junie Bug – ils l’entouraient comme un collier de pierres semi-précieuses. Troublés par leur propre odeur, encouragés par la puissance facile que donne le plus grand nombre, ils la harcelaient pour s’amuser.

« Noire-de-peau-Noire-de-peau. Ton père-dort-à-poil. Noire-de peau-noire-de-peau, ton père-dort-à-poil. Noire de peau… »

Ils avaient improvisé une chanson à partir de deux insultes sur des questions qui échappaient totalement à la victime, la couleur de sa peau et les habitudes nocturnes supposées d’un adulte, qui s’accordaient violemment dans leur incohérence. Le fait qu’eux-mêmes étaient noirs et que leurs pères avaient les mêmes habitudes un peu relâchées n’avait rien à voir dans l’histoire. C’était le mépris qu’ils éprouvaient pour leur propre couleur qui donnait son mordant à l’insulte. Ils semblaient avoir réuni toute leur ignorance doucement cultivée, leur haine de soi si bien apprise, leur désespoir minutieusement mis au point, pour en faire un paquet de violence et de mépris qui brûlait depuis toujours au plus profond de leur esprit – refroidi – et qui débordait de leurs lèvres d’outrage en consumant tout ce qui était sur son chemin. Ils dansaient un ballet macabre autour de leur victime, qu’ils s’apprêtaient à sacrifier dans les flammes.

Noire-de-peau-Noire-de-peau,

Ton-père-dort-à-poil.

Taratata.

Taratata.

Pecola tournait dans le cercle et pleurait. Elle avait laissé tomber son cahier et se couvrait les yeux avec les mains.

Nous regardions, effrayées qu’ils puissent nous voir et qu’ils retournent leur énergie contre nous. Brusquement, Frieda, les lèvres serrées et les yeux de maman, a enlevé son manteau de dessus sa tête et l’a jeté par terre. Elle s’est précipitée vers eux et, avec ses livres, a donné un violent coup sur la tête de Woodrow Cain. Le cercle s’est rompu. Woodrow Cain s’est pris la tête à deux mains.

« Hé ! Toi !

– Vous arrêtez ça tout de suite, compris ? » Je n’avais jamais entendu Frieda crier d’une voix aussi forte et aussi claire.

Peut-être parce que Frieda était plus grande que lui, peut-être parce qu’il a croisé son regard, peut-être parce que le jeu ne l’intéressait plus, ou peut-être parce qu’il en pinçait pour Frieda, quoi qu’il en soit Woodrow a eu l’air effrayé pendant assez longtemps pour donner du courage à Frieda.

« Laisse-la tranquille ou je dis à tout le monde ce que tu as fait ! »

Woodrow n’a pas répondu ; il a simplement fermé les yeux.

Bay Boy s’est mis à crier : « Allez ! On t’embête pas.

– Ferme-la, tête d’abruti. » J’avais retrouvé na langue.

« Qui est-ce que t’appelles tête d’abruti ?

– C’est toi que j’appelle tête d’abruti, tête d’abruti. »

Frieda a pris la main de Pecola. « Viens.

– Tu veux mon poing dans la gueule ? » Bay Boy a levé son poing sur moi.

« Ouais. Donne-moi z’en un.

– Tu vas le recevoir. »

Maureen est apparue à côté de moi et les garçons ont semblé hésiter sous ses yeux de printemps que l’intérêt écarquillait. Ils ont flanché, confus, ne voulant pas tabasser trois filles sous son regard attentif. Ils écoutaient un instinct masculin en train de naître en eux, qui leur conseillait de faire comme si nous n’étions pas dignes de leur attention.

« Allez, vieux.

– Ouais. Allez. On n’a pas de temps à perdre avec elles. »

Ils se sont éloignés en marmonnant quelques épithètes d’indifférence.

J’ai ramassé le cahier de Pecola et le manteau de Frieda et nous avons quitté le terrain de jeux toutes les quatre.

