Un enfant, t. 1/3
Chapitre II.
Il est deux heures de l’après-midi. Trois jeunes gens, étendus plutôt qu’assis sur leurs chaises, se laissent nonchalamment aller aux caprices d’une joyeuse humeur. L’un parle duel et il rit; l’autre parle religion et il rit; l’autre parle mariage et il rit plus fort que ses deux convives.
Tous trois ils viennent d’achever, au café de Paris, le premier repas du jour, le déjeûner paresseux que nous commençons à peine à l’heure où avaient dîné nos pères.
Sur la table à moitié dégarnie, on voit quelques bouteilles vides, quelques débris de dessert, un porc-épic armé de cure-dents et trois verres où les perles du champagne brillent encore.
C’est l’instant favorable aux folles confidences. Alfred jure ses grands dieux qu’il tuera le mari de sa maîtresse; Eugène dit qu’à la place d’Alfred il pourrait, lui, sans crainte de se battre jamais, prendre à témoin de son duel les grands dieux comme les petits, car il ne croit ni aux uns ni aux autres. Gustave approuve d’un «très-bien!» l’athéïsme d’Eugène, puis, tout en félicitant Alfred sur le choix de ses amours, il se moque des maris, il insulte à la vertu des femmes, et déclare, d’un ton moitié railleur et moitié grave, qu’après de longues recherches, ce qu’il a trouvé de plus solide et de plus agréable sous le ciel, c’est le vin de champagne et le célibat.
A cette boutade, Eugène se lève en riant et dit: Garçon, le journal des célibataires!
—Nous ne le recevons pas, monsieur.
—Mais ce journal n’a jamais existé, dit Alfred.
—Tant pis, dit Gustave. Le siècle qui produit tant de journaux inutiles devrait au moins penser à faire celui-là.
—Pardieu! Voilà une excellente idée! s’écrie Eugène en redoublant ses éclats de rire.
—Pourquoi non? répond Gustave. Penses-tu que la classe estimable et nombreuse des célibataires ne vaille pas bien la peine qu’un journal s’occupe spécialement d’elle?
—Et pour quel motif? demande Eugène.
—Pour la faire persévérer dans le célibat.
—Sérieusement?
—Très-sérieusement.
—Je ne savais pas que tu fusses l’ennemi si déclaré du mariage.
—Moi! Si je croyais jamais prendre femme, je me brûlerais à l’instant la cervelle.
—Prends garde, elle n’est déjà que trop échauffée: je vais te faire servir un calmant: garçon, les Petites-Affiches!
—Oui, oui, plaisante... Une femme! Mais savez-vous ce que c’est qu’une femme, vous autres?
—C’est notre femme, notre maîtresse, notre tante, notre cousine, notre mère ou notre sœur, dit Eugène.
—Et notre grand’mère, dit Alfred.
—C’est un être faible, s’écria Gustave en s’échauffant par degrés, un être menteur, déraisonnable, capricieux, cruel, à qui de toutes les passions la plus ridicule, l’amour, fait méconnaître sans cesse les devoirs sacrés de mère et d’épouse.
—Laisse-nous donc tranquilles, reprit Eugène, les femmes sont charmantes!
—Charmantes! continua Gustave, tu es fort honnête. Charmantes pour toi, pour nous qui en faisons notre jouet et nos maîtresses; mais sont-elles charmantes, ces femmes, pour les maris qu’elles trompent?
—Tiens, tant pis, pourquoi y a-t-il des maris? dit nonchalamment Alfred.
—Eh! voilà justement ce que je blâme, ajouta Gustave en riant. Alfred a raison: pourquoi y a-t-il des maris?
Puis prenant tout à coup un air sérieux: Et vous voulez que moi, à mon âge, à trente ans, avec l’expérience que j’ai, après la vie que j’ai menée, vous voulez que j’aille follement donner à une femme mon nom pour qu’elle le prostitue; mon amitié pour s’en rire dans les bras d’un autre; ma fortune pour qu’elle la dissipe en frivolités; mon bonheur pour qu’elle le tue à plaisir et qu’elle s’en fasse un mérite aux yeux de son amant?... Non, je te jure, plutôt mille fois mourir garçon!
—Ah ça, mon pauvre Gustave, dit Eugène, es-tu bien sûr de n’être pas fou? Tu as bonne grâce à prêcher la réforme, toi qui es même encore, à l’heure où tu parles, l’amant de madame Jauches et de la comtesse de Serzelles.
—C’est précisément à cause de cela, répondit Gustave, que je ne me soucie pas du mariage. Je me regarderais comme le plus grand sot de la terre, si, sachant ce que je sais, faisant ce que je fais, je m’exposais de gaieté de cœur à devenir un monsieur Jauches et un comte de Serzelles.
—Je comprends. Mais avec tes nouveaux principes d’économie conjugale, comment oses-tu avoir pour maîtresses deux femmes mariées?
