Un Parisien à Madagascar
Chapitre XII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
LES JOIES DU RETOUR
Il n’est si bonne compagnie qui ne se quitte ! –
Escrime sénégalaise. – Chaleur. – On demande du
pétrole. – Le placer de Rafiatokona. – Tsiromandidy. – La traversée du Sakay. – « Y en a caïmans ! » – Les gris-gris. – Le rhamulet. – Où les balles pleuvent… –
Blanc partout.
Jeudi 26 novembre.
Les adieux s’échangent sans enthousiasme ; cependant quelques-uns des chefs ont l’aplomb de nous demander encore des fanafodys ; nous leur répondons, avec l’ironie d’une re-vanche délicieuse, que « les fanafodys s’en sont allés rejoindre les bœufs », et nous prenons congé par cette simple formule de politesse dont on ne nous paraît pas apprécier toute la saveur : « Il n’est si bonne compagnie qui ne se quitte », comme disait Dagobert à ses chiens. Hélas ! il nous faut aussi quitter le nôtre, l’excellent Fahavalo, qui ne peut plus mettre une patte devant l’autre et qui gît dolent sur le sol, comme un vahaza terrassé par la fièvre ; décidément c’était un chien européen. Son regard mé-lancolique nous suit au loin dans la brousse, et, en nous retour-nant une dernière fois, nous lui adressons l’affectueux encoura-gement bien dû au pauvre petit être qui va représenter à lui seul la civilisation européenne parmi ces sauvages, jusqu’à l’heure prochaine où nos troupes viendront prendre possession défini-tive de Bekopaka et du Manambolo.
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Nous voilà sur le chemin du retour, et il va falloir franchir à nouveau, pour atteindre le plateau du Bemaraha, le défilé par où nous avons opéré notre descente à travers la forêt. Ce pas-sage nous fait une impression plus vive encore avec son chaos de roches spongieuses fantastiquement embroussaillées, sous la voûte majestueuse des hautes arborescences où les lianes s’entre-croisent par myriades – des gorges d’Apremont sous les tropiques, – un de ces paysages dont la fougueuse imagination du dessinateur Riou illustrait le récit des voyages dans ces con-trées équatoriales, qu’il n’avait jamais parcourues qu’en rêve.
On avance lentement, glissant entre les roches, au milieu des fourrés, à la file comme toujours, mais plus péniblement que jamais, le long d’un ravin au fond duquel les flaques d’eau que l’on aperçoit de loin en loin font tirer une langue énorme à nos porteurs, haletants d’une soif jamais apaisée. Le silence de la forêt n’est guère troublé que par les abois déchirants des maques hurleurs et par des cris d’oiseaux, parfois si stridents qu’on est sur le point de s’arrêter, croyant au coup de sifflet qui commande la halte en présence d’une alerte.
Vers le milieu du jour, on atteint enfin la grande clairière où nous avons campé la semaine précédente, mais, en consé-quence du refroidissement de nos relations avec nos bons amis sakalaves, on convient, pour se mettre à l’abri d’une surprise, de ne faire le repos du déjeuner qu’après la sortie de la forêt, sur le plateau ; à défaut de salle à manger, c’est encore bien joli d’avoir un lunch sur un plateau.
À l’entrée de la plaine, nos tardalas s’en vont faire des fouilles au pied d’un buisson d’où ils rapportent chacun un petit sac de riz. C’était un dépôt de vivres qu’ils avaient organisé en prévision de la fuite dans laquelle ils étaient énergiquement ré-solus à chercher le salut en cas d’attaque. Braves et fidèles servi-teurs !
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Vendredi 27.
On marche grand train ; d’assez bonne heure, nous nous retrouvons au sommet de la brèche par où nous avons ascen-sionné le Bemaraha. La vue resplendit au loin sur la vallée, que couronne l’hémicycle grandiose de la muraille calcaire arcbou-tée sur des crêtes vives perpendiculaires à sa base. C’est par une de ces crêtes, au bas de la grande brèche, que nous dévalons jusque dans la bande forestière qui festonne le soubassement du massif.
Elle est médiocrement large de ce côté, la forêt ; une petite heure suffit à la traverser, et puis nous piquons droit sur Anka-vandra.
Un énorme feu marche dans la brousse en travers de notre direction ; un vent violent le pousse, et nous voilà serrés entre un marais et les flammes ; mais nous gagnons de vitesse, et tout le convoi passe, échappant à Charybde sans être tombé dans Scylla.
Nous retrouvons les bœufs sauvages. On n’en avait pas vu un seul dans le Bemaraha. Nous en tirons quelques-uns, ça fait merveille au dîner ; malheureusement pour le confortable du festin, la nuit nous surprend dans une région marécageuse, et nous en sommes réduits à camper sur le lit sablonneux de la rivière Berano, où nous avons toutes les peines du monde à fixer les piquets de nos tentes contre lesquelles le vent fait rage. L’Évangile a bien raison quand il nous recommande de ne pas édifier notre demeure sur le sable. Enfin on s’installe à peu près ; on dresse la petite table, rafistolée de pièces et de mor-ceaux avec une infinité de bouts de ficelle, mais un orage épou-vantable inonde le festin, et la rivière grossit, menaçant d’envahir nos chambres à coucher ; on dort tout de même, sous l’œil vigilant de deux factionnaires, et le lendemain on part juste à temps pour échapper à l’inondation.
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Samedi 28.
