Toni Morrison
Voicile Chie Noua Ouaf Aitlech
IENVEUXTUJOUER VAVECJANEREG
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ARDEZLECHIENSESAUV ESAUVETO
Une fois, il y avait un vieil homme qui aimait les objets, car le moindre contact avec les gens produisait en lui une nausée légère mais persistante. Il ne se souvenait pas quand ce dégoût avait commencé ni de ne pas l’avoir connu. Cette répulsion, que les autres ne semblaient pas partager, l’avait grandement perturbé quand il était petit garçon mais, comme il avait reçu une excellente éducation, il avait appris entre autres choses le mot « misanthrope ». La connaissance de ce qualificatif lui procurait à la fois une consolation et du courage, et il avait cru que nommer un mal était le neutraliser sinon l’annihiler. Puis il avait lu aussi plusieurs livres et avait fait la connaissance de quelques grands misanthropes du passé dont la compagnie spirituelle l’apaisait ; ils lui fournissaient des étalons pour mesurer ses caprices, ses désirs et ses antipathies. En outre, il trouvait que la misanthropie était un excellent moyen pour former le caractère : quand il dominait sa répulsion et qu’il lui arrivait de toucher, d’aider, de conseiller ou de porter secours à quelqu’un, il considérait que son comportement était généreux et ses intentions nobles. Quand un effort ou un défaut humain le mettait en rage, il pouvait se trouver plein de discernement, d’exigences et de scrupules.
Comme beaucoup de misanthropes, son mépris des gens l’avait conduit vers une profession dont le but était de les servir. Il avait choisi un métier qui ne reposait que sur sa capacité à gagner la confiance des autres, et où des relations intimes étaient nécessaires. Après avoir caressé l’idée de se faire prêtre de l’Église anglicane, il y avait renoncé pour devenir assistant social. Cependant, le temps et la malchance avaient conspiré contre lui, et finalement il s’était décidé pour une profession qui lui donnait à la fois la liberté et la satisfaction. Il était devenu « lecteur, conseiller et interprète des rêves », un métier qui lui convenait très bien. Il était maître de son temps, il y avait peu de concurrence, la clientèle était déjà convaincue et, par conséquent, facile à manœuvrer, il avait de nombreuses occasions d’être témoin de la bêtise humaine sans y prendre part ni être compromis, et il pouvait entretenir sa délicatesse en contemplant la déchéance physique. Il gagnait peu mais il n’avait pas le goût du luxe – son expérience du monastère avait renforcé son ascétisme naturel tout en développant son penchant pour la solitude. Le célibat était un havre, le silence un bouclier.
Toute sa vie, il avait eu une tendresse particulière pour les choses – pas l’acquisition de la richesse ni de beaux objets, mais un amour authentique pour les choses usagées : une cafetière qui avait appartenu à sa mère, le paillasson d’une pension dans laquelle il avait habité autrefois, une couverture qui provenait d’un magasin de l’Armée du Salut. C’était comme si son mépris pour les contacts humains s’était transformé en désir pour les choses que les humains avaient touchées. Le peu d’humain qui tachait encore les objets inanimés était tout ce qu’il pouvait supporter de l’humanité. Par exemple, contempler les traces de pieds humains sur le paillasson, respirer l’odeur de la couverture et se rouler dans la douce certitude que de nombreux corps y avaient transpiré, dormi, rêvé, aimé, souffert et étaient même morts dessous. A chaque fois qu’il s’en allait, il emportait ses objets, et il en cherchait toujours d’autres. Cette passion pour les choses usées l’amenait à inspecter de façon fortuite, mais habituelle, le contenu des poubelles dans des impasses, et des corbeilles à papiers dans les lieux publics…
Dans l’ensemble, sa personnalité ressemblait à une arabesque : enchevêtrée, symétrique, équilibrée, et solidement bâtie – à l’exception d’une faille. Le dessin était parfois défiguré par des désirs sexuels rares mais violents.
Il aurait pu être homosexuel mais il n’en avait pas le courage. Il n’avait jamais pensé à la zoophilie et la sodomie était hors de question car il n’avait pas d’érections prolongées et ne pouvait supporter l’idée de celle d’un autre. En outre, la seule chose, qui le dégoûtait encore plus que de pénétrer et de caresser une femme, était d’être caressé ou de caresser un homme. De toute façon, ses désirs, bien qu’intenses, ne trouvaient aucun plaisir dans le contact physique. Il avait horreur de la chair sur la chair. L’odeur du corps, l’haleine l’accablaient. La vue d’une sécrétion desséchée au coin d’un œil, d’une dent gâtée ou manquante, du cérumen dans une oreille, de points noirs, de grains de beauté, d’ampoules, de croûtes – toutes les excrétions et les protections naturelles que peut produire le corps l’inquiétaient. Aussi son attention s’était-elle portée petit à petit sur ces humains dont le corps était moins agressif – les enfants. Et parce qu’il manquait trop d’assurance pour affronter l’homosexualité et que les petits garçons étaient insultants, timides et têtus, il avait fini par limiter son intérêt aux petits filles. En général, elles étaient faciles à manœuvrer et souvent séduisantes. Sa sexualité n’était absolument pas lubrique ; le sentiment de protection qu’il éprouvait pour les petites filles avait un arrière-goût d’innocence et était associé dans son esprit à la propreté. Il était ce qu’on pouvait appeler un vieux monsieur bien propre. Un Antillais aux yeux bruns et à la peau café au lait.
Son nom était écrit sur un panneau derrière la fenêtre de sa cuisine et sur sa carte professionnelle qu’il distribuait, et pourtant les gens de la ville l’appelaient Soaphead Church, « Tête de Savon-Église ». Personne ne savait d’où venait la partie « Église »– peut-être un souvenir du temps où il avait été pasteur itinérant, – ces pasteurs qui avaient été nommés mais qui n’avaient ni troupeau ni ouailles et qui rendaient continuellement visite aux autres églises et s’installaient à l’autel avec le prêtre du lieu. Mais tout le monde savait ce que « Soaphead », Tête de Savon, signifiait – les cheveux courts et bouclés qui prenaient une teinte dorée et qui ondulaient quand on les enduisait de mousse de savon. Une méthode assez rudimentaire.