—Je les quitte dès demain.
—Par vertu?
—Par ce que tu voudras... Je ne les aime plus. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je songe décidément à mener un nouveau genre de vie.
—Tu te moques, j’espère?
—C’est très-sérieux. La société telle qu’elle est me soulève le cœur de dégoût. Je n’y vois qu’oppression ou entraves. J’ai presque envie de me faire disciple de Saint-Simon. C’est un grand homme, qui a des idées fort justes et fort belles.
Alfred en se renversant faillit à culbuter la table qu’il frappait du bout de ses deux pieds; Eugène devint grave à force de surprise. Disciple de Saint-Simon! dit-il, et cela sans doute parce que tu veux être sûr de la fidélité de ta femme ou de ta maîtresse? Le procédé est tout-à-fait ingénieux.
—Raille tant qu’il te plaira, reprit Gustave, mais dans l’espèce de société que rêve le marquis il y aura d’excellentes choses. Le mariage sera libre; c’est-à-dire que l’on s’épouse si l’on veut, que l’on se sépare quand on veut....
—Et que l’on est heureux, si l’on peut, interrompit Eugène.
—Il en est de même partout, ce me semble, continua Gustave. D’ailleurs, je ne suis encore disciple du marquis qu’en théorie, et peut-être ne pousserai-je pas plus loin l’amour du saint-simonisme. Mais, quoi qu’il arrive, je sympathiserai toujours, du fond du cœur, avec toute doctrine ou religion nouvelle qui nous offrirait les avantages de l’union matrimoniale, sans nous en imposer les inconvéniens.
—Le diable m’emporte, si tu n’extravagues pas, dit Eugène.
—Écoutons-le d’abord, fit observer Alfred.
—Me voilà saint-simonien, je suppose, dit Gustave. Une femme me plaît, je la prends; cette femme me donne un enfant, je la quitte.
—Après?
—Après?... Cette femme devient ce qu’elle veut, cela ne me regarde pas; je l’ai quittée, elle n’est plus ma femme. Mais j’ai un enfant.
—Tu as un enfant?
—Sans doute, et je n’ai plus de femme, voilà l’admirable. Le marquis seul comprend la nature. Quel est le but du mariage, mais je dis le but unique? D’avoir une femme, à ce que tu crois? Pas du tout: d’avoir un enfant. Mon enfant est à moi, et ma femme à qui veut la prendre. J’ai rempli le vœu de la nature: conçois-tu maintenant?
—A merveille, dit Eugène; mais, pour bien parler des choses, il faudrait les connaître; et je vois que tu ne sais pas un mot de saint-simonisme. Avant-hier au soir je me trouvais chez la Dest*** avec le marquis; il nous expliqua nettement ses vues de réorganisation sociale: comme première base de l’édifice, il pose l’abolition de l’héritage. Plus d’héritage, plus de liens de famille. Tout enfant appartient à la société. Il n’a pas plus de droits à exercer sur ses père et mère, que ses père et mère n’en ont à exercer sur lui, car, dans les idées de Saint-Simon, peu importe de savoir sur quel arbre ce fruit est venu: il tombe, la société le ramasse; s’il est gâté, c’est elle qui l’assainit; s’il est vert, c’est à elle de le faire mûrir. Ton enfant ne te regarde pas.
—Alors, dit Gustave, je n’épouserai pas la doctrine du marquis de Saint-Simon, je la croyais plus raisonnable. Mais, mon Dieu, personne ne trouvera-t-il, dans notre siècle inventif, le secret d’être père sans être mari? acheter un enfant par le mariage, c’est le payer trop cher. Qui rencontrerait un moyen de l’obtenir autrement ferait une admirable découverte.
—Voilà pourtant 5,800 et des années que ton admirable découverte est faite, dit Eugène. De tout temps il a existé des maîtresses.
—Je sais bien... mais quand on ne croit pas à la fidélité d’une femme légitime, peut-on croire à la fidélité d’une maîtresse?
—On l’enferme.
—Rappelle-toi ce qu’a dit Beaumarchais.
—En ce cas, on prend une petite fille sage, vertueuse...
—Pour maîtresse?
—Oui, et on lui dit: Mademoiselle, vous allez rester seule dans cette chambre pendant neuf mois...
Un long et bruyant éclat de rire coupa court à la phrase d’Eugène. C’était Alfred qui, les Petites Affiches en main, riait à gorge déployée.
Qu’est-ce qui lui prend donc? dit Gustave.
—Que peut-il trouver de drôle dans des annonces? se demanda Eugène. Un instant, Alfred, s’écria-t-il, ces Petites Affiches sont à moi. Je me souviens de les avoir demandées tout à l’heure au garçon.
Voyons, fais-nous partager ta bonne humeur, reprit Gustave.