L’orage continue. C’est rare qu’il se prolonge jusqu’à cette heure matinale, mais la perspective d’Ankavandra nous aide à le supporter. Au moment du départ, deux de nos tirailleurs séné-galais ont une vive explication à coups de baïonnette. On les sépare ; l’un d’eux est blessé à la main comme dans un duel bien parisien, mais plus sérieusement. Un pansement soigné s’impose : mais devant les menaces de la rivière, on commence par gagner le haut terrain.
Nous arrivons dans l’après-midi chez nos bons amis d’Ankavandra, qui nous font une réception de gala, avec accom-pagnement de violon, de grosse caisse et d’accordéon. Un billet de d’Yerville, qui est à sept ou huit kilomètres de là sur les pla-cers de Rafiatokona, nous apprend que, trois jours après notre départ, le gouverneur lui a fait assavoir comme quoi nous avions été attaqués et mis en pièces au pied du Bemaraha. Des nouvelles rassurantes étaient venues depuis lors, mais notre camarade nous priait de le fixer sans retard sur notre sort. Nous lui envoyons un taratasa, lui annonçant pour le lendemain l’arrivée de Boussand sur son territoire. Quant à Rocheron et moi, nous nous proposons de partir à la recherche des schistes bitumineux, peut-être pétrolifères, dont la présence dans la ré-gion est signalée par l’explorateur Gautier.
En place, repos. La chaleur est accablante : quarante-deux degrés à l’ombre dans ma case. C’est supportable en un climat sec comme celui de l’Algérie, mais cela fait ici de la chaleur hu-mide dont on se passerait bien. Vers le soir, Rocheron me dit :
« Mes Sénégalais ne savent plus où se fourrer. »
Et nous, donc, pauvres diables de Parisiens que nous sommes !
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Dimanche 29.
La matinée est consacrée à des kabarys avec Rakotovo, 12e honneur, le gouverneur hova de Tsiromandidy, qui est venu se mettre à notre disposition. Grande revue de la garnison, avec musique militaire, comme ci-dessus ; manœuvres en musique : l’exercice à la malgache se compose d’une série de mouvements rythmés, durant lesquels le soldat saute constamment d’un pied sur l’autre ; c’est une sorte de pyrrhique où la lance est rempla-cée par le fusil Gras.
Après déjeuner, par une chaleur effroyable, Boussand se met en route pour Rafiatoka, tandis que Rocheron et moi, nous partons à la recherche des sources d’huile minérale, dont la si-tuation est signalée d’une façon assez vague aux environs d’Ambohitsalika ; mais nous manquons de renseignements pré-cis sur le village, dont les uns disent qu’il se trouve à deux jours de marche, sur l’autre rive du Manambolomaty, et dont les autres contestent véhémentement l’existence. Cruelle énigme ! Les difficultés avec nos guides vont se renouveler plus embar-rassantes que jamais.
Après quelques heures de marche dans une région fertile et ombragée, nous traversons sous un orage formidable le haut Manambolo, fort large à sa sortie du Bongolava, dans un cirque grandiose.
Nous campons sur la falaise, – oh ! combien peu confor-table ! Tout est trempé ; impossibilité radicale de faire la soupe ; jusqu’au lendemain matin nous vivons dans l’eau illuminée par un éclair ininterrompu, dont l’intensité varie selon une sorte de rythme comparable à celui des phares à éclipse ; ce n’est pas une existence que de passer la nuit dans une fontaine lumineuse.
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Lundi 30.
Le tonnerre a grondé jusqu’au matin :
En nos voyages,
Combien d’orages !
À quelques centaines de mètres en aval, une bande de Sa-kalaves, marchant comme de coutume, à la file malgache, tra-versent la rivière, battant l’eau de leurs sagaies à droite et à gauche, et soufflant dans d’énormes conques dont le son rauque tient en respect les crocodiles. Après une courte alerte, nous constatons que ce sont des Sakalaves soumis, qui se rendent d’Ankavandra au village d’Andranonandriana, où nous les sui-vrons de près.
Nous arrivons vers les trois heures dans ce village fortifié de murailles et de cactus ; les cases y sont propres et bien te-nues, et le gouverneur hova y exerce une autorité dont nous trouvons la preuve dans l’empressement avec lequel on met à notre disposition tout ce qui nous sera nécessaire en fait de vivres ; l’accueil est engageant, mais il nous faut poursuivre notre route ; on campera à deux heures de là, sur les bords du Manambolomaty.
Cette perspective semble déplaire énormément à nos Séné-galais, qui se sont mis en tête de passer cette nuit dans des cases comme celles d’Ankavandra, dont les délices les ont évidem-ment amollis. Nous n’avons emmené qu’une quinzaine de tirail-leurs, et ce ne sont pas les meilleurs.
