Un Parisien à Madagascar

Etienne Grosclaude · Chapitre 4 sur 6

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Un Parisien à Madagascar

Annexes

 

 

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ANNEXE I

 

 

L’AFFAIRE DES MISSIONS

 

On a beaucoup et violemment disputé sur la question reli-gieuse à Madagascar : une question qui n’avait pas à se poser entre chrétiens sur une terre païenne et qui n’en a pas moins, par la faute inconsciente des uns comme des autres, fait obs-tacle, un moment, aux progrès de la pacification.

Catholiques et protestants, les missionnaires ont le plus noble rôle et le plus utile à jouer dans les pays neufs dont ils sont les pionniers bienfaisants1 ; mais, après la conquête, les inévitables excès du prosélytisme exposent à de graves embar-ras le gouvernement que l’on a, de bonne foi, l’intention de ser-vir ; c’est l’avis de tous les coloniaux expérimentés, et c’est, je crois bien, l’avis du général Gallieni, qui cependant ne fait au-cune différence entre les uns et les autres dans la façon de les traiter, sinon dans l’appréciation de leur opportunité. Bien des

 

1 Les missions ont rendu d’énormes services dans les pays nou-veaux où elles ne se sont pas trouvées en conflit. C’est ainsi que, dans l’Afrique du Sud, l’évêque Colenso et le pasteur Daumas ont accompli une œuvre de civilisation admirable et définitive chez les Basoutos, comme dans la région du Tanganyika sont en train de le faire les Pères Blancs et les Lazaristes.

La solution de la question religieuse à Madagascar serait peut-être dans un partage territorial qui attribuerait aux missionnaires de chaque religion une contrée dans laquelle s’exercerait, en dehors de la pugnacité confessionnelle, l’influence bienfaisante du christianisme selon l’une et l’autre formule, inspirées toutes deux par le zèle le plus louable et le plus digne de respect.

 

– 293 – fois, j’ai eu l’occasion de constater, moi qui suis protestant et qui le dis bien haut, comme quoi le gouverneur général s’est fait un devoir de ne jamais accorder un avantage aux missionnaires catholiques sans donner aux protestants une compensation équivalente1.

 

1 Voici la circulaire que le général Gallieni a adressée à MM. les ré-sidents, administrateurs, commandants de cercle, chefs de provinces, représentants des divers cultes chrétiens à Madagascar, au sujet de la neutralité religieuse et du règlement des conflits entre les différentes confessions :

« Messieurs,

« Par le courrier de France arrivé à Madagascar le 15 janvier, M. le ministre des colonies m’a fait connaître qu’il avait entièrement approuvé les instructions contenues dans ma circulaire n° 10, du 5 octobre dernier, au sujet de la neutralité religieuse que devaient observer, de la manière la plus absolue, les fonctionnaires et officiers en service dans la colonie. Le ministre ajoute « qu’il ne saurait admettre que les querelles religieuses puissent être une occasion de troubles dans la colonie et qu’il blâmerait les autorités locales qui hésiteraient à réprimer immédiatement les fau-teurs de désordre, à quelque confession qu’ils appartiennent. »

« Je me fais un devoir de transmettre à tous les nouvelles instruc-tions de M. le ministre des colonies et d’inviter chacun à s’y conformer strictement.

« Je ne saurais moi-même admettre aucune excuse si ces prescrip-tions n’étaient pas observées fidèlement, et je suis disposé à faire respec-ter, par tous les moyens en mon pouvoir, la volonté du gouvernement de la République.

« Je ne puis, à ce sujet, que vous renouveler les prescriptions for-melles de mes circulaires n° 10 (du 5 octobre 1896) et 169 (du 11 janvier 1897), et vous rappeler que toutes les autorités quelles qu’elles soient, françaises ou indigènes, ont pour devoir strict d’observer la plus com-plète neutralité religieuse et de se tenir autant que possible à l’écart des dissensions auxquelles donnent lieu, parmi la population malgache, les faits de propagande des diverses missions de Madagascar. Aucune pres-sion ne doit être faite sur les indigènes, complètement libres d’embrasser tel culte qu’il leur plaira. Nous ne devons intervenir, ainsi que je l’ai déjà expressément commandé, que si, dans les édifices religieux ou les écoles, sont commis des actes ou prononcées des paroles de nature à nuire au

 

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prestige et à l’influence du nom français. Vous devez alors agir avec toute la rigueur nécessaire.