Il avait été élevé dans une famille fière de ses résultats universitaires et de son sang mêlé – en fait, ils croyaient que les premiers dépendaient du second. Un certain Sir Whitcomb, un aristocrate britannique décadent, qui avait choisi de se désintégrer sous un soleil plus reposant que celui d’Angleterre, avait introduit du sang blanc dans la famille au début des années 1800. Étant gentilhomme par décision du roi, il s’était comporté en civilisé à l’égard de son bâtard mulâtre – il lui avait donné trois cents livres sterling, à la plus grande satisfaction de la mère, qui avait pensé que la chance lui souriait. Le bâtard lui aussi avait été reconnaissant, et il avait considéré que le but de sa vie était le renforcement de cette ascendance blanche. Il avait accordé ses faveurs à une jeune fille de quinze ans de même origine. En bonne imitatrice de l’esprit victorien, elle avait appris de son mari tout ce qui méritait de l’être – à se séparer en corps, esprit et âme de tout ce qui pouvait rappeler l’Afrique ; à cultiver des habitudes, des goûts et des préférences qu’auraient approuvés son beau-père absent et sa belle-mère stupide.
Ils avaient transmis cette anglophilie à leurs six enfants et à leurs seize petits-enfants. A part un révolté occasionnel et inexplicable qui avait choisi une Noire indocile, ils s’étaient élevés par le mariage en éclaircissant le teint de la famille et en en atténuant les traits.
Avec une confiance née de la conviction de leur supériorité, ils réussissaient très bien à l’école. Ils étaient travailleurs, méthodiques et énergiques, et espéraient prouver sans discussion possible l’hypothèse de Gobineau selon laquelle « toutes les civilisations découlent de la race blanche, aucune ne peut exister sans son aide, et une société n’est grande et brillante que dans la mesure où elle préserve le sang du groupe noble qui l’a créée ». Aussi, ils étaient rarement ignorés des instituteurs qui recommandaient les élèves prometteurs pour aller faire des études à l’étranger. Les garçons avaient étudié la médecine, le droit, la théologie et apparaissaient à intervalles réguliers dans les bureaux d’un gouvernement sans pouvoir, réservés aux indigènes. Leur corruption publique et privée, qui les rendait débauchés et lascifs, était considérée comme un droit aristocratique, et la plus grande partie de la population moins douée l’acceptait parfaitement.
Après le passage des années, à cause de la négligence de certains frères Whitcomb, il est devenu difficile de maintenir la blancheur de leur peau, et des parents éloignés ou non se sont mariés entre eux. Ces unions malavisées ne produisaient pas de mauvais effets évidents mais un ou deux descendants, de vieux jardiniers ou de vieilles domestiques, voyaient leurs facultés s’affaiblir et certains enfants avaient une disposition à l’excentricité. Un défaut qui s’ajoutait à l’alcoolisme et à la débauche ordinaires. Mais ils en accusaient les mariages consanguins, non les gènes du lord décadent. De toute façon, il y avait des impondérables. Pas plus que dans n’importe quelle autre famille, mais plus dangereux parce que plus puissants. L’un d’eux était un fanatique religieux qui avait fondé sa propre secte secrète et qui avait engendré quatre fils, dont l’un était devenu un instituteur réputé pour l’exactitude de sa justice et le contrôle sur sa violence. Cet instituteur avait épousé une jeune fille douce et indolente, à demi chinoise, qui n’avait pas eu la force de porter un fils. Elle était morte juste après la naissance. Son fils, Elihue Micah Whitcomb, avait fourni à l’instituteur l’occasion de mettre en pratique ses théories sur l’éducation, la discipline et la vie agréable. Le petit Elihue avait appris tout ce qu’il lui fallait parfaitement savoir, en particulier l’art merveilleux de se tromper soi-même. Il lisait avec avidité mais comprenait de façon sélective, en choisissant dans les idées des autres les bouts et les morceaux qui étayaient sa marotte du moment. Ainsi, il choisissait de se souvenir des insultes d’Hamlet à Ophélie mais pas de l’amour du Christ pour Marie-Madeleine ; de la politique futile d’Hamlet mais pas de l’anarchie sérieuse du Christ. Il notait l’aigreur de Gibbon mais pas sa tolérance, l’amour d’Othello pour la blonde Desdémone mais pas l’amour perverti de Iago pour Othello. L’auteur qu’il admirait le plus était Dante ; celui qu’il méprisait le plus, Dostoïevski. Dans son contact avec les plus grands esprits du monde occidental, il ne laissait que l’interprétation la plus étroite le toucher. Il répondait à la violence contrôlée de son père en développant des habitudes de dureté et une mollesse de l’imagination. Une haine mêlée de fascination pour toute idée de désordre ou de décadence.
Cependant, à dix-sept ans, il avait rencontré sa Béatrice qui avait trois ans de plus que lui. Une jeune fille, jolie et rieuse, aux longues jambes, qui travaillait comme vendeuse dans un magasin chinois. Velma. Son affection et son amour de la vie étaient si grands qu’elle n’en avait pas éliminé le fragile et souffreteux Elihue. Elle avait trouvé touchants sa délicatesse exagérée et son manque total d’humour, et elle avait eu envie de lui faire connaître l’idée du plaisir. Il avait résisté mais elle l’avait épousé quand même pour découvrir qu’il souffrait et chérissait une mélancolie invincible. Quand, au bout de deux mois de mariage, elle s’était rendu compte à quel point sa mélancolie lui était nécessaire, que ce qui l’intéressait d’abord c’était de changer sa joie de vivre en une tristesse érudite, et qu’il mettait sur le même plan faire l’amour, la communion et le Saint Graal, elle était tout bonnement partie. Elle n’avait pas vécu au bord de la mer pendant toutes ces années, elle n’avait pas entendu les chansons des dockers pendant tout ce temps pour passer sa vie dans la cave silencieuse de l’esprit d’Elihue.