Nonchalamment couchés, les yeux vers la terre, ils ont l’air de ne pas entendre le lieutenant qui les invite à prendre leurs provisions de riz ; cette réserve inaccoutumée nous surprend, mais nous mettons cette apathie sur le compte de la fatigue. Le coup de sifflet commandant la mise en marche va certainement réveiller leur énergie… Va-t’en voir s’ils viennent ! Rocheron siffle et resiffle ; nos gaillards restent prostrés sur le sol, vers lequel leur regard abruti reste obstinément fixé ; pas un mot, pas un geste de révolte, mais chacun s’abstient d’obéir. Ces gé-
– 195 – néreux guerriers, qu’on voyait autrefois pleins d’une ardeur si noble obéir au sifflet, l’œil morne maintenant et la tête baissée, semblent absorbés par de bien tristes pensées ; quant au garde affligé, notre garde-milice, il est au loin avec Boussand ; en vain le sergent Fali-Saïdou, qui seul est debout, cherche à ranimer les courages et à réveiller chez ses hommes le sentiment de l’obéissance passive ; on ne paraît pas l’entendre. La situation est critique, mais à aucun prix il ne faut céder, et, quelle que soit l’envie que nous ayons, nous aussi, de coucher dans un bon vil-lage chez l’habitant, nous décidons, Rocheron et moi, de re-mettre nos porteurs en marche sans l’escorte, que nous aban-donnerons à sa mélancolie et à la honte d’un abandon aussi… noir.
Et nous voilà partis, moi en tête, Rocheron en queue, sans regarder derrière nous ; au bout d’un quart d’heure, apparais-sent dans la brousse, sur notre droite, comme des coquelicots dans un champ, les chéchias de quelques tirailleurs, qui hâtent le pas pour nous rejoindre ; d’autres les suivent, et bientôt il n’en manque plus un seul.
Derrière eux marchent deux Sakalaves qui conduisent des bœufs sur pied au point où nous devons camper ; ces bestiaux sont agiles comme des chèvres de montagne ; à un endroit où le ravin est tellement abrupt que nous le descendons à grand’peine en nous aidant chrétiennement les uns les autres, ils dévalent en sautillant avec une désinvolture dont s’émerveillerait un habi-tant de la Normandie, où le plancher des vaches n’affecte jamais de pareilles inclinaisons. Le terrain s’aplanit complètement sur les rives marécageuses du Manambolomaty, où nous dressons nos tentes à côté des traces fraîches de crocodiles, dont le relent musqué nous parfume à la ronde. Ah ! s’il n’y avait que ces sau-riens, et quelques serpents, dont un petit rouge-corail que je tue au pied de ma tente, et qui ferait un ravissant bracelet !… mais il y a les insectes, plus nombreux que les étoiles du ciel et que les grains de sable de la mer.
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Mardi 1er décembre.
Le temps est splendide au réveil, mais on a fort mal dormi à cause des moustiques : d’innombrables claquements de mains sur des chairs nues ont troublé le silence de la nuit étoilée ; c’étaient nos Sénégalais s’émoustiquant avec l’automatisme d’une action réflexe, qui leur est familière.
Malgré tant de petites tracasseries, cette existence serait charmante si le paysage était toujours radieux comme en cet instant ; on a le cœur irisé de soleil comme la buée matinale qui monte de la rivière. Une heure après le départ, il faut passer le Manambolomaty, fort large et fort profond ; on a toutes les peines du monde à trouver un gué praticable ; les tardalas n’y mettent aucun enthousiasme, et nous ne passerions jamais si le fidèle Moussa-Marigo, bon géant, ne payait de sa personne. Il a de l’eau par-dessus les oreilles, mais ce n’est qu’un creux à fran-chir sur trois ou quatre mètres, après quoi la rivière est moins profonde. Nous passons tant bien que mal, sans autre accident que la perte de la bouilloire dans laquelle nous faisons notre thé et notre café ; c’est tout de même un drame domestique, dans ces pays où l’on ne trouve pas des bazars à tous les coins de rues.
Il ne reste plus qu’à se demander comment nous revien-drons quand cet obstacle sera grossi par les pluies qui devien-nent chaque jour plus abondantes.
Les guides, qui n’avaient mis aucune bonne volonté à tra-verser, semblent tout décontenancés de se trouver sur l’autre rive ; il est évident qu’à l’instar de Fernand Vandérem leurs pré-férences sont marquées pour la rive gauche ; c’est que de l’autre côté l’on est sur le territoire des Sakalaves insoumis, avec les-quels ils ne se soucient pas d’avoir maille à partir ; et voilà toutes nos difficultés du Bemaraha qui recommencent.
Ces tardalas, qui disposent d’une force d’inertie invraisem-blable, commencent par me déclarer qu’ils ne savent pas du tout où nous voulons aller ; il était entendu que nous marchions sur
– 197 – le village d’Ambohitsalika, et les drôles maintenant assurent qu’il n’existe aucun village dans cette direction ; quant aux sources de bitume – eau noire : rani-mainto, – ils n’en ont point connaissance ; pas la moindre eau noire dans le pays.
Pourtant comme les chefs, par qui ces guides ont été four-nis, nous ont énergiquement affirmé le contraire, nous insistons avec une ténacité sans laquelle il n’y a rien à faire dans ces con-trées. D’heure en heure des palabres s’engagent, de plus en plus négatifs. La menace d’une répression énergique est elle-même impuissante contre l’obstination tardalienne. C’est navrant de marquer le pas sur place dans un pays aussi peu séduisant ; au-cune végétation ; de loin en loin quelques palmiers nains ; trois cocotiers dans une sorte de cirque où nous déjeunons. Voilà le plaisir !