 

« J’ai d’ailleurs le regret de constater que le caractère de large tolé-rance, qui a dicté jusqu’ici les actes de l’autorité locale, n’a pu donner satisfaction complète aux revendications incessantes des ministres des divers cultes. Ceux-ci n’ont pas toujours accepté comme il convenait les décisions du tribunal spécial que j’avais, par esprit de conciliation, insti-tué dans chaque province, par décision n° 74 du 2 novembre 1895, dans le but de régler les questions de propriété des édifices religieux de chaque localité. De plus, enfreignant mes prescriptions maintes fois renouvelées, certains, sortant des limites du domaine spirituel, dont ils ne doivent pas s’écarter, ont cru pouvoir tenter de faire acte d’autorité sur les popula-tions, dans le but d’augmenter le nombre de leurs adeptes au détriment de la confession adverse. Ces procédés ont eu pour résultat d’exciter les esprits et pourraient, s’ils se répétaient, amener des désordres que j’ai le devoir de réprimer avec sévérité. Ils sont, de plus, contraires aux prin-cipes de liberté, que j’entends voir respecter par tous.

« Je tiens à bien établir, une dernière fois, que chacun est absolu-ment libre de pratiquer telle religion qui lui convient et que les autorités françaises comme indigènes ne doivent en aucun cas intervenir dans la direction des consciences, leur rôle se bornant à maintenir l’ordre et à réprimer tout acte tendant à le troubler.

« D’autre part, les ministres des différents cultes ne doivent, sous aucun prétexte, s’immiscer dans les affaires publiques, leur mission d’ordre spirituel étant bien distincte de tout ce qui est du ressort exclusif des missionnaires français et indigènes, c’est-à-dire des pouvoirs recon-nus. À cette condition seulement, ils auront droit à la protection que le gouvernement français est tout disposé à leur accorder.

« Pour faciliter, dans cet ordre d’idées, la tâche des autorités fran-çaises et pour affirmer la liberté entière laissée aux indigènes, de prati-quer telle religion qu’ils désirent, dans l’édifice religieux de leur choix, j’ai décidé ce qui suit :

« 1° La décision n° 74, créant dans chaque province un tribunal spécial d’arbitrage, est rapportée.

« 2° Lorsque des conflits se produiront en Imerina entre catho-liques et protestants d’un village au sujet de la possession ou de l’affectation d’un édifice religieux, l’autorité locale n’interviendra pas. Chacun des partis en cause rédigera une pétition écrite, collective, qui sera adressée directement au président de la commission administrative

 

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Le gouverneur général ne s’est jamais départi de ces prin-cipes de haute tolérance, sur lesquels il s’est nettement expliqué devant les Malgaches toutes les fois que l’occasion s’en est pré-sentée, et notamment durant le voyage d’inspection qu’il a fait dans le courant de cette année ; j’en trouve une preuve nouvelle dans cette correspondance du pays de Betsiléo :

« Comme de fréquents incidents religieux se sont produits dans cette région, le général Gallieni a dit aux habitants de Tsia-fahy, que les autorités françaises ne s’occuperaient jamais du culte qu’ils pouvaient pratiquer et qu’ils seraient toujours laissés entièrement libres d’embrasser la religion qui leur plairait, qu’il ne leur demandait qu’une chose : être bons et fidèles sujets de la France, qui partout se fait une scrupuleuse obligation de respec-ter les mœurs et les religions des habitants de ses colonies. »

 

centrale créée à Tananarive, pour l’Imerina, par décision n° 174 du 10 février.