Il ne s’était jamais remis de sa désertion. Elle aurait dû être la réponse à sa question non posée, ignorée – où la vie allait-elle contrer la non-vie importune ? Velma allait le sauver de la non-vie qu’il avait apprise sous les coups de ceinture de son père. Mais il lui avait résisté si habilement qu’elle avait fini par fuir l’ennui inévitable qui résultait d’une vie si difficile.
Le jeune Elihue avait été sauvé de la ruine par la main ferme de son père qui lui avait rappelé la réputation de leur famille et celle douteuse de la famille de Velma. Il avait repris ses études avec plus de vigueur qu’avant et avait enfin décidé d’entrer dans les ordres. Quand on lui avait appris qu’il n’avait pas la vocation, il avait quitté l’île, était venu en Amérique pour faire des études de psychiatrie, domaine alors en pleine constitution. Mais le sujet exigeait trop de vérité, trop d’affrontements et offrait trop peu de soutien à un ego trop faible. Il était passé en sociologie puis en thérapie physique. Cette formation multiple avait duré six ans, jusqu’à ce que son père refuse de continuer à l’entretenir plus longtemps, et qu’il se « découvre ». Elihue, ne sachant pas où tourner le regard, en revint à ses expédients habituels, et il s’était « découvert » parfaitement incapable de gagner de l’argent. Il avait commencé à sombrer dans une distinction qui s’était effilochée rapidement, ponctuée de quelques occupations de col blanc accessibles aux Noirs en Amérique où l’on ne tenait aucun compte de son ascendance noble : réceptionniste dans un hôtel pour Noirs à Chicago, agent d’assurances, voyageur de commerce pour une maison de cosmétiques destinés aux Noirs. Il avait fini par s’installer à Lorain dans l’Ohio, en 1931, où il s’était fait passer pour pasteur en inspirant le respect par sa façon de parler l’anglais. Les femmes de la ville avaient découvert rapidement son célibat et, ne pouvant pas comprendre la façon dont il les rejetait, elles avaient décidé qu’il était surnaturel et pas anormal.
Quand il avait compris leur décision, il avait joué le jeu, en acceptant ce nom (Soaphead Church) et le rôle qu’elles lui avaient attribué. Il avait loué une arrière-boutique à une vieille dame très pieuse qui s’appelait Bertha Reese. Elle était propre, calme, et presque sourde. L’appartement n’avait qu’un défaut. Bertha Reese avait un vieux chien, Bob, aussi sourd et aussi calme qu’elle, mais pas aussi propre. Il passait la plupart de ses journées à dormir sur la véranda à l’arrière de la maison qui était l’entrée d’Elihue. Le chien était trop vieux pour être d’une quelconque utilité et Bertha Reese n’avait ni la force ni la présence d’esprit de s’occuper de lui comme il aurait fallu. Elle lui donnait à manger et à boire et le laissait tranquille. Le chien était sale ; de ses yeux fatigués coulait une matière verdâtre sur laquelle s’agglutinaient les moucherons et les mouches. Soaphead était révolté par Bob, il aurait aimé qu’il se dépêche de mourir. Il considérait que souhaiter la mort du chien était charitable car, se disait-il, il ne pouvait supporter la souffrance. Il ne lui venait pas à l’idée que la seule chose qui l’intéressait était sa propre souffrance parce que le chien s’était adapté à sa fragilité et à son grand âge. Soaphead avait finalement décidé de mettre fin au supplice de l’animal et il avait acheté du poison. Seule l’horreur d’être obligé de s’en approcher avait empêché Soaphead d’accomplir sa mission. Il attendait que la fureur ou la répulsion l’y pousse.
Il vivait au milieu de ses objets usés et se levait tôt chaque matin après un sommeil sans rêve pour conseiller ceux qui recherchaient ses conseils.
Son univers, c’était la crainte. Les femmes venaient le voir dans la crainte, elles lui parlaient à voix basse dans la crainte, pleuraient et suppliaient dans la crainte. Et la crainte était ce qu’il leur conseillait. Chacune trouvait seule le chemin de sa maison, enveloppée dans un suaire cousu de colère, de désir, d’orgueil, de vengeance, de solitude, de souffrance, de défaite et de faim. Elles lui demandaient les choses les plus simples : l’amour, la santé et l’argent. Faites qu’il m’aime. Dites-moi ce que signifie ce rêve. Aidez-moi à me débarraser de cette femme. Faites que ma mère me rende mes vêtements. Arrêtez ma main gauche de trembler. Faites sortir l’esprit de mon bébé du poêle. Arrêtez les ennuis d’un tel. Il agréait toutes ces demandes. Il faisait ce qu’on lui demandait – il ne suggérait jamais à quelqu’un que la requête était peut-être injuste, méchante ou sans espoir.
Grâce à des rencontres occasionnelles et de plus en plus rares avec de petites filles qu’il pouvait persuader de s’amuser avec lui, il vivait assez paisiblement au milieu de ses objets, sans regrets. Évidemment, il se rendait compte que quelque chose allait de travers dans sa vie, et dans toutes les vies, mais il renvoyait le problème là d’où il venait, aux pieds du Créateur de la vie. Puisque la décadence, le vice, la saleté et le désordre se répandaient partout, il croyait qu’ils devaient être dans la nature des choses. Le mal existait parce que Dieu l’avait créé. Lui, Dieu, avait fait une erreur incompréhensible et impardonnable de jugement : Il avait conçu un univers imparfait. Les théologiens justifiaient la présence de la corruption comme un moyen par lequel les hommes luttaient, étaient mis à l’épreuve et triomphaient. Un triomphe d’un ordre cosmique. Mais cet ordre, l’ordre de Dante, était dans la classification et la ségrégation de tous les niveaux de mal et de décadence. Dans le monde ce n’était pas comme ça. Les dames les plus belles s’asseyaient sur les toilettes, et les plus horribles avaient des désirs purs et sacrés. Dieu n’avait pas fait du bon travail et Soaphead pensait que lui-même aurait pu faire mieux. Quel dommage que le Créateur ne lui ait pas demandé conseil.
