Trois explications du monde

Keve · Chapitre 3 sur 8 · partie 3/6

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Trois explications du monde

Troisième Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

d’une de mes patientes qui, persécutée, ostracisée et rejetée par tous, ne

connut jamais l’amour de toute sa lamentable existence, excepté pendant

une brève période qui prit fin quand sa partenaire féminine la quitta pour un

homme. Cette malheureuse femme, surprise en habits d’homme, avait fait

plusieurs séjours en prison, mais il lui était également arrivé d’être

interpellée quand elle portait les vêtements de son sexe parce qu’à cause de

son allure et de son comportement masculins, on la prenait pour un homme

travesti en femme. Pour finir, la police décida qu’elle créerait moins de

trouble à l’ordre public si elle était habillée en homme et, sur ma

recommandation, lui fournit un permis spécifique qui lui permettait de

s’habiller de façon « illégale ».

Lou me soumit une étude fascinante démontrant que la majorité des

fillettes prenaient plaisir à battre leurs poupées, et quand elles en

possédaient plusieurs, comme la plupart du temps, c’était toujours le

châtiment de la poupée favorite qui donnait le plus de plaisir. Le plus

révélateur était que les petites filles imaginaient que les coups donnaient

aussi du plaisir aux poupées. Du point de vue de Lou, cela démontrait que

le masochisme et le sadisme avaient les mêmes racines, une seule et même

identité originaire dans le Pas-Encore-Être-Soi, et ne se différencieraient

que plus tard, au cours du développement normal. Comme toujours,

j’insistai sur le fait que le lien entre la mère et l’enfant était la toute

première relation d’amour, et que l’émergence du sadisme et du

masochisme était à rapporter aux discontinuités qui avaient affecté cette

relation primitive.

La plupart de nos discussions étaient de cette nature. Nous n’étions ni

d’accord ni en désaccord, mais nous avions tendance à voir les phénomènes

par des prismes différents, si bien qu’une fois emboîtées, nos deux visions en donnaient un tableau à peu près complet, propre à nous satisfaire l’un et

l’autre. De l’autre côté, Lou avait un talent sans égal pour me déstabiliser.

Non qu’elle eût l’intention de me plonger dans la détresse, mais la

combinaison de son regard pénétrant et de sa description franche et sans

détour de ce qu’elle voyait et de ce qu’elle pensait avait souvent cet effet

sur moi. Ce fut après cette discussion sur le développement des tendances

sadomasochistes qu’elle remarqua : « Je comprends enfin pourquoi vous

êtes le meilleur analyste que je connaisse. » Je fus surpris d’apprendre

qu’elle me tenait pour le meilleur. J’eus une réaction de méfiance et lui

exprimai mes doutes, me demandant tout haut ce que « meilleur » pouvait

signifier dans ce contexte. Elle me confirma sa pensée qui, dit-elle, se

fondait notamment sur des critères de compassion, d’amour, de

considération, voire de sympathie. Cela m’étonna un peu, car même si

j’avais déjà entendu de la bouche de certains patients que je possédais ces

qualités, il est souvent difficile de savoir ce que l’on doit conclure de leurs

paroles polies et reconnaissantes. Lou revint à la charge en affirmant qu’elle

était plus convaincue que jamais de ma supériorité. Naturellement, je fus

curieux d’entendre son explication, que je fusse ou non d’accord. Eh bien,

elle décréta que mes talents d’analyste résultaient de mon masochisme

effréné. Je jouissais d’ouvrir mon âme à mes patients pour qu’ils puissent y

déposer leurs problèmes. Les patients savaient quant à eux que je réagirais à

leurs problèmes avec une compassion née de mon acceptation empressée de

leur douleur. La cause profonde de mon masochisme ? Il fallait la chercher

dans ma relation difficile avec ma mère ; ma soif inextinguible de plus

d’amour était un substitut à l’affection dont j’avais un besoin maladif, mais

que je n’avais pas reçue de ma mère. Inutile de dire que Lou connaissait

dans ses moindres détails l’histoire de mon enfance à Miskolc, entre mes

frères et mes sœurs assez nombreux pour constituer une équipe de football.

Elle appliquait ma théorie à ma propre histoire, et, malheureusement, elle

s’approcha de trop près de la vérité. Malheureusement parce que je n’y étais

pas prêt, et malheureusement aussi parce que je sentis que sa découverte

pourrait causer du tort à notre amitié. Mais il y avait autre chose. Elle alla

jusqu’à inclure ma relation avec le professeur dans la liste des arguments en

faveur de mon masochisme. Elle avait une certaine compréhension pour

mon rôle de fils aimant, dit-elle. Si elle avait été un homme, elle se serait

sentie tenue d’accepter le même rôle, au lieu de sa position d’épouse de

substitution. Mais, insista-t-elle, le prix à payer était excessif. Ma production intellectuelle en pâtissait, mon rôle de philosophe en prenait un

coup et même ma position de mystique et d’adepte des choses psychiques

était à la merci des déclarations du professeur.

Je ne trouvai rien à répondre. Je changeai de sujet. Elle comprit et

m’accompagna dans mon échappatoire.

« Je dois vous parler de nos dernières expériences de transmission de

pensée, dis-je avec un enthousiasme feint. Le professeur Freud, Anna et

moi avons eu d’excellents résultats. Je réussis remarquablement à lire leurs

pensées à l’un et à l’autre. Anna a aussi très bien réussi à lire les miennes,

mais s’est totalement emberlificotée quand il s’est agi du professeur. Vous

auriez dû voir son embarras. C’était à soi seul une preuve suffisante. Quant

à Freud, son taux de réussite a été vraiment minable, surtout quand il a dû

lire les pensées d’Anna. Mais je dois vous dire qu’à mon humble avis, il

simulait. Il n’a simplement pas voulu dire tout haut ce qu’il avait découvert.

Pas en ma présence.

– Peut-être devrions-nous organiser une séance lors de mon prochain

séjour à Vienne, suggéra Lou. J’aimerais bien faire l’expérience sur moi.

– Mais c’est une expérience que vous faites constamment, soulignai-je.

La transmission entre le patient et l’analyste, la communication tacite du

divan à la chaise et de la chaise au divan, le dialogue entre deux

inconscients – on ne peut pas se tromper sur ce qui se passe. Qu’est-ce

d’autre que de la transmission de pensée ? »

Loin de rejeter mes idées, elle exprima quelques réserves

constructives. « Il est incontestable que l’analyse implique une forme de

communication au-delà de ce qui est dit, affirma-t-elle. Mais on peut

imaginer qu’elle emprunte d’autres canaux, sans nécessairement conclure à

un phénomène de transmission de pensée. Dès que deux individus sont dans

la même pièce, même s’ils ne se voient pas, ils s’entendent, se sentent, se

perçoivent, se devinent. C’est de cela qu’il peut s’agir.

