Un enfant, t. 1/3
Chapitre IV.
Depuis un mois, ainsi que nous l’avons fait entendre plus haut, un changement graduel s’était opéré dans les habitudes de Louise. Elle soupirait de temps à autre, et de temps à autre elle retombait aussi dans ses anciennes rêveries. Quand elle était dehors, elle ne montrait plus le même empressement à rentrer; quand elle était dans la chambre, elle imaginait toujours quelque nouveau prétexte pour en sortir.
Madame Drouart, qui croyait sa fille entièrement résignée à son sort, qui l’avait vue gaie et contente plusieurs semaines de suite, madame Drouart, rassurée et confiante, ne s’était pas encore aperçue que l’humeur de Louise eût cessé d’être tout-à-fait la même. Il est vrai de dire que ce n’était pas cette tristesse morne dont Louise avait paru accablée, dès sa sortie de la pension. C’était moins quelque chose de morne que d’agité; moins de la tristesse que de l’inquiétude.
Louise, suivant une expression vulgaire, ne tenait plus en place. Elle allait de son piano à son dessin; de son dessin à la fenêtre; de la fenêtre à ses livres; mais elle n’allait plus aussi souvent à sa mère.
Cette inquiétude, ce malaise du corps, avaient pour cause des tourmens d’esprit qui ne pouvaient tarder à se révéler d’eux-mêmes, lorsqu’une circonstance presque futile vint brusquement les trahir.
Louise, assise à son piano, jouait, en s’accompagnant de la voix, un des airs les plus doux de Romagnesi; Madame Drouart, au fond d’un petit cabinet voisin, tout près de la porte d’entrée, là où elle avait établi le guichet de son dépôt de timbre, madame Drouart prêtait une oreille attentive aux accords de sa fille. Elle marquait la mesure du pied et de la tête, souriant et pensant que jamais ses économies n’avaient été mieux employées que le jour où elle acheta ce piano, pour en faire un présent à Louise. Ce jour était celui-là même qui vit Louise sortir de la maison royale de Saint-Denis. Dans le tumulte des sensations que ce souvenir réveillait en elle, madame Drouart se laissait entraîner à de douces et vagues pensées; elle se berçait de bonheur au son cadencé de la musique. Le cœur de la pauvre mère n’en pouvait plus; sa tête nageait dans l’ivresse, et cependant, fidèle à l’impulsion qui lui avait été donnée, son pied continuait à battre la mesure.
Tout à coup le piano jette un son bruyant et discordant comme si une main sans expérience en avait frappé maladroitement les touches.
Cela rappelle madame Drouart à elle-même:
—Qu’as-tu donc, ma fille? comme tu joues faux!
Louise ne répond pas. Madame Drouart écoute. Au son mourant du piano vient de succéder un son plus aigu; c’est le bruit d’une fenêtre qui s’ouvre doucement et qui crie.
Saisie d’un pressentiment inexplicable, madame Drouart se lève à la hâte; elle tremble sur ses jambes; ses lèvres sont pâles. Quel malheur nouveau la menace?
Elle pousse brusquement la porte de son cabinet. Louise est à la fenêtre. De la tête et de la main, elle fait signe à quelqu’un du dehors; le bruit de la rue l’a empêchée d’entendre les pas de sa mère.
Louise referme la fenêtre bien vite, se retourne et voit madame Drouart, les yeux ardens, qui l’interroge et l’accuse par l’expression sévère de tous les traits de sa face. Louise immobile de stupeur, le regard baissé, les mains pendantes, attend.
Madame Drouart court à la fenêtre. Louise fait un mouvement d’effroi, car elle a pensé que les pas précipités de sa mère venaient à elle. Après avoir regardé long-temps la rue, et les voitures qui la traversent, madame Drouart quitte la fenêtre et dit: Je ne vois personne!
Louise s’est laissée tomber sur une chaise; elle porte son mouchoir à sa figure; son œil inquiet suit les mouvemens de madame Drouart qui semble un peu plus calme.
Il se fait un long silence.
Louise le rompt la première: Mon Dieu, maman, je ne t’ai jamais vue comme cela! Qu’est-ce que tu as donc contre moi? Parce que j’ai ouvert cette fenêtre....
—Pourquoi l’avez-vous ouverte?
—Si tu me parles toujours avec colère, je ne pourrai pas te répondre, d’abord! tu me fais peur.
La vérité est que Louise ne faisait cette réponse que pour se donner le temps d’en chercher une raisonnable à la demande que lui adressait sa mère.
—Eh bien! voyons, je ne suis pas fâchée. Parlons tranquillement, ma fille, et dis-moi pour quel motif tu as ouvert cette fenêtre.