« Cette commission instruira les cas de l’espèce et remettra sur cha-cun d’eux un rapport au secrétaire général, faisant fonctions de premier ministre. Celui-ci, après étude du rapport de la commission, statuera seul et sans appel.

« 3° Il sera procédé de même dans les provinces indépendantes de l’Imerina. Dans chacune d’elles, une commission administrative provin-ciale, de composition analogue à la commission administrative de l’Imerina, sera constituée par les soins du résident, chef de province. Sur chacun des cas instruits par elle, cette commission remettra un rapport au gouverneur général indigène accrédité auprès du résident. Ce gouver-neur, après examen du rapport, statuera seul et sans appel.

« Les résidents rendront compte, dans le plus bref délai, de l’exécution de cette prescription, et soumettront à l’approbation du rési-dent général une décision à cet effet.

« MM. les résidents et commandants de cercles, chefs de province, donneront la plus grande publicité à la présente circulaire. MM. les re-présentants des divers cultes sont autorisés, de leur côté, à la faire im-primer ou afficher (reproduction littérale du texte français ou malgache paru à l’Officiel) dans leurs églises, temples ou écoles. »

 

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Certes les protestants anglais ont beaucoup fait à l’origine pour le développement de ce pays, mais par cela même le nom de protestant est et restera longtemps aux yeux des Hovas sy-nonyme d’Anglais, tandis que le catholicisme personnifie l’action française.

Quant au protestantisme français, la complexité d’une al-liance de mots aussi déconcertante au regard des Malgaches devait nécessairement amener une confusion des plus fâcheuses dans les idées d’un peuple dont nous avons été séparés par des malentendus beaucoup plus que par une hostilité véritable. Je crois, du reste, que le malentendu ne s’est pas produit seule-ment là-bas, et qu’ici-même, à Paris – je parle des gens qui n’ont jamais mis le pied sur cette terre lointaine, – on est illu-sionné par le mirage d’une impropriété de termes quand on parle, comme on le fait à tout instant, de la gravité des questions religieuses à Madagascar. Assurément il y a existé une question religieuse, mais elle est antérieure à l’occupation française et, strictement localisée chez les Européens, elle ne mettait en pré-sence que jésuites et révérends, passant la plus grande partie de leur temps et dépensant le meilleur de leur énergie à se livrer des combats qui aboutissaient à de véritables razzias d’âmes : tel jour, en tel lieu, l’école catholique enlevait de la sorte quelques douzaines d’élèves à l’école anglaise, et tel autre jour, c’étaient les protestants qui raflaient des pions à leurs adver-saires.

La situation s’est modifiée depuis lors en ce sens qu’on ne saurait équitablement reprocher de pareils excès de prosély-tisme à nos pasteurs français qui – amenés par l’idée théori-quement excellente d’utiliser au profit de leur pays les éléments protestants, prédominants à Madagascar en vertu de l’évangélisation anglicane, – ont dû, loin de songer à une poli-tique agressive, concentrer immédiatement toutes leurs éner-gies dans la défense de l’instabilité religieuse du Malgache contre les sollicitations multiples et envahissantes des représen-tants de la Société de Jésus. Il est en effet incontestable que les Jésuites n’apportent pas une modération suffisante dans cette

 

– 297 – lutte contre des adversaires dont l’inspiration n’a pas toujours été à la hauteur de la bonne foi. Qu’ils sont donc insinuants, les bons pères ! S’il y a quelque chose à leur reprocher sur le cha-pitre de l’adresse, ce n’est assurément pas d’en manquer ; leur influence envahissante se propage de jour en jour, et les écoles qu’ils patronnent, ainsi que celles des Frères de la Doctrine chrétienne, ont vu décupler le nombre de leurs élèves depuis que le général a rendu la langue française obligatoire dans l’enseignement. Tananarive vaut bien une messe !