– Peut-être, mais ce n’est pas le cas, insistai-je. Ce qui a lieu alors, je le

sais, vous le savez et je crois que tout le monde le sait, c’est de la

transmission de pensée, la fusion des inconscients de deux personnes. Ce

qui relève de l’expérience personnelle, vécue, se passe de toute preuve :

c’est une évidence. Je n’ai pas besoin de preuve de ce que je suis en train de

penser. Ma pensée est une preuve suffisante de ce que je suis en train de

penser. Il en va de même pour la transmission de pensée. Le fait que j’en

fasse l’expérience est une preuve suffisante pour moi. Ce qui arrive cependant à la plupart des gens, c’est qu’après coup, leur rationalité,

renforcée par leur éducation, et l’intellectualisme qui leur a été inculqué

dans leur plus jeune âge prennent le dessus, si bien qu’ils se convainquent

eux-mêmes, progressivement, que cette expérience ne s’est pas produite,

mais qu’ils l’ont imaginée. Ou bien qu’elle était due à quelque phénomène

tout aussi tiré par les cheveux, mais fondé sur des réalités physiques,

comme l’odeur ou tout ce que vous voudrez. Les gens comme nous, qui

sont ouverts aux faits, les véritables scientifiques si vous préférez, n’ont pas

besoin d’être convaincus. Nous savons par notre expérience personnelle la

vérité de ce que je décris. C’est quand nous essayons de convaincre les

sceptiques que la tâche devient ardue, voire vouée à l’échec. Ceux qui

rejettent les preuves de première main dont ils disposent, à l’intérieur

d’eux-mêmes, ne sauraient être convaincus par des moyens extérieurs quels

qu’ils soient. »

Elle était un peu décontenancée par cette explosion. « Qu’en pense le

professeur ? demanda-t-elle.

– Il n’est pas homme à rejeter les preuves qu’il trouve au fond de lui.

Bien au contraire. Il sait que la transmission de pensée est un phénomène

réel. Il pense que c’est physiologique plus que psychologique. Mais il est

aussi convaincu que si son opinion venait à être connue du public, la

psychanalyse en souffrirait, donc il la garde pour lui. La plupart du temps.

– La plupart du temps ?

– Oui, c’est-à-dire pas toujours. Il a fait un exposé devant le Comité le

mois dernier, mais il hésite à publier. Quoiqu’il sache en son for intérieur

que les phénomènes sont réels, toute sa formation lui dit qu’il doit ignorer

ce dont il sait que c’est la vérité. Sa propre discipline analytique, qu’il ne

cesse de renforcer, lui interdit d’écarter une découverte majeure qu’il fait en

lui-même, mais il craint pour la réputation de la psychanalyse. Donc il

vacille. C’est le seul domaine dans lequel il manque étonnamment du

courage de ses convictions.

– Ou l’inverse. Ce sont ses convictions scientifiques, courageuses s’il

en est, qui l’empêchent de se ridiculiser, ajouta Lou. Mais sur quoi porte

son papier ?

– Il décrit plusieurs cas, que je connais depuis plusieurs années, de

personnes demandant à des médiums de leur prédire l’avenir. Or,

curieusement, le médium produit, sous l’étiquette ronflante de “prophéties”,

soit des éléments du passé dont il ne pouvait avoir la connaissance, soit, de façon plus révélatrice, des désirs et fantasmes secrets de la personne. Il est

évident que ses pensées intimes, des souvenirs dans un cas, des désirs

ardents dans l’autre, ont été transmises au médium qui les a exprimées en

termes de prédictions.

– C’est votre opinion personnelle ou celle du professeur ?

– Les deux. C’est ce que je pense, mais c’est aussi l’explication qu’il

en donne.

– Vous le faites passer pour un médium.

– Non, pas pour un médium. Mais je peux vous dire la chose suivante :

il m’a dit que, s’il avait sa vie à revivre, il se consacrerait à la recherche

psychique plutôt qu’à la psychanalyse… »

Elle soupira.

« Le monde serait bien plus pauvre dans ce cas !

– Peut-être… Ou bien plus riche… »

 

Il y eut un second nuage dans le ciel encore serein de notre relation :

Lou s’attachait à décrire son rôle auprès du professeur comme celui d’une

épouse de substitution quand je m’écriai : « Cela fait de vous ma mère de

substitution ! Moi qui attendais avec une telle impatience de devenir votre

amant ! » Je ne plaisantais qu’à moitié. Elle rit cependant. « Vous n’êtes

qu’un bébé. J’ai douze ans de plus que vous. Pour autant, continua-t-elle

avec un sourire espiègle, je dois admettre que vous avez épousé votre autre

mère de substitution.

– Vous voyez ! » dis-je d’un ton triomphal. Et je lui fis le baisemain le

plus théâtral qui fût.

« Merci, monsieur, dit-elle d’un petit air modeste, grâce à vous ma vie

est devenue supportable. Sinon c’est tellement difficile d’être toujours le

substitut en second.

– Après Gizella ?

– Nous sommes vos deux mères, oui, elle la première et moi la

deuxième. Je joue encore ce rôle de second substitut, auprès du professeur,

mais dans la catégorie des épouses, après Mlle Minna Bernays. »

Alors que ce sujet délicat aurait pu nous précipiter dans la tourmente,

la famille Bernays s’invita inopinément dans notre conversation et nous

offrit une diversion bienvenue. D’autant que j’étais parfaitement sincère

quand je lui dis toute l’admiration qu’ils m’inspiraient. Ils excellaient dans

tout ce qu’ils touchaient. Jacob Bernays, ancien professeur de philologie à Bonn, avait renouvelé l’interprétation du concept de catharsis qu’il rapporta

à la médecine, en démontrant qu’Aristote lui-même l’avait envisagée

comme une purgation ou une purification ; cette nouvelle lecture de la

Poétique lui avait valu d’être reconnu à la fois par Breuer et par Freud

comme le précurseur de leur méthode. Le frère de Jacob, Michael, avait été

lui aussi un universitaire éminent, professeur de littérature allemande à

Munich. Le troisième frère était un ganzer macher de la communauté juive

de Zurich, et le quatrième pouvait prétendre à la gloire pour être le père de

Martha Frau Freud et de la magnifique Minna, dont nous venions juste de

parler. Je racontai à Lou quelques anecdotes que j’avais apprises de Freud

sur le hackham Isaac Bernays, grand rabbin de Hambourg, un homme pétri

de contradictions et sujet à controverses. Entre autres paradoxes, s’il

dirigeait sa congrégation d’une main de fer, il n’en était pas moins un

réformateur – il avait même été le premier des rabbins « modernes ». La

tribu Bernays tenait bien de lui, tous autant qu’ils étaient, professeurs,

hommes d’affaires et épouses freudiennes – de substitution et autres. Ne

voulant pas être en reste, Lou me raconta l’histoire du frère du grand rabbin,

Ferdinand. Ce Bernays-là était le lieutenant de ce fléau du siècle précédent

et héros du Cercle Galilée qu’était Karl Marx. Marx et Ferdinand Bernays

avaient été bannis ensemble et étaient supposés avoir fait ensemble de la

prison. « Pour vous récompenser d’avoir été assez galant pour écouter cette

histoire que vous avez probablement déjà entendue trente fois, je vais vous

dire un secret. » Lou, baissant la voix, se mit à chuchoter. « Nous avons

même un Bernays ici à Göttingen. Et on m’a dit qu’il était brillant, comme

le reste de la tribu.

– Vous m’avez l’air jalouse. » C’était dans ma bouche déjà une

accusation.

