Un enfant, t. 1/3
Chapitre V.
Le vieux père Lamarre est un de ces portiers comme on en voit tant à Paris; veillant sur toutes choses aux intérêts de son propriétaire et aux siens; se colletant au besoin avec les locataires qui déménagent par les fenêtres pour économiser l’argent d’un terme; attestant le ciel et la terre que les cheminées de la maison ne fument jamais, même lorsque le temps change; refusant de louer à une vieille dame sous prétexte qu’elle a un perroquet et une chatte, et s’empressant de louer à un garçon, qui a deux chiens, dans l’espoir que madame Lamarre fera leurs chambres; professant le plus grand dédain pour les locataires qui achètent leur bois à la falourde, parce qu’il n’a pas un copeau par falourde, et qu’il aurait une bûche par chaque voie prise au chantier; estimant beaucoup les locataires qui font leurs provisions en gros; estimant plus encore ceux qui prennent en détail, pourvu qu’il soit chargé des achats; méprisant fort les locataires pour lesquels il ne s’emploie qu’à tirer le cordon; s’inclinant avec respect devant ceux qui lui font faire des courses, quelle que soit d’ailleurs la nature honnête ou déshonnête de ces courses; rampant avec les riches; insolent avec les pauvres; disant du mal de tous; indiscret en toute occasion, mais notamment lorsqu’on le paie pour se taire, Lamarre résume en sa personne les qualités et les vices de la presque totalité des portiers de la capitale.
Les habitans du premier étage disent, en parlant du père Lamarre: Lamarre, ou bien portier.
Ceux du second étage lui disent: père Lamarre.
Ceux des troisième, quatrième, cinquième, sixième et dernier étages l’appellent: monsieur Lamarre.
De locataire à portier, les relations de familiarité ou de politesse, à Paris, sont toujours en rapport avec la hauteur des étages.
Il faisait jour à peine. Lamarre, occupé à balayer la cour, murmurait entre ses dents:—Tiens, v’là la mère qui va chercher son lait à présent! La demoiselle aura attrapé quelque courbature! Quelles femmes que tout ce monde-là? Ça vous a des robes de mérinos, ça vous a des bureaux, des places du gouvernement, et ça vous fait ses commissions soi-même! On a bien raison de dire: s’il n’y avait que des femmes dans une maison, les pauvres portiers n’y gagneraient pas l’eau qu’ils boivent!
Le vieux portier continuait tout bas ses réflexions chagrines, lorsque la personne qui les avait excitées par sa présence, rentra, tenant à la main une petite tasse pleine de lait.
Au lieu de monter l’escalier, la locataire se dirigea du côté de Lamarre, tout au fond de la cour.
Lamarre, qui la voyait venir, ne crut pas devoir interrompre ses occupations de balayeur. Il chassait même avec plus de violence qu’auparavant l’eau boueuse amassée dans la cour. Quelques éclaboussures sautèrent jusqu’à la robe de l’aventureuse locataire. Elle s’arrêta pour éviter d’être inondée.
—Bonjour, monsieur Lamarre.
Lamarre ne fit pas semblant d’entendre.
—Je voudrais vous dire un mot, monsieur Lamarre.
—Qu’est-ce qui m’appelle? demanda Lamarre en levant la tête.
—C’est moi, monsieur Lamarre. J’ai à vous parler, s’il vous plaît.
Lamarre planta le haut bout de son balai sous son aisselle droite; et, ainsi appuyé, il avança la tête et tira le pied gauche en arrière, comme pour faire une révérence, mais, à la vérité, pour donner un peu d’équilibre à la pose de son corps.
—Ah! c’est vous, madame! Je vous présente mes respects. Il y a bien long-temps qu’on ne vous a vue descendre? Du reste, la santé est bonne, à ce que je vois?
—Voulez-vous entrer dans votre loge avec moi, monsieur Lamarre? j’aurais à vous entretenir d’une affaire importante...
Lamarre ôta sa casquette, jeta son balai dans un coin, s’essuya les mains avec son mouchoir, et, marchant à côté de madame Drouart jusqu’à la porte de sa loge, il la pria poliment d’entrer la première.
La conversation dura peu. Mais les résultats en avaient été satisfaisans pour tous deux, car ils se quittèrent en apparence fort contens l’un de l’autre.
Lamarre, debout sur la porte de sa loge, criait à madame Drouart qui montait les marches de l’escalier: Prenez garde de glisser, madame, l’escalier est humide, il faut bien vous tenir à la rampe... Ah! mon Dieu, et votre tasse que vous avez oubliée dans ma loge!...