On sait le goût des Hovas pour la parole publique et pour les chants en commun ; c’est une des raisons de l’affluence qui se presse dans les églises aussi bien que dans les temples, et les chœurs y sont parfois remarquables ; on s’est fort heureusement inspiré de cette préoccupation dans les méthodes pédagogiques auxquelles sont soumis les jeunes Malgaches, et, de la maison que j’habite, on entend matin et soir, chez les frères et chez les sœurs, des kyrielles de bambins entonner avec un entrain que je dirais endiablé, n’était la sainteté du lieu, des chants liturgiques et même quelques refrains profanes, parmi lesquels domine l’histoire du petit navire « qui n’avait ja, ja, jamais navigué ». J’ai peine à croire qu’il s’agisse d’une adaptation coloniale de la légende de l’arche de Noé, quoique les travestissements bi-bliques soient parfois en honneur dans certaines prédications à l’usage des Malgaches. Mgr Cazet – je lui laisse toute la respon-sabilité de cette citation – m’a parlé du pittoresque sermon que prêchait, il y a quelques années, en pleine capitale, le pasteur anglais Ellis, l’un de nos ennemis les plus ardents, parlant à ses ouailles, pour qui ses paroles étaient paroles d’Évangile, le lan-gage que voici :

« Oui, mes chers frères, Christ aimait les Anglais et il avait les Français en horreur, et la preuve en est que, lors de son sé-jour en Angleterre, jamais on ne put le décider à aller visiter Paris. »

Le mystère de la Trinité, le péché originel, la transsubstan-tiation, quel intérêt voulez-vous que ces problèmes dogmatiques

 

– 298 – offrent à de bonnes gens dont la pensée – sauf dans la société d’élite où fréquenta notre confrère Jean Carol – ne s’élève même pas jusqu’à dire à l’Éternel : « Donnez-nous aujourd’hui notre riz quotidien » ? Les bananes et les mangues, surgissant sans culture, leur suffiraient au besoin, comme à leurs proches parents les quadrumanes, et il serait à peu près aussi raison-nable de rassembler des ouistitis ou des makis dans un temple que d’évangéliser ces paroissiens, dont les ancêtres habitaient naguère encore des paradis terrestres où l’arbre de la science était un cocotier aux branches duquel ils se pendaient par la queue.

Ayons la sincérité de le reconnaître : protestantisme et ca-tholicisme sont deux vernis de nuance différente dont on a ba-digeonné les Malgaches comme on marque les troupeaux avec un pot de couleur, et sous cette couche, oh ! combien superfi-cielle ! ils sont demeurés un bétail indifférent à la peinture et soucieux uniquement de manger de temps à autre, d’être mal-traités le moins possible, – et, à l’occasion, de pouvoir se ruer impunément sur une proie humaine, en dehors de toute préoc-cupation relative à sa nuance religieuse1.

 

1 Ces considérations ont reçu, depuis l’époque où fut écrit ce cha-pitre, une bien tragique confirmation par le massacre des pasteurs Mi-nault et Escande, dont la mort héroïquement chrétienne est l’œuvre de l’instituteur protestant Raobelina, du village d’Ambatondradama, comme l’a démontré le procès des meurtriers.

Les deux vaillants missionnaires ont été victimes de leur noble con-fiance dans le caractère des Malgaches, parmi lesquels ils se sont aventu-rés sans armes, comptant jusqu’à la dernière minute sur la générosité de ces sauvages, respectueux uniquement de la force brutale, mais que les théoriciens de la métropole s’entêtaient à leur représenter comme des frères en Jésus-Christ.

Voici en effet, d’après le récit du pasteur Meyer, publié dans le Temps, les circonstances dans lesquelles ces deux hommes de bien ont trouvé la mort :

 

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« Nos amis s’étaient arrêtés à Ambatondradama pour leur repas ; le village était presque désert, la plupart des habitants s’étant rendus au zoma situé à un kilomètre environ sur la route d’Antsirabé. Vers trois heures, au moment de continuer leur route, un homme du village (c’est la version du rapport officiel) serait venu prévenir Escande de la présence des Fahavalos au marché ; mais Escande aurait répondu : « Il n’y a plus de Fahavalos ! » Après celui-là (c’est la version de Raïnimanga), deux hommes seraient survenus qui auraient dit : « Il y a au marché des hommes armés qui ne sont ni des miliciens ni des soldats : laissez-nous vous conduire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de danger ». Je crois que nos amis, ne connaissant pas le malgache, n’ont rien compris à tout cela, pas plus qu’aux conversations à voix basse des porteurs qui, d’après un autre domestique, Ramasia, avaient agité la question de ne pas continuer leur route, à cause des gens suspects qu’ils avaient aperçus.