« Cette tête d’abruti, il s’en prend toujours aux filles. »

Frieda était d’accord avec moi. « Miss Forrester a dit qu’il était incorrigivable.

– C’est vrai ? » Je ne savais pas ce que ça voulait dire mais le mot avait un son assez définitif pour s’appliquer à Bay Boy.

Tandis que, Frieda et moi, nous riions de la bagarre qui avait failli avoir lieu, Maureen, brusquement réveillée, a posé son bras couvert de velours sur les épaules de Pecola et a commencé à se conduire comme si elles étaient les meilleures amies du monde.

« Je viens d’arriver. Je m’appelle Maureen Peal. Et toi ?

– Pecola.

– Pecola ? Est-ce que ce n’était pas le nom de la fille dans Imitation de la vie ?

– Je sais pas. Qu’est-ce que c’est ?

– Le film, tu sais. Il y a une fille mulâtre qui déteste sa mère parce qu’elle est noire et laide, mais à la fin, elle pleure à son enterrement. C’était très triste. Tout le monde pleure dans le film. Claudette Colbert aussi.

– Oh. » La voix de Pecola n’était qu’un soupir.

« Elle s’appelait aussi Pecola. Qu’est-ce qu’elle était belle ! Quand ça repassera, je retournerai le revoir. Ma mère l’a vu quatre fois. »

Frieda et moi, nous marchions derrière elles, étonnées par l’amitié de Maureen à l’égard de Pecola, mais satisfaites. Elle n’était peut-être pas aussi mauvaise que ça, après tout. Frieda avait remis son manteau sur sa tête comme moi, et toutes les deux nous marchions, heureuses du vent chaud et de l’acte héroïque de Frieda.

« Tu es dans ma classe de gym, hein ? a demandé Maureen à Pecola.

– Oui.

– Miss Erkmeister a les jambes drôlement arquées. Je parie qu’elle croit qu’elles sont belles. Comment ça se fait qu’elle porte des shorts et que nous on doive porter ces vieilles culottes bouffantes ? A chaque fois que j’en mets une, j’ai envie de me cacher. »

Pecola souriait mais ne regardait pas Maureen.

« Hé. » Maureen s’est brusquement arrêtée. « Il y a un magasin Isaley. Tu veux une glace ? J’ai de l’argent. »

Elle a ouvert la fermeture Éclair d’une poche cachée dans son manchon et en a sorti un billet de un dollar plié tout petit. Je lui ai pardonné ses chaussettes.

« Mon oncle a porté plainte contre les magasins Isaley, nous a dit Maureen. Contre le magasin Isaley d’Akron. Ils ont prétendu qu’il troublait l’ordre public et que c’était pour ça qu’ils n’avaient pas voulu le servir, mais un de ses amis, un policier, est venu témoigner, et mon oncle il a gagné son procès.

– Qu’est-ce que c’est un procès ?

– C’est quand on peut les battre si on veut et que personne n’y peut rien. Dans ma famille, on en fait tout le temps. Nous croyons aux procès. »

A l’entrée du magasin Isaley, Maureen s’est retournée vers Frieda et moi, pour nous demander : « Vous venez acheter des glaces ? »

Nous nous sommes regardées. « Non », a répondu Frieda.

Maureen a disparu dans le magasin avec Pecola.

Frieda a regardé calmement la rue ; j’ai ouvert la bouche mais je l’ai vite refermée. Il était extrêmement important que le monde ignore que j’espérais que Maureen nous achète des glaces, que pendant les cent vingt dernières secondes j’avais choisi le parfum, que j’avais commencé à aimer Maureen et qu’aucune de nous deux ne possédait un cent.

Nous supposions que Maureen était gentille avec Pecola à cause des garçons, et nous étions gênées d’être surprises – même l’une par l’autre – en train de penser qu’elle allait nous offrir une glace ou que nous en méritions une autant que Pecola.

Elles sont ressorties. Pecola avec deux boules orange-ananas, Maureen avec une boule framboise.