Madame Drouart voulut redescendre pour chercher son lait, mais le bonhomme le lui monta, la priant de lui permettre de le porter, crainte d’accident, jusqu’au troisième étage. Madame Drouart ne put se refuser à tant d’obligeance, et, près de rentrer, elle dit à M. Lamarre, en le remerciant:
—Vous n’oublierez pas, monsieur Lamarre, que je compte pour la semaine prochaine, sans faute, sur votre demoiselle.
—Mais si madame l’aime mieux, le mois de ma fille commencera dès aujourd’hui?
—Non, non, la semaine prochaine seulement. J’ai mes raisons pour cela.
Le vieux portier s’inclina sans répondre.
Il faut bien, se dit madame Drouart, en ouvrant sa porte, il faut bien que j’aie le temps de préparer Louise à ce changement dans nos habitudes, surtout il ne faut pas qu’elle se doute le moins du monde que, dans tout ceci, j’ai pour unique dessein de lui ôter tous les moyens de sortir.
Dès le jour où Louise quitta la maison royale, madame Drouart aurait bien voulu prendre une femme de ménage; mais ses économies de sept à huit ans avaient été employées à l’achat d’un piano pour sa fille; la présence de Louise allait nécessiter une augmentation de dépenses; et quand toutes deux pourraient à peine vivre, devait-elle songer à s’imposer de nouvelles charges? C’eût été une folie alors; mais aujourd’hui, bien que les difficultés soient les mêmes, la circonstance commande impérieusement de les vaincre.
Madame Drouart est trop faible pour faire les courses de la maison; elle a été obligée d’en laisser le soin à Louise qui ne peut plus, sans péril, continuer à prendre cette peine. Une femme de ménage leur devient donc indispensable.
Madame Drouart ne se dissimule pas quel lourd fardeau cela est. Eh bien! elle seule le supportera. Elle retranchera sur son nécessaire, sur son sommeil; elle travaillera la nuit; au lieu du vin qu’elle buvait à ses repas, maintenant elle boira de l’eau.
Que lui font à elle, pauvre mère, tous ces sacrifices? Mais du moins que Louise ne s’aperçoive pas plus de la gêne où va les mettre un surcroît de dépenses, que du but où tend l’introduction d’une servante dans leur ménage!
Louise, en voyant rentrer sa mère, s’affligea de ce qu’elle s’était donné la peine de descendre.—Il pouvait t’arriver quelque accident en chemin, lui dit-elle. Tu es souffrante, malade, pourquoi ne m’as-tu pas avertie? je serais descendue.
Madame Drouart lui répondit que, l’ayant vue occupée à relire la lettre de son père, elle n’avait pas voulu la déranger d’une occupation aussi douce.
Louise, à ce souvenir, sourit tendrement à sa mère:
—Je ne peux pas me plaindre de la peine que tu viens de prendre pour moi, dit-elle, car mon père m’ordonne de te rendre heureuse; et un de tes grands bonheurs, n’est-ce pas, c’est de te fatiguer pour ta fille!
Cette réponse offrait à madame Drouart une ouverture toute naturelle pour faire entrer doucement Louise dans ses projets. Elle crut l’occasion propice, et elle la saisit.
—Sais-tu bien, ma fille, que c’est une fatigue horrible que celle dont je t’accable tous les jours? ne faire que monter et descendre ces trois étages.
—Ils ne sont pas hauts, maman.
—Pour quelqu’un qui les monterait une fois dans la journée, sans doute, mais pour toi qui ne fais pas autre chose du matin au soir, nos trois petits étages finissent par être bien rudes, ma fille.
—Bah! maman, quand on n’est pas riche, et surtout quand on est jeune...
—Eh bien! oui, ma fille, quand on est jeune... je ne sais pas trop, moi, s’il convient beaucoup à une jeune demoiselle de ton âge d’aller et de venir sans cesse... La place de notre sexe est dans une chambre et non dans l’escalier ou dans la rue.
Louise leva un regard inquiet sur sa mère.
—Qu’est-ce que tu en penses? D’ailleurs, fatigue, inconvenance même à part, ne vaudrait-il pas mieux que tu restasses à me tenir compagnie, à toucher de ton piano, à lire, à travailler enfin, que de passer ton temps au milieu de tous les détails pénibles d’un ménage?
—Mais, maman, nous ne sommes pas assez riches pour prendre une domestique, tu me l’as dit vingt fois.
—Une domestique, non; mais une femme au mois, quelqu’un pour faire le gros ouvrage... ce serait toujours un peu de fatigue que l’on t’épargnerait. Voyons, qu’en dis-tu?
—Si cela te plaît, maman, je ne demande pas mieux.
—Eh bien! nous en reparlerons, ma fille; j’y réfléchirai.