« Escande et Minault, sans doute sans aucune méfiance, se sont laissé conduire par deux hommes, dont l’un vient d’être arrêté dans l’Ankarata. Au moment où ils arrivaient sur la route de Betafo, ils ont essuyé une première décharge de fusils. Immédiatement, les bourjanes se sont enfuis, laissant là les bagages et Minault. Minault s’est écrié : « Sau-vez-moi ! » et Escande : « Oh ! les Fahavalos ! » Puis l’un à pied, l’autre à cheval, ils se sont jetés sur la droite de la route, accompagnés de Raïni-manga. Je suppose qu’ils ont quitté la route parce que quelque repli du terrain droit, espéraient-ils, les cacherait aux Fahavalos placés sur une petite élévation.

« Malheureusement sur l’herbe glissante, Minault qui n’était pas encore fort bien, et qui était très vêtu, avait de la peine à marcher. Décou-ragé à un moment, il s’est tourné vers les Fahavalos qui les poursuivaient et, levant les mains dans la candeur de son âme, il leur a montré qu’il était désarmé. Le résultat c’est que les bandits n’ayant plus rien à redou-ter ont osé s’avancer et, plus près, un de leurs coups a atteint Minault qui avait repris sa marche. Frappé à la hauteur des reins, il est tombé sans proférer un cri, sans même qu’Escande qui le précédait de quelques pas se soit douté de ce qui était arrivé.

« Au même moment, pour placer le cheval entre lui et les balles des ennemis, Escande a eu la malencontreuse idée de mettre pied à terre et il s’est engagé dans un bas-fond marécageux qu’il a eu beaucoup de peine à traverser. Il remonta cependant la pente opposée et allait peut-être suivre le conseil de Raïnimanga qui ne cessait de lui dire : « Monsieur Escande, montez à cheval », quand embarrassé, on ne sait comment, dans la bride, il a glissé sur le sol ; le cheval effrayé de plus en plus s’est dégagé et s’est

 

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On ne doit donc pas s’étonner s’ils ont été moins sensibles aux bienfaits de la religion qu’à l’amélioration matérielle des conditions d’existence qui a suivi la domination française, de-puis que le général Gallieni a soustrait la population hova comme les tribus de la côte au joug oppressif des Andrianas, dont les exactions et les cruautés étaient à tel point intolérables qu’une révolution se préparait au moment où nous sommes ve-nus changer la face des événements ; c’est l’avis formel de M. Grandidier, l’illustre savant et le vaillant explorateur dont l’autorité sur les choses de Madagascar est incontestable.

En fait, le général Gallieni, redouté à son approche comme un tyran sanguinaire, sur la foi des missionnaires anglais, qui avaient soigneusement élaboré sa légende, est apparu dès ses premiers actes de gouvernement comme le libérateur du peuple,

 

enfui ; Raïnimanga a aidé encore Escande à se lever et à marcher, mais à peine avaient-ils fait quelques pas qu’Escande tombait, comme Minault. Raïnimanga n’avait plus qu’à fuir ; les Fahavalos l’ont poursuivi à son tour, mais assez heureux pour rejoindre le cheval il a pu gagner du ter-rain. Du reste, il a été poursuivi 5 à 6 kilomètres. Telle a été la fin de nos pauvres amis.