« Vous auriez dû en acheter, a-t-elle dit. Ils ont tous les parfums. Ne mange pas le cornet jusqu’à la pointe, a-t-elle conseillé à Pecola.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il y a une mouche dedans.

– Comment tu le sais ?

– Oh, pas vraiment. Une fois, une fille m’a dit qu’elle en avait trouvé une au fond du sien, et depuis elle jette toujours cette partie-là.

– Oh. »

Nous sommes passées devant le cinéma « Le Pays du Rêve » et Betty Grable nous a souri du haut des affiches.

« Tu ne l’aimes pas ? a demandé Maureen.

– Euh… », a répondu Pecola.

J’ai émis une opinion différente. « J’aime mieux Hedy Lamarr. »

Maureen était d’accord. « Oooh ! Oui. Ma mère m’a dit qu’une fille qui s’appelait Audrey était venue au salon de beauté, là où nous habitions avant, et qu’elle avait demandé qu’on la coiffe comme Hedy Lamarr ; et la coiffeuse lui avait répondu : “Ah oui ? Quand vous aurez des cheveux comme elle.” » Maureen a ri longtemps et doucement.

« Elle devait être folle, a dit Frieda.

– Complètement. Vous savez qu’elle n’a pas encore eu sa menstruation et qu’elle a seize ans. Tu l’as eue toi ?

– Oui. » Pecola nous a jeté un coup d’œil.

« Moi aussi. » Maureen ne tenta pas de dissimuler sa fierté. « Ça a commencé il y a deux mois. Mon amie, à Toledo, où on habitait avant, m’a dit que quand ça lui était arrivé pour la première fois, elle avait eu peur à mourir. Elle pensait qu’elle s’était tuée.

– Tu sais à quoi ça sert ? » Pecola a posé la question comme si elle espérait pouvoir fournir la réponse elle-même.

« C’est pour les bébés. » Maureen a soulevé deux sourcils soulignés d’un trait de crayon devant l’évidence de la question. « Les bébés ont besoin de sang quand ils sont à l’intérieur de toi et si tu attends un bébé alors tu n’as pas ta menstruation. Mais quand tu n’en attends pas, alors tu n’as pas besoin de garder le sang et il sort.

– Comment est-ce que les bébés prennent le sang ? a demandé Pecola.

– Par le cordon. Tu sais, là où il y a ton nombril. C’est là que pousse le cordon qui pompe le sang pour le bébé.

– Et si des cordons poussent sur les nombrils pour donner du sang aux bébés et s’il n’y a que les filles qui ont des bébés, pourquoi est-ce que les garçons ils ont des nombrils ? »

Maureen a hésité. « Je ne sais pas, a-t-elle reconnu. Mais les garçons ont plein de choses qui ne leur servent à rien. » D’une certaine façon, son rire argentin était plus fort que nos rires nerveux. Elle a enroulé sa langue sur le bord du cornet, et a pris une bouchée de glace pourpre qui m’a fait venir de l’eau dans les yeux. Nous attendions qu’un feu passe au rouge. Maureen continuait à prendre des morceaux de glace sur le bord du cornet avec la langue ; elle ne mordait pas dedans comme je l’aurais fait. Elle l’entourait avec la langue. Pecola avait fini sa glace ; manifestement, Maureen aimait faire durer les choses. Pendant que je pensais à sa glace, elle avait dû réfléchir à sa dernière remarque, car elle a dit à Pecola : « Est-ce que tu as déjà vu un homme tout nu ? »

Pecola a cligné des yeux puis a détourné le regard. « Non. Où est-ce que j’aurais vu un homme tout nu ?

– Je ne sais pas. Je demandais, simplement.

– Si j’en voyais un, je le regarderais même pas. C’est sale. Qui est-ce qui a envie de voir un homme tout nu ? » Pecola était troublée. « Un père se mettrait pas tout nu devant sa fille. Ou alors c’est qu’il serait sale.