« Mais bien sûr que je suis jalouse ! s’écria-t-elle. La femme du

professeur est une Bernays, sa première épouse de substitution est aussi une

Bernays…

– Je croyais que nous en avions fini sur ce sujet ! » La moutarde me

montait au nez. Je l’interrompis. « Parlez-moi du Bernays local.

– Un jeune homme charmant. Il a trente ans environ. Il est

Privatdozent ici à l’université, et il me rend visite de temps à autre. Un

arrière-petit-fils du rabbin. De la branche de Zurich, précisa-t-elle. Je l’ai

rencontré par l’intermédiaire du professeur, naturellement. » Puis elle lança soudain : « Vous savez, je crois que je vais l’inviter à venir prendre le thé,

comme ça vous pourrez le rencontrer. »

Je n’étais guère enthousiaste, mais il me semblait discourtois de ne pas

accepter. C’est ainsi que je fis la connaissance de Paul Bernays le

lendemain après-midi. À l’heure du thé, à l’anglaise. J’eus le plaisir de

découvrir un jeune homme de belle prestance, qui avait de la conversation,

une large culture livresque, des connaissances solides en musique et une

grande érudition en langues classiques. En d’autres termes, l’après-midi

s’avéra des plus plaisantes. Bien sûr, il prit des nouvelles de sa famille

viennoise, qu’il rencontrait à l’occasion, mais bien moins souvent que moi.

Il me demanda de transmettre son meilleur souvenir à ses deux tantes et au

professeur, et de donner un baiser à Anna.

Paul Bernays était en poste à l’université depuis quelques années. Je

fus ravi d’apprendre qu’il était mathématicien. Cela m’autorisait non

seulement à l’assommer de mes idées sur la pensée mathématique, mais

aussi à lui raconter quelques-unes des anecdotes les moins osées du Royal,

concernant notre cher petit mathématicien local, Lipót Fejér. Hélas, Bernays

s’intéressait plus à ce dernier qu’à mes brillantes spéculations. Comme par

une pirouette du destin, Bernays occupait à Göttingen le poste qui avait été

celui de Fejér vingt ans plus tôt comme assistant de l’immuable professeur

Hilbert. Je lui demandai s’il connaissait le travail de Fejér. « Naturellement,

me répondit-il, en particulier son théorème sur les séries de Fourier. » Je

dois dire que je fus surpris d’apprendre que non seulement Fejér était

internationalement connu, mais même qu’un théorème portait son nom. Au

Royal, nous ne le considérions pas comme un des plus prestigieux habitués.

Mais nous n’étions pas mathématiciens. J’expliquai à Bernays comment les

Budapestois réussissaient à fondre littérature, science, théâtre et café dans

un alliage indissoluble appelé le Royal. Je m’appuyais sur le fait que

Nyugat, la revue littéraire étroitement liée à cette usine à penser qu’était

notre café, avait répercuté la nomination de Fejér à la chaire de

mathématiques. Bernays soutint cependant que cela n’avait rien

d’exceptionnel. Un de ses collègues, Harald Bohr – oui, il était apparenté au

physicien, c’était son frère – eh bien, son accession à la chaire de

mathématiques de l’université de Copenhague avait été annoncée dans les

pages sportives des journaux danois. J’étais sûr qu’il me faisait marcher,

mais Bernays protesta : c’était la vérité vraie. Harald, qui avait été un

membre de l’équipe de football danoise aux Jeux olympiques, était très connu et très apprécié, au niveau national, des adeptes du ballon rond, si

bien que son élection au professorat était une nouvelle sportive qui méritait

de trouver un écho dans son pays. Je ris et déclarai match nul, ce qu’il

accepta de bonne grâce.

Ce fut avec une certaine fierté que je lui parlai de mon neveu, Jancsi

Neumann, ancien Coquelet et véritable Wunderkind. J’avais l’intention de

m’arrêter à Berlin lors de mon voyage de retour et, entre autres, d’appeler le

garçon qui y poursuivait des études de chimie avec le grand professeur

Haber, tout en faisant un doctorat en mathématiques à l’université de

Budapest – ne me demandez pas comment. Bernays compatit

immédiatement. Sa jeunesse avait été elle aussi tiraillée entre deux

vocations, et il avait longuement hésité entre la science de l’ingénieur,

« pratique », à laquelle allait la faveur de ses parents, et sa passion pour les

mathématiques pures. La noblesse d’esprit du hackham Bernays, son

arrière-grand-père dont il portait le prénom d’Isaac après celui de Paul,

avait finalement eu raison du sens pratique de la génération intermédiaire, à

savoir celle de son père, et de sa propre indécision. Paul Bernays n’avait

donc qu’un conseil à donner à notre Jancsi : s’accorder un moment de pause

et écouter son cœur. S’il lui murmurait de choisir les mathématiques, alors

l’étape suivante était évidente. Car il n’y avait qu’un endroit au monde où

devait se trouver un mathématicien en herbe, c’était Göttingen, avec

Hilbert. Je protestai que Jancsi, du haut de ses dix-huit ans, était trop jeune

pour prendre une telle décision, mais Bernays ne voulut rien savoir. Il

insista pour que je passe le message à Jancsi, avec son offre de l’héberger

quelques jours à Göttingen s’il avait envie de venir en reconnaissance. Je

savais que Max Neumann ne me remercierait pas d’avoir arrangé ce

contact, mais l’enthousiasme de Bernays était contagieux. Et, bien sûr, je

n’ai jamais perdu mon admiration pour les sciences de l’esprit, que ce soit

les mathématiques, la physique ou la psychanalyse. Je lui donnai ma parole

au moins d’en discuter avec Jancsi.

L’occasion de nous rencontrer, Paul Bernays et moi, ne devait plus se

représenter mais, environ un an plus tard, Lou me raconta un épisode qui le

concernait. Anna Freud, avec laquelle Lou était intime, eut de multiples

occasions de séjourner à Lou-Fried. Sans doute le jeune Paul Bernays

trouva-t-il sa cousine viennoise plutôt séduisante, car il l’emmena dans de

nombreuses fêtes. Au retour d’une de ces soirées, Paul essaya d’embrasser

Anna pour lui souhaiter bonne nuit d’une façon qui, aux yeux de la jeune femme, allait fondamentalement au-delà de ce qui s’entend entre cousins.

Un bon point pour Paul, pensai-je. Choquée, Anna le remit à sa place sans

équivoque. Pourtant, à la manière dont Paul raconta à son tour l’histoire à

Lou, la réaction d’Anna était peut-être un peu plus sévère que ne le méritait

un chaste baiser du soir.

 

Cet après-midi avec Paul Bernays devait être la dernière bonne journée

de ma visite. Le lendemain matin, sans tambour ni trompette, Rilke

s’introduisit entre nous à l’improviste. Non pas physiquement – peut-être

cela aurait-il été plus facile –, mais par le biais d’une lettre au courrier du

matin. Quand Lou ouvrit l’enveloppe et commença à lire, un effluve

enchanté s’échappa de l’élégante calligraphie et la jeta dans une transe

irrésistible, comme s’il en émanait une chaîne invisible qui la liait. À lui.