Soaphead réfléchissait une nouvelle fois à tout ça, par une chaude fin d’après-midi, quand il a entendu qu’on frappait à la porte. Il a ouvert et a vu une petite fille qu’il ne connaissait pas. Elle avait une douzaine d’années, et elle lui a semblé pitoyablement sans charme. Quand il lui a demandé ce qu’elle voulait, elle n’a pas répondu pas mais lui a tendu une des cartes qu’il distribuait et qui annonçaient ses dons et ses services : « Si vous êtes accablé d’ennuis et de conditions qui ne sont pas naturelles, je peux les chasser ; mauvais sort, malchance et influences néfastes. Souvenez-vous, je suis un vrai lecteur de spiritualisme et de psychisme, né avec des pouvoirs, et je vous aiderai. Satisfaction à la première visite. Au cours de nombreuses années d’exercice, j’ai rétabli quantité de mariages et j’ai réuni de nombreuses personnes qui étaient séparées. Si vous êtes malheureux, découragé, ou dans la détresse, je peux vous aider. La malchance semble vous poursuivre ? Celui ou celle que vous aimez a changé ? Je peux vous dire pourquoi. Je vous dirai qui sont vos ennemis et vos amis, et si celui ou celle que vous aimez est sincère ou non. Si vous êtes malade, je peux vous montrer la voie de la guérison. Je localise les objets perdus ou volés. Satisfaction garantie. »
Soaphead lui a dit d’entrer.
« Que puis-je faire pour toi, mon enfant ?
Elle restait debout, les mains croisées sur son petit ventre rond. « Peut-être. Peut-être que tu peux le faire pour moi.
– Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
– Je ne peux plus aller à l’école. Et je me suis dit que tu pouvais peut-être m’aider.
– T’aider, comment ? Dis-moi. N’aie pas peur.
– Mes yeux ?
– Eh bien, quoi, tes yeux ?
– Je veux qu’ils soient bleus. »
Soaphead a fait la moue et sa langue a caressé une de ses dents en or. Il a pensé que c’était la demande la plus fantastique et la plus logique qu’on lui ait adressée. Voici une petite fille très laide qui demandait la beauté. Il a été submergé par un élan d’amour et de compréhension, vite remplacé par la colère. La colère devant sa propre impuissance à l’aider. De tous les souhaits que les gens lui avaient adressés – argent, amour, vengeance – celui-ci lui paraissait le plus poignant et lui semblait mériter le plus d’être exaucé. Une petite fille noire qui voulait sortir de la fosse de sa négritude pour voir le monde avec des yeux bleus. Son indignation a augmenté pour finir par ressembler à du pouvoir. Pour la première fois, il a souhaité honnêtement être capable d’accomplir des miracles. Jamais auparavant il n’avait désiré avoir le pouvoir vrai et sacré – seulement le pouvoir de faire croire aux autres qu’il l’avait. Cela semblait si triste, si injuste que sa seule situation de mortel et non son jugement l’en empêche. Ou a-t-il réussi à le faire ?
D’une main tremblante il a fait le signe de la croix sur elle. Sa chair s’est mise à frissonner ; dans cette petite pièce obscure remplie d’objets usés, il était glacé.
« Je ne peux rien faire pour toi, mon enfant. Je ne suis pas un magicien. Je ne peux agir que par l’intermédiaire du Seigneur. Il se sert parfois de moi pour aider les gens. Tout ce que je peux faire, c’est m’offrir à Lui comme l’instrument par lequel il agit. S’Il veut que ton vœu soit exaucé, Il l’exaucera. »
Soaphead est allé jusqu’à la fenêtre en tournant le dos à la petite fille. Son esprit s’emballait, trébuchait, puis s’emballait de nouveau. Comment formuler la phrase suivante ? Comment s’accrocher à ce sentiment de pouvoir ? Ses yeux sont tombés sur le vieux Bob qui dormait sur la véranda. « Nous devons faire, euh, une sorte de sacrifice, c’est-à-dire, une sorte de contact avec la nature. Une créature simple pourrait être le véhicule par lequel Il parlerait. Voyons. »
Il s’est agenouillé devant la fenêtre et a bougé les lèvres. Après ce qui lui a semblé un temps convenable, il s’est relevé et s’est dirigé vers la glacière qui se trouvait près de l’autre fenêtre. Il en a sorti un petit paquet enveloppé dans du papier rosâtre de boucher. Il a pris un petit flacon brun sur une étagère et a aspergé un peu de son contenu sur ce qui était dans le papier. Puis il a posé le paquet à moitié ouvert sur la table.
« Prends cette nourriture et va la donner à la créature qui dort sur la véranda. Assure-toi qu’elle la mange. Et regarde bien comment elle se comporte. S’il ne se passe rien, tu sauras que Dieu t’a refusée. Si l’animal a un comportement étrange, ton vœu sera exaucé le jour qui suivra celui-ci. »
La petite fille a pris le paquet ; l’odeur de la viande noire et collante lui a donné envie de vomir. Elle a posé sa main sur son estomac.
« Courage. Courage, mon enfant. Ces choses ne sont pas pour les cœurs faibles. »
Elle a approuvé d’un signe de tête en avalant sa salive pour s’empêcher de vomir. Soaphead a ouvert la porte et elle est sortie.
« Au revoir, que Dieu te bénisse », a-t-il dit rapidement avant de refermer vivement la porte. Il est resté derrière la fenêtre pour la regarder, les sourcils rapprochés dans un mouvement de compassion, et sa langue caressait l’or lisse de sa mâchoire supérieure. Il a vu la petite fille se pencher sur le chien endormi qui, à son contact, a ouvert un œil liquide dont les coins étaient collés par une sécrétion verte. Elle a tendu la main et a touché la tête du chien pour le caresser doucement. Elle a posé la viande sur le plancher de la véranda, près de son nez. L’odeur a fini de le réveiller ; il a dressé la tête et s’est levé pour mieux sentir. Il a tout avalé en deux ou trois bouchées. La petite fille lui caressait la tête et le chien l’a regardée avec ses yeux doux en forme de triangle. Brusquement, il a toussé, une toux grasse de vieil homme, et s’est dressé sur ses pattes. La petite fille a sursauté. Le chien a eu des haut-le-cœur, sa gueule mâchait l’air, et il est tombé sur le côté. Il a essayé de se relever, n’y est pas arrivé, il a encore essayé et s’est écroulé en bas des marches. Il a fait le tour de la cour, en suffoquant et en trébuchant, comme un jouet cassé. La petite fille le regardait bouche bée et laissait voir un petit pétale de langue. Elle a fait un geste brusque d’un bras puis s’est couvert la bouche avec les deux mains. Elle essayait de ne pas vomir. Le chien est tombé de nouveau, le corps secoué d’un spasme. Puis il est resté immobile. Les mains sur la bouche, la petite fille a reculé de quelques pas, puis elle s’est retournée, pour sortir du jardin en courant vers l’allée.