On repart à travers les crêtes et les ravins, mais Rocheron et moi nous ne tardons pas à nous apercevoir que, selon l’expression consacrée par l’opérette, « nous bourlinguons », c’est-à-dire que nous effectuons une sorte de va-et-vient, mais que nous n’avançons pas d’une façon sensible ; au moment où, convaincus de ce phénomène, nous en faisons au guide de tête l’observation, sous une forme assez vive, trois coups de feu re-tentissent, et l’un de nos hommes d’avant-garde riposte avant qu’on ait eu le temps de l’en empêcher ; il donne pour excuse que la balle lui a caressé l’oreille, la caresse venant de loin. Nous sommes au fond d’une gorge, ouverte sur notre gauche par une large brèche à travers laquelle nous apercevons des groupes de Sakalaves et, au loin, les cases d’un village : des bandes d’hommes en armes s’avancent résolument sur nous de divers côtés et, dans le lointain, les troupeaux s’enfuient à toute vi-tesse, poussés par des femmes et des enfants ; les hésitations et les manœuvres suspectes dans lesquelles nous entraînent nos guides depuis ce malin ont évidemment mis en défiance les ha-bitants de cette localité dont on nous contestait l’existence. Voi-là nos bonnes intentions méconnues : il s’agit de les imposer. Avec un peu de sang-froid, ce n’est pas chose impossible.
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Notre premier mouvement a été de répondre à cette incar-tade par quelques feux de salve ; nous y aurions beau jeu ; les Sakalaves sont en petit nombre et le pays est un désert où ils ne peuvent obtenir de secours avant longtemps. Cependant, il n’y a pas péril en la demeure, et nous prenons le parti d’épuiser les moyens de conciliation ; mais lesquels ?
Après nous être établis dans une position qui nous met à l’abri d’un coup de main, nous demandons parmi nos porteurs deux hommes de courage et de bonne volonté pour aller à la rencontre des habitants du village, leur faire des signaux paci-fiques et leur proposer le kabary. On se fait un peu tirer l’oreille ; mais, alléchés par l’appât d’une récompense honnête, deux gaillards armés jusqu’aux dents se décident à marcher, renouvelant dans de meilleures conditions la démonstration que d’Yerville et moi nous avions hasardée au pied du col des Bœufs.
Nous suivons d’un œil anxieux nos deux émissaires, qui échangent avec l’avant-garde ennemie des gestes, puis des pa-roles ; bientôt nous les voyons descendre au fond d’un ravin où deux de leurs adversaires s’avancent à leur rencontre, et un col-loque prolongé se termine par le retour de nos plénipoten-tiaires, avec quelques notables du village, qui viennent affirmer qu’il s’agissait d’un simple malentendu. Comme, par bonheur, il n’y a pas eu de sang de versé, l’affaire est aisément arrangeable ; on se dispense même de la rédaction d’un procès-verbal : il est simplement entendu que les habitants d’Ambohitsalika nous ouvrent leurs cases, où nous recevrons l’hospitalité pour la nuit qui vient, et qu’ils nous offriront un bœuf, un cochon, des œufs et des poules, moyennant une modique rétribution.
Sous la conduite de ces seigneurs, nous faisons notre en-trée solennelle au village, où l’on nous donne des cases, et où l’on nous fournit sur-le-champ un bœuf et des poulets. Quant au cochon, on nous le désigne, mais il nous reste à le prendre, et ce n’est pas chose facile ; n’ayant pas été consulté lors de la rédac-
– 199 – tion du traité, cet animal ne se considère pas comme engagé vis-à-vis de nous, et, en matière de protestation, il gagne le maquis, où nous le poursuivons dans la brousse tout autour du village pendant près de trois quarts d’heure. Le gaillard se souvient et s’honore d’avoir des aïeux sangliers ; c’est merveille de le voir franchir les ravins et faire de temps à autre tête aux chiens qui se sont spontanément lancés à sa poursuite, et derrière lesquels nous courons, la sagaie en main, tels des chasseurs moyen-âgeux courant la bête à l’épieu : admirable matière à mettre en tapisserie. Il succombe enfin sous le nombre, et nous ne tardons pas à constater, en le dévorant, qu’il était aussi bon que brave.
Nous couchons, Rocheron et moi, dans la même case, et nous n’y dormons que d’un œil ; de temps en temps l’un de nous deux s’en va faire une ronde à l’entour pour s’assurer que l’on n’est pas en train de nous massacrer. Tout est tranquille ; Séné-galais, dormez !
Mercredi 2 décembre.
Au jour, on nous fournit des renseignements sur les sources de bitume, à la recherche desquelles nous avons envoyé dès hier soir un de nos guides, escorté de quelques hommes du village ; ils reviennent avec de la terre huileuse et odoriférante dans une boîte à conserves.
Après quelques heures de marche, nous apercevons des cases : c’est le village de Yankely, dont la population, prévenue par nos émissaires, nous accueille avec sympathie et nous con-duit aux sources, qui se trouvent à un kilomètre au sud-est du village. C’est une coulée de suintements bitumineux où nous effectuons sommairement des fouilles pour recueillir quelques échantillons de la terre, du roc et de l’huile minérale, qui brûle à merveille.
Avant de quitter la place, nous faisons une station de théo-dolite, mais la vue de cet appareil produit chez nos hôtes une panique contre laquelle s’épuisent tous nos raisonnements ; ils
– 200 – voient dans l’instrument braqué sur les diverses cimes de la ré-gion un engin de malheur destiné à jeter des sorts pour les dé-posséder ; le fait est qu’il y a quelque chose de fondé dans cette conception symbolique, puisque aussi bien la triangulation est l’acte essentiel et définitif de la mainmise sur une contrée par la civilisation. Malgré tous nos efforts pour rassurer les esprits, on nous voit partir sans regrets de ce petit pays dont la recherche nous avait donné tant de mal, et où la découverte du bitume nous a plongés dans une joie qu’il faut apparemment mettre sur le compte de la nostalgie de l’asphalte.
