Toni Morrison

L'Oeil le plus bleu · Chapitre 7 sur 7

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Toni Morrison

Oueravecjaneilsvontjouerau

NJEUAMUSANTJOUEJANEJOUEJAN

Combien de fois par minute vas-tu regarder dans ce vieux truc ?

J’y ai pas regardé longtemps.

Si, longtemps..

Et alors ? Je peux y regarder si je veux.

Je n’ai pas dit que tu ne pouvais pas y regarder. Simplement, je ne sais pas pourquoi il faut que tu y regardes à chaque minute. Ils ne vont pas s’en aller.

Je sais. J’aime bien regarder, c’est tout.

Tu as peur qu’ils s’en aillent ?

Bien sûr que non. Comment est-ce qu’ils pourraient s’en aller ?

Les autres sont bien partis.

Ils ne sont pas partis. Ils ont changé.

S’en aller. Changer. Quelle différence ça fait ?

Ça en fait beaucoup. Mr Soaphead a dit qu’ils dureraient toujours.

Toujours et à jamais Amen ?

Oui, si tu veux le savoir.

C’est pas la peine de jouer à Mademoiselle-je-sais-tout quand tu me parles.

Je joue pas à Mademoiselle-je-sais-tout. C’est toi qui as commencé.

Parce que j’aimerais faire autre chose que te contempler pendant que tu te regardes dans la glace.

T’es jalouse.

Non.

Si. Tu aimerais les avoir.

Ha ! De quoi j’aurais l’air avec des yeux bleus ?

De pas grand-chose.

Si tu continues, autant que je m’en aille.

Non. Ne t’en va pas. Qu’est-ce que tu veux faire ?

On pourrait aller jouer dehors, par exemple.

Mais il fait trop chaud.

Tu peux emporter ton vieux miroir. Mets-le dans la poche de ta veste, et tu pourras te regarder d’un bout à l’autre de la rue.

Oh ! je n’aurais jamais cru que tu serais tellement jalouse.

Oh, allez !

Tu l’es.

Je suis quoi ?

Jalouse.

D’accord. Alors, je suis jalouse.

Tu vois. Je te le l’avais dit.

Non. C’est moi qui te l’ai dit.

Est-ce qu’ils sont vraiment très beaux ?

Oui. Très beaux.

« Très beaux », c’est tout ?

Vraiment, réellement très beaux.

Vraiment, réellement, bleument très beaux ?

Oh, mon Dieu, tu es folle.

Non !

Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Alors, qu’est-ce que tu voulais dire ?

Allez. Il fait trop chaud ici.

Attends une minute. Je ne trouve pas mes chaussures.

Elles sont ici.

Oh, merci.

T’as pris ton miroir.

Oui, ma petite…

Alors allons-y… Oh !

Qu’est-ce qu’il y a ?

Le soleil est trop brillant. Ça me brûle les yeux.

Pas les miens. Je ne cligne même pas des paupières. Regarde. Je peux regarder le soleil en face.

Fais pas ça.

Pourquoi ? Ça ne fait pas mal. Je n’ai même pas besoin de cligner des paupières.

Eh bien, cligne quand même. Ça me fait tout drôle, de te voir regarder le soleil comme ça.

Drôle comment ?

Je ne sais pas.

Si, tu le sais. Tu te sens drôle comment ?

Je te l’ai dit, je ne sais pas.

Pourquoi est-ce que tu ne me regardes pas quand tu dis ça ? Tu regardes en dessous comme Mrs Breedlove.

Mrs Breedlove te regarde par en dessous ?

Oui. Maintenant. Depuis que j’ai mes yeux bleus, elle détourne toujours les yeux. Tu crois qu’elle est jalouse elle aussi ?

Peut-être. Ils sont beaux, tu sais.

Je sais. Il a vraiment fait ça très bien Tout le monde est jaloux. A chaque fois que je regarde quelqu’un, il détourne les yeux.

C’est pour ça que personne ne t’a dit à quel point ils sont beaux ?

C’est sûr. Tu te rends compte ? Quelque chose comme ça qui arrive à quelqu’un, et personne, mais vraiment personne n’en dit un mot ? Ils font tous semblant de pas les voir. Tu trouves pas ça drôle ?… hein, tu trouves pas ça drôle ?

Si.

Tu es la seule à me dire à quel point ils sont beaux.

Oui.

Tu es une vraie amie. Je m’en veux de t’avoir accusée tout à l’heure. Je veux dire, de t’avoir dit que t’étais jalouse et tout.