Le soir, vers sept heures, un homme de Ramaïnandro qui, se ren-dant au marché, avait assisté à la scène tragique, arrivait chez l’adjudant-commandant du poste et lui annonçait le meurtre de deux Français. Im-médiatement, l’adjudant et le gouverneur du village ont fait leurs prépa-ratifs pour se rendre à Ambatondradama, qui est à 25 kilomètres de là, aussitôt que le clair de lune rendit possible leur marche. Pendant ce temps, Raïnimanga est arrivé et a fait le récit que je viens de vous trans-crire. »

Le résultat de son enquête personnelle a, disent les Débats du 12 juillet, convaincu une fois de plus le général que « le déplorable assassi-nat de MM. les pasteurs Escande et Minault était un acte de banditisme isolé, n’impliquant aucune complicité de la population, entièrement soumise, de la région où il a été commis. En outre, de l’avis de tous les Européens, y compris plusieurs notabilités protestantes, françaises, an-glaises et norvégiennes, il est avéré que nous n’aurions pas à déplorer ce malheur s’il avait été tenu compte des recommandations faites par les autorités aux Européens qui voyagent isolément. »

 

– 301 – et c’est contre le parti de la Cour, contre les tyranneaux de vil-lage et contre les ministres rançonneurs que s’est immédiate-ment exercée son autorité. Jugez avec quelle stupeur nous l’avons vu attaqué par des hommes que cette politique devrait combler de satisfaction et dont rien ne faisait prévoir le loya-lisme chevaleresque envers une souveraine malheureuse !

Je me suis efforcé de faire voir l’état d’esprit du menu peuple : pour ce qu’il en est des grands de la terre, il me suffira de signaler qu’un instant avant son exécution, le prince Ratsi-mamanga, qui était l’un des plus ardents champions du protes-tantisme, s’est confessé au Père jésuite, en a reçu l’absolution, et s’est fait conduire au poteau par lui, après avoir accepté l’assistance et partagé les prières de l’aumônier protestant ; deux précautions valent mieux qu’une. Il semblerait que ce vieux malandrin se fût inspiré du célèbre dilemme de Pascal, et surtout de cette idée qu’il ne fallait point se mettre mal avec le Dieu des Français, qui l’emporte en ce moment.

On m’a même affirmé que, malgré son incontestable supé-riorité de caractère, Rainandriamanpandry aurait cédé lui aussi à ce sentiment d’utilitarisme suprême, mais je ne suis point en mesure de me prononcer sur ce point obscur de l’histoire d’une crise ministérielle à Tananarive, – où le terrain est tellement escarpé que, quand un ministre tombe, il n’y a plus qu’à l’enterrer.

Il n’a guère été fait exception à cette règle que pour le mi-nistre Rainitsimbazafi, qui d’ailleurs n’était guère qu’un vieux rouage et dont la participation aux faits insurrectionnels n’était pas aussi nettement démontrée que pour ses collègues : sa dé-mission fut acceptée et on lui laissa non seulement la vie, mais même la liberté ; c’est la première fois qu’un homme d’État de Madagascar a été l’objet d’une mesure aussi humiliante.

 

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Les Hovas avaient, à quelques lieues de Tananarive, une ville sainte : la cité d’Ambohimanga, sanctuaire réputé invio-lable et dissimulé derrière un rideau de grands arbres au som-met d’un piton escarpé ; un haut fonctionnaire, homme d’esprit, qui a l’un des premiers visité la ville sainte, a eu l’amabilité de m’adresser à ce sujet une lettre intéressante dont j’extrais les passages que voici :

« N’allez pas vous figurer des merveilles d’art, des palais comme au Cambodge ou des sanctuaires comme en Égypte ou en Syrie ; tout est simple en ce pays, vous le savez, et s’il y a quelque chose d’instructif, c’est la disproportion entre les misé-rables monuments d’argile et de bois, et l’effroi mystérieux dont ils sont entourés. Au surplus, sans vous faire languir, je vais vous raconter mes impressions par le menu.

« Je passe la monotone équipée en filanzane, à travers les plateaux rouges d’Imerina. Ambohimanga, comme il sied à une ville sainte, est invisible de loin – où respecte-t-on ce qu’on voit tous les jours ? – elle est dissimulée derrière un épais rideau de vieux arbres, à la crête d’un des seuls mamelons boisés qui émergent de cette partie du plateau central : sans aucun doute la sainteté du lieu a seule arrêté le déboisement.