D’après leurs déclarations, ces Sakalaves ne sont point, comme ceux que nous avons rencontrés jusqu’à présent, sous l’autorité d’Itoara, roi du Ménabé du Sud, mais ils relèvent d’Alidy, le grand-chef de Maintirano, dont le fils a remonté le Manambolo jusqu’à Ankavandra, avec un convoi de grosses pi-rogues, durant que nous errions du côté de Bekopaka ; la lettre d’Yerville nous avait informés de cette opération, significative au point de vue de la navigabilité du Manambolo1.
Nous voilà en roule pour Ankavandra, où nous n’arrivons pas sans encombres : après le déjeuner, un orage plus violent que de coutume nous surprend dans une gorge encaissée, le long de laquelle nous devons cheminer plusieurs heures, et s’acharne sur nous jusqu’à la vallée de Manambolomaty, dont la rive droite est bouleversée par des inondations qui nous don-nent les plus vives inquiétudes ; les ravins sont transformés en des torrents furieux que nous avons toutes les peines du monde à franchir. Que sera-ce pour le Manambolomaty, qu’il nous a été si difficile de traverser alors qu’il n’était pas encore gonflé par ces crues ? Par un hasard inespéré, le gué se trouve plus prati-
1 Les derniers courriers nous apprennent que cet Alidy a refusé de reconnaître notre autorité, et que le général Gallieni vient d’envoyer contre lui une forte colonne.
– 201 – cable sur notre nouvel itinéraire, et nous passons avec de l’eau jusqu’aux épaules, mais sans accident.
On passe de même à la tombée de la nuit le Grand-Manambolo, où le guide de tête nous signale, pendant que nous sommes au beau milieu de la rivière, un énorme crocodile qui, à une quinzaine de mètres de la colonne, guette patiemment entre deux eaux l’occasion favorable pour enlever un gigot humain ; nous l’en dissuadons à coups de fusil.
La soirée est déjà fort avancée quand nous rejoignons nos cases d’Ankavandra, où nous nous abandonnons aux délices d’un sommeil, frère du Nirvana.
On a si bien dormi qu’on n’a pas entendu les rats, qui s’en sont donné à cœur-joie. Avec un soupir à fendre l’âme, mon boy, qui a passé la nuit sur une natte, me montre ses sandales, dont le bord est découpé comme les côtes du Péloponèse ; ce sont les rongeurs en question qui, paraît-il, se sont livrés à ce petit tra-vail d’art industriel.
Un instant après, nouveau soupir plus déchirant encore, et le boy accroupi me montre la plante de ses pieds, rongée comme ses sandales : les sales bêtes se sont attaquées à la partie cornée, inerte et insensible, qui se développe sous les extrémités infé-rieures de ces hommes assimilés à des bêtes de somme ; le cas est assez fréquent, au dire des explorateurs malgaches, et j’invoque à ce propos le témoignage de M. Le Myre de Vilers, qui l’a plusieurs fois constaté.
Et mon boy Rainizafia continue à soupirer en murmurant :
« Rats y en a mangé pieds à moi ! »
Il ne s’en était pas aperçu, le pauvre garçon, dans son abru-tissement comparable à celui du catoblépas, l’animal fabuleux dont, selon Flaubert, telle est la stupidité qu’il se mange les pieds, sans s’apercevoir que ce sont les siens.
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Jeudi 3.
Je prends Rocheron à témoin de cet acte de sandalisme ; je l’informe également d’une catastrophe plus désobligeante : le tardala traître qui nous avait égarés aux environs de Bekopaka, et qu’on avait solidement amarré depuis lors, s’est enfui malgré la vigilance de nos Sénégalais qui ne dorment pourtant que d’un œil ; le caporal Sambé est venu me l’apprendre à trois heures du matin, n’osant pas le faire connaître directement au lieutenant ; décidément, ces diables de Malgaches sont aussi fugaces que les Annamites ; ils glissent comme des anguilles entre les mains les plus vigoureuses et les plus adroites. C’est l’excuse du système qui consiste à faire sur place justice sommaire et définitive.
Vendredi 4 décembre.
Après une journée de repos, nous partons pour le campe-ment aurifère de d’Yerville avec Rainizafia, homonyme de mon boy, quoique héritier présomptif du gouverneur hova d’Ankavandra, et Rakotovo, gouverneur de Tsiromandidy, qui est venu à notre rencontre pour nous faire les honneurs de son territoire, presque absolument pacifié, contrairement aux nou-velles qui nous avaient été données à Soavinandriana.
Il s’agit de gravir le seuil du Bongolava pour rentrer dans l’Émyrne ; après le passage des rivières Ankavandra, Ankafotsy, Anzohano, l’ascension de crêtes assez rudes nous amène à un point d’où la vue est admirable sur la vallée du Manambolo et sur le versant Est du Bongolava ; nous sommes à Ambohipisaka, et nous apercevons au loin le campement de d’Yerville, dans un paysage de Suisse ou d’Auvergne, avec de magnifiques trou-peaux paissant sur le flanc des montagnes.
Vers dix heures nous arrivons au campement, qui a presque l’importance d’un village : une vingtaine de gourbis construits avec soin, presque avec élégance, sur un plateau qui domine la rivière Rafiatokona, nous séparant d’un immense rocher que l’éclair couronne chaque soir. Il parait même que la
– 203 – foudre est tombée sur notre cuisine, en épargnant fort heureu-sement le cuisinier.