Ça ne fait rien.

Non. Vraiment. Tu es ma meilleure amie. Pourquoi est-ce que je ne t’ai pas connue avant ?

Avant, tu n’avais pas besoin de moi.

Pas besoin de toi ?

Je veux dire… tu étais tellement malheureuse avant. Je crois que tu ne m’as pas remarquée avant.

Tu dois avoir raison. Et j’étais tellement seule, sans amies. Et tu étais juste ici. Devant mes yeux.

Non, ma chérie, juste après tes yeux.

Quoi ?

Maureen, qu’est-ce qu’elle pense de tes yeux ?

Elle ne m’en a pas parlé. Est-ce qu’elle t’a dit quelque chose ?

Non, rien.

Tu l’aimes, Maureen ?

Oh. Elle est très gentille. Pour une métisse, je veux dire.

Je sais ce que tu veux dire. Mais tu aimerais être son amie ? Je veux dire, tu aimerais te promener avec elle ou des choses comme ça ?

Non.

Moi non plus. Mais tout le monde l’aime bien, c’est sûr.

Qu’est-ce que ça peut faire que tout le monde l’aime bien ?

Ça ne fait rien.

Absolument rien.

De toute façon, ça ne peut pas t’arriver. Tu ne vas même pas à l’école.

Toi non plus.

Je sais. Mais j’y suis allée.

Pourquoi est-ce que tu as arrêté ?

Ils m’ont obligée.

Qui ça ?

Je ne sais pas. Le premier jour, quand j’ai eu mes yeux bleus. Eh ben, le lendemain, ils ont fait venir Mrs Breedlove. Maintenant, j’y vais plus. Mais ça m’est égal.

C’est vrai ?

Oui. Ils ont des préjugés, c’est tout.

Oui, c’est vrai qu’ils ont des préjugés.

Simplement parce que j’ai eu des yeux bleus, plus bleus que les leurs.

C’est vrai.

Ils sont plus bleus, hein ?

Oh oui. Beaucoup plus bleus.

Plus bleus que ceux de Joanna ?

Beaucoup plus bleus que ceux de Joanna.

Et plus bleus que ceux de Michelena ?

Beaucoup plus bleus que ceux de Michelena.

C’est ce que je pensais. Est-ce que Michelena t’a dit quelque chose à propos de mes yeux ?

Non, rien.

Est-ce que tu lui as dit quelque chose ?

Non.

Comment ça se fait ?

Comment ça se fait quoi ?

Comment ça se fait que tu ne parles à personne ?

Je te parle à toi.

En dehors de moi.

Je n’ai personne en dehors de toi.

Où est-ce que tu habites ?

Je te l’ai déjà dit.

Comment s’appelle ta mère ?

Pourquoi est-ce que tu te mêles toujours de mes affaires ?

Je me demandais seulement. Tu ne parles à personne. Tu ne vas pas à l’école. Et personne ne te parle.

Comment est-ce que tu sais que personne ne me parle ?

Personne te parle. Quand tu es à la maison avec moi, même Mrs Breedlove te dit rien. Jamais. Parfois, je me demande même si elle te voit.

Pourquoi est-ce qu’elle ne me verrait pas ?

Je ne sais pas. C’est tout juste si elle ne te marche pas dessus.

Peut-être qu’elle n’est pas très bien depuis que Cholly est parti.

Oh, oui. Tu dois avoir raison.

Il lui manque sûrement.

Je vois vraiment pas pourquoi. Il ne faisait que se saouler et lui taper dessus.

Ah, tu sais comment sont les adultes.

Oui. Non. Comment est-ce qu’ils sont ?

Ah, elle l’aimait sans doute.

Lui ?

Bien sûr. Pourquoi pas ? De toute façon, si elle ne l’aimait pas, elle l’a laissé lui faire ça tout le temps.

C’est rien.

Comment est-ce que tu le sais ?

Je les ai vus. Elle n’aimait pas ça.

Alors pourquoi est-ce qu’elle l’a laissé lui faire ça ?

Parce qu’il lui faisait ça de force.

Comment est-ce que quelqu’un pourrait vous faire quelque chose comme ça de force ?

Facile.

Ah ouais ? Comment facile ?

Il te fait ça, c’est tout.

Tu as peut-être raison. Et Cholly pouvait faire ça de force à n’importe qui ?

Non.

Il te l’a bien fait, à toi.

Ferme-la !