– Je n’ai pas dit un “père”. J’ai simplement dit “un homme tout nu”.

– Eh bien…

– Pourquoi est-ce que tu as dit “un père” ? » Maureen voulait savoir.

« Qui d’autre elle pourrait voir, dent-de-chien ? » J’étais heureuse de pouvoir me mettre en colère. Pas seulement à cause de la glace mais parce que nous avions vu notre père tout nu et que ça nous était égal qu’on nous le rappelle, et que l’absence de honte nous faisait honte. Il descendait le couloir depuis la salle de bains jusqu’à sa chambre et il était passé devant notre porte ouverte. Nous étions allongées, les yeux grands ouverts. Il s’était arrêté pour essayer de voir dans l’obscurité si nous dormions – était-ce son imagination, mais il avait cru qu’on le regardait. Mais il avait dû penser que nous dormions. Il était reparti, sûr que ses deux petites filles ne restaient pas allongées comme ça dans le noir, les yeux écarquillés. Quand il a été parti, l’obscurité n’avait emporté que lui, pas sa nudité. Elle est restée dans la chambre, avec nous. Amicale.

« Je ne te parle pas, a dit Maureen. En outre, ça m’est égal qu’elle ait vu son père tout nu. Elle peut le regarder toute la journée si elle veut. Tout le monde s’en moque.

– Pas toi, dit Frieda. Tu ne parles que de ça.

– C’est pas vrai.

– Si. Les garçons, les bébés et un père tout nu. Tu dois être dingue des garçons.

– Tu ferais mieux de te taire.

– Qui va me faire taire ? » Frieda a posé la main sur la hanche et a tendu le visage vers Maureen.

« T’es une petite fille bien sage. Une petite fille à sa maman.

– Arrête de parler de ma maman.

– Alors arrête de parler de mon papa.

– Qui est-ce qui a parlé de ton papa ?

– Toi.

– C’est toi qu’as commencé.

– Je ne te parlais même pas. Je parlais à Pecola.

– Ouais. Tu as dit qu’elle avait vu son père tout nu.

– Et alors, qu’est-ce que ça change si elle l’a vu ? »

Pecola a crié : « Je n’ai jamais vu mon papa tout nu. Jamais.

– Tu l’as vu, répondit Maureen. C’est Bay Boy qui l’a dit.

– Je l’ai pas vu.

– Tu l’as vu.

– Je l’ai pas vu.

– Si. T’as vu ton père tout nu ! »

Pecola a rentré la tête – un mouvement drôle et triste, qui disait son impuissance. Une façon d’arrondir les épaules, de rentrer le cou, comme si elle voulait se cacher les oreilles.

J’ai dit : « Arrête de parler de son père.

– Qu’est-ce que j’en ai à faire de son vieux père noir ? a demandé Maureen.

– Noir ? Qui tu traites de noir ?

– Vous !

– Tu te crois si mignonne ! » Je lui ai lancé une gifle mais j’ai raté mon coup et c’est Pecola qui l’a reçue. Furieuse de ma maladresse, je lui ai jeté mon cahier, mais il n’a touché que le bas de son manteau de velours, parce qu’elle s’était retournée et qu’elle se sauvait dans la rue en remontant la circulation.

A l’abri de l’autre côté, elle nous a crié : « Je suis mignonne ! Vous êtes laides ! Noires et laides et noires de peau. Moi, je suis mignonne ! »

Elle s’est mise à courir et à cause de ses chaussettes vertes ses jambes ressemblaient à des tiges de pissenlits qui avaient perdu leurs fleurs quelque part. Sa remarque nous avait assommées et il nous a fallu une seconde ou deux pour reprendre nos esprits et crier :

« Six-doigts-dent-de-chien-meringue-pie ! » Nous avons hurlé la plus forte insulte de notre répertoire tant que nous avons vu les tiges vertes et la fourrure de lapin.