On potine ferme après une aussi longue séparation ; d’Yerville nous conte les angoisses où l’avaient plongé les nou-velles relatives à notre massacre, qu’il était impuissant à venger et même à contrôler ; il s’est consolé en faisant dans ses pros-pections des trouvailles dont nous le voyons enchanté, et pro-cède sur-le-champ à une distribution de pépites ; puis part vers Tsiromandidy pour coucher dans la montagne, à un endroit où Boussand et Talbot nous attendent, en train de faire des re-cherches minières.
Nous ne les retrouvons que fort tard, après avoir tiré maint coup de fusil pour attirer leur attention : enfin un mince filet de fumée s’élève dans le ciel pur, nous indiquant leur campement et les préparatifs culinaires dont il est le théâtre : le véritable campement est le campement où l’on dîne. D’Yerville et moi nous prenons les devants et nous sommes rejoints assez tard par la colonne, dont le défilé se détache sur les crêtes dans la nuit étoilée, avec une netteté d’ombres chinoises à faire rêver Caran d’Ache, – l’épopée malgache : Sénégalais aux pantalons bouffants, aux chéchias désinvoltes ; tardalas aux fusils posés en travers des deux épaules ; porteurs séparés par toute la lon-gueur de leurs bambous, aux deux extrémités desquels ils font l’effet des plateaux d’une balance ; à l’arrière-garde, un trou-peau de bœufs sur pied, – sans doute le tribut prélevé par Rako-tovo, qui trône sur un filanzane devant Rainizafia et la com-pagne d’iceluy, suivis de quelques dames d’une moindre impor-tance ; joli tableau pour finir la soirée dans un endroit où il n’y a pas encore de succursale du Chat Noir.
Samedi 5 décembre.
Beau pays de montagnes et chemins faciles. Quelques Fa-havalos sur les cimes, puis la rencontre d’un tsimandoa, cour-rier d’État escorté de deux hommes ; il est depuis deux jours à
– 204 – notre recherche, et a été inquiété par les Fahavalos en question ; il remet au lieutenant Rocheron un pli du capitaine Compérat, l’informant qu’un rassemblement considérable se forme dans le haut Sakay pour nous en interdire le passage.
Nous convenons, quoi qu’il en soit, de ne pas changer notre route.
Dimanche 6 décembre.
Long, long, long trajet, assez banal, jusqu’à Tsiromandidy, la grande place forte de la région, où nous attendent des fêtes militaires auprès desquelles pâlissent toutes les revues de 14 juillet et tous les jubilés de toutes les dynasties européennes.
Rakotovo se met en uniforme, c’est-à-dire qu’il endosse un veston d’appartement en peluche verte, sur un pantalon blanc et or ; son lieutenant est en frac avec un melon de feutre noir ; c’est la tenue de rigueur pour le soir à la fête des Loges, s’il faut en croire le Gaulois ; quant au tambour, il est drapé dans une longue robe de chambre à ramages.
Nous visitons les fortifications à triple enceinte de pierres sèches, sous un formidable revêtement de cactus ; la porte est protégée par une demi-lune, il y a même une pièce de canon, et, quoiqu’elle ne soit pas d’un aspect redoutable, nous constatons que nous aurions eu bien du mal à enlever la place, si elle était restée aux mains des rebelles, comme le bruit en avait couru.
Heureusement Rakotovo est un homme d’énergie et d’une réelle autorité : il a maintenu la situation, et déclare qu’il se fe-rait fort, avec deux cents miliciens, de purger la contrée des dernières bandes de pillards qui l’infestent.
À l’issue de la parade, nous le couvrons d’honneurs, c’est-à-dire que Rocheron, qui en avait reçu mission du général, l’élève au rang de 13e honneur, ce dont le dignitaire paraît aussi con-tent que si on lui en avait décerné la croix.
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Lundi 7.
Revue d’adieu et départ. Nous passons devant une rangée de piquets ; au bout de chacun d’eux est une tête racornie par le soleil : ce sont des pillards dont Rakotovo a fait justice selon la coutume locale ; on les a mis au piquet pour montrer aux petits et aux grands enfants les dangers de l’inconduite.
D’Yerville a reçu un cadeau de Rakotovo, qui est un vieil ami à lui : une superbe conque fahavale, dans laquelle il a l’effronterie de souffler de temps à autre, ce qui emplit nos gens d’une folle terreur.
Nous passons au pied des monts Ambohibé et Ampanhana ou Antanimandry, énormes massifs rocheux émergeant du pla-teau. Toute cette région est, en somme, relativement d’un accès facile, et il semble qu’on aurait moins de peine qu’ailleurs à y établir une voie ferrée.
Nous déjeunons sur les bords de la Varana, petite rivière qui fourmille de micas étincelants, parmi les roches dioritiques richement métallifères ; c’est une région minière intéressante, mais nous n’avons pas le temps de nous y attarder.
Mardi 8.
Traversée de l’Imanga et de quelques marais ; vers midi, les hurlements joyeux de nos bourjanes signalent l’apparition des sommets du Mandridrano, marquant les confins de l’Émyrne, et bientôt nous apercevons le massif de l’Ankaratra.
Il ne nous reste plus, pour atteindre la région du lac Itassy, où sont les postes avancés du corps d’occupation, qu’à franchir le Sakay ; mais c’est là que les Fahavalos nous guettent, d’après l’avis réitéré du capitaine Compérat.