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« Comme tous ses congénères, le rova est un ensemble de vieilles masures en bois, noires, mesquines et sales, entourées d’une palissade en bois : mais ce qui le distingue tout d’abord, c’est qu’il est bâti à la pointe d’un rocher et que la palissade est précédée d’une épaisse muraille de 3 à 4 mètres de haut. De l’avis de mes compagnons de route, quelques hommes détermi-nés, bien approvisionnés et bien armés, y seraient dans une po-sition inexpugnable. Je serais bien surpris si dans quelques mois deux ou trois braves canons français – de bonnes pièces de 220 – n’allongeaient pas leurs gueules menaçantes et respec-tables sur ces remparts sacrés.

 

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« Car tout est sacré à Ambohimanga : la ville, le rova, les remparts, les tombeaux des anciens rois, leurs cases religieuse-ment conservées, et même deux misérables petits bassins, où croupit une eau noirâtre, dans lesquels la Reine seule a le droit de pêcher. Que peut-on bien y pêcher, grand Dieu, qu’on n’y ait mis un quart d’heure avant, et qui soit encore vivant ?

« Je ne m’arrêterai pas à vous décrire toutes les soi-disant curiosités qu’on nous a montrées, depuis les tombeaux d’Andrianampoinimerina, de Ranavalo la sanglante et d’Andrianatsimitovinaminandriandehibé (le prince qui n’a pas son pareil entre les grands princes) – un bien grand roi si ses actions répondent à l’ampleur de son nom, – jusqu’à la case en bois du premier de ces monarques, conservée religieusement dans sa saleté originelle. Le seuil de cette case est « fady » : les simples mortels doivent l’enjamber sans y poser un pied sacri-lège ; dès l’entrée, une âcre fumée vous prend à la gorge, et l’on distingue à grand’peine sur une natte sordide une horrible vieille qui nuit et jour entretient le feu sacré : c’est la vestale de l’endroit.

« Les légendes du lieu sont en général stupides, comme le fatras indigeste d’événements merveilleux que les indigènes de l’Imerina appellent pompeusement « Histoire » de leur pays. Une seule est un peu amusante ; c’est celle des arbres géants dont les racines sont emprisonnées dans les murs de l’enceinte : on raconte que les Sakalaves, ces audacieux ennemis des Hovas, étaient venus un jour camper jusque sous les murailles de la citadelle sacrée. Dans la joie du triomphe anticipé, ils s’étaient, suivant la coutume malgache, approprié tous les bœufs du vil-lage pour festoyer largement. Mais cette gourmandise devait les perdre, car le Dieu des Hovas veillait ; et les guerriers de l’Ouest ayant osé porter une main sacrilège sur les feuilles des arbres sacrés furent immédiatement frappés de la lèpre.

« Je n’ai pas demandé le nom de ces arbres : il n’y a rien de plus navrant, n’est-ce pas ? que de voir la lourde main de la science s’abattre sur la fleur délicate des légendes.

 

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« Toutes les habitations sont bâties sur le même modèle, et comme autrefois chaque objet y a sa place rigoureusement dé-terminée par l’orientation, depuis le mortier à riz jusqu’au pou-lailler, depuis la tête du lit jusqu’au siège de l’hôte. Il n’est donc pas besoin d’un grand effort d’imagination pour se représenter la vie patriarcale qu’on y pouvait mener « au grand siècle ». Vie simple ! temps heureux, où l’alcool des vahazas n’avait pas en-core franchi les sombres forêts qui défendent l’accès des pla-teaux de l’Émyrne, où les princesses de sang royal ne se met-taient pas à la torture pour emprisonner leurs pieds déformés par la marche dans d’étroits souliers de satin ; où les « mpisiki-dy » jetaient des sorts en toute liberté sans crainte des mission-naires : où, sans juges ni lois, chacun vivait en paix du fruit de ses rapines. »

 

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