D’accord, d’accord.

Il a simplement essayé, tu vois ? Il n’a rien fait. Tu m’entends ?

Je la ferme.

T’as intérêt. J’aime pas qu’on dise des choses comme ça.

J’ai dit que je la fermais.

Tu dis toujours des cochonneries. Qui est-ce qui t’a parlé de ça, de toute façon ?

J’ai oublié.

Sammy ?

Non. C’est toi qui m’en as parlé.

C’est pas vrai.

Si. Tu as dit qu’il avait essayé de te faire ça pendant que tu dormais sur le divan.

Écoutez-la ! Tu ne sais même pas de quoi tu parles. C’était quand je faisais la vaisselle.

Oh oui. La vaisselle.

Toute seule. Dans la cuisine.

Je suis bien contente que tu ne l’aies pas laissé faire.

Oui.

C’est vrai ?

C’est vrai quoi ?

Que tu l’as laissé te faire ça ?

C’est qui la folle ?

C’est moi, je pense.

Ça, c’est sûr.

Pourtant…

Eh bien. Vas-y. Pourtant quoi ?

Je me demande comment c’est.

Horrible.

Vraiment ?

Oui, horrible.

Alors pourquoi est-ce que tu ne l’as pas dit à Mrs Breedlove ?

Je lui ai dit !

Je ne veux pas parler de la première fois. Je veux parler de la deuxième fois quand tu dormais sur le divan.

Je ne dormais pas ! Je lisais !

Tu n’as besoin de hurler.

Tu ne comprends rien, hein ? Elle ne m’a même pas crue quand je lui ai dit.

Alors c’est pour ça que tu ne lui as pas parlé de la seconde fois ?

Elle ne m’aurait pas crue non plus.

Tu as raison. Pas la peine de lui dire puisqu’elle ne t’aurait pas crue.

C’est ce que j’essaie de te faire entrer dans la tête.

D’accord. Je comprends maintenant. Justement.

Qu’est-ce que tu veux dire, justement ?

Tu es vraiment méchante, aujourd’hui.

Tu n’arrêtes pas de dire des choses méchantes et sournoises. Je croyais que tu étais mon amie.

Je le suis. Je le suis.

Alors laisse-moi tranquille avec Cholly.

D’accord.

De toute façon, il n’y a rien de plus à dire sur lui. Il est parti.

Oui. Bon débarras.

Oui. Bon débarras.

Et Sammy est parti lui aussi.

Et Sammy est parti lui aussi.

Alors, ce n’est pas la peine d’en parler. Je veux dire, de parler d’eux.

Non. Absolument pas la peine.

Tout est fini maintenant.

Oui.

Et tu n’as plus à avoir peur que Cholly revienne te voir.

Non.

C’était horrible, hein ?

Oui.

La seconde fois aussi ?

Oui.

C’est vrai ? La seconde fois aussi ?

Laisse-moi tranquille ! T’as intérêt à me laisser tranquille.

On ne peut plus plaisanter ? Je disais ça pour rire.

Je n’aime pas parler de cochonneries.

Moi non plus. Parlons d’autre chose.

De quoi ? De quoi est-ce qu’on va parler ?

Eh bien, de tes yeux.

Oh oui. Des mes yeux. Mes yeux bleus. Laisse-moi voir encore.

Regarde comme ils sont jolis.

Oui. Ils sont plus jolis à chaque fois que je les regarde.

Ce sont les plus jolis que j’aie jamais vus.

C’est vrai ?

Oh oui.

Plus jolis que le ciel ?

Oh oui. Beaucoup plus jolis que le ciel.

Plus jolis que les yeux d’Alice et Jerry dans le livre d’histoires ?

Oh oui. Beaucoup plus jolis que ceux d’Alice et Jerry dans le livre d’histoires.

Et plus jolis que ceux de Joanna ?

Oh oui. Et plus bleus aussi.

Plus bleus que ceux de Michelena ?

Oui.

Tu es sûre ?

Évidemment que je suis sûre…

Tu n’as pas l’air très sûre…

Eh bien, je suis sûre. A moins…

A moins que quoi ?

Oh, rien. Je pensais seulement à une dame que j’ai vue hier. Ça, elle avait les yeux bleus. Mais non. Pas plus bleus que les tiens.

T’en es sûre ?

Oui. Je m’en souviens maintenant. Les tiens sont plus bleus.

Je suis contente.

