Un enfant, t. 1/3

Ernest Desprez · Chapitre 4 sur 10

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Un enfant, t. 1/3

Chapitre III.

 

Louise et sa mère commençaient à se mieux comprendre: elles avaient pleuré ensemble. Elles s’étaient assurées, la mère, que sa fille avait l’ame souffrante; la fille, que sa mère n’était pas sans chagrin; et toutes deux, après la scène de larmes où nous les avons laissées, elles avaient pris la résolution secrète de se fortifier l’une par l’autre, de s’aimer, s’il était possible, plus tendrement encore.

Louise, dont l’ame était vive et passionnée, s’attacha, de toutes ses forces, à remplir ses devoirs de fille; elle entoura madame Drouart des soins les plus attentifs; elle se reprocha de l’avoir affligée trop long-temps par l’aspect de sa tristesse; elle s’abandonna aux douceurs de l’aimer, et s’étonna que ses illusions l’eussent conduite si souvent à désirer autre chose que les baisers de sa mère. Elle trouva de grandes délices dans ces baisers et dans cet amour. Il lui semblait enfin que c’était là le bonheur.

Si, par intervalle, sa jeune imagination lui traçait un délicieux tableau de bals et de fêtes où l’entraînait par la main un beau jeune homme, pâle, avec de grands yeux noirs qui la regardaient languissamment et lui faisaient battre le cœur, bientôt, repoussant cette image, elle courait, presque tremblante, se réfugier dans les bras de madame Drouart qui la baisait ardemment, qui la serrait contre elle, comme si elle eût deviné quelles étaient alors les pensées de sa fille.

Cependant madame Drouart allait s’affaiblissant de jour en jour. Déjà elle ne pouvait plus quitter la chambre, et les affaires du dehors, dont elle seule avait eu le soin jusqu’à cette heure, c’était Louise qui en portait toute la fatigue. L’ancienne élève de la maison royale s’était bien senti d’abord quelque répugnance à laisser là son piano pour fournir aux apprivisionnemens du ménage, mais cette répugnance fut promptement vaincue par le désir où elle était de prouver son dévouement à sa mère. Plus les courses étaient longues, plus elles étaient, par leur nature même, en désaccord avec les habitudes de Louise, plus la jeune fille montrait d’empressement à les faire. En vain, dans ses momens de bonne santé, madame Drouart voulait-elle descendre les trois étages, soit qu’il fallut jeter une lettre à la petite poste, acheter quelques écheveaux de fil chez la mercière, ou seulement dire un mot au portier de la maison; Louise s’y opposait de tout son pouvoir, et, plus leste que sa mère, elle quittait précipitamment la chambre, disant: Cela te fatiguerait, ma bonne maman; reste, reste, je reviens à la minute!

Quelle que fût la distance à parcourir, quelque emplette qu’elle eût à faire, à peine si Louise donnait à sa mère le temps de remarquer son absence. Madame Drouart l’en grondait quelquefois.

—Tu te feras du mal, ma fille, lui disait-elle, vois donc comme tu es essoufflée! Il faut mettre le temps à tout, ma Louise. Que doit-on penser en te voyant courir comme une petite folle dans les rues?

—C’est que, maman, je n’aime pas à rester long-temps dans la rue, surtout quand je porte un panier. Avec ce panier au bras, répondait Louise en baissant les yeux, tout le monde me regarde...

—On te regardera bien davantage si tu cours, ma fille.

—Mais, je ne cours pas, maman; seulement je me dépêche de rentrer à la maison, j’ai hâte de revenir près de toi. Je suis si contente près de toi, ma bonne mère!

—Chère enfant, s’écriait madame Drouart avec transport, va, Dieu te récompensera de tout le bonheur que tu me donnes!

Ainsi, Louise étouffant dans les bras de sa mère les faibles soupirs que lui arrachait encore les blessures de l’amour-propre, trompant les besoins de son jeune cœur à force d’amour filial, Louise retrouva peu à peu l’insouciante gaieté de son enfance. Sous les caresses de sa mère, les vives couleurs de son teint reparurent. Si elle se ressouvenait de sa mauvaise fortune, si elle lui donnait une larme, c’était passagèrement et de loin en loin; car d’habitude tout lui plaisait, tout lui agréait; elle se montrait satisfaite de tout; elle avait sur tous ses traits l’expression de bien-être.

La pauvre malade en reprenait elle-même une apparence de santé. Enfin, se disait-elle, voici ma Louise qui s’habitue à sa position; elle oublie ses rêves de grandeur; elle est raisonnable, mon enfant; elle ne s’afflige plus d’un mal qui est sans remède.

—Oh ma fille! lui disait souvent madame Drouart, que tu es belle quand tu souris!

