Toni Morrison
Voic Ilec Hatilfaitmia Oum Iaouvi
ENSJOUERAVECJANELECHATNEVEUTP
OceanofPDF.com
ASJOUERJOUERJOUERJOUERJOUERJO
Elles viennent de Mobile. D’Aiken. De Newport News. De Marietta. De Meridian. Et les noms de ces endroits, quand elles les prononcent, font penser à l’amour. Quand on leur demande d’où elles sont, elles penchent la tête et disent « Mobile » et l’on croit avoir été embrassé. Elles disent « Aiken » et l’on voit le papillon blanc d’un regard passer une barrière avec une aile arrachée. Elles disent « Nagadoches » et l’on a envie de répondre : « Oui, je le veux. » On ne sait pas à quoi ressemblent ces villes mais on aime ce qui se passe dans l’air quand elles ouvrent les lèvres pour en laisser les noms s’envoler.
Meridian. Ce son ouvre les fenêtres d’une pièce comme les premières notes d’un cantique. Peu de gens peuvent dire le nom de leur ville natale avec une affection aussi subtile. Peut-être parce que les gens n’ont pas de ville natale, seulement des endroits où ils sont nés. Mais ces filles-là s’imprègnent du jus de leur ville natale, et cela ne les quitte jamais. Ce sont des filles maigres et brunes qui ont regardé pendant longtemps des roses trémières dans les arrière-cours de Meridian, de Mobile, d’Aiken et de Baton Rouge. Comme les roses trémières, elles sont maigres, grandes et immobiles. Elles ont des racines profondes, des tiges solides et seule leur cime fleurie se balance dans le vent. Elles ont les yeux des gens qui peuvent dire l’heure d’après la couleur du ciel. De telles filles habitent dans des quartiers noirs très calmes où tout le monde a du travail. Où il y a des balançoires sous des porches attachés à des chaînes. Où l’on coupe l’herbe à la faux, où un coq lisse ses plumes, où des tournesols poussent dans les cours et où il y a des pots de giroflées, de lierre et de langues-de-belle-mère sur les marches et l’appui des fenêtres. De telles filles ont acheté des pastèques et des haricots verts directement à un paysan dans sa voiture. Elles ont mis à la fenêtre le panneau de carton qui indique au livreur de glace un poids en livres sur trois côtés – « 10 livres, 25 livres, 50 livres »– et « Pas de glace » sur le quatrième. Ces filles métisses venues de Mobile et d’Aiken ne sont pas comme certaines de leurs sœurs. Elles ne sont ni maussades ni irritables ni criardes ; elles n’ont pas de jolis cous noirs qui s’étirent comme si elles portaient des cols invisibles ; leurs yeux ne mordent pas ; ces filles de Mobile à la peau couleur de sucre de canne marchent dans les rues sans déplacer d’air. Elles sont douces et simples comme des gâteaux au beurre. Des chevilles fines ; de longs pieds étroits. Elles se servent de savon orange Bouée de Sauvetage, elles se poudrent avec du talc Bouquet du Cachemire, elles se lavent les dents avec du sel sur un morceau de chiffon et assouplissent leur peau avec de la lotion Jergens. Elles sentent le bois, le papier journal et la vanille. Elles se décrêpent les cheveux avec du Dixie Peach et se font une raie sur le côté. Le soir, elles roulent leurs mèches autour de papillotes découpées dans des sacs de papier marron, elles s’attachent un foulard imprimé autour de la tête et elles dorment les mains croisées sur l’estomac. Elles ne boivent pas, ne fument pas, ne jurent pas et elles appellent encore les rapports sexuels la « petite chose ». Elles sont seconds sopranos à la chorale et bien que leurs voix soient claires et assurées, on ne les choisit jamais pour les solos. Elles restent au deuxième rang, avec des corsages blancs amidonnés, et des jupes bleues que les repassages ont rendues presque violettes.
Elles vont dans des collèges techniques d’État, des écoles normales et apprennent à accomplir avec délicatesse le travail de l’homme blanc : enseignement ménager pour lui préparer ses repas ; pédagogie pour enseigner l’obéissance aux enfants noirs ; musique pour détendre le maître fatigué et distraire son âme engourdie. Elles apprennent là le reste de la leçon commencée dans ces maisons avec des balançoires sous le porche et des pots de giroflées : comment se tenir. Comment développer avec prudence le sens de l’épargne, la patience, les bonnes mœurs et les bonnes manières. En gros, comment se débarrasser de la frousse. La frousse terrible de la passion, la frousse de la nature, la peur du large éventail des émotions humaines.
A chaque fois que cette frousse surgit, elles la repoussent ; là où elle forme une croûte, elles la dissolvent ; là où elle suinte, fleurit ou s’accroche, elles la trouvent et la combattent jusqu’à ce qu’elle meure. Elles mènent cette bataille jusqu’à leur tombe. Le rire qui est un peu trop bruyant ; la prononciation un peu trop ronde ; le geste un peu trop généreux. Elles rentrent leur derrière de peur d’un balancement un peu trop libre ; quand elles mettent du rouge, elles ne se recouvrent jamais entièrement la bouche de peur que leurs lèvres soient trop épaisses et elles sont inquiètes, inquiètes, inquiètes à cause de leurs cheveux crépus.
Elles ne semblent jamais avoir de petits amis, mais elles se marient toujours. Certains hommes les regardent, sans en avoir l’air, et chacun d’eux sait que s’il a une fille comme ça chez lui, il dormira dans des draps bien blancs, mis à sécher sur des buissons de genévrier et repassés avec un fer très lourd. Il sait que de jolies fleurs de papier décoreront le portrait de sa mère et qu’il y aura une grosse Bible dans l’entrée. Il se sent en sécurité. Il sait que ses vêtements de travail seront reprisés, lavés et repassés le lundi, que sa chemise du dimanche, blanche et amidonnée, se gonflera sur un cintre, accrochée au montant de la porte. Il lui regarde les mains et sait qu’elles pétriront la pâte à gâteau ; elles sentent l’odeur du café et du jambon frit ; des flocons d’avoine blancs et fumants avec dessus une noix de beurre. Ses hanches lui assurent qu’elle portera des enfants facilement et sans souffrir. Et il a raison.
Ce qu’il ne sait pas c’est que cette fille simple, à la peau brune, construira son nid, brindille après brindille, qu’elle en fera son univers inviolable, et qu’elle montera la garde sur chaque plante, chaque herbe, chaque napperon, et cela même contre lui. Sans rien dire, elle remettra la lampe là où elle l’avait d’abord posée ; elle desservira la table dès que la dernière bouchée sera avalée ; elle essuiera la poignée de la porte quand une main graisseuse y aura touché. Un regard du coin de l’œil suffira pour lui dire d’aller fumer sur la véranda. Les enfants se rendront compte tout de suite qu’ils ne peuvent pas entrer dans sa cour pour reprendre leur ballon. Mais l’homme ignore ces choses-là. Il ne sait pas non plus qu’elle lui donnera son corps de façon restreinte et partielle. Il devra la pénétrer furtivement, en ne relevant sa chemise de nuit que jusqu’au nombril. Quand ils feront l’amour, il devra appuyer le poids de son corps sur ses coudes, apparemment pour ne pas lui faire mal aux seins, mais en réalité pour qu’elle n’ait pas à toucher ou à sentir une trop grande partie de son corps.
Tandis qu’il bougera en elle, elle se demandera pourquoi on n’a pas placé les organes intimes mais nécessaires à un endroit plus commode – comme l’aisselle, par exemple, ou la paume de la main. Un endroit qu’on peut atteindre facilement, rapidement et sans qu’on ait à se déshabiller. Elle se raidira quand elle sentira une de ses papillotes se défaire à cause des mouvements de l’amour ; elle se souviendra de celle qui tombe pour pouvoir la remettre vite en place quand il en aura fini. Elle espère qu’il ne suera pas – l’humidité peut imprégner ses cheveux – et qu’elle restera sèche entre les jambes ; elle déteste le bruit de succion qu’elles font quand elle est mouillée. Quand elle sentira qu’un spasme va le prendre, elle fera de rapides mouvements des hanches, lui enfoncera ses ongles dans le dos et retiendra sa respiration en faisant semblant d’avoir un orgasme. Elle se demandera peut-être de nouveau, pour la six centième fois, à quoi ça ressemblerait d’avoir cette sensation pendant que le pénis de son mari est en elle. Ce qu’elle a ressenti de plus proche, c’est quand elle a perdu sa serviette périodique, un jour, en marchant dans la rue. Doucement, très doucement. Puis une sensation légère mais délicieuse s’est formée dans son bas-ventre. Quand le plaisir a monté, elle a dû s’arrêter en pleine rue, serrer les cuisses pour le contenir. Ça doit ressembler à ça, se dit-elle, mais ça n’arrive jamais quand il est en elle. Quand il se retire, elle rabat sa chemise de nuit, se glisse hors du lit et va dans la salle de bains, soulagée.
Parfois, un être vivant éveillera son affection. Un chat, peut-être, qui aimera son ordre, sa précision et sa régularité ; qui sera aussi propre et aussi calme qu’elle. Le chat s’installera tranquillement sur l’appui de la fenêtre et la caressera des yeux. Elle pourra le prendre dans les bras, laisser ses pattes arrière s’appuyer sur sa poitrine et ses pattes avant s’agripper à son épaule. Elle pourra caresser la fourrure douce et sentir en dessous la chair soumise. A son contact, le chat fera des grâces, s’étirera et ouvrira la gueule. Et elle acceptera la sensation étrangement agréable qui naîtra quand il se tortillera sous sa main et qu’il fermera à demi les yeux avec un débordement de plaisir sensuel. Quand elle préparera le repas sur la table, il tournera autour de ses jambes et le frémissement de sa fourrure remontera jusqu’à ses cuisses et fera trembler légèrement ses doigts dans la pâte à tarte.
Ou, quand elle sera assise, en train de lire « les pensées morales » dans The Liberty Magazine, le chat lui sautera sur les genoux. Elle câlinera cette douce boule de poils, et laissera la chaleur de l’animal pénétrer les parties intimes les plus profondes de son bas-ventre. Parfois le magazine glissera à terre et elle écartera un peu les jambes et tous deux resteront immobiles, en se balançant peut-être légèrement ensemble, en dormant légèrement ensemble, jusqu’à seize heures, quand l’intrus rentrera du travail vaguement impatient de savoir ce qu’il y a à dîner.
Le chat saura toujours qu’il est le premier dans son affection. Même quand elle aura un enfant. Car elle en aura un effectivement – facilement et sans souffrir. Mais un seul. Qu’on appellera Junior.
Une fille comme elle, venue de Mobile ou de Meridian ou d’Aiken, qui ne transpirait pas sous les bras ni entre les cuisses, qui sentait le bois et la vanille, qui avait fait des soufflés à l’école ménagère, est arrivée avec son mari, Louis, à Lorain, dans l’Ohio. Elle s’appelait Geraldine. Elle y a construit son nid, repassé des chemises, cultivé des giroflées en pot, joué avec le chat, et donné naissance à Louis Junior.