Madame Drouart, en voyant Louise se prêter à ses vues, avait été sur le point de lui avouer que c’était une chose arrangée d’avance, que dans huit jours la fille du portier les servirait en qualité de femme de ménage; mais elle fut retenue dans cette confidence à faire précisément par la raison que cette confidence n’était pas déjà faite. Elle craignit que sa fille, surprise qu’on lui eût demandé son avis sur une affaire conclue, ne vint à deviner la cause secrète de cette conduite; et ce que madame Drouart redoutait encore plus que de paraître avoir agi de ruse, c’était d’éveiller les défiances de sa fille sur les résultats que la prudence maternelle lui conseillait d’obtenir.
Afin que Louise ne soupçonnât pas que la nécessité de prendre une femme de ménage avait été motivée par la scène de la veille (la scène de la fenêtre), madame Drouart était résolue à laisser sa fille descendre et monter, aller et venir pendant encore une semaine, comme elle avait coutume de la laisser faire les semaines précédentes.
Elle pensait aussi que l’impression faite sur Louise par la lettre de son père était trop récente et trop vive pour que de long-temps le cœur de la jeune fille fût accessible à des sentimens coupables. En cela, madame Drouart comprenait bien le cœur de son enfant. Nulle autre pensée qu’une pensée chaste et pure n’occupait cette ame toute pleine d’amour filial.
Louise, sans le savoir, n’avait donc plus que huit jours à elle.—Madame Drouart, qui ne l’ignorait point, jugea, avec raison, qu’elle pouvait, sans risques, lui permettre d’employer, à de petites courses dans le voisinage, la dernière semaine de sa liberté.
Dans l’après-midi de ce même jour, Louise, les yeux baissés, le pas rapide, sortit de la rue Saint-Denis pour entrer dans la rue Bourbon-Villeneuve; elle tenait à la main quelques rubans achetés dans une boutique voisine. Cependant un jeune homme fait retentir ses éperons à ses côtés, et Louise ne lève pas la tête.
—Mademoiselle...
Louise marche plus vite et ne répond rien.
Il la saisit par la robe.
—Louise, je vous supplie, écoutez-moi...
—Non, monsieur, dit-elle, en redoublant le pas, et toujours sans lever la tête.
—Si vous ne voulez pas m’entendre, daignez au moins lire cette lettre...
Il lui glissa dans la main un billet amoureux, mais Louise ouvrit les doigts pour le laisser tomber. Les rubans qu’elle tenait dans cette main lui échappèrent en même temps.
Le jeune homme, avec un geste de dépit, déchiqueta rudement, du talon de sa botte, l’épître parfumée qu’avait déjà flétrie la boue. Puis, serrant sous son gilet les rubans qu’il s’était empressé de ramasser d’abord, il dit, d’un ton moitié colère et moitié plaintif:
—Je ne vous ressemble pas, moi, tout ce qui vient de vous m’est précieux; je garderai ces rubans toute ma vie.
—Gardez-les, si cela vous plaît, répondit Louise, en maîtrisant un léger mouvement de joie auquel succéda un gros soupir.
—Louise! Louise! depuis hier comme vous avez changé? Ah! je le vois bien, vous ne m’aimez plus.
Elle continuait son chemin sans dire mot. Lui la côtoyait si près, que son bras touchait le bras de la jeune fille.
—Vous ne m’aimez plus, n’est-ce pas? Mais je suis bien fou! Vous ne m’avez seulement pas aimé une minute, j’en suis sûr! et pourtant, Louise, je voulais vous ouvrir mon cœur; hier, vous le savez, je voulais tout vous dire, les obstacles qui s’opposent... les moyens à prendre pour les surmonter, mes projets de bonheur avec vous, vous, ma Louise! Vous m’aviez promis de descendre, de venir, de m’écouter... Je vous ai attendue vainement, et aujourd’hui, dans la crainte de ne pas vous rencontrer, je vous avais écrit... car j’ai tant de choses à vous dire, tant de choses!
—Monsieur Gustave, répondit Louise avec émotion, je vous prie de me laisser; nous approchons de la maison, tous les voisins me connaissent: vous me compromettriez.
—Mais, quand vous reverrai-je?
—Jamais, monsieur. J’ai déjà trop fait que de vous écouter pendant un an et demi sans en parler à ma mère. Je ne suis plus en pension maintenant; vos motifs ne peuvent plus être les mêmes... S’il est vrai que vos vues soient honorables, vous savez où nous demeurons; ma mère vous répondra. Quant à moi, je ne vous reverrai plus seule.