C’était à ce propos seulement que madame Drouart lui avait dit: «que tu es belle!» Et pour montrer qu’elle était belle, et aussi parce qu’elle était heureuse, la jeune fille souriait sans cesse à sa bonne mère qui l’embrassait en pleurant de joie.

Autour de ces deux femmes tout respirait à présent un air de fête. Madame Drouart ne demandait plus qu’une chose à Dieu: de ne pas mourir avant d’avoir donné un époux, un soutien à sa fille.

Pour Louise et pour sa mère il y eut un mois tout entier de contentement et de calme.

Le mois qui suivit ne fut pas tout-à-fait aussi heureux. Louise semblait préoccupée. Souvent ses courses se prolongeaient au-delà du temps qu’elle y employait par le passé.

Madame Drouart lui en fit l’observation.

Louise prit la chose au sérieux, et, tout émue, elle s’écria: Mon Dieu, maman, est-ce ma faute si je ne peux pas courir? Vous m’aviez reproché d’être trop active, et maintenant vous me reprochez d’être trop lente! Je ne sais comment faire pour vous contenter; et puis croyez-vous donc que ce soit un si grand plaisir que de rester au milieu des rues quand on n’y a pas besoin? Je fais de mon mieux, et vous querellez encore! Comment voulez-vous que je rentre tout de suite, si par exemple je trouve à notre porte des embarras de voitures ou du bois que l’on décharge, comme cela m’arrive tous les jours?

—Ma Louise, répondait la bonne mère, peux-tu t’imaginer que j’ai eu l’intention de te faire de la peine? Comment peux-tu voir même l’apparence d’un reproche dans ce qui n’est qu’une simple observation, ou, si tu l’aimes mieux, une petite bouderie de mère qui gronde en souriant...

Puis après, madame Drouart se disait tout bas: je suis bien injuste! la pauvre enfant, elle ne s’amuse pas assez dans cette triste chambre pour que je lui envie les innocentes distractions qu’elle peut prendre au dehors!

Madame Drouart avait même fini par ne plus remarquer les heures où sa fille rentrait et sortait. Loin de trouver mauvais que Louise allât et vînt à sa fantaisie (puisque c’était sur Louise seule que pesaient tous les menus détails du ménage), madame Drouart craignait bien plutôt que sa fille ne se lassât d’être, en quelque sorte, la servante de la maison. Mais il ne lui paraissait pas que Louise prît en dégoût les charges de son humble fortune; et l’heureuse mère en remerciait ardemment le ciel.

Un soir où Louise était descendue pour faire quelque emplette dans le voisinage, madame Drouart se sentit assez sérieusement indisposée. La présence de Louise lui devint nécessaire. Louise cependant ne remontait pas. Madame Drouart attendit impatiemment. Lorsque Louise reparut, sa mère ne put s’empêcher de lui dire:

—Tu es restée bien long-temps absente, ma fille?

—Pas plus long-temps qu’hier, maman, répondit Louise avec une sorte de trouble.

—Hier, je n’y avais pas fait attention. Où as-tu donc été hier?

—Nulle part, maman.

—Nulle part! et d’où viens-tu?

—Tu le sais bien, de chez la mercière. Ces demoiselles n’en finissent jamais à vous servir. Il y en a une surtout qui est d’une gaucherie et d’une lenteur...

Madame Drouart, satisfaite de cette réponse, et comme repentante d’avoir parlé un peu brusquement à sa fille, lui tendit la main avec bonté.

Louise hésita d’abord à prendre la main qui lui était tendue; puis elle s’en saisit en tremblant. Dans ce moment, une larme tomba des yeux de Louise sur la main de sa mère.

Madame Drouart la regarda au visage. Puis se levant avec inquiétude pour la considérer de plus près:

—Louise, ma fille, qu’as-tu donc? grand Dieu! tu pleures!

—Oh! ce n’est rien, maman, ce n’est rien du tout...

—Je t’ai fait du chagrin, ma fille, pardonne-moi. J’étais si inquiète de ne pas te voir rentrer...

—Ce n’est pas cela, maman, je t’assure. C’est que j’ai mal à la tête.

—Chère enfant! s’écria madame Drouart. Et elle la fit asseoir sur ses genoux, comme au temps où elle était toute petite; et avec la paume de ses mains elle lui frottait doucement les tempes.

Louise laissait aller sa tête sur le sein de sa mère, qui, souffrante elle-même, ne s’occupait qu’à demander à Louise: Souffres-tu encore, ma fille?

—Oui, ma mère, encore, disait Louise.

Et la pauvre mère continuait à frotter les tempes de sa fille... Mais ce n’était pas à la tête que Louise avait mal.