Soaphead Church est allé jusqu’à la table. Il s’est assis en s’appuyant le front sur le gras des pouces de ses mains repliées. Puis il s’est levé et a marché jusqu’à une minuscule table de nuit avec un tiroir, d’où il a sorti du papier et un stylo. Il y avait une bouteille d’encre sur l’étagère devant la table. Lentement, soigneusement, en prenant plaisir à écrire, il a rédigé la lettre suivante :
DEST. : À LUI QUI ANOBLIT GRANDEMENT LA NATURE HUMAINE EN LA CRÉANT
Cher Dieu,
Le but de cette lettre est de Te faire connaître des faits soit qui échappèrent à Ton attention, soit que Tu choisis d’ignorer.
Autrefois, je vivais, innocent et jeune, sur une de Tes îles. Une île de l’archipel de l’Atlantique Sud entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, qui ferme la mer des Caraïbes et le golfe du Mexique : divisé en Grandes Antilles, Petites Antilles et îles Bahamas. Pas les colonies des îles Caraïbes, remarque, mais bien sûr dans la plus grande des deux Antilles (la précision de ma prose est peut-être parfois laborieuse, mais il est nécessaire que je m’identifie clairement auprès de Toi).
Voilà.
Dans cette colonie, nous considérions comme nôtres les caractéristiques les plus spectaculaires et les plus évidentes de nos maîtres blancs, qui étaient bien sûr les pires. En conservant l’identité de notre race, nous nous raccrochions à ces caractéristiques plus flatteuses à posséder et moins embarrassantes à maintenir. En conséquence, nous n’étions pas royaux mais snobs, pas aristocratiques mais conscients de notre classe ; nous pensions que l’autorité, c’était la cruauté envers nos inférieurs et que l’éducation consistait à aller à l’école. Nous avions confondu la violence et la passion, l’indolence et le loisir, et nous avons cru que la témérité était la liberté. Nous élevions nos enfants et nous cultivions nos moissons ; nous laissions les enfants grandir et nos propriétés se développer. La condition de l’homme était définie par les acquisitions. La condition de la femme par l’acceptation. Et nous avions en horreur l’odeur de nos fruits et le travail de nos journées.
Ce matin, avant l’arrivée de la petite fille noire, j’ai pleuré – pour Velma. Oh, sans bruit. Il n’existe aucun vent pour transporter, porter ou même refuser de porter un bruit si chargé de regret. Mais à ma manière silencieuse, j’ai pleuré – pour Velma. Il faut que Tu sois au courant à propos de Velma pour comprendre ce que j’ai fait aujourd’hui.
Elle (Velma) m’a quitté comme on quitte une chambre d’hôtel. Une chambre d’hôtel est un endroit où l’on va quand on fait quelque chose d’autre. En elle-même, elle n’est d’aucune conséquence sur le projet principal. Une chambre d’hôtel est commode. Mais ce qu’elle a de commode est limité au temps dont on a besoin d’elle, pendant qu’on est dans cette ville particulière, occupé à cette affaire particulière ; on l’espère confortable mais on la préfère plutôt anonyme. Après tout, ce n’est pas là qu’on vit.
Quand on n’a plus besoin d’elle, on paie pour l’avoir utilisée ; on dit « merci, monsieur », et quand ce qu’on avait à faire dans cette ville est terminé, on quitte la chambre. Est-ce qu’on regrette de quitter une chambre d’hôtel ? Est-ce qu’on souhaite y rester quand on a une maison, une vraie maison quelque part ? Est-ce qu’on se retourne avec affection, ou même dégoût, vers une chambre d’hôtel quand on la quitte ? On peut aimer ou mépriser ce qu’on a vécu dans cette chambre. Mais la chambre elle-même ? On en garde pourtant un souvenir. Non, oh non, pas pour se souvenir de la chambre. Pour se souvenir plutôt du moment et du lieu, de ce qu’on a fait, de son aventure. Que peut-on éprouver pour une chambre d’hôtel ? On n’éprouve rien de plus pour une chambre d’hôtel qu’on ne s’attend à ce qu’une chambre d’hôtel éprouve pour son occupant.
Ce fut ainsi, Père céleste, si céleste, qu’elle me quitta ; ou, plus exactement, elle ne me quitta jamais parce qu’elle ne fut jamais là.
Tu Te souviens, n’est-ce pas, comment et de quoi nous sommes faits ? Maintenant, laisse-moi Te parler des seins des petites filles. Je m’excuse pour l’inconvenance (est-ce cela ?), le déséquilibre qui consiste à les aimer à des moments embarrassants de la journée, et dans des endroits incommodes, ainsi que le manque de goût dont j’ai fait preuve en aimant des membres de ma famille. Dois-je m’excuser d’aimer des étrangères ?
Mais Tu es aussi dans Ton tort, Seigneur. Comment, pourquoi as-Tu permis que cela se passe ? Comment se fait-il que j’aie pu lever les yeux de la contemplation de Ton Corps pour m’abîmer dans la contemplation des leurs ? Les bourgeons. Les bourgeons sur certains de ces jeunes arbres. Ils étaient humbles, Tu sais, humbles et tendres. Des bourgeons, humbles et petits, résistants au toucher, souples comme du caoutchouc. Mais agressifs. Me défiant de les toucher. M’ordonnant de les toucher. Pas du tout timides, comme Tu pourrais le supposer. Ils se tendaient vers moi, oh oui, vers moi. Des fillettes aux poitrines fluettes comme des doigts. Les as-Tu jamais vues, Seigneur ? Je veux dire, vraiment vues ? On ne peut pas les voir et ne pas les aimer. Toi qui les as faites, Tu as dû les considérer comme dignes d’être aimées, même comme idée – la manifestation de cette idée est encore bien plus digne d’être aimée. Comme Tu dois T’en souvenir, je n’ai pas pu empêcher mes mains, ma bouche d’y toucher. Doux et salés. Comme des fraises pas encore mûres recouvertes d’une légère sueur salée pour avoir couru pendant des jours, sauté, gambadé, bondi pendant des heures.