—J’avais trop chaud.
—En hiver? Par le froid qu’il fait?
—Certainement, le froid.... Tu sais bien que le froid me fait monter le sang à la tête. J’ai cru que j’allais étouffer.
—Tu faisais des signes à quelqu’un avec la main!
—Des signes à quelqu’un, moi! Peux-tu croire des choses pareilles!
—Tu avais cependant la main étendue....
—Pour voir si la neige ne tombait pas.
—Tu agitais la tête....
—Parce que je toussais, je suis enrhumée.
Et Louise, autant pour se donner une contenance que pour faire voir à sa mère comment la tête remue lorsqu’on tousse, se mit à tousser de tous ses efforts, mais pas assez naturellement pour en imposer à sa mère sur son prétendu rhume.
—C’est bien, ma fille, très-bien, dit madame Drouart. Et plus inquiète que jamais, elle se rapprocha de la fenêtre pour chercher de nouveau dans la rue.
Un jeune homme, enveloppé d’un manteau, se tenait debout et immobile vis-à-vis de leur maison; il avait l'œil fixé sur leurs croisées. Lorsque madame Drouart se montra, le jeune homme se mit à marcher; au bout de cinquante pas, juste au moment où madame Drouart allait le perdre de vue, il détourna la tête, après quoi il disparut.
Madame Drouart resta long-temps, sans mot dire, la figure collée sur les vitres. Bientôt il lui sembla que le jeune homme au manteau reparaissait à la même place où elle avait cessé de l’apercevoir. Il avançait la tête avec précaution, tout au loin, serré contre le mur, et sans doute peu satisfait de ne retrouver aux vitres que la figure de madame Drouart, il se retira; puis elle ne le revit plus.
Louise continuait à tousser. Maman, dit-elle, en essayant de briser sa voix, nous n’avons pas de sirop à la maison. Veux-tu que j’en aille chercher? Je souffre horriblement de la poitrine.
Madame Drouart ne répondit rien.
—Veux-tu, maman?
—Non, ma fille, non, vous ne sortirez pas.
—Mais, maman, je souffre, je t’assure... Permets-moi de sortir. Je vais rentrer tout de suite.
Louise, en disant cela, s’était levée pour prendre quelque menue monnaie dans la commode, et elle était près de sortir.
Madame Drouart se jeta au devant d’elle. Louise, Louise, s’écria-t-elle, d’une voix déchirante, est-ce que tu veux me faire mourir!
—Mais, maman....
—Pas un mot de plus, ma fille, vous me tueriez!... Viens, viens, lui dit-elle, en l’attirant doucement par la main, je veux que tu aies pitié de moi, mon enfant, je veux que tu m’aimes encore.... viens, ma fille.
Louise, le front bas, la figure pourpre de honte, se laisse entraîner, non sans quelque résistance, car elle ne sait en quel endroit sa mère veut la conduire.
—Assieds-toi là, ma fille.
Elle s’assit à côté d’un petit meuble où madame Drouart avait l’habitude de serrer ses papiers. C’était une espèce de secrétaire à forme antique; madame Drouart en ouvrit la porte cintrée qui, s’élevant en criant, se replia sur elle-même et se perdit dans les rainures.
Ce meuble, Louise ne se rappelait pas qu’il eût été ouvert depuis son retour de la pension. C’était, dans sa mémoire, un événement confus et lointain. Son imagination la reporta aux jours de son jeune âge. Elle se vit, toute petite, contemplant le vieux secrétaire avec admiration, et sautant de plaisir devant tous ses tiroirs où elle se souvenait bien d’avoir aperçu de l’or.
Aujourd’hui les tiroirs du vieux secrétaire ne contenaient plus que des papiers.
Ce retour de Louise aux naïves impressions de son enfance lui fit jeter un doux regard sur sa mère, qui pleurait en fouillant un énorme paquet de lettres toutes jaunies et tout usées. Louise se sentit émue; elle allait se jeter au cou de sa mère.
—Ma fille, dit madame Drouart, en lui tendant un papier cacheté d’une cire noire, lisez cela.
Madame Drouart cependant tournait le dos à sa fille, et sanglotait. Louise avait pris le papier d’une main tremblante; ses yeux étaient comme couverts d’un nuage.
—Mais, maman, s’écria-t-elle avec crainte, quel est donc ce papier que tu me donnes à lire?
Au même instant elle lut sur l’enveloppe «pour Louise».
—Pour moi!... murmura Louise, je ne connais pourtant pas cette écriture!
—Décachetez, ma fille, vous verrez qui vous écrit.
—Mais c’est cacheté de noir, maman!
