Un enfant, t. 1/3
Chapitre VII.
Depuis près de deux semaines, mademoiselle Agathe remplit les fonctions de femme de ménage chez madame Drouart; mais c’est depuis dix-huit jours environ que le piano de Louise n’occupe plus l’espace accoutumé entre l’encoignure de la muraille et la fenêtre. Madame Drouart l’a fait enlever de cette place, d’où sa fille, assise, pouvait aisément voir dans la rue. Sous prétexte que la lumière, tombant de côté, est chose fatigante pour les yeux, madame Drouart, non sans peine, non sans faire de grands efforts pour ne pas se trahir, est parvenue à vaincre les résistances de Louise. La lutte a été longue, pénible de part et d’autre; mais enfin la victoire est restée à la mère. A présent le piano posé en face de la fenêtre, et avançant de quatre pieds, vers le milieu de la chambre, ne permet pas à la jeune fille d’apercevoir autre chose que le troisième étage des maisons situées vis-à-vis d’elle.
La rue lui est complètement interdite. Agathe, la fille du portier et leur femme de ménage, la supplée dans tous les petits soins dont elle seule était chargée auparavant. Agathe monte et descend autant de fois qu’il le faut dans la journée sans que jamais Louise ait la joie d’entendre sa mère lui accorder même la permission d’accompagner mademoiselle Agathe au dehors.
Il ne se passe pas de jour où Louise ne se plaigne de la lassitude d’être constamment assise. Mais madame Drouart ne fait pas semblant de la comprendre. Il est vrai, lui dit-elle, que la promenade serait favorable à ta santé, ma fille, mais, où voudrais-tu aller l’hiver, par le temps qu’il fait? Prends patience, mon enfant, l’été prochain nous serons moins sédentaires et je te conduirai moi-même tous les matins sous les arbres des Tuileries.
—Mais, maman, si je sortais seulement une ou deux fois par semaine, avec mademoiselle Agathe, demande Louise en rougissant, quel mal y aurait-il à cela?
A cette question que sa fille hasarde quelquefois, madame Drouart fait éternellement la même réponse: Agathe n’est pas ici pour perdre son temps à se promener avec toi; elle a bien assez des fatigues que lui donne notre ménage.
Bientôt Louise cesse d’importuner sa mère pour sortir; elle sent que c’est un parti pris d’avance. Elle se dit malheureuse et accuse madame Drouart d’injustice. Une pâle tristesse remplace les couleurs animées de son teint; elle mange à peine, elle pleure souvent; lorsque sa mère veut l’embrasser, elle détourne la tête.
Madame Drouart, forte des devoirs que lui impose l’amour maternel, persuadée que les précautions dont elle use doivent tourner à l’avantage de sa fille, se raidit contre la douleur de Louise et laisse au temps le soin de la calmer.
Louise, à son tour, convaincue que sa mère la traite moins en fille qu’en esclave, aigrie par la solitude où on la condamne, tourmentée par les secrets de son cœur, n’ayant personne à qui les confier, ne trouvant autour d’elle que privations et sujets d’ennui, assurée en outre que sa mère est injuste, cruelle même à son égard, Louise désire plus que jamais de revoir Gustave.
Durant la semaine entière qui a précédé l’entrée de mademoiselle Agathe, Louise, à peu près libre de son temps, s’est rencontrée parfois au dehors avec Gustave; elle lui a constamment parlé avec froideur, quoiqu’elle sût bien que leurs entrevues allaient cesser. Mais, par la réserve de son maintien, elle espérait le contraindre à déclarer ses intentions, à les faire connaître à sa mère. Elle pensait que, jusqu’à l’entier aplanissement des obstacles secrets qui s’opposent encore à une demande formelle en mariage, il lui serait possible du moins d’apercevoir Gustave par la fenêtre; et voilà que maintenant elle ignore si Gustave n’a pas été découragé par sa froideur; voilà qu’elle ne peut plus même lui faire signe des yeux qu’elle l’aime et qu’elle l’attend! elle s’en désole.
Cependant madame Drouart commence à prendre de l’inquiétude: Louise l’a devinée. La pauvre mère s’en est aperçue à quelques demi-mots dits d’un ton brusque par sa fille. Une petite pierre, lancée contre les vitres, et venue on ne sait d’où, lui a suggéré des observations auxquelles Louise a répondu avec humeur: «Pourquoi ne fait-on pas boucher les fenêtres? on n’aurait plus rien à craindre!»