L’amour que j’avais pour eux – le contact, le goût, la sensation que j’en avais – n’était pas seulement un vice humain de luxure ; pour moi, ils étaient Une Chose à Faire à la Place. A la place de papa, à la place de la prêtrise, à la place de Velma, et j’ai choisi de ne pas m’en passer. Mais je n’allais pas à l’église. Au moins, je n’ai pas fait ça. Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai dit aux gens que je savais tout de Toi. Que j’avais reçu Tes Pouvoirs. Ce n’était pas totalement un mensonge ; mais c’était totalement un mensonge. Je n’aurais jamais dû, je le reconnais, je n’aurais jamais dû prendre leur argent en échange de mensonges bien tournés, bien placés, bien dits. Mais, remarque que j’ai détesté ça. Pas un seul instant je n’ai aimé les mensonges ou l’argent.
Mais réfléchis : la femme qui a quitté la chambre d’hôtel.
Réfléchis : l’enfance, le midi de l’archipel.
Réfléchis : leurs yeux pleins d’espoir que ne surpassait que l’espoir de leurs seins.
Réfléchis : à quel point j’avais besoin d’un mal agréable pour écarter ce que je ne pouvais supporter de savoir.
Réfléchis : à quel point je détestais et je méprisais l’argent.
Et maintenant, réfléchis : sans tenir compte de mes mérites mais de ma pitié, cette petite fille noire est venue me voir seule, aujourd’hui. Dis-moi, Seigneur, comment as-Tu pu laisser une gamine seule si longtemps qu’elle ait fini par venir jusqu’à moi ? Comment as-Tu pu ? Je pleure sur Toi, Seigneur. Et c’est parce que je pleure sur Toi que j’ai dû faire Ton travail à Ta place.
Sais-Tu pourquoi elle est venue ? Des yeux bleus. De nouveaux yeux bleus, a-t-elle dit. Comme si elle s’achetait des chaussures neuves. « J’aimerais avoir une paire d’yeux bleus neufs. » Elle a dû T’en demander pendant très longtemps et Tu n’as pas répondu. (J’aurais pu lui dire que c’est une habitude, une très ancienne habitude non respectée seulement pour Job – mais rien depuis.) Elle est venue vers moi pour en avoir. Elle avait une de mes cartes (ci-jointe). A propos, j’ai ajouté Micah – Elihue Micah Whitcomb. Mais on m’appelle Soaphead Church. Je ne me souviens plus comment ni pourquoi on m’a donné ce nom. Qu’est-ce qui fait qu’un nom convient mieux à une personne qu’un autre ? Le nom est-il la chose vraie alors ? Et la personne seulement ce que dit son nom ? Est-ce pour cela qu’à la question la plus simple et la plus amicale que T’a posée Moïse : « Quel est Ton nom ? », Tu n’as pas répondu mais Tu as dit à la place : « Je suis qui je suis » ? Comme Popeye. « J’suis qui j’ suis. » Tu avais peur, hein, de donner Ton nom ? Peur qu’ils connaissent Ton nom et donc qu’ils Te connaissent ? Et qu’ils n’aient plus peur de Toi ? Très bien. Ne sois pas vexé. Je ne voulais pas Te froisser. Je comprends. Moi aussi je me suis mal conduit et j’ai été malheureux aussi. Mais un jour, je mourrai. J’ai toujours été si gentil. Pourquoi est-ce que je dois mourir ? Les petites filles. Les petites filles sont les seules choses qui me manqueront. Sais-Tu que lorsque je touchais leurs petits tétins dressés, quand je les mordais – un peu seulement –, je sentais que j’étais leur ami ? Je ne voulais pas leur embrasser la bouche ni coucher avec elles, ni avoir une épouse enfant. Je me sentais gai et amical. Pas comme ce que disent les journaux. Pas comme ce que murmurent les gens. Et ça ne leur déplaisait pas du tout. Pas du tout. Tu te souviens que beaucoup sont revenues ? Personne n’a simplement voulu comprendre ça. Si je leur avais fait mal, est-ce qu’elles seraient revenues ? Il y en a deux, Doreen et Sugar Babe, elles venaient ensemble. Je leur donnais des bonbons à la menthe, de l’argent et elles mangeaient des glaces, les jambes écartées pendant que je jouais avec elles. C’était comme une petite fête. Et il n’y avait rien de malpropre, rien de sale, aucune odeur, aucun gémissement – simplement le rire léger et blanc des petites filles et le mien. Et il n’y avait aucun regard – aucun long regard bizarre – aucun long regard bizarre de Velma ensuite. Pas de regard qui fait qu’on se sent sale après. Qui fait qu’on veut mourir. Avec les petites filles c’est propre, bon et amical.
Il faut que Tu comprennes ça, Seigneur. Tu as dit : « Laissez venir à moi les petits enfants et ne leur faites point de mal. » Tu as oublié ? Tu as oublié à propos des enfants ? Oui. Tu as oublié. Tu les laisses dans le besoin, sur le bas-côté de la route, pleurant près de leur mère morte. Je les ai vus carbonisés, boiteux, estropiés. Tu as oublié, Seigneur. Tu as oublié comment et quand être Dieu.
C’est pourquoi j’ai changé les yeux de la petite fille noire et je ne l’ai pas touchée ; je n’ai pas posé le doigt sur elle. Mais je lui ai donné les yeux bleus qu’elle voulait. Pas en échange de plaisir, ni d’argent. J’ai fait ce que Tu n’as pas fait, ce que Tu n’as pas pu, pas voulu faire : j’ai regardé cette petite fille laide, et je l’ai aimée. J’ai joué à être Toi. Et c’était un très beau spectacle !