Mon sentiment d’insécurité ne fit que croître au fur et à mesure que je la

voyais parcourir la lettre. Que faire ? J’avais rencontré Rilke une fois – et

j’espérais vivement ne jamais le revoir –, quand Lou lui avait demandé de

l’accompagner à notre congrès international de Munich. Je n’arrivais pas à

comprendre pourquoi elle l’avait invité. Ma relation avec Rilke, qui avait

commencé sous de mauvais auspices, ne fit par la suite que se dégrader

toujours davantage. Je n’aimais pas cet homme, un point c’est tout. Mais

assez curieusement, j’étais tombé amoureux de sa poésie avant de le

connaître et ma passion a survécu à ce face-à-face pénible.

 

« Les Rois du monde vieillissent,

Et ils n’auront pas d’héritiers,

Leurs fils sont morts quand ils étaient enfants… »

 

Tout en regardant Lou s’engloutir dans sa lecture comme si le monde

autour, et moi le premier, s’était volatilisé, je me concentrai pour me

rappeler la suite du poème, en vain. Tant pis. Je notai dans un coin de ma

tête que je devais me souvenir de rapporter l’épisode au professeur, et

pourtant je n’avais guère besoin de lui pour déchiffrer la raison de mon

incapacité à me rappeler les vers de Rilke. Je le savais comme je savais

aussi pourquoi l’homme ne me plaisait pas. La seule pensée de ce que Rilke

était plus jeune que moi me fit l’effet d’un coup de poignard. Pourtant elle

le traitait en amant, et moi, elle me traitait comme un fils. En cela je

réagissais comme le jeune œdipien que je n’avais pas cessé d’être en moi-même, prouvant qu’elle avait raison après tout. Fou de rage. N’avait-il pas

écrit : « Où, pour cet Intérieur / Y a-t-il un Extérieur » ?

Qu’il aille au diable ! L’idylle de mon séjour s’était évaporée. Au

moins, c’était clair. Je résolus de partir pour Berlin un jour plus tôt que

prévu. Il n’y avait aucune raison de faire durer ce supplice. Lou ne donnait

pas l’impression d’avoir remarqué quoi que ce fût. Cela ne lui ressemblait

guère. Peut-être se rendait-elle parfaitement compte de ce qui était en train

d’arriver ; mais elle préférait ne pas s’aventurer dans les remous étranges

qui se formaient autour de nous. Mais cela non plus ne lui aurait guère

ressemblé. Elle n’était pas de ces femmes que l’amour, la jalousie ou la

haine font fuir.

Je lui donnai une excuse boiteuse et partis le lendemain matin,

attendant avec impatience d’entrer dans le confessionnal du professeur afin

d’évaluer cet épisode et de tâcher de retrouver mon équilibre. Elle ne

m’accompagna pas à la gare. J’étais content qu’elle s’en abstînt.

Sur le chemin de la gare, malgré mon humeur maussade, je ne pus

m’empêcher de m’arrêter dans une librairie pour acheter un volume des

œuvres de Rilke. Quel besoin avais-je de faire cela ? J’en étais encore à

ruminer mes motivations quand je m’installai dans le compartiment du

train. Peut-être de l’admiration après tout. Ou bien je sacrifiai à l’adage

« Connaissez vos ennemis ». N’importe comment, même si elle se donnait

la peine de l’informer de ma visite, je ne pouvais pas imaginer Rilke se

précipitant dans une bibliothèque de médecine pour jeter un œil sur

n’importe lequel de mes ouvrages.

 

« Qui maintenant n’a point de maison n’en bâtira plus,

Qui maintenant est seul le restera longtemps ;

Il veillera, lira, écrira de longues lettres,

Et inquiet fera les cent pas dans les allées

Quand les feuilles tournent,

Mais il ne trouvera pas la paix. »

 

J’étais ému. Mes yeux restèrent secs, mais les mots me firent pleurer à

l’intérieur. Ce n’était pas sur moi que je pleurais, ni sur Lou, ni sur le poète.

Je pleurais sur ce qu’il dépeignait. Sur l’ami d’autrefois, qui est maintenant

seul… et le restera toujours.

Berlin, octobre 1921

 

Deux jours plus tard, j’étais à nouveau dans un train, cette fois dans

l’express de Vienne. Je me sentais satisfait et serein. Après avoir réglé mes

affaires à Berlin, j’avais passé une après-midi plaisante avec Jancsi

Neumann. Il était venu me trouver à mon hôtel où je lui avais transmis les

différents messages de sa famille et donné le petit cadeau que Lili m’avait

confié pour lui. Il avait un peu le cafard, manifestement, mais il savait

compenser le manque d’affection et l’éloignement des siens par les délices

des lieux de plaisir locaux. À vrai dire, étant donné mon rôle, comme in

loco parentis ainsi que psychanalyste de la famille, je sentis que je devais

lui donner un petit conseil, qu’il s’était bien gardé de me demander. Après

tout, il n’avait que dix-huit ans.

Il sembla bien le prendre. Son large sourire indiquait assez clairement

que ma recommandation lui était entrée par une oreille et sortie par l’autre,

sans laisser beaucoup de traces sur son passage. Le petit Coquelet avait fait

un sacré chemin. Je compris que j’allais devoir user d’un peu de diplomatie

quand je ferais mon rapport au 62 Váci Kőrút.

Je demandai à Jancsi s’il avait des nouvelles de Misi Polányi. En tant

que député-ministre de la Commune bolchevique, il avait été bien

évidemment forcé de quitter la Hongrie à la chute du régime. J’avais

entendu dire qu’il s’était installé à Berlin, et qu’on l’avait affecté à un poste

subalterne à l’université. Oui, bien sûr qu’il le connaissait. Polányi faisait

des travaux de recherche au Kaiser Wilhelm Institut. Je décidai de lui

téléphoner sur-le-champ. Quand je l’eus au bout du fil, je lui expliquai que

je l’avais retrouvé par l’intermédiaire de Jancsi Neumann et que je passais

ma dernière après-midi à Berlin. Il fut vraiment désolé de voir qu’il n’y ait

aucune possibilité de nous rencontrer, mais nous eûmes tout de même une

longue conversation téléphonique, nous rappelant le bon vieux temps – le

salon de sa maman, les conférences du Cercle Galilée, notre bonne vieille

bande du Royal, etc. Il me demanda des nouvelles du professeur Freud, de

sa santé surtout, et me pria de passer voir sa famille à Budapest quand je

rentrerais et de les saluer de sa part.

Je rapportai l’autre partie de la conversation à Jancsi, tout en faisant

mes valises. Il connaissait toute la famille Polányi et avait très souvent vu

Misi à Berlin. Comme il me l’expliqua, il s’était constitué à l’université un

groupe assez important de jeunes gens sur la base de leurs origines communes – ils étaient tous issus de familles juives aisées de Budapest.

Misi Polányi, quoique plus âgé que la plupart des autres, était devenu un

membre actif de ce cercle. Et Jancsi Neumann de me raconter avec un

plaisir de gosse une anecdote concernant sa clique. Un de ses amis avait

abordé le professeur Einstein, qui normalement ne faisait pas de

conférences, et lui avait demandé de donner une série de séminaires sur la

mécanique statistique à un petit groupe d’étudiants intéressés. Le grand

homme avait accepté et avait été amusé de voir que, sur la douzaine de

personnes qui constituaient son public, la majorité était des Juifs de

Budapest. Avec beaucoup d’humour, il s’était excusé d’être incapable de

tenir son séminaire en hongrois. Jancsi sortit de sa poche une photographie

prise après une de ces séances. Il me montra ses amis, Wigner, Gábor et

Szilárd8, et bien sûr lui-même, avec Einstein au milieu, tirant sur sa pipe. Le

tableau noir derrière eux était couvert de signes algébriques.