Nous arrivons vers les quatre heures ; pas l’ombre d’un Fa-havalo à l’horizon ; ce n’est pas encore cette fois que nous allons
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être fahavalisés comme au coin d’un bois, ce qui serait inadmis-sible, car le pays est découvert ; mais voilà bien d’une autre af-faire : la rivière est infranchissable.
Samba Binta et nos guides se jettent résolument à l’eau ; ils en ont par-dessus la tête dans un courant formidable, et le cro-codile pullule malgré les coups de fusil que nous tirons.
En désespoir de cause, on se décide à camper sur un mon-ticule dans une position qui nous met à l’abri d’une surprise. Le paysage est merveilleux, au clair de lune argentant les anneaux de la rivière, qui bondit féeriquement sur des rochers à la Gus-tave Doré ; par malheur « y en a » moustiques et mocafouis, qui troublent l’enchantement de cette soirée.
Mercredi 9.
Nous avions espéré que, comme il arrive constamment en ces pays, la rivière aurait baissé dans la nuit ; il n’en est rien, au contraire. On se détermine alors à construire un radeau mal-gache en roseaux, avec lequel on établira un va-et-vient d’une rive à l’autre pour le transport des hommes et des bagages. Seu-lement nous n’avons pas de cordes.
« Qu’à cela ne tienne ! s’écrie Rocheron, optimiste forcené ; nous allons en faire une avec des roseaux tressés » ; les Mal-gaches excellent dans la fabrication de ces liens, qui sont d’un usage journalier, mais sur lesquels il est bien hasardeux de compter pour une opération comme celle où nous mettons toutes nos espérances.
Au moins faut-il essayer ; chacun se met à l’œuvre ; de toutes parts on s’en va couper des roseaux, dont les uns font des bottelées pour la construction du radeau, tandis que d’autres les tressent pour confectionner les attaches et le câble.
Sous la direction de Boussand, un groupe procède à l’abatage d’un gros arbre qui doit servir de point
– 207 – d’embarquement à notre bac ; mais voici qu’un Sénégalais est emporté par le courant.
Il nage à merveille, heureusement, mais gare aux croco-diles ! Tout le monde le suit du regard avec anxiété ; j’ai couru à tout hasard le long de la rive pour lui prêter la main là où il abordera, à travers les roseaux peuplés des vilaines bêtes que mon revolver tiendrait en respect au besoin ; j’ai l’œil sur lui, quand une clameur subite me fait sursauter, et je vois à cinq ou six mètres en arrière l’énorme et formidable tête d’un crocodile qui le suit, rapide et sûr de soi-même, comme un brochet en train de chasser le goujon. Avant d’avoir le temps de me de-mander pourquoi on ne tire pas de là-bas où l’on crie (et c’était tout simplement que, par une fatalité inexplicable, aucun des tirailleurs n’avait son fusil sous la main), j’envoie au crocodile une balle de mon revolver d’ordonnance ancien modèle, arme moins précise, mais plus bruyante et plus brutale que celle du modèle 1892. Au choc, le gigantesque saurien fait un énorme plongeon, et nous pensons tous que notre Sénégalais est délivré; le gaillard ne s’est même pas retourné au bruit, croyant sans doute que l’on a tiré seulement par précaution, et il continue à lutter vigoureusement contre le courant, mais voici que le cro-codile reparaît à un mètre à peine de lui. Une seconde balle de revolver, frappant la tête cette fois, interrompt à nouveau la poursuite dont nous avons le spectacle émouvant, et tout porte à croire que le monstrueux animal a enfin son compte ; mais il y a beaucoup à craindre des roseaux que le nageur va être obligé de franchir sur une largeur de sept ou huit mètres, car c’est là que les crocodiles sont généralement le plus agressifs. Au moment où il parvient dans cette zone dangereuse, je m’y avance à sa rencontre en déchargeant à deux reprises mon revolver, dont je garde les dernières balles pour ce qui se présentera ; or il ne se présente rien ; l’avertissement a suffi, la rivière est tranquille et Mahmadou atteint la rive sain et sauf.
C’est à peine si ce diable d’homme a l’air de se douter qu’il l’a échappé belle, et, tranquille comme Baptiste, il contemple le paysage sans un mot, sans un geste, sans un regard de gratitude.
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Nous philosophons sur l’incident avec Boussand et d’Yerville, accourus à la rescousse, et nous en dégageons cette conclusion que la sérénité du héros de ce drame tient exclusi-vement à son inébranlable confiance dans l’efficacité des gris-gris qui ne le quittent jamais. Sous leur vernis musulman ces bonnes gens sont demeurés fétichistes, comme les Malgaches sous leur mince couche de religion protestante ou catholique, et ils n’ont une foi réelle que dans les amulettes, qui leur sont ven-dues fort cher par les sorciers de leur pays ; il y a de ces gris-gris contre la fièvre, d’autres contre le caïman, et chaque tirailleur a sur la crosse de son fusil un petit anneau de verroterie, merveil-leux talisman contre les balles.
Vous me demanderez peut-être comment cette belle con-fiance s’accommode avec le cas assez fréquent des hommes tués ou mangés ? Ce phénomène psychologique est cependant des plus simples : quand un homme tombe à leurs côtés, ses cama-rades le prennent en pitié, une pitié assaisonnée d’une pointe d’ironie, en considérant que s’il a été frappé, c’est que le mal-heureux s’était laissé vendre un gris-gris de mauvaise qualité : le sorcier l’avait « enrossé », si j’ose m’exprimer ainsi, et on le blague presque autant que l’on le plaint.