Alfred se rapprocha de ses deux amis, et leur montrant du doigt la page du journal: lisez: Avis aux jeunes personnes sans fortune.
Eugène lut à haute voix:
AVIS AUX JEUNES PERSONNES SANS
FORTUNE.
«Un honnête homme de 40 à 45 ans environ, célibataire et rentier, veut faire le bonheur d’une personne du sexe. Il faut que cette personne soit saine de corps et d’esprit, jeune, sage, bien constituée et d’une figure agréable. Si on obtient de sa société les résultats qu’on en espère, on la renverra dans sa famille au bout d’un an, plus ou moins, avec une pension viagère de 1,200 livres. S’adresser, poste restante, à M. D. R.»
—C’est en effet assez original, dit Eugène après avoir lu, il doit y avoir quelque chose là dessous. Que signifie: «au bout d’un an, plus ou moins?» comprends-tu cela, Gustave?
Gustave s’apprêtait à répondre, lorsqu’Alfred dit: je vais vous expliquer ce mystère. C’est fort amusant. M. Denis Rouvrard, est un ancien avoué, vieux garçon. Ma famille le connaît beaucoup. Sa fortune est immense; et son plus grand chagrin c’est d’être riche et sans enfans. Il ne peut se faire à l’idée de laisser cent mille livres de rente à des collatéraux. Cela le tue.
—Je le crois bien, dit Gustave.
Alfred reprit: comme notre ami Gustave, M. Rouvrard voudrait avoir les bénéfices du mariage sans en subir les inconvéniens; il voudrait être père sans être mari. Et voici l’expédient qu’il a imaginé.
—Ah! ah! dit Gustave.
—Il demande quotidiennement une maîtresse par la voie des Petites Affiches.
—Et il n’en trouve pas une? dit Eugène.
—Si, ma foi! il lui en arrive trente au moins par jour. Mais les unes sont trop vieilles, les autres trop mal bâties, les autres trop laides, les autres trop sentimentales.
—Trop sentimentales! et c’est un obstacle?
—Le plus grand de tous, car alors la proposition de M. Rouvrard ne convient pas à la demoiselle.
—J’y suis.
—Tu n’y es pas le moins du monde, mon pauvre Eugène. Tu ne te doutes pas, je gage, de ce dont il s’agit. Lorsque le papa Rouvrard s’adresse, par malheur, à une sentimentale, la demoiselle lui répond: Monsieur, si je deviens mère, je n’abandonnerai jamais mon enfant. Et elle pleure.
—Elle pleure!
—Oui, mon cher, elle pleure. C’est très-drôle?...
—Très-drôle. Mais je t’assure que je m’en doutais.
—Attends, tu ne te doutes pas de celle-ci. Un beau matin, c’était l’an dernier, je crois, une cuisinière sans place, jeune et fort gentille, ma parole d’honneur, se présente chez notre homme; il lui fait ses conditions: elle accepte. 1,200 liv. de rente, c’était superbe pour une cuisinière. Bien, monsieur, lui dit-elle, je serai votre maîtresse, je vous donnerai un enfant, et, après, tout sera fini: je vous laisse le poupon et je m’en vais vivre tranquille avec mes rentes. Il est bon de vous dire que c’était la première fois que M. Rouvrard rencontrait une créature aussi accommodante. Le voilà enchanté. Au bout de quelques mois la cuisinière se trouve enceinte. Grande joie du père Rouvrard, grande joie de la cuisinière qui va mettre la main sur ses rentes. Tout le monde est heureux. Mais voici bien une autre histoire! Une fois accouchée, la cuisinière veut voir son enfant; on le lui montre; elle veut l’embrasser; on le lui laisse embrasser; on veut le lui ôter; elle ne veut plus. Mais, s’écrie Rouvrard, nous avons fait un marché!— Mais, dit la cuisinière, je suis mère de cet enfant!—Tu n’auras pas mes belles rentes, dit Rouvrard.—Qu’est-ce que cela me fait, dit la mère, j’aurai mon bel enfant...
Et il garda ses rentes, et la cuisinière garda son enfant. N’est-ce pas que c’est original?
—C’est tout naturel, dit Eugène.
—Certainement que c’est tout naturel, dit Gustave, mais à la place de M. Rouvrard j’eusse agi d’une tout autre manière.
—Sans doute, répliqua Alfred, mais convenez que cette femme est une créature très-romanesque. Qui diable aurait cru cela d’une cuisinière? M. Rouvrard en a presque fait une maladie. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à faire insérer dans les Petites Affiches:
AVIS AUX DEMOISELLES SANS FORTUNE.
Un honnête homme de 40 à 45 ans environ, etc.
Là-dessus les trois amis se séparèrent. Gustave était pensif. Ce monsieur Rouvrard est un nigaud, se dit-il, ce n’est pas de cette façon-là qu’il aurait dû s’y prendre.