« Tu dois connaître la famille de Szilárd, dit Jancsi. Il est apparenté

aux von Freund. » Cette nouvelle me surprit. Moi qui croyais être au fait de

toutes les ramifications de l’arbre généalogique des Freund, celle-là m’avait

échappé. Quand Jancsi m’expliqua que ce Leo était un neveu de feu mon

ami Toni et bien sûr de sa sœur Kata Lévy9, je fis le lien. La mère de ce

garçon était une Vidor qui avait épousé l’homme que je connaissais sous le

nom de Lajos Spitz, mais bien sûr Spitz avait succombé à la nécessité de

magyariser son nom, d’où Szilárd. « Le monde est petit, dis-je mollement,

puis je revins à la photographie. C’est ce texte sur le tableau que tu appelles

“mécanique statistique” ? demandai-je.

– Oui.

– Mais ce sont des mathématiques, non ?

– Bien sûr. Il n’y a rien d’autre. Seulement des mathématiques, dit

Jancsi.

– Que veux-tu dire ? demandai-je, tout en ayant parfaitement saisi ce

qu’il voulait dire.

– L’univers. Dieu si tu préfères. Tout est mathématique. Il est

mathématique. Il n’y a rien d’autre ici que des mathématiques. »

Je gardai le silence quelques instants. Je pensais moins à ce qu’il avait

dit qu’au garçon lui-même. Qu’est-ce qui poussait un garçon de dix-huit ans

à dire une chose pareille ? « Et qu’en est-il de la psyché ? lui lançai-je sur le

ton du défi. Je pourrais tout aussi bien dire qu’il n’y a rien d’autre qu’elle. »

Il prit le temps de réfléchir à son tour, mais sa réponse ne tarda pas. « Je suppose que nous trouverons un lien entre l’esprit et la physique. Mais je

prends les paris, ce lien sera lui aussi mathématique. »

Jancsi m’accompagna en taxi jusqu’à la gare. Je lui parlai alors de ma

rencontre avec Paul Bernays à Göttingen. Jancsi fut extrêmement

impressionné. Il connaissait Bernays de nom, comme mathématicien et

collaborateur du grand professeur Hilbert. Un peu indirectement, il

connaissait aussi la famille Freud, mais il n’avait jamais fait le lien,

pourtant évident avec quelque recul, entre Mme Freud, née Bernays, et le

mathématicien Bernays, son neveu10. Il ne me fut pas nécessaire de

m’appesantir sur les recommandations que Paul m’avait demandé de

transmettre, parce que Jancsi m’annonça qu’il avait déjà décidé de laisser

tomber la chimie pour se concentrer sur les mathématiques ; pour reprendre

son expression, il allait « vouer sa vie aux mathématiques ». Je lui reprochai

d’utiliser un vocabulaire trop emphatique, mais après tout il était alors à

peine sorti de l’enfance. Histoire d’amadouer son père, il ajouta qu’il

n’abandonnerait pas la chimie avant d’avoir son diplôme en poche.

Nous continuâmes à discuter de ce changement d’orientation. J’étais

curieux de connaître son raisonnement, puisque Bernays m’avait fait

récemment presque un cours sur le même sujet. Puis je me rappelai que

mon chaver du Royal, Lipót Fejér, avait évoqué ses choix de jeunesse en

des termes proches. Lui aussi avait commencé par des études d’ingénieur, je

ne sais dans quelle spécialité, jusqu’à ce qu’un jour il ait une révélation, un

appel intérieur pour les mathématiques.

Une fois installé dans mon compartiment, je me pris à penser aux

analogies que présentaient ces trois hommes ; les idées me vinrent en

nombre11. Je pris mon calepin et commençai à griffonner. Clairement ils

partageaient tous les trois une série de paramètres psychologiques. Et si je

n’avais rencontré Bernays que lors de cette fameuse après-midi, Fejér était

depuis des années mon ami, mon pair et mon camarade de café. Quant à

Jancsi, je le connaissais depuis sa plus tendre enfance ; de plus, son père,

Max, m’avait souvent demandé mon avis sur l’éducation de l’enfant et son

évolution psychologique. L’un dans l’autre, ce soir-là dans le train, il me

sembla que je savais quelque chose sur les mathématiciens, quelque chose

qui m’eut tout l’air d’être fondamental.

Je dévissai mon stylo-plume et commençai en haut d’une page

blanche :

Mathématiques.

Il me parut que l’idée de calculer et l’idée du Moi devaient être liées.

Je suis Un. Je est unité. Le Moi est une représentation symbolique du

je. La réalité psychique est individuation arithmétique. La réalité

psychologique est individuation algébrique.

Des symboles conduisant à de l’imagination… c’est très certainement

l’inconscient. Sur la ligne suivante j’écrivis :

La réalité inconsciente est individuation symbolique.

Et ensuite :

La réalité consciente est mesurée logiquement.

Exactement comme dans une de ces machines à calculer. Je jetai un

œil par la fenêtre. Je pensai que j’étais sur la piste de quelque chose

d’intéressant.

La mathématique est instinct.

Je considérai cette proposition quelques instants, puis je soulignai le

mot « instinct ». J’aurais à y revenir plus tard. L’instinct n’est pas un

concept facile. Ni banal.

La mathématique pure est de l’autosymbolisme.

Je soulignai « pure ».

Il me vint à l’esprit que les mathématiciens n’étaient pas

nécessairement intelligents. C’était une étrange conclusion étant donné que

ceux que je connaissais personnellement, sur lesquels je fondais ma

réflexion, étaient peut-être les personnes les plus intelligentes que j’aie

rencontrées. Pourquoi écrire cela alors ? Je voulais dire sans doute que

l’intelligence brute n’était pas l’essence de leur talent. « Faut-il du génie

pour définir le génie ? » me demandai-je. L’idée me fit sourire. « Ou peut-

être ne pas être un génie est la condition sine qua non pour être capable de

reconnaître l’essence du génie. »

Le génie : combinaison d’introspection fortement développée et

d’instincts forts…

À l’enthousiasme avait succédé la frustration. J’avais la sensation

formidable d’être empli d’une vision, et j’écrivis presque comme un

automate ; pourtant, quand je regardai ce que j’avais écrit, je fus déçu. Il me

sembla que je ne faisais rien d’autre qu’expliquer un ensemble de concepts

mal définis avec un autre ensemble de concepts tout aussi mal définis. Je

résolus de creuser plus profond. Si je pouvais.

Nouvelle tête de chapitre :

Du problème du don pour les mathématiques.

Il est gratifiant de donner des titres. Le simple fait de coucher une telle

phrase sur le papier semble à lui seul une réussite. C’est l’identification

d’un problème, d’un phénomène requérant une explication et, à ce stade –

avec une seule ligne écrite nettement en haut d’une page vierge –, cela porte

encore tant de promesses, de découvertes, d’explications et d’ouvertures.