A l’occasion de cette petite scène, madame Drouart a changé son plan de conduite; elle veut chasser de l’esprit de sa fille toute pensée de méfiance; elle ne veut pas avoir paru douter que Louise pût se bien conduire, à moins d’être surveillée de près. Les conséquence de ce doute sur le cœur de sa fille l’effraient; elle donnera à Louise toute liberté d’agir ce jour-là. Alors, se dit-elle, la malheureuse enfant ne croira plus que je la force à rester près de moi, parce que je ne n’ai pas de confiance en elle. Si, après l’aventure de tout à l’heure, si, malgré cette pierre lancée aux vitres, je lui permets de sortir seule, si je l’envoie faire quelque course dans le voisinage, elle n’aura plus de motif pour soupçonner mes craintes; son pauvre cœur en prendra quelque repos.
D’ailleurs, continua madame Drouart pensive, n’est-il pas possible que cette pierre tombée du toit, ait été poussée jusqu’ici par le vent; et si c’est le vent qui nous l’a envoyée, qu’ai-je à redouter? Après tout, ce jeune homme ne doit-il pas être las de chercher Louise dans les rues, et cela depuis quinze jours, sans la rencontrer nulle part? Devine-t-il que Louise va descendre à l’instant même, et se tient-il à notre porte exprès pour la voir et lui parler?
Heureuse d’avoir trouvé dans ces réflexions un prétexte pour dissiper les ennuis de sa fille, madame Drouart se disposait à envoyer Louise en course, lorsque mademoiselle Agathe, qui elle-même venait de la rue, rentra, et dit qu’un jeune homme (dont elle oublia de dépeindre le physique et le costume) avait été surpris par elle, jetant de petites pierres aux vitres de la maison. Elle ajouta que ces mêmes petites pierres étaient enveloppées dans un billet.
Peut-être ce billet, ainsi lancé, s’adressait-il aux fenêtres voisines; peut-être encore n’y avait-il qu’une pierre et pas de billet; peut-être même (et ceci est fort croyable), le jeune homme, surpris dans cette occupation par mademoiselle Agathe, n’était-il pas Gustave.
Quoi qu’il en soit, Louise pense à Gustave, et elle rougit. Madame Drouart pense à son jeune homme au manteau, et elle va redoubler de surveillance. Mademoiselle Agathe, qui pense à ses amours, se met à rire.
Dans la soirée, mademoiselle Agathe apprit de son père qu’un jeune homme très-élégant était venu prendre des informations sur madame Drouart et sa fille; elle apprit encore que ce jeune homme avait donné quatre pièces de cent sous au père Lamarre, afin qu’il lui gardât le secret de sa visite. Le lendemain Louise était au courant de cette aventure, et madame Drouart n’en ignorait pas les plus minutieux détails: mademoiselle Agathe avait parlé. Madame Drouart voulut aussi que le vieux portier s’expliquât. Après force excuses, et très-peu d’hésitation, Lamarre convint de tout, excepté d’avoir reçu vingt francs.
Louise, certaine de n’avoir pas été oubliée par Gustave, ne put si bien dissimuler son émotion, sa joie, que madame Drouart n’en conçût des alarmes plus vives encore que par le passé; elle comprit que cet amour était trop profondément entré au cœur de sa fille pour céder à de petites ruses, et, en dépit de ses résolutions premières, elle se décida à l’attaquer en face.
—Ma fille, dit-elle à Louise, il faut bien que je t’interroge puisque tu t’obstines à ne pas prendre ta mère pour confidente... Tu as un secret, tu te caches de moi; à quoi bon? Penses-tu que je n’aie pas lu dans ton ame Louise, mon enfant, veux-tu me répondre avec franchise?
Louise toute troublée n’osait envisager sa mère.
—Regarde-moi, ma fille, et avoue-moi tout: je ne te gronderai pas. J’ai été jeune comme toi; comme à toi l’on m’a dit de ces choses qu’on dit à toutes les femmes de ton âge; je sais combien notre faible sexe est facile à tromper, combien il se laisse aisément aller aux flatteries... Toi, tu es si bonne, ma Louise, si naïve, si confiante, que tu ne peux pas soupçonner le mensonge... Un jeune homme nous voit, il nous fait mille promesses, mille sermens de fidélité et d’amour, et nous, nous, malheureuses femmes, nous sommes quelquefois assez crédules pour nous confier à ces promesses, à cet amour. Ma Louise, je t’en prie...
Et tenant dans ses deux mains les deux mains de sa fille, assise vis-à-vis d’elle, madame Drouart attirait doucement le corps de Louise qui tremblait.