Geraldine ne voulait pas que son bébé, Junior, pleure. Tant que ses besoins étaient physiques, elle pouvait y faire face – le confort et la faim. Il était brossé, baigné, huilé et chaussé. Geraldine ne lui parlait pas, ne gazouillait pas avec lui et ne se laissait pas aller à lui donner des rafales de baisers, mais elle veillait à ce que tous ses autres besoins soient satisfaits. L’enfant n’a pas mis longtemps à découvrir la différence dans le comportement de sa mère envers lui et envers le chat. En grandissant, il a appris à diriger la haine qu’il éprouvait pour sa mère sur le chat et il a passé des moments délicieux à le regarder souffrir. Le chat a survécu parce que Geraldine était rarement absente de la maison et elle pouvait consoler l’animal quand Junior l’avait maltraité.
Geraldine, Louis, Junior et le chat habitaient près du terrain de jeux de la Washington Irving School. Junior considérait que le terrain lui appartenait et les enfants de l’école enviaient la liberté qu’il avait de se lever plus tard, de rentrer chez lui pour déjeuner, et d’être maître du terrain de jeux après la classe. Il n’aimait pas voir les balançoires, les toboggans et les trapèzes vides et il essayait de faire que des enfants restent là le plus longtemps possible. Des Blancs ; sa mère n’aimait pas qu’il joue avec des nègres. Elle lui avait expliqué la différence entre les métis et les Noirs. Ils étaient facilement identifiables. Les métis étaient propres et calmes ; les nègres étaient sales et bruyants. Il appartenait au premier groupe : il portait une chemise blanche et un pantalon bleu ; il avait les cheveux coupés le plus ras possible pour faire oublier toute idée de laine, et le coiffeur lui découpait une raie dans les cheveux. En hiver, sa mère lui mettait de la lotion Jergens sur le visage pour que sa peau ne devienne pas d’un gris cendré. Même s’il avait la peau claire, elle pouvait devenir grise. La séparation entre les métis et les Noirs n’était pas toujours évidente ; des signes subtils et dénonciateurs menaçaient de l’ébrécher, et il fallait être constamment vigilant.
Junior avait envie de jouer avec les enfants noirs. Par-dessus tout, il voulait jouer au Roi de la Montagne et il voulait qu’ils le fassent dégringoler du haut du tas de sable et qu’ils roulent par-dessus lui. Il voulait sentir la dureté de leur corps, l’odeur de leur peau noire et dire « Va te chier » avec un naturel merveilleux. Il voulait s’asseoir avec eux sur le rebord du trottoir et comparer le tranchant de leurs couteaux de poche, la distance et la courbe des crachats. Dans les toilettes, il voulait partager avec eux les lauriers de celui qui pisse le plus loin et le plus longtemps. A une époque, Bay Boy et P.L. avaient été ses idoles. Progressivement, il avait reconnu avec sa mère que ni Bay Boy ni P.L. n’étaient assez bien pour lui. Il n’avait plus joué qu’avec Ralph Nisensky, qui avait deux ans de moins que lui, qui portait des lunettes et qui ne voulait rien faire. Junior s’amusait de plus en plus à embêter les filles. C’était facile de les faire crier et de s’enfuir en courant. Il riait beaucoup quand elles tombaient et qu’on voyait leur culotte. Quand elles se relevaient le visage rouge et fripé, il se sentait très bien. Il ne s’intéressait pas beaucoup aux filles noires. En général, elles se déplaçaient en groupe et, une fois, alors qu’il avait lancé une pierre à l’une d’elles, elles l’avaient poursuivi et lui avaient flanqué une raclée, comme des imbéciles. Il avait menti à sa mère en disant que c’était Bay Boy. Sa mère en avait été toute retournée. Son père avait continué à lire le Journal de Lorain.
Quand l’envie lui en prenait, il appelait un enfant qui passait pour qu’il vienne jouer avec lui sur les balançoires. Si l’enfant ne voulait pas, ou s’il venait mais s’en allait trop tôt, Junior lui jetait des cailloux. Il était devenu très bon tireur.
A la maison, il s’ennuyait ou il avait peur, et le terrain de jeux faisait sa joie. Un jour où il était resté particulièrement inactif, il a aperçu une petite fille noire qui prenait un raccourci en traversant le terrain. Elle baissait la tête en marchant. Il l’avait déjà vue souvent, seule, toujours seule, à la récréation. Personne ne jouait jamais avec elle. Sans doute, a-t-il pensé, parce qu’elle était laide.
Junior l’a appelée. « Hé ! Pourquoi est-ce que tu traverses mon terrain de jeux ? »
La petite fille s’est arrêtée.
« Personne n’a le droit de traverser le terrain sans mon autorisation.
– C’est pas à toi. C’est le terrain de l’école.
– Mais j’en suis responsable. »
La petite a continué son chemin.
« Attends. » Junior s’est approché d’elle. « Tu peux jouer ici, si tu veux. Comment tu t’appelles ?
– Pecola. Je ne veux pas jouer.
– Allez. Je ne vais pas t’embêter.
– Il faut que je rentre à la maison.
– Écoute, tu veux voir quelque chose ? J’ai quelque chose à te montrer.
– Non. Qu’est-ce que c’est ?
– Viens chez moi. J’habite juste là-bas. Allez. Je vais te montrer.
– Me montrer quoi ?
– Des petits chats. On a des petits chats. Je peux t’en donner un si tu veux.
– Des vrais ?
– Ouais. Allez, viens. »
Il l’a tirée doucement par sa robe. Pecola s’est dirigée vers sa maison. Quand il a compris qu’elle avait accepté, Junior a couru en avant tout excité, en ne s’arrêtant que pour lui crier de se dépêcher. Il lui a tenu la porte ouverte, en souriant pour l’encourager. Pecola a monté les marches de la véranda et a hésité, effrayée à l’idée de le suivre. Il faisait sombre dans la maison. Junior a dit : « Il n’y a personne. Ma maman est sortie et mon père est au travail. Tu ne veux pas voir les petits chats ? »
Junior a allumé. Pecola a franchi la porte.
Comme c’est beau, a-t-elle pensé. Quelle belle maison. Il y avait une grosse Bible rouge et or sur la table. On voyait des napperons de dentelle partout – sur les bras et les dossiers des fauteuils et au centre de la table de la salle à manger, sur les guéridons. Il y avait des pots de fleurs sur tous les appuis de fenêtres. Un portrait en couleurs de Jésus-Christ était accroché au mur avec, autour du cadre, de très jolies fleurs en papier. Elle voulait tout voir lentement, très lentement. Mais Junior n’arrêtait pas de lui dire : « Hé, tu viens ? Allez. » Il l’a entraînée dans une autre pièce encore plus belle que la première. Des napperons de dentelle, une grande lampe avec un pied vert et or et un abat-jour blanc. Il y avait même un tapis sur le sol avec d’énormes fleurs rouge sombre. Elle était plongée dans l’admiration des fleurs quand Junior lui a dit : « Regarde ! » Pecola s’est retournée. « Voici ton chat ! » a-t-il crié et il lui a lancé un gros chat noir en plein visage. De peur et de surprise, elle a retenu sa respiration et a senti des poils dans la bouche. Le chat lui a griffé le visage et la poitrine en essayant de se redresser puis il a sauté souplement sur le sol.
Junior riait et courait autour de la pièce en se tenant le ventre de plaisir. Pecola a touché les griffures de son visage et a senti ses larmes monter. Quand elle s’est élancée vers la porte, Junior a bondi en face d’elle.
« Tu ne peux pas sortir. Tu es ma prisonnière », a-t-il dit. Il avait des yeux joyeux mais brutaux.
« Laisse-moi passer.
– Non ! » Il l’a repoussée, a franchi la porte qui séparait les deux pièces et l’a maintenue fermée en poussant des deux mains. Pecola s’est mise à frapper sur la porte et ça n’a fait que renforcer le rire haletant et haut perché de Junior.
Ses larmes ont coulé et elle s’est enfoui le visage dans ses mains. Quand quelque chose de doux et de velu a tourné autour de ses chevilles, elle a sursauté et a vu que c’était le chat. Il s’enroulait autour de ses jambes. Elle en a oublié sa peur un instant et s’est accroupie pour le caresser, les mains humides de larmes. Le chat se frottait contre ses genoux. Il était entièrement noir, un noir profond et soyeux, et ses yeux, dans des fentes penchées vers son nez, étaient d’un bleu vert. La lumière les faisait briller comme de la glace bleue. Pecola lui a gratté la tête ; il a gémi, en donnant des petits coups de langue de plaisir. Les yeux bleus dans la tête noire la regardaient.
Junior, étonné de ne plus l’entendre pleurer, a ouvert la porte et l’a vue accroupie en train de caresser le chat. L’animal tendait la tête et fermait les yeux à demi. Il avait souvent vu cette expression quand l’animal répondait aux caresses de sa mère.
« Laisse mon chat ! » Sa voix s’est brisée. D’un geste à la fois maladroit et sûr de lui, il a saisi une patte arrière du chat et l’a fait tourner en cercle autour de sa tête.
« Arrête ! » Pecola hurlait. Les pattes libres du chat étaient raides, prêtes à attraper n’importe quoi pour retrouver l’équilibre, il ouvrait la gueule et avait les yeux à demi fermés de terreur.
Tout en continuant à crier, Pecola a voulu attraper la main de Junior. Elle a entendu sa robe se déchirer sous son bras. Junior essayait de la repousser mais elle a saisi le bras qui faisait tournoyer le chat. Ils sont tombés tous les deux et, dans la chute, Junior a lâché le pauvre animal qui s’est écrasé contre la fenêtre. Puis il a dégringolé sur le radiateur derrière le canapé. Après quelques frissons il est resté immobile. Il n’y avait qu’une légère odeur de poil roussi.
Geraldine a ouvert la porte.
« Qu’est-ce qui se passe ? » Elle avait une voix douce comme si elle posait une question tout à fait raisonnable. « Qui est cette fille ?
– Elle a tué le chat, a répondu Junior. Regarde. » Il tendait le doigt vers le radiateur où était allongé le chat, avec ses yeux bleus fermés, qui laissaient la tête noire, vide et inanimée.
Geraldine est allée jusqu’au radiateur et a ramassé le chat. Il était mou, mais elle a frotté son visage dans sa fourrure. Elle a regardé Pecola. Elle a vu la robe crasseuse et déchirée, les nattes qui se dressaient sur sa tête, les cheveux feutrés là où les nattes s’étaient défaites, les chaussures boueuses avec le rembourrage de caoutchouc qui sortait entre les semelles usées, les chaussettes sales dont l’une était rentrée dans le talon de la chaussure. Elle a vu l’épingle à nourrice qui tenait l’ourlet de la robe. Elle la regardait par-dessus le dos arqué du chat. Elle avait vu cette petite fille toute sa vie. Devant les fenêtres des bars à Mobile, traînant sur la véranda des maisons à la limite de la ville, assise dans des gares routières en tenant des sacs en papier et en pleurant vers des mères qui ne cessaient de répéter « Ta gueule ! ». Les cheveux pas coiffés, la robe déchirée, les chaussures aux lacets dénoués et boueux. Toutes l’avaient regardée avec de grands yeux qui ne comprenaient pas. Des yeux qui ne posaient pas de questions et qui demandaient tout. Toutes l’avaient regardée sans ciller et sans se troubler. Dans leurs yeux, il y avait la fin et le commencement du monde, et l’étendue désertique qui les séparait.