Moi, j’ai fait un miracle. Je lui ai donné des yeux. Je lui ai donné deux yeux bleus, bleus, bleus. Bleu cobalt. Une nuance prise directement à Ton ciel bleu. Personne d’autre ne verra ses yeux bleus. Mais elle les verra. Et désormais, elle vivra heureuse. Moi, j’ai trouvé bon et juste de le faire.
Maintenant, Tu es jaloux. Tu es jaloux de moi.
Tu vois ? Moi aussi j’ai créé. Pas de façon primitive, comme Toi, mais la création est un vin qui monte à la tête, plus pour celui qui le goûte que pour celui qui le vendange.
M’étant ainsi imbibé de ce nectar, je n’ai pas peur de Toi, de la Mort, même pas de la Vie et tout est bien à propos de Velma ; et tout est bien à propos de papa ; et tout est bien à propos des Grandes et des Petites Antilles. Parfaitement bien. Parfaitement.
Avec mon meilleur souvenir, je reste ton dévoué
Elihue Micah Whitcomb.
Soaphead a plié les feuilles de papier en trois parties égales et les a glissées dans une enveloppe. Il n’avait pas de sceau, mais il avait envie de cire à cacheter. Il a sorti une boîte à cigares de sous le lit et a fouillé dedans. Elle contenait certains de ses objets les plus précieux : un éclat de jade détaché d’un poignet de manchette au Chicago Hotel ; un pendentif en or, en forme de Y, avec un morceau de corail, qui avait appartenu à la mère qu’il n’avait pas connue ; quatre grandes épingles à cheveux que Velma avait laissées sur le bord du lavabo de la salle de bains ; un ruban de gros-grain bleu clair venant des cheveux d’une petite fille qui s’appelait Bijou Précieux ; un robinet noirci de l’évier d’une cellule dans la prison de Cincinnati ; deux billes trouvées sous un banc à Morningside Park, par un très beau matin de printemps ; un vieux catalogue de produits de beauté qui sentait encore la poudre couleur noisette et la crème de jour au citron. Distrait par ses objets, il a oublié ce qu’il cherchait. L’effort à faire pour se souvenir était trop grand ; il avait un bourdonnement dans la tête et une grande vague de fatigue l’a submergé. Il a refermé sa boîte, il s’est allongé sur le lit et il a glissé dans un sommeil d’ivoire d’où il a été incapable d’entendre les petits jappements d’une vieille femme sortie de sa boutique de bonbons qui venait de trouver le corps immobile d’un vieux chien qui s’appelait Bob
L’été
Je n’ai qu’à mordre dans la dureté d’une fraise, et je vois l’été – sa poussière et ses ciels menaçants. L’été reste pour moi la saison des orages. Les journées desséchées et les nuits moites se mêlent dans mon esprit, mais les orages, les orages soudains et violents, m’effrayaient et en même temps étanchaient ma soif. Mais ma mémoire est infidèle ; je me souviens d’un orage d’été dans la ville où nous habitions et j’imagine un été que ma mère a connu en 1929. Il y eut une tornade cette année-là, disait-elle, qui a ravagé la moitié sud de Lorain. Je mélange son été et le mien. Je mords dans la fraise, je pense aux orages, et je la vois. Une jeune fille mince dans une robe de crêpe rose. Elle a une main sur la hanche ; l’autre pend près de sa cuisse – elle attend. Le vent l’emporte, au-dessus des maisons, mais elle est toujours là, la main sur la hanche. Elle sourit. L’anticipation et la promesse de sa main qui pend ne sont pas modifiées par l’holocauste. Pendant la tornade de l’été 1929, la main de ma mère est encore brûlante. Elle sourit, elle est forte et détendue alors que le monde s’écroule autour d’elle. Ainsi sont les souvenirs. Les faits publics deviennent une réalité privée et les saisons d’une ville du Middle West deviennent la Moïra de nos petites vies.
L’été était déjà avancé quand Frieda et moi, nous avons reçu nos graines. Nous attendions depuis avril le colis magique contenant des sachets et des sachets de graines que nous devions vendre cinq cents pièce, ce qui nous donnerait le droit d’avoir une bicyclette neuve. Nous y croyions, et nous passions la majeure partie de nos journées à arpenter la ville pour les vendre. Maman nous avait limitées aux maison des gens que nous connaissions ou aux quartiers voisins qui nous étaient familiers, mais nous frappions à toutes les portes, et nous entrions dans toutes les maisons qui s’ouvraient : des maisons de douze pièces qui abritaient une demi-douzaine de familles, et qui sentaient la graisse et l’urine ; de minuscules maisons de bois de quatre pièces blotties dans les buissons près de la voie ferrée ; les appartements à l’étage – au-dessus des poissonneries, des boucheries, des magasins de meubles, des cafés, des restaurants ; les jolies maisons de brique avec des tapis à fleurs et des bols à bord cannelé.
Pendant cet été de la vente des graines nous pensions à l’argent, nous pensions aux graines et nous n’écoutions ce qu’on nous disait que d’une oreille. Chez les gens qui nous connaissaient, on nous demandait d’entrer et de nous asseoir, on nous donnait de l’eau fraîche ou de la citronnade ; et pendant que nous nous reposions, les gens continuaient leurs conversations ou reprenaient leurs activités. Petit à petit, nous avons commencé à reconstituer une histoire, une histoire terrible, épouvantable et secrète. Et ce n’est qu’après avoir vaguement surpris deux ou trois de ces conversations que nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait de Pecola. Remises à leur place, les bribes de bavardages disaient ceci :
« Vous avez appris à propos de cette petite fille ?
– Quoi ? Enceinte ?
– Ouais. Mais devinez de qui ?
– Qui ? Je ne connais pas tous les garçons ?
– Justement. C’est pas un garçon. On dit que c’est Cholly.
– Cholly ? Son père ?
– Oui, oui.
– Mon Dieu. Ayez pitié. Ce sale nègre.