La psychanalyse de Breuer et de Freud s’est au début à peine occupée

des problèmes du « don ». Elle a tourné son intérêt presque exclusivement

vers les changements que traverse le psychisme humain après la naissance,

sous l’influence du milieu. Elle était en fait, au début, une science pratico-

thérapeutique qui, par nature, se souciait avant tout des transformations de

la vie psychique au cours de la vie, que la médecine pouvait modifier, alors

qu’elle était impuissante devant les dispositions innées.

Je sentis que je devais commencer par le début. Après tout, il n’était

pas question là seulement des mathématiques.

Cette première époque traumatique-cathartique

Je notai dans la marge de me référer au travail de Jacob Bernays sur la

catharsis et à ses relations à la fois avec le jeune Paul et avec le professeur –

peut-être pourrais-je même faire allusion au hackham Bernays de

Hambourg… « Cette première époque traumatique-cathartique de la

psychanalyse…, marmonnai-je.

était une saine réaction contre la psychiatrie et la psychologie

préanalytiques. La deuxième grande époque de la psychanalyse se

rattachait au seul nom de Freud

Je devais surveiller mes mots ; très vraisemblablement, il lirait ce texte

un jour.

et méritait d’être appelée une « théorie de la libido ». À ce stade, la

psychanalyse ne pouvait plus se limiter au pathologique. Son matériel

l’avait contrainte à la seule exploration des constitutions sexuelles et de

leurs modes de formation

« Un peu unilatéralement sans doute », devrais-je ajouter.

mais la source d’autres aptitudes et dons, non sexuels, s’en est

également trouvée éclairée. La troisième phase de la psychanalyse de Freud

était caractérisée par la métapsychologie. Cette construction unique en son

genre, sans obtenir le moindre support de l’anatomie, de l’histologie, de la

chimie et de la physique de la substance nerveuse, tentait d’établir, sur la

seule base de l’analyse psychique, les rapports topiques, dynamiques et économiques auxquels étaient soumis toute la vie psychique et les différents

actes psychiques normaux et anormaux.

« Ceci est sûrement faible. Peut-être devrais-je être plus critique. »

Mais je continuai sur ma lancée, désireux d’arriver à l’essence de ma

nouvelle idée. Le problème était que la psychanalyse n’avait pas braqué son

projecteur sur le « don » et qu’elle continuait à se contenter de considérer

qu’il trouvait son origine dans une sorte de prédisposition anatomique

incertaine. Il était temps de changer cela.

Donc, armés des instruments de la connaissance psychanalytique,

nous devons essayer de rapprocher de notre compréhension un don

particulier, celui des mathématiques.

Je m’interrompis. L’introduction était facile, mais le cœur de ma

découverte m’échappait. Le sentiment d’avoir compris quelque chose de

très important ne me lâchait pas, et pourtant, quand je voulais le formuler

par écrit, cela se révélait insaisissable. Je pris quelques notes dans la marge.

Des équations !

 

Arithmétique = Physique

Algèbre = Physiologie

Calcul = Symbolisme

Symbolisme = Inconscient

Logique = Conscient

 

Je considérai ma page. Je me rendis compte que ce que je décrivais

était une séquence évolutionniste :

Abstraction progressive à l’aide de modes de fonctionnement acquis

phylogénétiquement.

Mes pensées vagabondèrent. J’étais revenu à Miskolc dans mon école,

avec ses murs ocre, ses pignons en bois. En haut des marches, première

porte sur la gauche. Dix assemblages de chaises et de pupitres faisaient une

phalange, lourde, solide, rassurante. Trois unités de ce genre, le bureau du

professeur, un tableau noir et la classe était complète. Chaque siège occupé

par un jeune. Géza à côté de moi, comme toujours pendant számtanóra,

l’heure de la science des nombres. Ne pas parler, ne pas bouger, ne pas

trépigner, assis sur ses mains.

J’avais eu le bénéfice de deux types de leçons sur la science des

nombres, l’un à l’école, l’autre à lire de poussiéreux livres de gématrie que

le rabbi Rosenfeld me prêtait. Le premier enseignement était de

l’arithmétique du monde extérieur, le second l’arithmétique de l’esprit. Je

baissai les yeux sur mon calepin et lu ce qui y avait fait son apparition.

Preuve de la réalité du monde extérieur.

Les lois mathématiques acquises introspectivement (a priori) s’avèrent

valables aussi dans le « monde extérieur ».

Je ne me revoyais pas en train d’écrire la dernière phrase. Mon

conscient était parti très loin. J’avais pratiqué l’écriture automatique à

plusieurs occasions par le passé, mais ici cela venait plus naturellement –

quelle drôle de façon d’utiliser cet adverbe, naturellement.

Je lus une deuxième fois ce que j’avais écrit – ce qui avait été écrit à

ma place. Assurément cela devait être un des grands mystères. Pourquoi

une activité introspective comme l’analyse mathématique pouvait-elle si

bien décrire le monde externe ? J’essayai de ressaisir, au creux de l’écriture,

la précédente absence de mon conscient. Je n’y parvins pas pleinement, ce

qui est toujours le cas quand on s’y efforce directement, mais je réussis du

moins à noter mes idées avant de les juger et de les filtrer.

Le cerveau comme une machine à calculer.

La censure est un filtre.

Les organes des sens sont des filtres mathématiques.

Le génie mathématique est l’autoperception.

Le symbolisme est l’autoperception de la disposition ontogénétique

latente.

Il me parut qu’il y avait sur mon bloc le germe de quelques idées de

poids. J’en fus heureux, mais je voulus les développer tant que je sentais

que j’étais encore sur la bonne voie.

L’addition d’éléments de même nature ou semblables est une condition

préalable de la fonction de calculer ou de compter.

« L’élément important est bien sûr la reconnaissance de la similarité de

classe. »

Elle est aussi en même temps le travail préparatoire de l’association

entre deux représentations, association selon certaines catégories. La

tendance à l’association pourrait être une expression particulière de la

tendance à l’économie.

« Voilà qui ressemble plus à Ernst Mach qu’à Sigmund Freud. Tant

mieux », décidai-je.

En fin de compte, penser n’est qu’un moyen pour éviter le gaspillage

de l’action.

« Darwin. Essais et erreurs, une action hésitante basée sur l’attente du

résultat. »

Quand, au lieu de suivre à chaque fois le calcul sur ses doigts, on met

un chiffre comme symbole à la place d’une suite de chiffres, on économise

déjà pas mal de dépense psychique.

Mais ce n’était pas tout. Il y avait aussi le lien, maintenant bien connu,

entre économie et sexualité anale.

La connexion plus étroite entre l’action fondée sur la pensée prudente

et la tendance à l’économie, et son origine dans l’érotisme anal, devient

ainsi compréhensible.

La fusion d’un grand nombre d’impressions isolées du monde

extérieur en une unité et la connexion de celle-ci à un symbole est un

phénomène fondamental du domaine psychique.