Les gens regardaient de travers ces trois filles sur le bord du trottoir, le manteau accroché sur la tête, le col au bord des sourcils comme un habit de nonne, des jarretelles noires qui dépassaient là où elles pinçaient le haut de leurs bas marron couvrant à peine leurs genoux, des visages en colère noués comme des choux-fleurs noirs.

Pecola se tenait un peu à l’écart, les yeux fixés dans la direction que Maureen avait prise. Elle semblait se replier sur elle-même, comme une aile. Sa douleur me révoltait. Je voulais l’aider à s’ouvrir de nouveau, enfoncer un bâton dans ce dos voûté et courbé, l’obliger à se tenir droite et à cracher toute sa misère dans la rue. Mais elle la gardait en elle, d’où elle remontait jusqu’à ses yeux.

Frieda a retiré violemment son manteau de dessus sa tête. « Viens, Claudia. Au revoir, Pecola. »

Nous avons marché vite au début, puis plus lentement, en nous arrêtant de temps en temps pour fixer une jarretelle, rattacher nos lacets, nous gratter ou examiner de vieilles cicatrices. Nous nous laissions ensevelir par la sagesse, l’exactitude et la pertinence des dernières paroles de Maureen. Si elle était mignonne – et si on pouvait croire quelque chose, c’était bien ça – alors nous ne l’étions pas. Et qu’est-ce que ça voulait dire ? Nous lui étions inférieures. Plus gentilles, plus vives, mais inférieures. Nous pouvions détruire des poupées mais nous ne pouvions pas détruire les voix douces des parents et des tantes, l’obéissance dans les yeux de nos égales, la lumière glissante dans le regard de nos professeurs quand ils rencontraient les Maureen Peal du monde. Quel était le secret ? Que nous manquait-il ? Pourquoi était-ce important ? Et alors ? Franches et dépourvues de vanité, nous nous aimions encore. Nous nous sentions bien dans notre peau, ce que nos sens nous faisaient découvrir nous réjouissait, nous admirions notre crasse, nous cultivions nos cicatrices, et nous ne pouvions comprendre cette indignité. Nous comprenions et trouvions normale la jalousie – le désir d’avoir ce que possédait quelqu’un d’autre ; mais l’envie était pour nous un sentiment étrange et nouveau. Et, en même temps, nous savions que Maureen Peal n’était pas l’Ennemie, qu’elle ne méritait pas une si grande haine. La chose à craindre c’était ce qui la rendait belle et pas nous.

Quand nous avons ouvert la porte, la maison était calme. L’odeur âcre des navets qui cuisaient nous a fait venir à la bouche une salive aigre.

« Maman ! »

Pas de réponse mais un bruit de pieds. Mr Henry a descendu la moitié de l’escalier en tramant les pieds. Une grosse jambe sans poils dépassait de sa robe de chambre.

« Bonjour, Greta Garbo ; bonjour, Ginger Rogers. »

Nous avons eu notre petit rire habituel. « Bonjour, Mr Henry. Où est maman ?

– Elle est partie chez votre grand-mère. Elle a dit qu’il fallait arrêter les navets et manger des biscuits en attendant qu’elle revienne. Ils sont dans la cuisine. »

Nous nous sommes assises en silence devant la table en émiettant des biscuits pour faire des petits tas comme des fourmilières. Un petit moment après, Mr Henry a descendu l’escalier. Il avait mis son pantalon sous sa robe de chambre.

« Dites-moi, vous n’avez pas envie d’une glace ?

– Oh si, Mr Henry.

– Tenez. Voilà une pièce de vingt-cinq cents. Allez jusque chez Isaley et achetez-vous une glace. Vous avez été bien sages, hein ? »

Ses mots vert pâle redonnèrent ses couleurs à la journée. « Oui, monsieur. Merci, Mr Henry. Vous voulez bien le dire à maman si elle rentre ?