Moi aussi. J’aurais détesté savoir qu’il y avait quelqu’un avec des yeux plus bleus que les tiens. Mais je suis sûre qu’il n’y en a pas. Pas par ici en tout cas.

Mais tu n’en sais rien, hein ? Tu n’as pas vu tout le monde, hein ?

Non. Pas tout le monde.

Alors il peut y avoir quelqu’un, n’est-ce pas ?

Sûrement pas.

Mais peut-être. Tu as dit « par ici ». Personne « par ici » n’a sûrement des yeux plus bleus. Et ailleurs ? Même si mes yeux sont plus bleus que ceux de Joanna et plus bleus que ceux de Michelena et plus bleus que ceux de la dame que tu as vue, imagine qu’il y a quelqu’un loin quelque part avec des yeux plus bleus que les miens ?

Ne sois pas bête.

C’est possible. Ce n’est pas possible ?

Sûrement pas.

Mais imagine. Imagine loin d’ici. A Cincinnati par exemple, il y a quelqu’un dont les yeux sont plus bleus que les miens. Imagine qu’il y a deux personnes avec des yeux plus bleus.

Et alors ? Tu as demandé des yeux bleus. Tu as eu des yeux bleus.

Il aurait dû les faire plus bleus.

Qui ?

Mr Soaphead.

Est-ce que tu lui as dit de quel bleu tu les voulais ?

Non, j’ai oublié.

Oh, alors.

Regarde. Regarde là-bas. Cette fille. Regarde ses yeux. Est-ce qu’ils sont plus bleus que les miens ? Non, je ne pense pas.

Tu as vraiment regardé ?

Oui.

Voilà quelqu’un. Regarde ses yeux. Regarde s’ils sont plus bleus.

Tu es bête. Je ne vais pas regarder les yeux de tout le monde.

Il le faut.

Non.

S’il te plaît. Si quelqu’un a des yeux plus bleus que les miens, alors peut-être que quelqu’un a les yeux les plus bleus. Les yeux les plus bleus du monde.

C’est vraiment trop bête, hein ?

S’il te plaît, aide-moi à regarder.

Non.

Mais si mes yeux ne sont pas assez bleus ?

Assez bleus pour quoi ?

Assez bleus pour… Je ne sais pas. Assez bleus pour quelque chose. Assez bleus… pour toi !

Je ne jouerai plus avec toi.

Oh, ne m’abandonne pas.

Si.

Pourquoi ? T’en as marre de moi ?

Oui.

Parce que mes yeux ne sont pas assez bleus ? Parce que je n’ai pas les yeux les plus bleus ?

Non. Parce que tu te conduis comme une imbécile.

Ne pars pas. Ne me laisse pas. Est-ce que tu reviendras si je les ai ?

Si tu as quoi ?

Les yeux les plus bleus. Est-ce que tu reviendras alors ?

Bien sûr. Je ne m’en vais pas longtemps.

Tu le promets ?

Oui. Je vais revenir. Devant tes yeux même.

C’était ainsi.

Une petite fille noire qui brûle d’avoir les yeux bleus d’une petite fille blanche, et l’horreur au cœur de son désir n’a d’égal que le mal de son accomplissement.

Nous l’avons vue parfois. Frieda et moi – après la naissance prématurée du bébé et sa mort. Après les bavardages et les lents hochements de tête. Elle était si triste à voir. Les adultes détournaient le regard ; les enfants, ceux à qui elle ne faisait pas peur, riaient carrément.

Le mal était total. Elle passait ses journées, les journées de sa tendre enfance, à aller et venir, aller et venir, en secouant la tête au rythme d’un tambour si lointain qu’elle seule pouvait l’entendre. Les coudes repliés, les mains sur les épaules, elle agitait les bras comme un oiseau, dans un effort éternel, grotesque et vain pour s’envoler. Elle battait des bras, un oiseau avec des ailes mais rivé au sol, tendu vers le vide bleu qu’il ne pouvait atteindre – même pas voir – mais qui remplissait les vallées de son esprit.

Nous essayions de la voir sans la dévisager, et jamais, jamais de près. Non pas parce qu’elle était ridicule ou repoussante, ni parce que nous avions peur, mais parce que nous avions manqué à nos engagements envers elle. Nos fleurs n’avaient jamais poussé. J’étais convaincue que Frieda avait raison, je les avais plantées trop profond. Comment est-ce que j’avais pu être aussi négligente ? Ainsi nous avons évité Pecola Breedlove – pour toujours.