« Classer et assigner des symboles à des classes est la base du langage,

de la communication et de la pensée. Mais la pensée implique

nécessairement un pas supplémentaire, à savoir la manipulation des

symboles. Dans l’inconscient, ces fusions se produisent selon le principe de

la similarité, en particulier de la similarité de tonalité du plaisir, tandis que

dans le conscient, la fusion se fait selon celui de l’identité ou de

l’équivalence (principe de réalité). L’association est une fusion incomplète

de deux impressions sensorielles, qui se recouvrent donc avec une partie de

leur contenu. » J’essayai d’écrire quelque chose dans ce sens. « Mais où

sont les mathématiques dans tout ça ? » me demandai-je.

Mathématicien : autoperception pour le processus métapsychologique

du penser et de l’agir.

Penseur : autorisation à l’action à titre d’essai.

Homme d’action : transformation automatique des résultats de la

machine à calculer en action.

« Oui. Je m’approche du but, c’est bien ça, c’est tout à fait cela. Cela

veut dire que le penseur est un intermédiaire, un homme de transition entre

le mathématicien et l’homme d’action. Encore une fois. »

Le mathématicien n’a de sensibilité que pour ce qui est formel dans le

processus

De quoi ?

d’excitation intrapsychique.

« Mince alors, c’est d’un pompeux ! pensai-je. Tant pis. Ce qui

compte, c’est de le coucher sur le papier tant que cela bouillonne. »

Le penseur a le sens de ce qui relève du fond du processus

d’excitation. L’homme d’action n’a aucun intérêt pour cela.

« Il n’en a pas le sens, il n’en sait rien et cela ne l’intéresse pas.

Seulement des actes. Il a bien de la chance. » Je revins à mes notes. « Qu’en

est-il du don ? » me demandai-je. J’avais lu des articles de psychiatrie sur la

coïncidence entre une capacité mathématique et une arriération marquée du

reste du développement intellectuel, voire moral. Pourtant, c’était en

contradiction complète avec ma propre expérience fondée sur les trois

hommes à partir desquels je généralisais. « Mes sujets d’étude sont-ils

atypiques ? Peu importe. Je n’en connais pas d’autres, et ceux-là, je les ai

observés personnellement, il y a eu entre nous des discussions et des débats,

si bien que mes observations ont une valeur très directe. Il faut seulement

garder à l’esprit que l’on généralise à partir d’une base très étroite », me

dis-je, plutôt content de moi.

Mathématique = autoperception de sa propre fonction consciente.

Je me répétais, mais je sentais qu’en me répétant j’affinais le concept.

« Suis-je en train de décrire un psychanalyste ou un mathématicien ? » Je

réfléchis quelques instants et écrivis :

Le psychologue est en définitive un auto-observateur, observateur en

même temps qu’objet d’observation, il oscille entre introspection et

observation de l’objet.

J’ai toujours cru qu’une Weltanschauung fiable, avec le minimum

d’erreurs et le maximum de respect pour la réalité, exigeait une oscillation

permanente entre l’introspection et l’observation d’objet. Il me semblait que

je mettais sur le même plan les caractéristiques d’un psychologue et d’un

réaliste. Mais Jancsi Neumann était un réaliste ; sur ce point, je n’avais pas

l’ombre d’un doute. Tout le quartier chaud de Berlin pouvait en témoigner.

Pour Bernays, je n’aurais su dire, je ne pouvais pas en juger sur la base

d’une seule après-midi. Et Fejér ? Je reconnus qu’aucun de nous autres,

anciens élèves du Royal, ne pouvait être classé parmi les réalistes.

Peut-être avais-je besoin d’approfondir encore davantage ces

distinctions. Je me rappelai que Jancsi m’avait rebattu les oreilles sur la

logique et sur la différence entre logiciens et mathématiciens.

Le logicien pur, c’est le mathématicien qui se cache au fond des

psychologues.

« Je devrais m’expliquer un peu mieux que cela. »

Lui, le logicien, n’a d’intérêt que pour le formel du préconscient qu’il

projette dans le monde extérieur. Le psychologue doit, à côté de la logique,

prêter aussi son attention à ce qui est subintellectuel, les représentations

inconscientes et leur jeu d’alternance fantasmatique, et aussi aux pulsions

qui sont à la base de tout ce qui est psychique. La psyché a tendance à faire

en sorte que les pulsions soient satisfaites et éventuellement dirigées dans

certaines voies inoffensives, prévenant le déplaisir, que les excitations de

l’extérieur soient écartées par l’adaptation ou la modification du monde

extérieur, ou réduites selon les possibilités. Le psychologue ne doit donc pas

être un mathématicien du psychisme, mais faire une part correcte aux

contenus du psychisme, au fond illogiques et déterminés par les pulsions.

Je commençai à être impatient d’en discuter avec le professeur. Il me

semblait être un terreau extrêmement fertile pour de nouvelles idées. Mais il

y avait un dernier aspect à considérer, donc je tournai la page et écrivis :

La mathématique est une projection d’organes psychique.

La mécanique est une projection d’organes physiologique.

La musique est une projection des processus métapsychologiques.

Là était peut-être la racine des affinités entre la mathématique et la

musique, de l’harmonie entre les mathématiciens et les musiciens. Un point

à explorer à une autre occasion.

Le mathématicien semble avoir une autoperception fine pour les

processus du métapsychique (et probablement aussi du physique) et trouve

les formules pour les performances de condensation et de décomposition

dans le psychique, mais il les projette dans le monde extérieur et croit être

devenu plus futé de par cette expérience.

Non, ce n’est pas vrai.

Contre ce dernier point parlent la nature éminemment intuitive du don

mathématique, ainsi que son parti pris.

D’une main ferme, je tirai une ligne sous mes notes. Cela suffisait pour

maintenant. Puis, avant de ranger mon calepin, j’ajoutai sous cette ligne

droite si sûre d’elle-même :

Question : la mathématique est-elle une abstraction à partir de

l’expérience du monde extérieur ou un savoir a priori ? En d’autres

termes : la mathématique est-elle une perception interne ou externe ?

Göttingen, juin 1922

 

Le cycle de conférences de Bohr avait été programmé à l’origine pour

l’été précédent, mais sa santé l’avait obligé à y renoncer. Ayant évité

l’effondrement de justesse, il en avait été quitte pour un repos complet de

plusieurs semaines. Bohr ne pensait pas devoir imputer son état au

surmenage, et il ne présentait aucun symptôme d’un dérèglement organique.

Sa crise pouvait-elle résulter d’une sorte de contagion spirituelle, au contact

de Hevesy dont la violente dépression s’était fait jour à peu près à cette

date ? Si tel était le cas, sa bonne nature avait eu le dessus, et le bacille de la

mélancolie, terrassé, n’avait guère laissé de séquelles. Cette parenthèse dans

son activité et le report de ses conférences avaient même exacerbé son désir

de se rendre à Göttingen pour les prononcer, nourries de la moisson de

résultats et de spéculations qu’avait encore apportés l’année en cours.

L’université avait deux chaires de physique, dont les deux titulaires,

James Franck et Max Born, avaient décidé d’accueillir conjointement sa

série de conférences. Bohr avait toujours apprécié de venir à Göttingen, non

pour le niveau de son département de physique mais parce que, selon

l’expression de son frère Harald, l’air fleurait les mathématiques à plein

nez. Et si les longues fiançailles de la physique et des mathématiques

devaient déboucher sur un mariage heureux, il serait consommé à

Göttingen, c’est du moins ce qu’il pensait.