Il y en avait partout. Elles dormaient à six ensemble, et leurs pipis se mélangeaient dans la nuit car elles mouillaient leur lit, chacune perdue dans ses rêves de chips et de bonbons. Au cours des longues journées étouffantes, elles traînaient désœuvrées, arrachaient le plâtre des murs et creusaient la terre avec des bâtons. Elles s’asseyaient en rang sur le rebord du trottoir, elles s’entassaient dans des bancs à l’église en prenant la place des enfants métis, jolis et propres ; elles faisaient le pitre sur les terrains de jeux, cassaient des choses dans les magasins, couraient devant vous dans la rue et faisaient des glissades sur les trottoirs, en hiver. Les filles grandissaient sans savoir ce qu’était une gaine, et les garçons annonçaient leur virilité en mettant la visière de leur casquette à l’envers. L’herbe ne poussait pas là où elles habitaient. Les fleurs mouraient. Les stores tombaient. Les boîtes de conserve et les pneus se multipliaient. Elles se nourrissaient de haricots noirs et de jus orange. Elles erraient comme des mouches ; elles se posaient comme des mouches. Et celle-ci s’était posée dans sa maison. Elle la regardait par-dessus le dos arqué du chat.
« Sors d’ici, a-t-elle dit de sa voix calme. Sale petite garce noire. Sors de chez moi. »
Le chat a frissonné et sa queue a battu.
Pecola est sortie de la pièce en reculant et en regardant la jolie dame café au lait, dans la jolie maison vert et or, qui lui parlait à travers la fourrure du chat ; le souffle de chaque mot en séparait les poils. Pecola s’est retournée pour trouver la porte d’entrée et elle a vu Jésus qui la regardait avec des yeux tristes mais pas étonnés, ses longs cheveux séparés au milieu par une raie, le visage entouré de fleurs en papier très gaies.
Au-dehors, le vent de mars s’est engouffré dans les déchirures de sa robe. Elle a baissé la tête pour se protéger du froid. Mais pas suffisamment pour ne pas voir les flocons de neige qui tombaient et mouraient sur la chaussée.
Le printemps
Les premières tiges sont fines, vertes et souples. Elles se plient en un cercle complet mais ne se cassent pas. L’espoir délicat et voyant qui sortait des lilas et des forsythias ne signifiait qu’un changement dans la façon de se faire fouetter. On nous battait différemment au printemps. Au lieu de la douleur sourde d’une ceinture en hiver, il y avait maintenant ces badines vertes et nouvelles dont la piqûre cinglante durait bien après la raclée. La méchanceté inquiète dans ces longues badines nous faisait regretter les coups réguliers d’une ceinture ou la gifle ferme mais franche d’une brosse à cheveux. Aujourd’hui encore, pour moi, le printemps évoque le souvenir de la douleur des coups de badine et le forsythia ne me donne aucun plaisir.
Vautrée dans l’herbe d’un terrain vague, un samedi de printemps, je cassais des tiges de coton sauvage en pensant à des fourmis, à des noyaux de pêche et à la mort, et où s’en allait le monde quand je fermais les yeux. J’ai dû rester allongée longtemps dans l’herbe car l’ombre qui se trouvait devant moi quand j’étais partie avait disparu à mon retour. Je suis entrée dans la maison qui vibrait d’un calme inquiétant. Puis j’ai entendu ma mère qui chantait quelque chose parlant de trains et d’Arkansas. Elle est entrée par la porte de derrière avec des rideaux jaunes et pliés qu’elle a posés sur la table de la cuisine. Je me suis assise par terre pour entendre l’histoire de la chanson, et j’ai remarqué qu’elle se comportait de façon étrange. Elle avait encore son chapeau sur la tête et ses chaussures étaient sales comme si elle avait marché dans de la poussière. Elle a mis de l’eau à bouillir puis elle a balayé la véranda ; elle a décroché la tringle à rideaux mais au lieu d’y raccrocher les rideaux humides, elle a commencé à balayer la véranda. Et pendant tout ce temps, elle chantait des histoires de trains et d’Arkansas.
Quand elle a eu fini, je suis partie à la recherche de Frieda. Je l’ai trouvée au premier, allongée sur notre lit où elle poussait les petits cris fatigués qui suivent les sanglots – surtout des hoquets et des frissons. Je me suis allongée près d’elle et j’ai regardé les minuscules bouquets de roses qui parsemaient sa robe. Les nombreux lavages en avaient fané les couleurs et atténué les contours.
« Qu’est-ce qu’il y a, Frieda ? »
Elle a levé un visage gonflé de son bras replié. Tout en continuant à frissonner, elle s’est assise et a laissé ses jambes maigres pendre sur le bord du lit. Je me suis agenouillée et j’ai essuyé son nez qui coulait avec ma robe. Elle n’aimait pas qu’on s’essuie le nez avec sa robe. Mais elle n’a rien dit. C’était ainsi que maman faisait avec son tablier.
« Tu as reçu une raclée ? »
Elle a secoué la tête pour dire non.
« Alors pourquoi est-ce que tu pleures ?
– Parce que.
– Parce que quoi ?
– Mr Henry.
– Qu’est-ce qu’il a fait ?
– Papa l’a battu.
– Pour quelle raison ? Ligne Maginot ? Il a appris pour Ligne Maginot ?
– Non.
– Quoi alors ? Allez, Frieda. Pourquoi tu me dis pas ?
– Il m’a… touchée.
– Touchée ? Tu veux dire comme Soaphead Church ?
– Un peu.
– Il t’a montré sa boutique ?
– Non. Il m’a touchée.
– Où ?
– Ici et ici. » Elle a montré les deux seins minuscules qui comme deux petits glands soulevaient quelques roses fanées sur sa robe.
« C’est vrai ? Qu’est-ce que tu as senti ?
– Oh, Claudia ! » Elle avait l’air interloqué. Je ne posais pas les bonnes questions.
« Je n’ai rien senti.
– Mais tu aurais dû. Sentir quelque chose de bien, je veux dire. » Frieda a pincé les lèvres. « Qu’est-ce qu’il a fait ? Il s’est seulement avancé et il les a touchés ? »
Elle a poussé un soupir. « D’abord, il m’a dit que j’étais jolie. Puis il m’a pris le bras et il m’a touchée.
– Maman et papa, où est-ce qu’ils étaient ?
– Ils désherbaient dans le jardin.
– Qu’est-ce que tu as dit quand il a fait ça ?
– Rien. Je suis sortie de la cuisine en courant et je suis allée dans le jardin.
– Maman a dit qu’on ne devait pas traverser la voie ferrée toutes seules.
– Qu’est-ce que tu aurais fait à ma place ? Tu serais restée là et tu l’aurais laissé te toucher ? »
J’ai regardé ma poitrine. « Je n’ai rien à toucher. Je n’aurai jamais rien.
– Oh, Claudia. Tu es jalouse de tout. Tu voudrais qu’il te touche ?
– Non. J’en ai seulement marre d’avoir toujours tout la dernière.
– C’est pas vrai. Et la scarlatine ? Tu l’as eue la première.
– Oui, mais ça a pas duré. De toute façon qu’est-ce qui s’est passé au jardin ?
– Je l’ai dit à maman et elle l’a dit à papa et on est tous revenus à la maison et il était parti, alors on l’a attendu et quand papa l’a vu entrer sur la véranda, il lui a jeté notre vieux tricycle à la tête et il est tombé.
– Il est mort ?
– Non. Il s’est relevé et s’est mis à chanter : “Plus près de toi mon Dieu”. Alors maman lui a tapé dessus avec un balai et lui a dit de ne pas prononcer le nom de Dieu, mais il ne voulait pas s’arrêter et papa jurait et tout le monde poussait des cris.
– Oh, zut ! Je rate toujours tout.
– Et Mr Buford est sorti en courant avec son fusil et maman lui a dit de s’en aller mais papa a dit non, de lui donner le fusil, et Mr Buford lui a donné et maman a hurlé, alors Mr Henry l’a fermée et s’est mis à courir mais papa lui a tiré dessus et Mr Henry a perdu ses chaussures et a continué à courir en chaussettes. Et Rosemary est sortie et a dit que papa irait en prison et je l’ai giflée.
– Fort ?
– Très fort.
– Et c’est à ce moment-là que maman t’a battue ?
– Elle ne m’a pas battue, je te l’ai déjà dit.
– Alors, pourquoi tu pleures ?
– Miss Dunion est venue quand tout le monde a été calmé, et maman et papa se disputaient pour savoir lequel des deux avait fait venir Mr Henry, et elle a dit que maman devrait m’emmener chez le médecin, parce que j’étais peut-être perdue, et maman s’est remise à crier.
– Contre toi ?
– Non. Contre Miss Dunion.
– Mais pourquoi tu pleurais ?
– Je ne veux pas être perdue.
– Qu’est-ce que ça veut dire perdue ?
– Tu sais bien. Comme Ligne Maginot. Elle est perdue. C’est maman qui l’a dit. » Elle a recommencé à pleurer.
Une image de Frieda, grosse et grasse, m’est venue à l’esprit. Ses jambes maigres enflées, le visage entouré par des couches de peau rougies. Moi aussi j’ai eu envie de pleurer.
« Mais Frieda, tu pourrais faire du sport et pas manger. »
Elle a haussé les épaules.
« Et Chine et Pologne alors ? Elles aussi, elles sont perdues ? Elles ne sont pas grosses pourtant.
– C’est parce qu’elles boivent du whisky. Maman dit que le whisky les ronge.
– Tu pourrais boire du whisky.
– Où est-ce que j’en trouverais, du whisky ? »
Nous avons réfléchi. Personne ne voudrait nous en vendre ; de toute façon, on n’avait pas d’argent. Il n’y en avait jamais à la maison. Qui pourrait en avoir ?
J’ai dit : « Pecola. Son père est toujours saoul. Elle peut nous en donner un peu.
– Tu crois ?
– Oui. Cholly est toujours saoul. On va aller lui en demander. On n’a pas besoin de lui dire pour quoi faire.
– Maintenant ?
– Oui, maintenant.
– Qu’est-ce qu’on va dire à maman ?
– Rien. On n’a qu’à sortir par-derrière. Une à la fois. Comme ça elle ne remarquera pas.
– D’accord. Vas-y la première, Claudia. »
Nous avons ouvert la porte en bas de la cour et nous avons descendu la ruelle en courant.
Pecola habitait de l’autre côté de Broadway. Nous n’étions jamais allées chez elle mais nous savions où c’était. Une bâtisse grise à un étage qui avait été un magasin en bas avec un appartement au premier.
Personne n’a répondu quand on a frappé à la porte d’entrée et nous sommes allées à la porte de côté. En nous approchant, nous avons entendu de la musique à la radio et nous avons regardé pour voir d’où ça venait. Au-dessus de nous, il y avait la terrasse du premier, fermée par une balustrade de guingois à moitié pourrie, et assise sur la terrasse, il y avait Ligne Maginot en personne. Machinalement nous nous sommes pris la main. C’était une vraie montagne de chair, allongée plutôt qu’assise dans un rocking chair. Elle n’avait pas de chaussures et chacun de ses pieds était coincé entre deux montants de la balustrade : de minuscules orteils de bébé au bout de pieds obèses ; des chevilles enflées qui tendaient la peau et la rendaient lisse ; des jambes massives comme des souches d’arbre qui se séparaient aux genoux, au-delà desquels s’étalait l’intérieur des cuisses flasques et molles qui s’embrassaient et se refermaient dans l’ombre profonde de sa robe. Une bouteille de liquide marron, comme un moignon brûlé, dépassait de sa main potelée. Elle nous regardait à travers la balustrade et elle a lancé un rot long et grave. Elle avait des yeux aussi propres que la pluie et de nouveau j’ai pensé à une cascade. Nous ne pouvions parler ni l’une ni l’autre. Nous pensions voir une image de la future Frieda. Ligne Maginot nous a souri.