—Ma fille, regarde-moi donc, je t’en conjure... écoute bien: ce ne sont pas des reproches que je veux te faire; tu t’es cachée de moi, je ne m’en souviendrai plus: mais dis-moi seulement, ma Louise, dis-moi son nom, dis-moi où tu l’as vu, dis-moi quel est cet homme, et s’il est vrai que tu l’aimes...
Louise éclata en sanglots.
—Tu l’aimes donc, ma pauvre fille?
—Oui, maman!
Et tandis que leurs deux fronts brûlans penchaient l’un sur l’autre, des larmes tombaient en abondance sur leurs mains étroitement unies.
—Son nom, ma fille?
Louise hésita long-temps.
—Gustave, dit-elle enfin.
—Gustave! Mais son nom de famille?
—Je ne le lui ai jamais demandé, maman; pourtant je crois que c’est le même nom que sa cousine: Charrière.
—Et où l’as-tu vu? d’où le connais-tu?
—Oh! maman, il y a bien long-temps pour la première fois! c’est à la maison royale... Constance, sa cousine, me remettait ses lettres.
—Des lettres! il t’écrivait?
—Je t’assure que je ne les lisais pas... beaucoup; je les déchirais presque tout de suite.
Il y avait dans l’attitude de madame Drouart plus de douleur que de colère, moins de colère encore que de surprise.
—Des lettres! reprit-elle, et depuis ta sortie de pension, depuis que tu es chez ta mère, est-ce qu’il a osé t’écrire?
Louise entraînée, sans savoir comment, à faire la confidence de son amour, aurait bien voulu revenir sur ses pas, mais elle s’était trop avancée pour ne pas poursuivre.
—Il m’a écrit, dit-elle d’une voix basse et honteuse, il m’a écrit, mais je n’ai pas voulu recevoir son billet.
—Bien sûr, ma fille?
—Oh! bien sûr, maman!
Le regard de Louise et le ton de ses paroles témoignèrent de sa sincérité. Alors madame Drouart exigea une confession tout entière; elle voulut entrer dans les plus petits détails de cette passion, la prendre à son origine pour ne la quitter que dans ses derniers résultats.
Louise déguisa bien des choses, et cependant madame Drouart fut à peu près instruite de ce qu’elle souhaitait de connaître le plus. Louise lui conta que l’année d’avant sa sortie de la maison royale avait vu le commencement de ses amours avec Gustave; que c’était à une distribution de prix, madame Drouart elle-même présente; que Gustave lui avait fait donner un billet par Constance, qui en riait beaucoup; que bien souvent, lorsque madame Drouart venait la demander au parloir, le dimanche, Gustave se trouvait là avec la mère de Constance; que le hasard seul lui avait fait rencontrer ce jeune homme dans la rue, un mois après être sortie de pension; enfin, qu’elle songeait si peu à faire un mystère de tout cela, que madame Drouart pouvait se souvenir de lui avoir entendu parler, à diverses fois, de son amie Constance et de Gustave son cousin, fils d’un agent de change ou d’un banquier.
Madame Drouart convint en effet d’avoir entendu citer ces deux noms par sa fille, mais sans y attacher la moindre importance. Puis elle ajouta:
—C’est le fils d’un agent de change, ou d’un banquier, dis-tu? Malheureuse enfant, et comment peux-tu croire qu’un jeune homme riche, comme doit l’être ce monsieur Gustave, songe sérieusement à t’épouser, toi sans fortune et presque sans famille? Va, ma Louise, lorsque ma tendresse s’alarme, sois persuadée que ce n’est pas sans raison. A ton âge, on se nourrit le cœur d’illusions: on ne sait pas combien de jeunes gens riches se plaisent à tourner la tête d’une faible fille pour occuper un temps dont ils ne savent que faire; combien d’autres peuvent aimer sincèrement qui cependant ne songent pas à prendre pour femmes les jeunes folles qu’ils aiment.
Louise s’agitait sur sa chaise.
Madame Drouart recueillit ses forces pour donner à sa voix, comme à sa figure, l’expression de dignité calme qu’elle jugeait propre à faire quelque effet sur sa fille. Elle lui traça un effrayant tableau des misères auxquelles l’amour expose leur sexe; elle présenta les hommes, surtout les jeunes gens des grandes villes, comme capables de fouler aux pieds tous les devoirs, toutes les vertus, pour satisfaire un caprice, pour prendre un plaisir d’une minute; elle les montra lâches, cruels, se vantant des malheurs d’une faible femme, ainsi qu’ils se vanteraient d’une bonne action; mettant toute leur joie, tout leur orgueil à perdre la jeune fille qui leur a donné son cœur.