Quoique le professeur Hilbert et son assistant Paul Bernays n’aient eu

qu’une cour à franchir entre leur bâtiment et celui de la conférence – à la

différence de certains physiciens qui, comme Sommerfeld, avaient dû

traverser l’Allemagne pour venir l’entendre –, ce fut pour Bohr

particulièrement gratifiant de les voir dans le public. Bien sûr, Harald était

pratiquement rattaché au département de mathématiques, et Niels

connaissait plutôt bien la plupart des collègues de son frère. Il espérait que

la présence de Hilbert témoignait de son intérêt authentique pour le sujet, et

non pas seulement de sa considération pour Harald.

Les fenêtres de l’amphithéâtre étaient grandes ouvertes. L’air

embaumait du parfum des fleurs dont mille espèces différentes décoraient

les parterres et qui dégageaient d’épais nuages de pollen en cette fin

d’après-midi. Bohr commença son exposé à l’heure où le soleil se couchait

doucement après une longue journée caniculaire. Le côté gauche de son

visage, baigné des derniers rayons, prenait une couleur vieil or. Son ombre, sur le mur d’en face, caricaturait sa silhouette reconnaissable entre toutes,

une charpente longue et maigre, un crâne long et maigre, un front qui n’en

finissait pas. Il parlait lentement, cherchant ses mots avec le plus grand

soin, fabriquant chaque phrase comme un orfèvre méticuleux. Il essayait

d’exprimer exactement ses idées, de ne dire que ce qui était nécessaire,

mais de dire tout ce qui était nécessaire. Pas un mot de plus, pas un mot de

moins, conscient, comme toujours, de n’y réussir qu’à moitié. Et pourtant

son public était suspendu à ses lèvres. À vrai dire, ils avaient déjà la

physique dans le sang, mais cette physique-là était l’exploration de la nature

par le biais de l’expérimentation ou par la formulation mathématique des

règles de comportement. Ce que Bohr exposait était autre chose. C’était la

physique des mots, non pas la physique des symboles ni l’expérience.

C’était la physique de l’introspection, la physique de la philosophie. Avec

Bohr, la physique devenait ce guide qui les conduisait aux portes des

mystères intimes de l’univers. Le problème des entiers dans l’univers, le

plus fondamental, le plus mystique et le plus troublant des problèmes, était

élucidé sous leurs yeux.

Bohr utilisait le quantum d’action de Planck pour dériver la formule de

Balmer et, par là, expliquer le phénomène des raies spectrales dont les

longueurs d’onde ont des relations entières les unes avec les autres. Ce

n’était pas sans raison que Sommerfeld, dans son manuel, disait de ces

relations numériques qu’elles étaient kabbalistiques. Les relations entières

étaient inattendues, étranges, magiques et pourtant fondamentales, à n’en

point douter. Et il semblait qu’elles livraient leurs secrets pour la première

fois. À Bohr. La structure numérique du tableau périodique, la progression

de 2, 8, 18, 18, 32 électrons qui pouvait être trouvée dans les couches

atomiques successives, ne serait plus, à partir de ce jour, une séquence

mystérieuse, régie par le hasard, mais une conséquence naturelle de la

théorie décrite par Bohr, ce magicien du futur qui était capable d’unifier

tout cela avec le passé. Bohr leur fit voir ce soir-là le lien qui unissait la

physique de Newton et la physique quantique, et ce lien, il le baptisa

« principe de correspondance ». Il leur fit comprendre que le monde

classique était, et devait être, un cas particulier du monde quantique en tant

qu’il était complètement contenu dans lui. Et de leur expliquer qu’il ne

fallait pas immoler la physique classique sur l’autel de la physique

quantique, mais la conserver précieusement, comme un trésor. Paradoxalement, en dépit de ses limitations, seule la physique classique

offrait une compréhension de l’univers.

Ils avaient été ensorcelés pendant l’exposé, au point que leur stupeur

se prolongea de longs instants après qu’il se fut tu ; mais une fois la digue

crevée par le premier qui osa rompre l’enchantement, le flot de questions se

poursuivit jusque tard dans la soirée. Hilbert était particulièrement fasciné

par le principe de correspondance et mit au défi les physiciens de trouver de

nouvelles façons de le développer. Sommerfeld se dit très impressionné par

la beauté de l’explication de Bohr, mais n’en présenta pas moins les

objections les plus vigoureuses contre la structure entière des événements. Il

plaida en faveur d’une interprétation concrète des phénomènes quantiques,

qui pût conduire à les faire revenir à l’intérieur des frontières de

l’intelligible et du concevable. Mais Bohr n’en démordit pas et, fidèle à sa

rhétorique lente et scrupuleuse, répéta que le mieux à faire pour le moment

était d’accepter que le langage permettant de décrire les phénomènes

quantiques n’existait pas encore, et qu’ils n’étaient donc pas concevables et

intelligibles dans le sens que Sommerfeld donnait à ces termes et qu’il

utilisait lui-même dans le contexte de la physique classique. « Comme je

suis un optimiste, ajouta-t-il, je puis dire qu’ils ne sont pas encore

intelligibles. »

Le jeune Wolfgang Pauli vint au secours de son mentor, le professeur

Sommerfeld, demandant que l’on prît quelques précautions : parlait-on de

physique ou de philosophie ? Ses pensées se tournèrent vers son parrain

Mach et sa conception de la nature de la réalité. Il était frappé de constater

que le présent débat portait lui aussi, fondamentalement, sur la nature de la

réalité. Pour Sommerfeld, la formulation mathématique était une

description concrète de la réalité, et non pas simplement, comme Mach

l’avait soutenu, une manière économique de noter nombre d’observations

expérimentales. Du coup, dans l’esprit de Pauli, Sommerfeld montait un

peu plus haut sur l’échelle de Jacob que Mach. Et Bohr ? À ce jeu, Bohr

était encore plus proche du paradis. Pauli se prit à comparer la théorie de

Bohr avec l’introspection mystique ; plus il y pensait, plus il leur découvrait

de traits communs, tout en sachant que Bohr rejetterait un tel

rapprochement. La position de ce dernier était donc un peu chancelante, car

il semblait croire à la réalité des concepts exprimés avec des mots, alors

même que son génie résidait dans une vision non verbale, non

mathématique. Dans ce cas, ne leur accordait-il pas une confiance excessive ? À moins qu’il ne fût le premier conscient de cette tension, ce

qui expliquerait pourquoi il était si attentif aux termes qu’il employait, se

méfiant de sa propre aptitude à les utiliser avec le soin chirurgical requis.

Pauli, électrisé par sa propre découverte, reprit la parole et affirma

péremptoirement qu’il devait être possible de mathématiser les idées de

Bohr, de manière à éviter les pièges et embûches du langage. C’était la

seule piste de recherche valable, scanda-t-il, avant d’ajouter qu’aucun autre

but ne mériterait qu’il y consacre ses efforts. Par conséquent, annonça-t-il, il

se vouerait à l’avenir à traquer les quanta à l’aide des mathématiques et

renoncerait à son premier amour, la relativité d’Einstein.

Heisenberg, un étudiant dégingandé que Sommerfeld avait fait venir

avec lui au séminaire, posa des questions affûtées, sans se laisser le moins

Continuer : partie 4 sur 6