« Vous cherchez quelqu’un ? »
J’ai dû décoller de force ma langue de mon palais pour dire : « Pecola… elle habite ici ?
– Oui, oui, mais elle est pas là. Elle a été où travaille sa maman pour prendre la lessive.
– Oh.
– Vous pouvez l’attendre. Vous voulez monter ? »
Nous avons échangé un regard. J’ai relevé les yeux vers les larges routes vanille qui se croisaient dans l’ombre de sa robe.
Frieda a dit : « Non, m’dame.
– Bien. » Notre problème ne semblait pas intéresser Ligne Maginot. « Vous pouvez aller où travaille sa maman, mais c’est là-bas, au bord du lac.
– Où ça, au bord du lac ?
– La grande maison blanche avec la brouette pleine de fleurs. »
C’était une maison que nous connaissions car nous avions admiré la grande brouette blanche penchée sur la roue à rayons et plantée de fleurs de saison.
« C’est pas trop loin pour vous d’y aller à pied ? »
Frieda s’est gratté le genou.
« Pourquoi que vous l’attendez pas ? Vous pouvez monter. Vous voulez un peu de soda ? » Ses yeux remplis de pluie se sont éclairés, elle avait un large sourire pas comme le sourire retenu et pincé des autres adultes.
J’ai fait un pas vers l’escalier, mais Frieda a dit : « Non, m’dame, on n’a pas le droit. »
J’étais stupéfaite par son courage et effrayée par son culot. Ligne Maginot a souri : « Pas le droit ?
– Non.
– Pas le droit de quoi ?
– D’entrer chez vous.
– C’est vrai ? » Les cascades étaient immobiles. « Comment ça ?
– C’est ma maman qui l’a dit. Ma maman a dit que vous êtes perdue. »
Les cascades ont recommencé à bouger. Elle a porté la bouteille à ses lèvres et l’a vidée. D’un mouvement gracieux du poignet, un geste si rapide et si limité que nous l’avons à peine vu, que nous nous en sommes seulement souvenues par la suite, elle nous a jeté la bouteille par-dessus la balustrade. Elle a éclaté à nos pieds et des éclats de verre marron nous ont touché les jambes avant que nous ayons pu reculer. Ligne Maginot a posé une main grasse sur un des plis de son ventre et elle a ri. D’abord un bourdonnement profond, la bouche fermée, puis un bruit plus fort et plus chaleureux. Un rire, beau et effrayant. Elle penchait la tête sur le côté, fermait les yeux et secouait son corps massif en laissant son rire tomber comme une cascade de feuilles rouges autour de nous. Des bribes et des volutes du rire nous suivaient tandis que nous courions. Notre souffle nous a fait défaut en même temps que nos jambes. Après nous être reposées, appuyées contre un arbre, la tête sur nos bras croisés, j’ai dit : « Rentrons à la maison. »
Frieda était toujours de mauvaise humeur – elle croyait que sa vie était en jeu. « Non, il faut qu’on en trouve maintenant.
– On ne peut pas aller jusqu’au lac.
– Si. Allons-y.
– Maman va nous chercher.
– Non. Et si elle nous bat, qu’est-ce que ça fait ? »
C’était vrai. Elle ne nous tuerait pas, elle n’aurait pas un rire terrible, elle ne nous jetterait pas de bouteille.
Nous avons descendu des rues bordées d’arbres avec des maisons grises, penchées comme des dames fatiguées… Les rues ont changé ; les maisons semblaient solides, la peinture plus fraîche, les piliers des vérandas plus droits, les cours plus profondes. Puis, il y a eu des maisons de brique, en retrait de la rue avec, devant, des jardins limités par des arbustes de velours vert taillés en cônes et en boules.
Les maisons qui se trouvaient au bord du lac étaient les plus jolies. Des meubles de jardin, des fenêtres brillantes comme des monocles, et aucun signe de vie. A l’arrière, les jardins descendaient doucement vers une bande de sable et les eaux bleues du lac Érié dont les vagues dansaient jusqu’au Canada. Le ciel, taché d’orange au-dessus du quartier des aciéries, n’atteignait pas cette partie de la ville. Ici, le ciel était toujours bleu.
Nous sommes arrivées au parc du Rivage, un jardin public avec des rosiers, des fontaines, des buis taillés et des tables de pique-nique. Il était vide et attendait des parents et des enfants blancs, propres et bien élevés qui, en été, jouaient là-bas au-dessus du lac avant de descendre la pente en courant et en trébuchant vers l’eau accueillante. Les Noirs n’avaient pas le droit d’entrer dans le parc et il hantait nos rêves.
Juste devant l’entrée, il y avait la grande maison blanche avec la brouette pleine de fleurs. Les feuilles courtes des crocus abritaient des cœurs violets et blancs qui voulaient tellement être les premiers qu’ils supportaient le froid et la pluie du début du printemps. L’allée était pavée dans un désordre calculé qui cachait une habile symétrie. Seuls la peur d’être découvertes et le fait de savoir que nous n’étions pas d’ici nous ont empêchées de flâner. Nous avons contourné l’orgueilleuse maison pour passer par l’arrière.
Pecola, vêtue d’un pull rouge clair et d’une robe de coton bleu, était assise sur le minuscule perron entouré d’une grille. Elle a semblé heureuse de nous voir.
– « Bonjour.
– Bonjour.
– Qu’est-ce que vous faites ici ? » Elle souriait et comme cela était très rare, le plaisir que j’ai ressenti m’a étonnée.
« On te cherche.
– Qui vous a dit que j’étais ici ?
– Ligne Maginot.
– Qui c’est ?
– Tu sais, la grosse dame. Elle habite au-dessus de chez toi.
– Oh, vous voulez parler de Miss Marie. Elle s’appelle Miss Marie.
– Tout le monde l’appelle Miss Ligne Maginot. T’as pas peur ?
– Peur de quoi ?
– De Ligne Maginot. »
Pecola nous a regardées, sincèrement stupéfaite. « Pourquoi ?
– Ta maman te laisse aller chez elle ? Et manger dans ses assiettes ?
– Elle ne sait pas que j’y vais. Miss Marie est très gentille. Elles sont toutes très gentilles. »
J’ai dit : « Ah, oui ? Elle a essayé de nous tuer.
– Qui ? Miss Marie ? Elle n’embête personne.
– Alors pourquoi est-ce que ta maman ne veut pas que tu ailles chez elle si elle est tellement gentille ?
– Je ne sais pas. Elle dit qu’elle est mauvaise, mais elles ne sont pas mauvaises. Elles me donnent tout le temps des choses.
– Quel genre de choses ?
– Oh, plein de choses, de jolies robes, et des chaussures. J’ai plus de chaussures que j’en porterai jamais. Et des bijoux et des bonbons et de l’argent. Elles m’emmènent au cinéma et une fois nous sommes allées au carnaval. Chine va m’emmener à Cleveland pour voir le parc et Pologne à Chicago pour me faire voir le centre. Nous allons partout ensemble.
– T’es une menteuse. T’as pas de belles robes.
– Si, j’en ai.
– Allez, Pecola, pourquoi est-ce que tu nous racontes des menteries ? lui a demandé Frieda.
– C’est pas de menteries. » Pecola s’est levée, prête à défendre ce qu’elle avait dit, quand la porte s’est ouverte.
Mrs Breedlove a passé la tête par la porte et a dit : « Qu’est-ce qui se passe ici ? Pecola, qui c’est ces gosses ?
– C’est Frieda et Claudia, Mrs Breedlove.
– Vous êtes les filles de qui ? » Elle est sortie sur le perron. Elle était plus belle que je ne l’avais jamais vue, dans sa blouse blanche avec les cheveux relevés.
« Les filles de Mrs MacTeer, m’dame.
– Ah oui. Vous habitez de l’autre côté de la 21e Rue.
– Oui, m’dame.
– Qu’est-ce que vous êtes venues faire jusqu’ici ?
– On se promène. On est venues voir Pecola.
– Bon, mais il vaut mieux retourner chez vous, maintenant. Vous pouvez partir avec Pecola. Entrez, le temps que j’aille chercher la lessive. »
Nous sommes entrées dans la cuisine, une grande pièce spacieuse. La peau de Mrs Breedlove brillait comme du taffetas dans le reflet de la porcelaine blanche, des boiseries blanches, des meubles cirés et des cuivres. Des parfums de viande, de légumes et de quelque chose qu’on venait de faire cuire se mêlaient à une odeur de lessive.
« Je vais chercher le linge. Ne bougez pas et ne touchez à rien. » Elle a disparu derrière des portes battantes blanches et nous avons entendu le bruit inégal de ses pas tandis qu’elle descendait au sous-sol.
Une autre porte s’est ouverte et une petite fille est entrée, plus petite et plus jeune que nous. Elle portait une robe bain-de-soleil rose et des pantoufles bouffantes roses avec des oreilles de petit lapin dressées à la pointe. Elle avait des cheveux jaunes comme le maïs, retenus par un large ruban. Quand elle a nous a vues, la peur a traversé son visage pendant une seconde. Elle a jeté un regard inquiet dans la cuisine.
« Où est Polly ? » a-t-elle demandé.
Une violence bien connue s’est réveillée en moi. Le fait qu’elle appelle Mrs Breedlove « Polly », alors que même Pecola appelait sa mère Mrs Breedlove, me semblait une raison suffisante pour lui arracher les yeux.
J’ai dit : « Elle est en bas.
– Polly ! a-t-elle crié.
– Regarde, m’a chuchoté Frieda. Regarde ça. » Sur une desserte, près de la cuisinière, dans un plat argenté, il y avait une tourte aux myrtilles. Le jus violet apparaissait ici et là sous la croûte. Nous nous sommes rapprochées.
« C’est encore brûlant », a dit Frieda.
Pecola a tendu la main pour toucher le plat, légèrement, pour voir si c’était très chaud.
« Polly, viens ici », a crié une nouvelle fois la petite fille.
C’était peut-être la nervosité ou la maladresse, mais le plat a basculé sous les doigts de Pecola et il est tombé par terre, et les myrtilles ont tout éclaboussé. Le jus a presque coulé entièrement sur les jambes de Pecola et la brûlure a dû être très douloureuse parce qu’elle a crié et elle s’est mise à sauter juste au moment où Mrs Breedlove entrait avec un sac bourré de lessive. Elle a fait deux pas vers Pecola et, du revers de la main, elle lui a donné une gifle qui l’a fait tomber par terre. Pecola a glissé dans le jus, une jambe repliée sous elle. Mrs Breedlove l’a prise par le bras et l’a relevée, puis elle l’a frappée à nouveau et d’une voix étranglée par la colère elle a couvert Pecola d’injures directement, et Frieda et moi indirectement.
« Imbécile… mon carrelage… regarde ce que tu… travail… fous-moi le camp… maintenant… » Ses mots étaient plus sombres et plus brûlants que les fruits fumants et nous avons reculé, effrayées.