Louise entendit ces paroles avec une visible impatience. Elle n’ignorait pas pour quelle raison sa mère lui tenait ce langage; et plus madame Drouart chargeait le tableau pour le lui rendre odieux, plus Louise se disait tristement: Elle me parle ainsi parce qu’elle ne veut pas que je l’aime!
Madame Drouart quitta les généralités pour s’attaquer de nouveau et spécialement à Gustave.—Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle. Fils d’un banquier, qu’importe? S’il avait des vues honorables, à qui se serait-il adressé d’abord, à toi ou à ta mère?... Il est rare, bien rare, ma fille, qu’un honnête homme écrive secrètement à celle qu’il veut épouser. D’ailleurs, ces lettres, tu en es convenue, sa cousine te les remettait en riant. Elle savait donc, cette cousine, que, pour M. Gustave, une lettre d’amour était chose peu importante et que toi tu ne devais pas prendre au sérieux... Et puis, c’est le hasard, m’as-tu dit encore, qui a renouvelé votre connaissance; tu l’as rencontré au milieu de la rue un mois après ta sortie de la maison royale?... je le veux bien. Mais lorsque le hasard te l’a fait retrouver, pensait-il à toi, et venait-il chez ta mère? Non, sans doute.
—Il ne pouvait pas deviner où nous demeurons, d’autant mieux que Constance est partie pour la Suisse avec sa famille. Autrement il lui aurait demandé de mes nouvelles: il me l’a dit. Il a été assez contrarié du départ de Constance!...
—Soit, mon enfant; mais qu’est-ce que cela prouve? Sa conduite dit-elle qu’il ait des vues honnêtes? Avant même de savoir où tu avais connu ce Gustave, je me défiais de ses desseins: car, je te le répète, un galant homme qui recherche une demoiselle en mariage n’agit pas comme je l’ai vu faire. Depuis que je sais comment tu l’as connu, après tes aveux de tout ce qui s’est passé entre vous, je suis bien loin de changer d’opinion sur son compte. Encore une fois, s’il n’a que des projets honorables, à qui doit-il parler? à ta mère ou à toi?
—Tu me grondes! reprit Louise. Et c’est justement ce que je lui ai dit: Monsieur, allez trouver maman.
—Tu as bien fait, ma fille; mais est-il venu me parler? l’ai-je vu? Non, certes; il s’en donnerait de garde.
Louise ouvrait la bouche pour répondre que Gustave était venu, témoin les vingt francs donnés au portier; mais elle pensa vaguement que madame Drouart trouverait encore quelque chose à blâmer dans cette manière de prendre des informations sur leur compte, et elle se tut. Au fond du cœur elle était fâchée contre sa mère.
Ce fut bien pis lorsqu’elle entendit madame Drouart lui dire, jusqu’à deux fois, avec assurance: Ce jeune homme te trompe: il ne t’aime pas.
Louise, eût-elle douté elle-même de l’amour de Gustave, aurait difficilement supporté qu’un autre en doutât. Mais, certaine de posséder cet amour, elle pouvait encore moins souffrir qu’on lui voulût nier qu’elle fût aimée.
Son impatience, long-temps contenue, perçait dans son regard. Son geste devint sec, sa parole brève, et ses joues s’enflammèrent de dépit.
Elle se leva, s’en alla s’asseoir à l’autre bout de la chambre, prit une aiguille, une étoffe à broderie; puis, aux quelques mots que lui adressa madame Drouart, elle ne fit plus aucune réponse.
Madame Drouart, à son tour, se lève pour passer dans son cabinet; mais avant de sortir elle s’arrête devant sa fille, et là, mécontente de l’effet inattendu produit par ses paroles, ne voulant pas paraître avoir affirmé un fait faux ou même douteux, excitée par la mauvaise humeur de Louise, elle répète d’un ton de voix empreint de colère: Non, certainement, il ne t’aime pas!
Louise, quoique profondément blessée, continue à garder le silence.
—Mon Dieu, s’écria madame Drouart quand elle fut seule, que vais-je devenir?... quelle enfant! Peut-être m’y suis-je mal prise pour la guérir d’un fol amour; mais, mon Dieu, vous le savez, mes intentions étaient bonnes!... A qui maintenant irai-je demander des conseils? Je ne sais plus, moi, comment faire...
Après un moment de réflexion, elle se dit: C’est peine inutile: toute la conduite de ce jeune homme fait voir assez ce qu’il faut penser de lui. Mais, n’importe, je veux prouver à Louise que mes craintes ne m’abusaient pas; je veux prendre des informations sur la moralité de M. Gustave Charrière. Le général Darvin connaît peut-être cette famille.