– Vous vous souvenez la fois qu’il a voulu les faire brûler ? A ce moment-là, j’ai compris qu’il était vraiment fou.
– Qu’est-ce qu’elle va faire ? La maman ?
– Elle va continuer, à mon avis. Il a décampé.
– Au comté, ils vont pas la laisser garder son bébé, hein ?
– Je sais pas.
– Tous ces Breedlove, ils me semblent pas aller bien. Le garçon est toujours en train de se sauver, et la fille avait pas l’air normal.
– De toute façon, on sait rien d’eux. D’où ils viennent et rien. Ils semblent pas avoir de famille.
– A votre avis, qu’est-ce qui l’a poussé à faire une chose comme ça ?
– Ça me dépasse. C’est dégoûtant.
– Ils devraient la retirer de l’école.
– Ils devraient. Elle y est bien pour quelque chose.
– Oh, allez, elle a à peine douze ans.
– Ouais. Mais on ne sait jamais. Comment ça se fait qu’elle ne s’est pas débattue ?
– Elle l’a peut-être fait.
– Ouais ? On ne sait jamais.
– Il ne vivra sûrement pas. On dit que sa mère l’a tellement battue qu’elle a de la chance d’être encore en vie.
– Elle aura de la chance s’il ne vit pas. Ce serait la chose la plus laide qu’on aurait vu marcher.
– Ça c’est sûr. Devrait y avoir une foi. Deux personnes aussi laides qui s’additionnent comme ça pour faire encore plus laid. Il serait mieux sous terre.
– Y a pas de quoi s’inquiéter. Ce serait un miracle s’il vivait. »
Notre étonnement n’a pas duré, car il a cédé la place à une curieuse honte défensive ; nous étions gênées pour Pecola, blessées pour elle, puis finalement nous nous sommes simplement senties désolées pour elle. Notre tristesse a chassé toute pensée de la bicyclette neuve. Et je crois que notre chagrin était d’autant plus grand que personne ne semblait le partager. Les gens étaient dégoûtés, amusés, scandalisés, indignés et même excités par l’histoire. Mais nous cherchions celui qui dirait « Pauvre petite », ou « Pauvre bébé », mais à la place il n’y avait que des hochements de tête. Nous cherchions des yeux préoccupés mais nous n’avons vu que des voiles.
Je pensais à ce bébé dont tout le monde souhaitait la mort et je le voyais très précisément. Il était dans un endroit obscur et humide, la tête couverte de grands O de laine, son visage noir qui renfermait, comme deux pièces d’argent, deux yeux noirs bien propres, le nez épaté, les lèvres épaisses, et la soie noire vivante et palpitante de la peau. Pas de frange synthétique pendant au-dessus des yeux bleus, ronds comme des billes, pas de nez pincé ni de bouche arquée. Je ressentais le besoin, plus fort que ma tendresse pour Pecola, de quelqu’un qui veuille que ce bébé noir vive – simplement pour m’opposer à l’amour universel pour les jolies poupées blanches, les Shirley Temple et les Maureen Peal. Et Frieda devait ressentir la même chose. Nous ne pensions pas au fait que Pecola n’était pas mariée ; des quantités de filles avaient des bébés et n’étaient pas mariées. Et on ne s’attardait pas non plus sur le fait que le père du bébé était aussi le père de Pecola ; le phénomène d’avoir un bébé de la part de n’importe quel homme nous était incompréhensible – au moins elle connaissait son père. Nous ne pensions qu’à cette haine accablante pour le bébé pas encore né. Nous nous rappelions que Mrs Breedlove avait frappé Pecola et qu’elle avait essuyé les larmes roses de la petite poupée froide qui faisait le même bruit que la porte de notre glacière. Nous nous rappelions les yeux écarquillés des écoliers sous le regard de Meringue Pie et les yeux des mêmes enfants quand ils regardaient Pecola. Ou peut-être ne nous en rappelions-nous pas ; nous savions seulement. Depuis toujours, nous nous étions défendues contre tout et contre tous, en considérant toute parole comme un code que nous devions percer, et tout geste comme l’objet d’une analyse attentive ; nous étions devenues têtues, sournoises et arrogantes. Personne ne faisait attention à nous, aussi nous faisions très attention à nous-mêmes. Nous ne connaissions pas nos limites – pas encore. Notre seul handicap était notre taille ; les gens nous donnaient des ordres parce qu’ils étaient plus grands et plus forts. Aussi ce fut avec confiance, rendues plus fortes par la pitié et l’orgueil, que nous avons décidé de changer le cours des événements, et de modifier une vie.
« Qu’est-ce qu’on va faire, Frieda ?
– Qu’est-ce qu’on peut faire ? Miss Johnson a dit que ce serait un miracle s’il vivait.
– Alors il faut faire un miracle.
– Ouais, mais comment ?
– On pourrait prier.
– C’est pas suffisant. Tu te souviens la dernière fois avec l’oiseau ?
– C’était différent ; il était à moitié mort quand on l’a trouvé.
– Ça m’est égal, je pense quand même que cette fois on doit faire quelque chose de vraiment fort.
– Demandons-Lui que le bébé de Pecola vive et promettons-Lui d’être sages pendant un mois entier.
– D’accord. Mais on devrait aussi sacrifier quelque chose pour qu’Il sache qu’on est vraiment sincères cette fois.
– Sacrifier quoi ? On n’a rien. Que l’argent des graines, deux dollars.
– On pourrait donner ça. Ou, tu sais quoi ? On pourrait sacrifier le vélo. Enterrer l’argent et… semer les graines.
– Tout l’argent ?
– Claudia, tu veux le faire ou pas ?
– D’accord. Je me disais seulement… D’accord.
– Il faut qu’on le fasse bien et tout de suite. On va enterrer l’argent près de chez elle, comme ça on ne pourra pas y retourner pour le déterrer, et on va semer les graines derrière chez nous, comme ça on pourra les surveiller. Et quand on les verra pousser, on saura que tout va bien. D’accord ?
– D’accord. Seulement, laisse-moi chanter cette fois. Toi, tu dis les mots magiques. »
REGARDEZVOICIUNAMIL’AMIVAJ
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