La petite fille en rose s’est mise à pleurer. Mrs Breedlove s’est tournée vers elle : « Chut, ma chérie, chut. Allez. Oh, mon Dieu, regarde ta robe. Ne pleure plus. Polly va te la changer. » Elle est allée jusqu’à l’évier et a mouillé une serviette. Par-dessus son épaule, elle nous a craché des mots comme on crache des morceaux de pomme pourrie. « Prenez la lessive et fichez-moi le camp d’ici que je puisse nettoyer ce gâchis. »
Pecola a pris le sac plein de linge humide et nous avons filé. Tandis que Pecola mettait le sac dans la petite voiture, nous entendions Mrs Breedlove qui calmait les sanglots de la petite fille rose et jaune.
« Qui c’était, Polly ?
– Ne t’inquiète pas, ma chérie.
– Tu vas me faire un autre gâteau ?
– Bien sûr.
– Qui c’était, Polly ?
– Chut. Ne t’inquiète pas », a-t-elle murmuré, et la douceur de ses paroles s’accordait au coucher du soleil qui s’étalait sur le lac.
VOICIMAMANMAMANESTTRÈSBELLEMAMA
NV EUX TUJOUERA VECJ ANEM AM ANRITRIS
MAMAN RISM AMA NMA MANR ISM AMA NR IS
Le plus facile aurait été de tout mettre sur le compte de son pied. C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait. Mais pour découvrir la vérité sur la façon dont meurent les rêves, il ne faut jamais croire ce que dit le rêveur. La fin de ses débuts prometteurs a probablement été le trou dans l’une de ses dents de devant. Mais elle préférait penser que c’était à cause de son pied. Elle était la neuvième de onze enfants et elle vivait sur une crête d’argile rouge de l’Alabama, à dix kilomètres de la route la plus proche, et pourtant l’indifférence totale, avec laquelle on avait considéré un clou rouillé qui lui avait traversé le pied alors qu’elle avait deux ans, avait sauvé Pauline Williams de l’anonymat. La blessure lui avait laissé un pied plat et tordu, qui tombait lourdement quand elle marchait – pas une claudication qui aurait fini par lui déformer la colonne vertébrale, mais une façon de soulever le pied comme si elle le tirait de petits tourbillons qui menaçaient de l’aspirer. Légère comme elle l’était, cette déformité expliquait les nombreuses choses qui, sinon, auraient été incompréhensibles ; la raison pour laquelle elle était la seule à ne pas avoir de surnom ; la raison pour laquelle on ne racontait aucune plaisanterie ni aucune anecdote amusante sur les choses drôles qu’elle avait faites ; la raison pour laquelle personne ne remarquait jamais ce qu’elle aimait manger – on ne lui gardait jamais l’aile ou le cou, on ne lui faisait pas cuire ses petits pois dans une casserole à part, sans riz, parce qu’elle ne l’aimait pas ; la raison pour laquelle personne ne la taquinait jamais ; la raison pour laquelle elle ne se sentait jamais chez elle nulle part ou pour laquelle elle n’était de nulle part. Si elle se sentait isolée et indigne, elle en accusait son pied. Enfermée pendant son enfance dans le cocon de l’agitation de sa famille, elle avait cultivé des plaisirs calmes et secrets. Elle aimait surtout arranger les choses. Aligner des objets – des pots sur les étagères, des noyaux de pêche sur la marche, des bâtons, des pierres, des feuilles – et les membres de la famille n’y touchaient pas. Quand, par hasard, quelqu’un bousculait ses rangées, il s’arrêtait toujours pour les replacer, et elle ne se mettait jamais en colère parce que cela lui donnait l’occasion de les ranger de nouveau. Quels que soient les objets qu’elle trouvait, elle les organisait en rangées bien droites, en fonction de leur taille, de leur forme, des différences de couleur. De la même façon qu’elle ne plaçait jamais une aiguille de pin près d’une feuille de peuplier, elle ne rangeait jamais les bocaux de tomates à côté des bocaux de haricots verts. Pendant les quatre années où elle avait fréquenté l’école, elle avait été enchantée par les nombres et découragée par les mots. Elle avait raté les peintures et les crayons – mais sans le savoir.
Vers le début de la Première Guerre mondiale, les Williams ont découvert, par des voisins et des parents qui en revenaient, la possibilité de vivre mieux ailleurs. Par équipes, par groupes, par fournées, mêlés à d’autres familles, ils ont émigré en six mois et en quatre voyages vers le Kentucky où il y avait des mines et des aciéries.
« Quand nous avons quitté la maison et qu’on attendait le camion près du dépôt, il faisait nuit. Des lucioles volaient partout. Elles éclairaient une feuille d’arbre et, de temps en temps, je voyais une tache de vert. C’est la dernière fois que j’ai vu des vraies lucioles. Par ici, c’est pas des vraies lucioles. C’est quelque chose d’autre. Les gens ici, ils appellent ça des vers luisants. Chez nous, là-bas, ils étaient différents. Mais je me rappelle des taches de vert. Je m’en souviens très bien. »
Au Kentucky, ils ont habité dans une vraie ville, dix ou quinze maisons au bord d’une seule rue, avec l’eau qui arrivait jusque dans la cuisine. Ada et Fowler Williams ont trouvé une maison préfabriquée de cinq pièces pour leur famille. La cour était fermée par une barrière qui avait été blanche, devant laquelle la mère de Pauline plantait des fleurs et à l’intérieur de laquelle elle élevait des poulets. Certains de ses frères se sont engagés dans l’armée, une de ses sœurs est morte et deux autres se sont mariées, ce qui a laissé plus de place à ceux qui restaient et a donné à l’aventure du Kentucky le sentiment du luxe. Le déménagement a été particulièrement agréable pour Pauline, qui avait l’âge de quitter l’école. Mrs Williams a trouvé un travail de femme de ménage et de cuisinière chez un pasteur blanc à l’autre bout de la ville et Pauline, qui était maintenant la plus âgée des filles de la famille, s’est occupée de la maison. Elle réparait la barrière en redressant les pieux pointus et en les attachant avec des morceaux de fil de fer, elle dénichait les œufs, balayait, cuisinait, lavait et prenait soin des deux plus jeunes enfants – des jumeaux qu’on appelait Chicken et Pie – et qui allaient encore à l’école. Non seulement elle tenait bien la maison mais cela lui plaisait. Quand ses parents étaient partis au travail et les autres enfants à l’école ou à la mine, la maison était silencieuse. Le calme et la solitude l’apaisaient et lui donnaient de l’énergie. Elle pouvait ranger et nettoyer sans être interrompue jusqu’à deux heures, quand Chicken et Pie revenaient.
A la fin de la guerre, quand les jumeaux ont eu dix ans, eux aussi ont quitté l’école pour aller travailler. Pauline avait quinze ans, elle s’occupait toujours de la maison mais avec moins d’enthousiasme. Des rêves sur les hommes et l’amour détournaient son esprit et ses mains de son travail. Les changements de temps ont commencé à l’affecter comme certains spectacles et certains bruits. Ces sensations se traduisaient en elle par une immense mélancolie. Elle pensait à la mort des choses qui venaient de naître, à des routes solitaires et à des inconnus qui sortaient de nulle part simplement pour vous tenir la main, à des forêts sur lesquelles le soleil était toujours en train de se coucher. Ces rêves se développaient en particulier à l’église. Les chants la caressaient, et tandis qu’elle essayait de maintenir son esprit sur le salaire du péché, son corps vibrait dans l’attente d’une rédemption, d’un salut, d’une mystérieuse renaissance qui arriverait simplement sans aucun effort de sa part. Dans ses rêves, elle n’était jamais agressive ; en général, elle flânait sur la berge du fleuve, ou elle cueillait des baies dans la campagne, quand quelqu’un apparaissait, avec un regard doux et pénétrant et qui, sans qu’ils échangent un seul mot, comprenait ; et devant ce regard, son pied se redressait et elle baissait les yeux. Ce quelqu’un n’avait ni visage ni forme ni voix ni odeur. C’était une simple Présence, une tendresse absolue avec de la force et la promesse du repos. Cela n’avait aucune importance qu’elle ne sache pas quoi faire ni quoi dire devant la Présence – après la reconnaissance muette et le contact silencieux, ses rêves se désintégraient. La Présence, elle, saurait quoi faire. Elle n’aurait qu’à poser la tête sur sa poitrine et il l’emmènerait vers la mer, vers la ville, vers les forêts… pour toujours.
Il y avait une femme qui s’appelait Ivy et qui semblait contenir dans sa bouche tous les bruits de l’âme de Pauline. Un peu à l’écart, dans le chœur, Ivy chantait l’obscure douceur que Pauline ne savait pas nommer ; elle chantait la mort qui est un défi à la mort, vers laquelle languissait Pauline ; elle chantait l’Inconnu qui savait…
O Seigneur prends ma main
Conduis-moi en chemin
Je suis lasse, épuisée, en émoi
Dans le vent, la poussière
Montre-moi la lumière
Prends ma main, ô Seigneur, conduis-moi
Dans la voie du malheur
Viens plus près, ô Seigneur
Dans la vie, je m’en vais, seule au loin
Vois mes pleurs et mes cris
Soutiens-moi dans la nuit Conduis-moi, ô Seigneur, prends ma main
C’est pourquoi, quand l’Inconnu, le Quelqu’un, est sorti de nulle part, Pauline a été reconnaissante mais pas étonnée.
Il est arrivé dans le soleil du Kentucky, le jour le plus chaud de l’année. Il était grand, il était fort, il avait des yeux dorés, des narines vibrantes, et il est arrivé avec sa propre musique.
Pauline était appuyée à la barrière, les coudes sur la traverse entre les piquets. Elle venait de faire une pâte à gâteau et enlevait la farine qui lui restait sous les ongles. Elle a entendu siffler à une certaine distance derrière elle. Un de ces thèmes rapides et aigus que les Noirs inventent quand ils manient le balai ou la pelle ou simplement quand ils marchent. Une sorte de musique des rues dans laquelle le rire nie l’anxiété et dans laquelle la joie est aussi courte et droite que la lame d’un couteau de poche. Elle écoutait attentivement la musique et elle l’a laissée faire naître un sourire sur ses lèvres. Le sifflement est devenu plus fort et pourtant elle ne s’est pas retournée car elle voulait que ça dure. Tout en souriant et en s’accrochant à la brèche dans ses pensées solitaires, elle a senti quelque chose qui lui chatouillait le pied. Elle a ri et s’est retournée. L’homme qui sifflait était penché, il lui chatouillait son pied blessé et il lui embrassait la jambe. Elle ne pouvait s’arrêter de rire – pas avant qu’il la regarde et qu’elle voie le soleil du Kentucky noyer les yeux jaunes aux lourdes paupières de Cholly Breedlove.
« La première fois que j’ai vu Cholly, je veux que vous sachiez que c’était comme toutes les couleurs de là-bas, chez nous, quand nous les enfants, on était allés cueillir des mûres après un enterrement et que j’en avais mis dans la poche de ma robe du dimanche et qu’elles s’étaient écrasées en me tachant les hanches. Toute ma robe était violette et on n’a jamais pu la ravoir au lavage. Ni la robe ni moi. Je sentais cette couleur violette au plus profond de moi. Et la citronnade que maman faisait quand papa allait aux champs. Elle était fraîche et jaunâtre, avec des pépins qui flottaient au fond. Et ces taches de vert que les lucioles faisaient sur les arbres la nuit où on est partis de la maison. Toutes ces couleurs-là, elles étaient en moi. Installées là. Alors, quand Cholly est arrivé et m’a chatouillé le pied, c’était comme les mûres, comme la citronnade, comme les taches vertes que faisaient les lucioles, toutes sont arrivées en même temps. Cholly était mince à l’époque, avec de la vraie lumière dans les yeux. Il avait l’habitude de siffler et quand je l’ai entendu, j’ai eu des frissons partout sur la peau. »
Pauline et Cholly se sont aimés. Il semblait apprécier sa compagnie et même ses façons campagnardes et son ignorance des choses de la ville. Il lui parlait de son pied et, quand ils marchaient dans la ville ou dans les champs, il lui demandait si elle était fatiguée. Au lieu d’ignorer son infirmité, de faire semblant qu’elle n’existait pas, il en faisait quelque chose de particulier et de tendre. Pour la première fois, Pauline sentit que son mauvais pied était un avantage.