Louise, dont tous les membres étaient agités d’une sorte de terreur, décacheta lentement la lettre; et quand à la fin elle l’eut ouverte, elle pouvait à peine en distinguer les mots, car elle pleurait.
Madame Drouart prit un siége qu’elle plaça tout à côté de Louise. Là, toutes deux, long-temps silencieuses, elles échangèrent de douloureux regards, la fille ne pouvant lire, la mère ne pouvant parler, tant leur poitrine était gonflée de larmes.
—Lis haut, ma fille, dit madame Drouart d’une voix presque éteinte, lis haut; je veux entendre.
Louise commença:
«O ma Louise, toi si bonne et si douce, toi qui viens de me caresser avec tes petites mains, toi que j’embrasse, que j’aime, que je quitte et que je ne reverrai plus, ma Louise, mon enfant, ma fille chérie, ne fais jamais pleurer ton excellente mère.
»Louise, tu as eu un frère qui nous a rendus bien malheureux ta mère et
moi[1]; que sa vie comme sa mort te restent toujours inconnues, mais surtout, ma fille, puisses-tu ne pas connaître ces vices du cœur qui font les mauvais enfans!
»Du jour où tu cesseras d’aimer ta mère, souviens-toi bien, Louise, que tu commenceras à n’être plus vertueuse.
»Mais, ma fille, tu seras sage, tu seras bonne, n’est-ce pas? Tu ne feras rien contre l’honneur, tu te souviendras que tu es seule l’appui, la joie, la fortune de ma pauvre femme.
[1] Ce frère aîné de Louise, dont il est question ici, venait de se brûler la
cervelle à la suite de débauches infâmes. On était assuré même de sa
complicité dans la fabrication récente de faux billets de banque. La conduite de ce jeune homme contribua, dit-on, à développer chez le capitaine Drouart le germe de la maladie dont il mourut peu de temps après, à l'âge de 45 ans.
(Note de l’auteur.)
»Console-la de ma mort, Louise, car ma mort va la laisser bien triste et bien malheureuse.
»Il faut donc que je vous quitte toutes deux! Le ciel l’a voulu. Oh! qu’il ne vous sépare jamais! Qu’est-ce que vous deviendriez l’une sans l’autre!...
»O ma fille, serre-toi de toutes tes forces contre ta mère; c’est ta meilleure amie, ton plus sûr guide. Serre-la bien fort dans tes petits bras, ma Louise; ne la quitte jamais, sois là, près d’elle, toujours pendant sa vie, et quand elle mourra, sois près d’elle encore, ainsi que vous êtes là toutes deux près de moi. Si tu savais quelle consolation on trouve, en mourant, à voir des êtres qui vous regrettent et qui aiment!
»Mais dans cette consolation, mon Dieu, qu’il y a donc aussi de tristesse! Je vais vous laisser, et je ne saurai plus où vous êtes, ce que vous faites, quel bonheur ou quel malheur vous arrive! je ne serai plus là pour partager le bonheur ou le malheur avec vous!
»Louise, j’ai voulu t’écrire pour te donner des conseils, pour te faire entendre ma voix lorsque tu seras grande et que tu seras capable de comprendre les avis de ton père.
»Cette lettre, ta mère doit te la remettre sitôt qu’elle te jugera assez raisonnable pour écouter avec fruit les paroles d’un mourant.
»Tu ne m’as pas connu, Louise, tu ne te rappelleras ni mes traits, ni ma mort; tu sauras par cette lettre seule que j’ai existé et que je t’aimais. En la lisant, ne te diras-tu pas quelquefois: Mon père, avant de mourir, a voulu me léguer un souvenir durable de sa tendresse; après m’avoir donné des baisers et des conseils à moi, toute petite, qui l’embrassais et l’écoutais sans le comprendre, il a voulu encore me laisser des baisers et des conseils pour quand je serai plus grande: et il m’a écrit ses conseils et son amour. C’était là un bon père!
»Oh, oui, ma fille, un bon père, crois-le bien. Comme je t’aurais aimée, caressée, pauvre petite! Mais aussi, ma fille, comme je t’aurais dit: Sois sage, sois pieuse, sois charitable, sois aimante, méfie-toi de tes passions, ne fais rien que tu ne puisses avouer à ta mère; aie confiance en elle, dis-lui tout, tout, ma fille; et si tu sens au fond du cœur quelque pensée que tu veuilles lui cacher, sois sûre que cette pensée est mauvaise.
»Mon enfant; je t’en supplie, rends ta mère bien heureuse.
»Elle est bonne, faible; tu lui restes seule au monde, elle te gâtera sans doute à force de baisers; et toi, pour prix de ses caresses, ne lui donneras-tu pas des sujets de peine?