– Bien sûr. Mais elle ne va pas rentrer tout de suite. »

Nous avons quitté la maison sans manteau et nous étions déjà arrivées au coin de la rue quand Frieda a dit :

« Je ne veux pas aller chez Isaley.

– Quoi ?

– Je ne veux pas de glace. Je veux des chips.

– Ils en ont chez Isaley.

– Je sais, mais pourquoi faire tout ce chemin ? Miss Bertha en a, des chips.

– Mais je veux une glace.

– Non, Claudia, tu n’en veux pas.

– Si, si.

– Alors, va chez Isaley toute seul. Moi, je vais chez Miss Bertha.

– Mais c’est toi qui as la pièce et je ne veux pas aller jusque là-bas toute seule.

– Alors, on va chez Miss Bertha. Tu aimes ses bonbons, non ?

– C’est des vieux et il y en a toujours plein qu’elle n’a plus.

– Aujourd’hui c’est vendredi. Elle en commande des frais le vendredi.

– Et il y a ce vieux fou de Soaphead Church qui habite là-bas.

– Et alors ? On est ensemble. On se sauvera s’il nous embête.

– Il me fait peur.

– Je ne veux pas aller chez Isaley. Et si Meringue Pie était dans le coin. T’as envie de la rencontrer, Claudia ?

– D’accord, Frieda. Je vais m’acheter des bonbons. »

Miss Bertha tenait une petite boutique où elle vendait des bonbons et du tabac à priser et à fumer. Une pièce en briques sur le devant de sa cour. Il fallait regarder dans la boutique et si elle n’était pas là, on frappait à la porte de la maison, derrière. Ce jour-là, elle était assise derrière son comptoir et lisait la Bible dans un rayon de soleil.

Frieda a acheté des chips et trois barres de caramel pour dix cents, et il nous est resté dix cents. Nous sommes rentrées en courant pour nous asseoir sous les lilas à côté de la maison. Nous faisions toujours notre danse des bonbons à cet endroit-là, pour que Rosemary puisse nous voir et soit jalouse. La danse des bonbons consistait à fredonner des chansons, à sautiller, à taper des pieds, à manger et à claquer la langue en même temps, et cela nous prenait quand nous avions des bonbons. En nous glissant entre les buissons et la maison, nous avons entendu des voix et des rires. Nous avons regardé par la fenêtre de la salle de séjour en croyant voir maman. Mais à la place nous avons vu Mr Henry et deux femmes. Pour jouer, comme les grand-mères font avec les bébés, il suçait les doigts d’une des femmes dont le rire emplissait un espace minuscule au-dessus de sa tête. L’autre femme boutonnait son manteau. Nous avons su immédiatement de qui il s’agissait et nous en avons eu la chair de poule. L’une était Chine et l’autre s’appelait Ligne Maginot. Ma nuque me démangeait. C’étaient les prostituées aux ongles laqués rouge foncé que maman et grand-mère haïssaient. Et chez nous.

Chine n’était pas trop terrible, au moins dans notre imagination. Elle était maigre, âgée, distraite et inoffensive. Mais pas Ligne Maginot. C’était celle dont ma mère disait qu’elle « ne la laisserait pas manger dans une de ses assiettes ». C’était celle que les femmes qui allaient à l’église ne regardaient jamais. C’était celle qui avait tué des gens, qui les avait brûlés, empoisonnés, recouverts de soude caustique. Je trouvais que le visage de Ligne Maginot, caché derrière toute cette graisse, était très doux, mais j’en avais trop entendu à son sujet, j’avais vu trop de bouches se pincer quand on prononçait son nom pour m’attarder à ce qui aurait pu la racheter.

Mr Henry semblait vraiment plaire à Chine, qui montrait ses dents brunes. En le voyant lui lécher les doigts, on pensait aux magazines de femmes nues de sa chambre. Un vent froid a soufflé en moi et a soulevé de petites feuilles de terreur et un obscur désir. J’ai cru voir une expression de solitude passer sur le visage de Ligne Maginot. Mais c’était peut-être ma propre image que je voyais dans ses narines écartées, dans ses yeux qui me rappelaient des cascades dans des films sur Hawaï.