Et il la caressait, fermement mais tendrement, exactement comme elle en avait rêvé. Sans la lueur des couchers de soleil et la solitude des berges du fleuve. Elle se sentait en sécurité et lui en était reconnaissante ; il était gentil et plein d’entrain. Elle n’avait jamais su qu’il y avait autant de rire dans le monde.
Ils étaient d’accord pour se marier et pour partir dans le Nord, où Cholly disait que les aciéries suppliaient pour avoir des ouvriers. Ils sont arrivés à Lorain, dans l’Ohio, jeunes, amoureux et pleins d’énergie. Cholly a trouvé tout de suite du travail dans les aciéries, et Pauline s’est occupée de la maison.
Puis elle a perdu une dent de devant. Mais il devait y avoir eu une tache, une tache brune qu’on pouvait facilement prendre pour de la nourriture mais qui ne s’en allait pas, qui est restée sur l’émail pendant des mois, et qui a grossi jusqu’à ce qu’elle pénètre la surface et entre dans la pulpe brune en dessous, pour finalement ronger la dent jusqu’à la racine mais en évitant les nerfs, de telle sorte que sa présence n’était ni sensible ni douloureuse. Puis la racine affaiblie, s’étant habituée au poison, a réagi un jour à une forte pression et la dent est tombée, laissant un chicot acéré. Mais même avant la petite tache brune, il devait y avoir eu les conditions, l’ensemble de choses qui lui permettraient d’exister.
Dans cette ville récente de l’Ohio, en pleine croissance, dont même les rues latérales étaient cimentées, qui était située au bord d’un lac bleu et calme, qui se vantait de la proximité d’Oberlin, la gare souterraine à quinze kilomètres de là, ce melting pot aux limites de l’Amérique, face au Canada froid mais accueillant – qu’est-ce qui pouvait aller mal ?
« Cholly et moi nous nous entendions bien à l’époque. Nous sommes montés au Nord ; on supposait qu’il y avait plus de travail et tout. Nous avons emménagé dans un deux-pièces au-dessus d’un magasin de meubles et je me suis occupée du ménage. Cholly travaillait à l’usine et tout avait l’air de bien marcher. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Tout a changé. C’était difficile d’arriver à connaître des gens, et ma famille me manquait. Je n’avais pas l’habitude de voir autant de Blancs. Ceux que j’avais vus auparavant, ils étaient odieux mais on ne les voyait pas beaucoup. Je veux dire qu’on n’avait pas trop d’échanges avec eux. De temps en temps, dans les champs, ou au magasin. Mais ils voulaient tout de nous. Au Nord, il y en avait partout – à côté, en bas, dans les rues –, il y avait pas beaucoup de Noirs. Les Noirs du Nord étaient différents, eux aussi. Hautains. Aussi méchants que les Blancs. Ils vous faisaient vous sentir qu’on était moins que rien, et je m’attendais pas à ça d’eux. Ça a été la période la plus solitaire de ma vie. Je me rappelle que je regardais par les fenêtres en attendant que Cholly rentre à la maison à trois heures. Je n’avais même pas un chat à qui parler. »
Dans sa solitude, elle s’est tounée vers son mari pour trouver du réconfort, de l’amusement, des choses pour combler les vides. Le ménage ne suffisait pas ; il n’y avait que deux pièces et pas de cour à ranger ou pour s’y déplacer. En ville, les femmes portaient des talons hauts et quand Pauline a essayé d’en mettre, cela a aggravé son pas traînant et lui a donné une claudication prononcée. Cholly était toute prévenance mais il a résisté à sa totale dépendance. Ils ont commencé à avoir de moins en moins de choses à se dire. Il n’a eu aucun problème à trouver d’autres gens et d’autres choses pour s’occuper – des hommes montaient toujours l’escalier pour venir le voir, et il était content de les raccompagner en la laissant toute seule. Pauline se sentait mal à l’aise avec les quelques femmes noires qu’elle rencontrait. Elle les amusait parce qu’elle ne se décrêpait pas les cheveux. Quand elle a essayé de se maquiller comme elles, cela a marché assez mal. Leurs moqueries et leurs ricanements étouffés sur sa façon de parler (elle disait « enfonts » pour « enfants ») et de s’habiller ont fait naître en elle le désir d’avoir d’autres vêtements. Quand Cholly a commencé à la disputer à cause de l’argent qu’elle lui demandait, elle a décidé de travailler. Elle a fait des ménages et ça l’aidait à s’acheter des vêtements et même des choses pour l’appartement, mais ça ne l’aidait pas avec Cholly. Il n’aimait pas ce qu’elle achetait et il le lui disait. Leur couple était déchiré par les disputes. Elle n’était encore qu’une jeune fille et elle attendait toujours ce pays du bonheur et la main d’un Seigneur qui viendrait plus près dans la voie du malheur. Mais maintenant, elle avait une idée plus précise de ce qu’était la voie du malheur. L’argent est devenu le centre de leurs disputes, celles de Cholly à cause des vêtements, et les siennes à cause de la boisson. Le plus triste, c’est que Pauline ne s’intéressait pas vraiment aux vêtements et au maquillage. Elle voulait simplement que les autres femmes la regardent avec bienveillance.
Après plusieurs mois de ménages elle a trouvé une place dans une famille aux ressources limitées et à la façon de vivre timide et prétentieuse.
« Cholly est devenu de plus en plus méchant et il voulait tout le temps se disputer. Je faisais de mon mieux avec lui. Il fallait. C’était comme si je ne faisais que travailler pour ma patronne et me disputer avec Cholly. Éreintant. Mais je m’accrochais à mon travail même si travailler pour la patronne n’était pas seulement une idée. Ce n’était pas tellement sa méchanceté que sa bêtise. Toute la famille était comme elle. Ils ne se supportaient pas. On aurait cru qu’avec une jolie maison comme ça et tout leur argent, ils auraient aimé être ensemble. Elle s’emportait et pleurait pour un rien. Si une de ses amies lui raccrochait le téléphone au nez, elle se mettait à pleurer. Elle aurait dû être contente d’avoir un téléphone. J’en ai pas encore. Je me rappelle qu’une fois, son petit frère, qu’elle avait mis dans une école dentaire, ne les avait pas invités à une grande fête qu’il donnait. Ça en a fait une histoire. Tout le monde a téléphoné pendant des jours. Des chichis et des embarras. Elle m’a demandé : “Pauline, qu’est-ce que vous feriez si votre propre frère donnait une grande fête et ne vous invitait pas ?” Je lui ai répondu que si j’avais vraiment eu envie d’y aller j’y serais allée. Même si ça lui plaisait pas. Elle a fait la moue et a parlé comme si ce que j’avais dit était bête. Mais moi, je me disais que c’était elle qui était bête. Qui est-ce qui lui avait dit que son frère était son ami ? Les gens, ils aiment pas simplement parce qu’ils ont la même mère. Moi, j’ai essayé de l’aimer ma patronne. Elle était gentille, elle me donnait des affaires, mais je ne suis pas arrivée à l’aimer. Dès que je commençais à penser du bien d’elle, elle faisait quelque chose qui me plaisait pas, elle se mettait à m’expliquer comment m’y prendre. Si je l’avais laissée toute seule, elle se serait noyée dans la crasse. Je n’avais pas eu à m’occuper de Chicken et de Pie comme d’eux. Il n’y en avait pas un qui savait s’essuyer le derrière. Je le sais, parce que je faisais la lessive. Et ils n’étaient même pas capables de faire pipi comme il faut. Son mari, il arrivait pas à atteindre la cuvette. Les Blancs dégoûtants, c’est ce qu’il y a de plus dégoûtant. Mais j’aurais continué à tout accepter si Cholly il était pas venu où je travaillais, et ça s’est terminé. Il était saoul et il voulait de l’argent. Quand la femme blanche l’a vu, elle est devenue rouge. Elle a voulu jouer les dures mais elle avait une peur de tous les diables. Enfin, elle a dit à Cholly de partir sinon elle appelait la police. Il l’a injuriée et il me tirait par la manche pour que je m’en aille. Je l’aurais bien envoyé promener mais je ne voulais pas voir la police. Alors j’ai pris mes affaires et je suis partie. J’ai essayé de revenir mais elle ne voulait plus de moi si je restais avec Cholly. Elle m’a dit qu’elle voulait bien que je reste si je le quittais. J’y ai réfléchi. Mais ensuite, ça m’a pas semblé très malin pour une Noire de quitter un Noir pour une Blanche. Elle m’a jamais donné les onze dollars qu’elle me devait. Ça tombait mal. On nous avait coupé le gaz et je ne pouvais plus rien faire cuire. Je l’ai vraiment suppliée pour qu’elle me donne mon argent. Je suis allée la voir. Elle était hors d’elle. Elle n’arrêtait pas de dire que je lui devais mes vêtements et un vieux lit cassé qu’elle m’avait donné. Je ne savais pas si je lui devais quelque chose ou pas mais j’avais besoin de mon argent. Elle ne s’est pas laissé adoucir, même quand je lui ai donné ma parole que Cholly reviendrait jamais. Alors j’étais tellement désespérée que je lui ai demandé si elle ne voulait pas me le prêter, l’argent. Elle est restée silencieuse un instant et elle m’a dit que je ne devrais pas laisser un homme profiter de moi comme ça. Que je devrais avoir plus de respect, et que c’était le devoir de mon mari de payer les factures, et que s’il ne pouvait pas, je devais m’en aller et demander une pension alimentaire. Aussi simple que ça. Qu’est-ce qu’il me donnerait comme pension alimentaire ? J’ai vu qu’elle ne comprenait pas que tout ce que je voulais, c’était mes onze dollars pour payer le gaz et faire la cuisine. Elle n’arrivait pas à se mettre ça dans sa grosse tête. Elle n’arrêtait pas de répéter : “Est-ce que vous allez le quitter, Pauline ?” J’ai pensé qu’elle allait me donner mon argent si je lui disais oui, alors je lui ai dit : “Oui, m’dame. – Très bien, elle a dit. Vous le quittez, vous revenez travailler et on oublie le passé. – Je peux avoir mon argent aujourd’hui ? – Non, elle a dit. Seulement quand vous l’aurez quitté. Je ne pense qu’à vous et à votre avenir. Ce n’est pas un homme pour vous, Pauline, pas un homme pour vous.” Qu’est-ce qu’on peut répondre à une femme comme ça, qui ne sait même pas si un homme est pour vous ou non, et qui vous dit en coin qu’elle pense à votre avenir mais qui vous donne pas votre argent et vous pouvez rien vous acheter à man ger ? Alors je lui ai dit : “C’est pas un homme pour moi, m’dame. Pas un homme pour moi. Mais tant pis je crois que je ferais mieux de rester avec lui.” Elle s’est levée et je suis partie. Quand je suis sortie j’avais mal dans le bas-ventre, parce que j’avais dû tellement serrer les jambes pour faire comprendre à cette femme. Mais je sais, aujourd’hui, qu’elle ne pouvait pas comprendre. Elle était mariée à un homme qui avait une balafre dans le visage à la place de la bouche. Alors, comment elle aurait pu comprendre ? »
Un hiver, Pauline a découvert qu’elle était enceinte. Quand elle l’a dit à Cholly, il l’a étonnée en se montrant heureux. Il a commencé à boire moins et à rester plus souvent à la maison. Ils ont retrouvé des relations qui ressemblaient plus au début de leur mariage, quand il lui demandait si elle était fatiguée ou si elle voulait qu’il lui rapporte quelque chose du magasin. Dans cette nouvelle tranquillité, Pauline s’est arrêtée de travailler en journée et s’est occupée de nouveau de sa maison Mais la solitude des deux pièces était toujours là. Quand le soleil d’hiver éclairait la peinture perle écaillée des chaises de cuisine, quand du jarret fumé bouillait dans la marmite, quand le seul bruit qu’elle entendait était celui du camion qui chargeait des meubles au rez-de-chaussée, elle pensait à la maison de ses parents dans laquelle elle avait été aussi seule, mais la solitude était différente. Puis elle s’est arrêtée de regarder les chaises vertes et le camion de livraison ; à la place, elle est allée au cinéma. Là, dans l’obscurité, ses souvenirs lui revenaient et elle succombait à ses rêves anciens. En plus de l’idée de l’amour romantique, elle a découvert celle de la beauté physique. Les idées sans doute les plus destructrices de l’histoire de la pensée humaine. Toutes deux naissaient de l’envie, se développaient dans l’insécurité, pour finir en désillusion. En mettant la beauté physique sur le même plan que la vertu, elle se dépouillait l’esprit, l’enfermait et, par-dessus le marché, en éprouvait du mépris pour elle-même. Elle oubliait le désir et la simple attention. Elle considérait l’amour comme un accouplement possessif et le romanesque comme le but de l’esprit. Ce serait pour elle la source d’où elle tirerait les émotions les plus destructrices, en trompant l’amant, en cherchant à emprisonner celui qui est aimé, en amputant la liberté par tous les moyens.