»Au soin que je prends d’avance, à mon inquiétude sur son bonheur, juge combien je l’aime et combien elle est digne d’être aimée!
»Aime-la comme je l’aime, ma fille; aime-la de toute ton ame. Fais-lui oublier ses chagrins, allége-lui le fardeau de la solitude et de la vieillesse, fais-lui trouver la vie douce.
»Pauvres femmes, que je laisse toutes deux, l’une à trois ans, l’autre à quarante, toutes deux faibles, sans appui, sans fortune!.... Mon Dieu, ayez pitié d’elle!
»Ma fille, quand tu seras en âge de penser, conserve précieusement cette lettre comme souvenir de moi et aussi comme guide dans la vie. Pour toi, tout est là: ne rien cacher à ta mère, lui dire tes plus secrètes pensées, avoir la confiance la plus entière en elle et l’aimer.
»Quel que soit ton âge, lorsque ta mère te remettra cet écrit, ne le quitte plus: c’est tout ce qui te reste de ton père: il y a mis sa voix, son cœur, son dernier soupir.
Adieu, ma Louise, adieu, ma femme, adieu! Toi, ma Louise, je te confie le bonheur de ta mère; toi, ma femme, parle souvent de moi à notre chère petite fille.... Adieu pour jamais tout ce que j’aime!»
Il n’avait pas été possible à Louise de lire cette lettre sans s’interrompre vingt fois. A chaque instant la parole lui manquait; ses yeux n’y voyaient plus; elle était près de s’évanouir. Ce n’était pas sa mère qui pouvait lui donner du courage. La malheureuse veuve, elle-même, n’avait pas la force de contenir sa douleur. Pendant cette lecture, qui dura une heure au moins, madame Drouart ne fit rien autre chose que pousser des sanglots et se baisser pour prendre à terre la lettre que Louise, dans son accablement, laissait presque toujours échapper de ses mains.
Lorsqu’à la fin leurs yeux brûlans devinrent secs; lorsque leur poitrine n’eut plus que des soupirs, la mère et la fille étonnées, honteuses que leur douleur se tarît, se regardèrent avidement comme pour chercher dans les marques de leurs souffrances passées un nouvel aliment à des larmes. Mais elles ne trouvèrent sur le visage de l’une et de l’autre que les traces mornes d’un profond abattement. La nature épuisée leur refusait des larmes.
—Eh bien! ma fille, soupira madame Drouart, après une longue pause, n’as-tu donc rien à dire à ta mère?
Louise, pour toute réponse, leva une main tremblante, et, portant à ses lèvres la lettre de son père, elle la baisa.
Madame Drouart comprit ce geste.
—Va, ma bonne fille, lui dit-elle, je ne te demande rien maintenant, je suis sûre de ton cœur. Si tu as un secret, de toi-même bientôt tu viendras le confier à ta mère. N’est-ce pas, ma Louise, que tu n’auras bientôt plus de secret pour ta mère?..
—Mais, maman, répondit Louise, je n’ai pas de secret, je t’assure...
On sonna. Madame Drouart passa dans son cabinet pour ouvrir. C’était quelqu’un, un premier venu, qui venait demander une feuille de papier timbré à 7 sous.
En rentrant dans la chambre, madame Drouart ne crut pas nécessaire de reprendre la conversation où elle l’avait laissée.
Quant à Louise, elle regardait timidement sa mère toutes les fois que celle-ci ne la regardait pas.
La journée fut silencieuse et triste.
Louise manifesta l’intention de se mettre au lit de bonne heure. Madame Drouart avait hâte aussi de se coucher. A huit heures, toutes deux, après s’être embrassées, se souhaitèrent un bon sommeil, et pourtant ni l’une ni l’autre ne se couchaient pour dormir.
Louise pria Dieu pour son père; ensuite elle pria Dieu et son père de lui donner le courage de vaincre son amour.
Il était minuit que Louise soupirait encore: C’est fini, c’est fini, je ne reverrai plus Gustave! non, mon père, non ma mère, je ne le reverrai plus!
Cependant madame Drouart, dans le calme de la nuit, avait repassé en sa mémoire la conduite de sa fille, et, plus que jamais certaine de connaître la nature du sentiment qui troublait le cœur de Louise, elle avait cherché par quel moyen elle pourrait arrêter cet amour dès les premiers pas.
Le remède trouvé, la guérison lui parut prompte et facile; mais on eût dit que les efforts de madame Drouart dussent être suivis d’un succès plus prompt et plus facile encore qu’elle ne l’avait espéré, car le lendemain matin Louise se leva avec la ferme résolution d’oublier Gustave.