Et les années se sont repliées comme des mouchoirs. Sammy est parti depuis longtemps ; Cholly est mort en prison ; Mrs Breedlove fait toujours des ménages. Et Pecola est quelque part dans la petite maison marron où sa mère et elle se sont installées, à la limite de la ville, et on peut la voir de temps en temps. Ses gestes d’oiseau se sont réduits à se frayer un chemin entre les vieux pneus et les tournesols, entre les bouteilles de Coca-Cola et les laiterons, parmi les déchets et la beauté du monde – ce qu’elle était elle-même. Tous nos déchets que nous avons entassés sur elle et qu’elle a absorbés. Et toute notre beauté, qui était d’abord à elle et qu’elle nous a donnée. Nous tous – tous ceux qui la connaissaient –, nous nous sentions si sains quand nous nous étions purifiés sur elle. Nous étions si beaux quand nous avions chevauché sa laideur. Sa simplicité nous décorait, ses remords nous sanctifiaient, grâce à sa douleur nous rayonnions de santé, grâce à sa maladresse nous pensions avoir le sens de l’humour. Son défaut de prononciation nous faisait croire à notre éloquence. Sa pauvreté nous rendait généreux. Nous utilisions mêmes ses rêves éveillés – pour imposer le silence à nos cauchemars. Et elle acceptait tout, et ainsi méritait notre mépris. Nous aiguisions nos ego sur elle, nous matelassions nos caractères avec sa fragilité et nous bâillions en imaginant notre force.

Et il s’agissait bien d’imagination, car nous n’étions pas forts, seulement agressifs ; nous n’étions pas libres, simplement privilégiés ; nous n’étions pas compatissants, nous étions polis ; pas bons mais bien élevés. Nous courtisions la mort afin de nous prétendre courageux et nous nous cachions de la vie comme des voleurs. Nous substituions la bonne grammaire à l’intellect ; nous chassions les habitudes pour stimuler la maturité ; nous arrangions les mensonges et nous les appelions vérité, en voyant, dans la forme nouvelle d’une vieille idée, la Révélation et la Parole.

Elle, cependant, se réfugiait dans la folie, une folie qui la protégeait de nous parce qu’en fin de compte cela nous ennuyait.

Oh, parmi nous, certains l’« aimaient ». Ligne Maginot. Et Cholly l’aimait. Je suis sûre qu’il l’aimait. De toute façon, il l’a aimée suffisamment pour la toucher, pour la prendre dans ses bras, pour lui donner quelque chose venant de lui. Mais son contact lui a été fatal, et ce qu’il lui a donné a rempli de mort la matrice de son angoisse. L’amour ne vaut jamais mieux que celui qui aime. Les gens méchants aiment méchamment, les gens violents aiment violemment, les gens faibles aiment faiblement, les gens bêtes aiment bêtement, mais l’amour d’un homme libre n’est jamais sûr. Il n’y a pas de cadeau pour l’être aimé. Seul celui qui aime possède son don d’amour. Celui qui est aimé est dépouillé, neutralisé, figé dans l’éclat de l’œil intérieur de celui qui aime.

Et maintenant, quand je la vois fouiller dans les ordures – à la recherche de quoi ? La chose que nous avons assassinée ? Je raconte que je n’ai pas trop enfoncé les graines, que c’était la faute du sol, de la terre, de notre ville. Je pense même maintenant que la terre de tout le pays était hostile aux marguerites cette année-là. Cette terre est mauvaise pour certaines espèces de fleurs. Elle ne nourrira pas certaines graines, elle ne portera pas certains fruits, et quand la terre tue de sa propre volonté, nous acceptons et nous disons que la victime n’avait pas le droit de vivre. Nous avons tort, bien sûr, mais cela n’a pas d’importance. Il est trop tard. Au moins aux limites de ma ville, parmi les ordures et les tournesols de ma ville, il est beaucoup, beaucoup trop tard.

Christian Bourgois éditeur

116 rue du Bac / 75007 Paris

www.christianbourgois-editeur.com

© 1970 by Toni Morrison

© 1994 Christian Bourgois éditeur

© Christian Bourgois éditeur 2015, pour l’édition

numérique

Le format epub a été préparé par Isako

www.isako.com

à partir de l’édition papier du même ouvrage.

Impression : Société Nouvelle Firmin-Didot

Dépôt légal : 1994

N° d’édition : 1211-3

ISBN : 9782267012439 / Imprimé en France

ISBN ePub : 9782267028119

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