Ligne Maginot a bâillé et a dit : « Allez, Chine. On va pas rester ici toute la journée. Ils vont bientôt rentrer. » Elle s’est avancée vers la porte.

Frieda et moi, nous nous sommes aplaties sur le sol, le regard affolé. Quand les femmes ont été assez loin, nous sommes entrées. Mr Henry était dans la cuisine où il ouvrait une bouteille d’eau gazeuse.

« Déjà revenues ?

– Oui, monsieur.

– Vous avez mangé vos glaces ? » Ses petites dents semblaient bienveillantes et inoffensives. Est-ce que c’était vraiment notre Mr Henry qui suçait les doigts de Chine ?

« On a acheté des bonbons à la place.

– Ah oui ? Cette gourmande de Greta Garbo. »

Il a essuyé la bouteille et l’a portée à ses lèvres – un geste qui m’a mise mal à l’aise.

« C’était qui les deux femmes, Mr Henry ? »

Il s’est étranglé en buvant et a regardé Frieda. « Qu’est-ce que tu dis ?

– Ces femmes qui viennent de s’en aller. C’était qui ?

– Oh. » Il a ri du rire-de-l’adulte-qui-s’apprête-à-mentir. Un « Ha-ha » que nous connaissions bien.

« Des membres de mon cours de Bible. Nous lisons les Écritures ensemble et elles sont venues aujourd’hui pour lire avec moi.

– Oh », a répondu Frieda. Je regardais les pantoufles de Mr Henry pour ne pas voir ses dents bienveillantes prononcer des mensonges. Il a monté quelques marches puis il s’est retourné vers nous.

« Il vaut mieux pas en parler à votre mère. Elle n’aime pas trop l’étude de la Bible ni que j’aie de la visite, même si c’est de bonnes chrétiennes.

– Non, Mr Henry. On n’en parlera pas. »

Il a continué à monter l’escalier.

J’ai demandé : « Est-ce qu’on devrait en parler à maman ? »

Elle a soupiré. Elle n’avait même pas ouvert son paquet de chips ni ses bonbons et elle suivait du doigt les lettres sur le papier qui les emballait. Soudain, elle a levé la tête et ses yeux ont fait le tour de la cuisine.

« Non. Je ne pense pas. Elles n’ont pas sorti d’assiettes.

– Des assiettes ? De quoi tu parles ?

– Elles n’ont pas sorti d’assiettes. Ligne Maginot n’a pas mangé dans une assiette de maman. En plus, si on lui en parle, maman va faire des histoires toute la journée. »

Nous nous sommes assises et nous avons regardé les fourmilières que nous avions faites en effritant les biscuits.

« On devrait arrêter les navets. Ils vont brûler, et maman va nous flanquer une raclée, a-t-elle dit.

– Je sais.

– Mais si on les laisse brûler, on n’aura pas à les manger.

– Ho ! C’est une chouette idée.

– Qu’est-ce que tu préfères, une raclée et pas de navets ou des navets et pas de raclée ?

– Je ne sais pas. Peut-être qu’on devrait les laisser brûler juste un petit peu pour que maman et papa puissent en manger, mais on dirait qu’on les aime pas.

– D’accord. »

J’ai transformé mon tas de miettes en volcan.

« Frieda ?

– Quoi ?

– Qu’est-ce qu’il a fait Woodrow, que tu voulais dire ?

– Il a fait pipi au lit. Mr Cain a dit à maman qu’il ne pouvait pas s’en empêcher.

– Le dégoûtant. »

Le ciel s’obscurcissait ; j’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu qu’il neigeait. J’ai enfoncé le doigt dans le cratère de mon volcan et tout s’est écroulé, les miettes se sont dispersées en petits tourbillons. La marmite des navets a craqué.

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