—Louise, comment pouvez-vous douter?.. Louise, je vous en conjure ne me quittez pas ainsi. Entendez-moi... Ah! vous allez me rendre bien malheureux!
Le cœur de la pauvre fille était gonflé de tristesse; la violence qu’elle s’était faite pour tenir à Gustave un langage presque sévère s’apaisait en ce moment par des larmes.... Elle s’enfuit.
Toutefois, arrivée près de la porte de leur demeure, sur le point d’en franchir le seuil, elle eut assez de courage pour ne pas tourner la tête du côté de Gustave; elle trouva quelque satisfaction dans cette victoire, et comme elle s’en félicitait tout bas, la figure du père Lamarre lui sourit:
—Eh bien, mamzelle Louise, vous allez donc avoir une bonne, la semaine prochaine?
—Mais peut-être bien, monsieur Lamarre; je crois que c’est l’intention de maman.
—Oh! l’intention, mamzelle, l’intention est une chose déjà faite. Vous ne savez donc pas?...
Et là-dessus le père Lamarre se mit à conter comment madame Drouart était venue le trouver dès le matin pour conclure cette affaire.
—Madame votre maman, ajouta-t-il, donne à ma fille huit francs par mois pour faire ses petites commissions et son ménage. Vous ne vous en plaindrez pas, vous, mamzelle Louise, car c’est bien de la peine que cela vous épargne. Mais on dirait que je vous apprends une nouvelle? Oh! c’est sans doute une surprise agréable qu’elle a voulu vous faire, votre chère maman, elle est si bonne!
Louise, très-étonnée que sa mère lui eût présenté comme un projet ce qui était une affaire terminée dès le matin, pressentit la cause et le but de tout ce mystère; elle devint triste, soucieuse, et quand sa mère lui demanda les rubans qu’elle était allée acheter, elle répondit avec une certaine impatience: Je vais vous les donner ces rubans!
Mais tout à coup se souvenant que Gustave ne les lui avait pas rendus, elle rougit, balbutia, et, pour cacher son trouble, elle se mit à son piano.
Ce meuble était posé dans une encoignure de l’appartement, sur la gauche, un peu plus bas que la fenêtre, de façon à ce que Louise, penchant légèrement la tête en arrière, pût aisément voir dans la rue.
Madame Drouart vint s’appuyer au dos de la chaise de sa fille, comme pour entendre les accords de plus près.
Il arriva que Gustave, les yeux levés sur les vitres, approchait alors de sa bouche les rubans ravis à Louise; il espérait à chaque instant qu’elle laisserait tomber un regard sur lui. Au lieu d’elle, c’est sa mère. Il s’éloigne.
Madame Drouart a parfaitement reconnu le jeune homme de la veille; elle a également la certitude que ces rubans de soie rose qu’il baisait tout-à-l’heure, en cherchant leurs fenêtres, sont les rubans mêmes qu’a dû acheter sa fille. Louise les avait-elle perdus, les lui avait-il pris, les lui avait-elle donnés? Tout inquiète qu’elle est, madame Drouart n’ose éclaircir ce fait; d’ailleurs à quoi servirait une explication? Ne sait-elle pas le fatal secret de Louise? et puis, bientôt, toute rencontre entre ces deux jeunes gens ne deviendra-t-elle pas impossible?
Cependant la position du piano contre le mur, à côté de la croisée, lui semble un empêchement à ses projets; mais où reporter ce meuble? La chambre est si étroite! et encore n’est-il pas à craindre que Louise ne devine pour quelle raison sa mère a voulu changer le piano de place?
Un expédient se présente à l’esprit de madame Drouart. C’est cela même, se dit-elle, nous le poserons vis-à-vis de la fenêtre.
Mais elle veut en cela, comme en tout, ne pas avoir l’air de se méfier de sa fille; elle lui en parlera demain ou après, et c’est demain ou après seulement que Louise, son piano déplacé, ne pourra plus être distraite par les scènes de la rue.
En attendant, et sous prétexte de parler à sa mère, qui continue de se tenir debout derrière elle, Louise détourne la tête de temps à autre, mais toujours sur la gauche, du côté de la fenêtre.... Madame Drouart fait semblant de ne pas remarquer ce manége; elle réfléchit et mûrit son plan d’attaque. Louise n’aperçoit rien dans la rue; elle pense qu’elle ne verra sans doute plus Gustave, elle s’afflige de lui avoir parlé rudement, et elle pousse des soupirs. Madame Drouart qui remarque son émotion, s’applaudit des obstacles qu’elle va susciter enfin à ce fol amour, amour qui peut-être se serait éteint de lui-même à la longue, et que les précautions prises pour l’étouffer doivent rendre plus ardent et plus vivace encore.