Après son éducation au cinéma, elle n’a plus jamais été capable de regarder un visage sans lui assigner une catégorie dans l’échelle de la beauté absolue, et cette échelle était celle qu’elle avait apprise sur l’écran. Là-bas enfin, il y avait les bois obscurs, les routes solitaires, les berges du fleuve, les tendres yeux qui savaient. Là-bas, l’infirme devenait entier, l’aveugle voyait, et le boiteux et l’estropié jetaient leurs béquilles. Là-bas, la mort était morte, et les gens accomplissaient chaque geste dans un nuage de musique. Là-bas, les images en noir et blanc s’accordaient pour former un tout magnifique – projeté dans le rayon de lumière au-dessus et derrière.
C’était un plaisir simple, mais elle a appris tout ce qu’il fallait aimer et tout ce qu’il fallait haïr.
« Les seuls moments que j’ai été vraiment heureuse, c’est au cinéma. J’y allais tout le temps. J’arrivais de bonne heure, avant le début du film. Ils éteignaient et tout était noir. Quand l’écran s’allumait, je partais directement dans les images. Les hommes blancs qui prenaient tellement soin de leurs femmes, et ils s’habillaient tous dans de grandes maisons propres avec la baignoire dans la même pièce que la toilette. Ces films-là, ils me donnaient beaucoup de plaisir mais c’était dur de rentrer à la maison, et de retrouver Cholly. Je sais pas. Je me souviens une fois, je suis allée voir Clark Gable et Jean Harlow. Je m’étais coiffée comme elle, je l’avais vue sur un magazine. La raie sur le côté, avec une petite bouclette sur le front. Je lui ressemblais. Enfin, presque. De toute façon, je me suis assise dans ce cinéma avec mes cheveux coiffés comme ça, et j’ai passé un bon moment. Je me suis dit que j’allais revoir le film en entier une deuxième fois, et je suis allée me chercher des bonbons. Je suis revenue m’asseoir à ma place, j’ai croqué un bonbon et une de mes dents m’est tombée de la bouche. J’en aurais pleuré. J’avais de bonnes dents, pas une seule de pourrie. Je crois que je ne m’en suis jamais remise. J’étais là, enceinte de cinq mois, j’essayais de ressembler à Jean Harlow, et une dent de devant cassée. A partir de là tout a fichu le camp. C’était comme si plus rien m’intéressait après ça. J’ai arrêté de me coiffer à la Jean Harlow, je me suis refait des nattes et je me suis laissée redevenir laide. J’allais toujours au cinéma pourtant, mais tout a empiré. Je voulais retrouver ma dent. Cholly s’est moqué de moi et on a commencé à se battre. J’ai essayé de le tuer. Il ne m’a pas frappée trop fort, parce que j’étais enceinte je crois, mais les bagarres, une fois qu’elles ont commencé, elles ont continué. Il me rendait complètement folle et je ne pouvais pas m’arrêter de lui taper dessus. Enfin, j’ai eu le bébé – un garçon – et après ça j’ai été encore enceinte d’un autre. Mais ça n’était pas comme j’avais pensé. Je les aimais tout ça, je crois, mais c’était peut-être de pas avoir d’argent, ou peut-être Cholly, mais c’est sûr ils m’ont rendu la vie impossible. Parfois je me surprenais en train de leur crier dessus, de leur taper dessus, et j’étais désolée pour eux, mais c’était comme si je pouvais pas m’arrêter. Quand j’ai eu mon deuxième, une fille, je me souviens que j’ai dit que je l’aimerais, tant pis à quoi elle ressemblerait. Elle ressemblait à une boule de poils noirs. Je ne me souviens pas d’avoir essayé de tomber enceinte la première fois. Mais la deuxième fois, j’ai vraiment tout fait pour. Peut-être parce que j’en avais déjà un et que j’avais plus peur. Enfin, je me sentais bien et je ne pensais pas à la grossesse, juste au bébé. J’ai pris l’habitude de lui parler alors qu’il était encore dans mon ventre. Comme de bons amis, on était. Vous savez. J’étendais la lessive et je savais que de lever les bras c’était pas bon pour lui. Je lui disais accroche-toi bien, je vais étendre ces guenilles, ne t’agite pas ; ça va être bientôt fini. Il bougeait pas, rien. Ou je mélangeais quelque chose dans un bol pour l’aut’gosse et je lui parlais aussi. Vous savez, une petite conversation entre nous. Comme ça jusqu’à la fin, je me sentais bien avec ce bébé. Je suis allée à l’hôpital quand le moment est venu. Aussi je pouvais être tranquille. Je ne voulais pas accoucher à la maison comme j’avais fait avec le garçon. Ils m’ont mise dans une grande pièce avec plein d’autres femmes. Les douleurs sont arrivées mais pas trop dures. Un docteur un peu âgé est venu m’examiner. Il avait toutes sortes de trucs. Il a mis des gants sur une main et une espèce de gelée dessus et il me l’a fourrée entre les jambes. Quand il est parti, il y a encore d’autres docteurs qui sont venus. Un vieux et des jeunes. Le vieux, il enseignait les bébés aux jeunes. Il leur montrait comment faire. Quand il est arrivé à moi, il a dit : “Avec ces femmes-là, on n’a aucun problème avec elles. Elles accouchent tout de suite sans douleur. Comme les juments.” Les jeunes ont eu un petit sourire. Ils ont regardé mon ventre et entre mes jambes. Ils m’ont rien dit. Y en a qu’un qui m’a regardée. Il a regardé mon visage, je veux dire. Je l’ai regardé moi aussi. Il a baissé les yeux et il est devenu rouge. Il savait, je pense, que je n’étais pas en train de pouliner. Mais eux, les autres, ils savaient pas. Ils ont continué. Je les ai vus qui parlaient à des femmes blanches : “Comment vous sentez-vous ? Vous allez avoir des jumeaux ?” Des banalités bien sûr, mais gentilles. Des choses gentilles et amicales. Je me suis énervée, et quand les douleurs sont devenues plus fortes, j’ai été contente. Contente d’avoir quelque chose d’autre à penser. J’ai poussé des cris affreux. Les douleurs n’étaient pas aussi fortes que je le laissais croire, mais il fallait que, ces gens-là, ils savent qu’avoir un bébé c’était pas seulement des coliques. J’avais mal exactement comme les femmes blanches. Simplement pass’que je criais pas et que je hurlais pas avant, ça voulait pas dire que je sentais pas de douleur. Qu’est-c’qui croyaient ? Que simplement pass’que je savais comment avoir un bébé sans faire de chichis, que mon derrière me tirait pas et me faisait pas mal comme à elles ? En plus, ce docteur ne savait pas de quoi il parlait. Il avait sûrement jamais vu une jument pouliner. Qui est-ce qui a dit qu’elles ne souffrent pas ? Simplement pass’qu’elles poussent pas de cris ? Pass’qu’elles peuvent pas le dire, ils pensent qu’elles sentent rien ? S’ils regardaient dans leurs yeux et s’ils voyaient les globes se retourner et leur regard triste, ils sauraient. Enfin, le bébé est venu. Un bon gros bébé en pleine santé. Elle était différente de ce que j’avais imaginé. C’est vrai que je lui avais tellement parlé avant, j’avais fini par la voir dans mon esprit. Aussi quand je l’ai vue en vrai, ça a été comme quand on regarde une photo de sa mère quand elle était petite fille. On sait qui c’est, mais elle n’est pas pareille. Ils me l’ont donnée pour que je l’allaite et on aurait dit qu’elle allait m’arracher les tétons. Elle a compris tout de suite. Pas comme Sammy, c’était le gosse le plus difficile à nourrir. Mais Pecola avait l’air de savoir tout de suite ce qu’il fallait faire. Un bébé bien éveillé qu’elle était. J’aimais bien la regarder. Vous savez, ils font des bruits de gourmands. Des yeux tout doux, tout humides. Un mélange de petit chien et de vieillard en train de mourir. Mais je savais qu’elle était laide. La tête couverte de jolis cheveux, mais Seigneur qu’est-ce qu’elle était laide. »
Sammy et Pecola étaient encore jeunes quand Pauline a dû recommencer à travailler. Elle était plus âgée maintenant et n’avait plus de temps pour les rêves et les films. Le moment était venu de remettre tous les morceaux ensemble, d’établir une cohérence là où auparavant il n’y en avait pas. Les enfants lui en donnaient le besoin ; elle-même n’était plus une enfant. Aussi, elle a changé et pour se transformer, elle a fait comme la plupart d’entre nous : une haine est née en elle, dirigée contre tout ce qui la déroutait ou tout ce qui s’opposait à elle ; elle a acquis des vertus faciles à maintenir ; elle s’est donné un rôle dans le déroulement des choses ; et elle a recherché une gratification dans le ressassement d’une époque plus simple.
Elle a pris sur elle l’entière responsabilité de soutien de famille, elle s’est fait reconnaître comme telle, et elle est retournée à l’église. Mais d’abord, elle a quitté le deux pièces pour aller s’installer dans le rez-de-chaussée spacieux d’une bâtisse qui avait été un magasin. Elle a pris sa revanche sur les femmes qui l’avaient méprisée, en devenant plus morale qu’elles ; elle s’est vengée de Cholly en l’obligeant à tolérer les faiblesses qu’elle méprisait. Elle a fréquenté une église où l’on voyait les cris d’un mauvais œil, elle est devenue membre d’une association de bienfaisance et membre du Cercle Féminin no 1. Aux réunions de prières, elle se lamentait et soupirait sur la conduite de Cholly, et elle espérait que Dieu l’aiderait à tenir les enfants éloignés des péchés du père. Pour dire « les enfants », elle a cessé de dire « les enfonts » et, à la place, elle a dit les « enfints ».
Elle a perdu une autre dent et ça l’a laissée indifférente et elle s’indignait de voir des femmes maquillées qui ne pensaient qu’aux vêtements et aux hommes. Considérant Cholly comme l’exemple du péché et de l’échec, elle le portait comme une couronne d’épines et ses enfants comme une croix.
Elle a eu la chance de trouver un emploi stable dans une famille aisée dont les membres étaient affectueux, reconnaissants et généreux. Elle s’occupait de la maison, sentait leur linge, touchait les tentures de soie, elle aimait tout. La chemise de nuit rose de la petite fille, les piles de taies d’oreiller bordées de dentelle, les draps dont l’ourlet du dessus était décoré de bleuets. Elle est devenue ce qu’on appelle une domestique idéale car ce rôle répondait à tous ses désirs. Quand elle donnait un bain à la petite Fisher, c’était dans une baignoire de faïence avec des robinets argentés d’où coulaient des quantités infinies d’eau chaude et claire. Elle la séchait dans des serviettes blanches et épaisses et lui mettait une chemise de nuit douillette. Puis elle brossait ses cheveux blonds en prenant plaisir à les faire rouler et glisser entre ses doigts. Pas de baignoire en zinc, pas de bassines d’eau chauffée sur le poêle, pas de serviettes grisâtres, raides et floconneuses, lavées dans un évier de cuisine, séchées dans une cour poussiéreuse, pas de touffes de cheveux noirs et emmêlées à peigner. Bientôt elle a cessé de tenir sa maison. Les choses qu’elle avait les moyens de s’acheter ne duraient pas, n’avaient ni beauté ni style et étaient absorbées par la boutique défraîchie. Elle a négligé de plus en plus sa maison, ses enfants, son mari – ils étaient comme ces pensées qu’on a juste avant de s’endormir, les limites du petit matin ou du soir qui entouraient sa journée, les limites obscures qui rendaient plus claire sa vie quotidienne chez les Fisher, plus délicate, plus agréable. Là-bas, elle pouvait ranger des choses, les nettoyer, les placer de façon rigoureuse. Là-bas, son pied retombait sur des tapis profonds, et il n’y avait même pas de bruit irrégulier. Là-bas, elle avait découvert la beauté, l’ordre, la propreté et les éloges. Mr Fisher disait : « Je ferais mieux de vendre son jus de myrtille que des propriétés. » Elle régnait sur des placards remplis de nourriture qu’on ne mangeait pas pendant des semaines et même des mois ; c’était la reine des conserves de légumes achetés par cageots, des fondants et du sucre candi dans de petits plats d’argent. Les créanciers et les fonctionnaires qui l’humiliaient quand elle allait les voir pour elle, la respectaient, elle les intimidait même, quand elle leur parlait pour les Fisher. Elle refusait le bœuf légèrement noirci ou mal coupé. Le poisson qui sentait un peu mauvais et qu’elle acceptait pour sa famille, elle l’aurait jeté au visage du poissonnier s’il le livrait chez les Fisher. Dans cette maison, le pouvoir, l’éloge et le luxe étaient à elle. On lui a même donné ce qu’elle n’avait jamais eu : un surnom, Polly. Son plaisir, c’était de rester dans la cuisine à la fin d’une journée et de contempler son ouvrage. Elle savait qu’il y avait des douzaines de savonnettes, de tranches de jambon et elle était heureuse au milieu de ses pots et de ses casseroles brillants et de ses parquets cirés. Elle entendait : « Nous ne la laisserons jamais partir. Nous ne trouverons jamais personne comme Polly. Elle ne quittera jamais sa cuisine avant que tout soit rangé. Polly est vraiment la domestique idéale. »
Pauline gardait pour elle cet ordre et cette beauté, un monde à elle, et elle ne le mêlait jamais à sa boutique ni à ses enfants. A eux, elle inculquait la respectabilité et, ce faisant, elle leur enseignait la peur : peur d’être maladroits, peur d’être comme leur père, peur de ne pas être aimés de Dieu, peur de devenir fous comme la mère de Cholly. Elle donnait à son fils le désir violent de s’enfuir, et à sa fille la peur de grandir, la peur des autres, la peur de la vie.
Tout le sens de sa vie était dans son travail. Car ses vertus étaient intactes. Elle était très active dans son église, ne buvait pas, ne fumait pas, ne faisait pas la noce, elle se défendait vigoureusement contre Cholly, elle se montrait supérieure à lui de toutes les façons, et sentait qu’elle remplissait consciencieusement son rôle de mère quand elle soulignait pour ses enfants les fautes de leur père, pour qu’ils ne les adoptent pas, ou quand elle les punissait s’ils faisaient preuve d’une négligence, même légère, alors qu’elle travaillait douze ou seize heures par jour pour les nourrir. Et le monde entier était d’accord avec elle.
Parfois, parfois seulement, puis rarement, elle pensait au bon vieux temps, ou à ce que sa vie était devenue. C’étaient des moments d’oisiveté, des rêvasseries, où lui revenaient parfois ses chimères d’autrefois, mais ce n’était pas le genre de choses sur lesquelles elle s’attardait.
« J’ai failli le quitter mais il s’est passé quelque chose. Une fois, il a essayé de mettre le feu à la maison, et après j’étais bien décidée à partir. Aujourd’hui, je suis même incapable de me rappeler ce qui m’en a empêchée. C’est sûr qu’il ne m’a pas fait la belle vie. Mais tout n’était pas si mauvais. Parfois, les choses n’étaient pas si mauvaises. Il lui arrivait de se glisser dans le lit, pas trop saoul. Je fais comme si je dors, pass’qu’il est tard, et pass’ qu’il m’a pris trois dollars dans mon porte-monnaie, ce matin, ou quelque chose comme ça. Je l’entends qui respire, mais je ne regarde pas. Dans mon esprit, je vois ses bras noirs relevés derrière sa tête, ses muscles comme d’énormes noyaux de pêche bien polis, et ses veines qui lui courent sur les bras comme des petites rivières gonflées. Sans même le toucher, je sens ces lignes sur le bout de mes doigts. Je vois les paumes de ses mains calleuses comme du granit et les longs doigts repliés et immobiles. Je pense à la toison épaisse et bouclée sur sa poitrine, et aux deux renflements que font ses muscles à la place des seins. J’ai envie de frotter mon visage sur sa poitrine et sentir ses poils me piquer. Je sais exactement où les poils s’arrêtent – juste au-dessus du nombril – et comment ils réapparaissent pour s’étaler de nouveau. Il va peut-être bouger un peu et sa jambe va toucher la mienne ou je sens son côté m’effleurer les fesses. Mais je ne bouge pas encore. Puis il dresse la tête, se retourne et me pose la main sur la taille. Si je ne bouge pas, sa main va remonter pour me pétrir le ventre. Doucement et lentement. Je ne bouge toujours pas, parce que je ne veux pas qu’il s’arrête. Je veux faire semblant de dormir et qu’il continue à me caresser le ventre. Puis il penchera la tête pour me mordre la pointe du sein. Alors je ne veux plus qu’il me caresse le ventre. Je veux qu’il mette sa main entre mes jambes. Je fais semblant de me réveiller et je me tourne vers lui, mais je n’écarte pas les jambes. Je veux qu’il me les écarte pour moi. C’est ce qu’il fait et je suis douce et humide là où ses doigts sont forts et durs. Je suis plus douce que je ne l’ai jamais été. Toute ma force dans sa main. Mon cerveau s’enroule comme des feuilles mortes. J’ai dans les mains une drôle de sensation de vide. Je veux empoigner quelque chose et je lui prends la tête. Sa bouche est sous mon menton. Puis je ne veux plus de sa main entre mes jambes, parce que je trouve que je m’amollis. Je tends les jambes en les écartant et il s’installe sur moi. Trop lourd pour le supporter et trop léger pour ne pas le supporter. Il me met son truc en moi. En moi. En moi. Je croise mes pieds dans son dos pour qu’il ne puisse plus s’en aller. Son visage est à côté du mien. Les ressorts du lit grincent comme les criquets chez nous autrefois. Il glisse ses doigts entre les miens et nous étendons les bras comme Jésus sur la croix. Je tiens bien serré. Mes doigts et mes pieds tiennent bien serré parce que tout le reste bouge, bouge. Je sais qu’il veut que je vienne la première. Mais pas question. Pas avant lui. Pas avant que je le sente m’aimer. Rien que moi. Qu’il s’enfonce en moi. Pas avant que je sache qu’il ne pense qu’à ma chair. Qu’il ne peut plus s’arrêter même s’il le veut. Qu’il mourrait plutôt que de retirer son truc de moi. De moi. Pas avant qu’il laisse aller tout ce qu’il a pour me le donner. A moi. A moi. Quand il le fait, je sens mon pouvoir. Je suis forte, je suis belle, je suis jeune. Et j’attends. Il frissonne et redresse la tête. Maintenant, je suis assez forte, assez belle, assez jeune pour le laisser me faire venir. Je retire mes doigts d’entre les siens et je pose les mains sur ses fesses. Mes jambes retombent sur le lit. Je ne fais aucun bruit, parce que les « enfonts » peuvent entendre. Je commence à sentir ces petits morceaux de couleur qui flottent en moi – au plus profond de moi. Cet éclat de vert de la lumière d’une luciole, le violet des myrtilles qui me coule le long des cuisses, la citronnade jaune de maman en moi. Puis j’ai l’impression de rire entre les jambes, et le rire se mélange avec les couleurs, et j’ai peur de venir et j’ai peur de ne pas venir. Mais je sais que je vais venir. Et je viens. Et c’est tout un arc-en-ciel à l’intérieur. Et ça dure, et ça dure, et ça dure, je veux le remercier, mais je ne sais pas comment et je le caresse comme on caresse un bébé. Il me demande si je suis bien. Je dis oui. Il se retire et s’allonge pour dormir. Je veux dire quelque chose. Mais je ne dis rien. Je ne veux pas me retirer l’arc-en-ciel de la tête. Je devrais me lever pour aller aux toilettes, mais je n’y vais pas. En plus, Cholly dort, la jambe par-dessus les miennes. Je ne peux pas bouger et je ne veux pas.
Mais c’est plus jamais comme ça. La plupart du temps, il s’agite en moi avant que je sois réveillée et c’est fini quand je me réveille. Le reste du temps, je ne peux même pas rester à côté de cet ivrogne qui pue. Mais ça ne me fait plus rien. Mon Créateur prendra soin de moi. Je le sais. Je le sais. En plus, ça ne change rien sur cette bonne vieille terre. Il y aura une gloire. La seule chose qui me manque parfois c’est l’arc-en-ciel. Mais, comme je dis, je ne m’en souviens même plus. »
OceanofPDF.com