Et s’il en revient ? me direz-vous. S’il en revient, il estime, avec une apparence de raison, que c’est encore du bonheur, et qu’il convient de rendre grâce à un gris-gris sans lequel on n’en serait pas revenu.
Sur quels fondements inébranlables repose la foi religieuse de ces races primitives, et quel admirable point d’appui ils of-frent à l’effort des conducteurs de peuples ! soit dit sans déses-pérer de la foi des cités éclairées, où tout un chacun porte en breloques des médailles de Saint-Georges et recueille pieuse-ment les oracles de Mlle Couesdon.
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On reprend activement les travaux, interrompus un ins-tant, mais d’amères déceptions nous attendent ; les essais de natation pour porter à la rive opposée l’extrémité de la corde en roseaux sur laquelle doit s’appuyer le va-et-vient, donnent des résultats déplorables : par deux fois la corde se rompt, malgré l’absence de charge, et le nageur est entraîné, mais il revient sans escorte de crocodiles, grâce à la précaution que nous pre-nons de tirer autour de lui quelques coups de fusil.
On change alors de système, et l’on expérimente le procédé malgache, qui consiste à faire passer chaque groupe d’hommes sur un petit radeau de roseaux lancé à la dérive, et dirigé par des nageurs attelés à l’extrémité d’une corde de joncs.
Le radeau est bien construit ; notre mineur Rainizanabella y prend place, deux vigoureux nageurs attachent la corde de lianes autour de la poitrine, et une demi-douzaine de bourjanes s’accrochent au bord de l’esquif avec lequel ils font corps, le tout représentant une masse flottante assez considérable où chacun surnage par la vertu de l’ensemble. Nous procédons au lance-ment, et Rainizanabella est livré à la fureur des flots sur sa na-celle environnée d’êtres humains, hurlant et grouillant comme des tritons ; ils poussent à l’envi, pour effrayer les mauvaises bêtes, de rauques mugissements, qu’on croirait soufflés dans des conques, comme celles où s’époumonnent, sans doute par un sentiment de précaution analogue, les dieux marins des ta-bleaux mythologiques : on dirait un Rubens de nègres.
Le courant emporte au loin tout ce groupe fantastique, mais le rabat à quelques centaines de mètres en aval sur la rive d’où il est parti.
Le découragement est à son comble ; nous en sommes ré-duits à nous asseoir en rond pour délibérer sur les circonstances à l’ombre d’un bouquet d’arbres, dans lequel un de nos hommes découvre, à cinquante centimètres de l’endroit où je siège, un boa de trois mètres de long, dormant d’un de ces sommeils de magistrat que ne saurait interrompre l’éclat des débats judi-ciaires les plus agités. Boussand lui casse la tête d’un coup de
– 210 – revolver, et nos hommes l’emportent pour le manger à la tar-tare.
Nos délibérations aboutissent à l’envoi d’un tsimandoa, qui va traverser la rivière à la nage pour aller informer de notre dé-tresse le capitaine Compérat, à Soavinandriana, et le prier de nous envoyer d’urgence des vivres et de la corde.
Pour patienter, nous explorons les bords de la rivière à la recherche d’un gué, que nous ne trouvons pas ; en revanche nous rencontrons un nombre respectable de crocodiles, dont un, vénérable et chargé d’années, fait sa sieste sur un grand ro-cher au milieu du courant ; c’est le plus gigantesque qu’il m’ait été donné de voir et cela lui a valu le périlleux honneur d’un feu de salve grâce auquel il a reçu quatre balles dans la tête : ce n’était plus un enfant, et il n’y a vraiment pas lieu de répandre des alexandrins vengeurs sur cette victime du 9 décembre.
Nous finissons la journée sous une pluie torrentielle, en ab-sorbant mélancoliquement nos derniers vivres : il reste encore quelques boîtes de conserves, mais nos hommes n’ont plus de riz ; pas un bœuf à l’horizon, – pas même de Fahavalos ! Quel abandon !
Jeudi 10 décembre.
Et le Sakay montait toujours. La situation est piquante, et c’est d’autant plus explicable que Sakay en malgache veut dire « piment ».
En attendant les nouvelles, je m’en vais faire un tour aux caïmans avec le fidèle Yamodou ; je n’en tue pas un seul, mais, en compensation, je m’enfonce jusqu’aux oreilles dans un trou, dissimulé par les roseaux, et duquel j’ai toutes les peines du monde à retirer un nègre. C’est moi qui étais ce nègre, ou du moins j’en avais tout à fait l’air sous l’épaisse couche de vase où je m’étais enlizé. Cet incident met un peu de gaieté dans la tor-
– 211 – peur de notre situation, et les soins de ma toilette me mènent jusqu’au déjeuner.
Les hommes ont passé la matinée à construire des radeaux avec lesquels on va faire une tentative suprême. On mange à peine pour deux raisons, dont la seconde est qu’il importe d’éviter les congestions, en passant l’eau.
Chacun opère le tri de son bagage, n’emportant que l’indispensable. Tant pis pour ce qu’on laissera ! il faut passer à tout prix ; la faim nous donne des ailes ou du moins des avirons pour guider nos frêles nacelles, et l’on opère avec des soins infi-nis le lancement de ces radeaux qui ne sont pas sans analogie avec celui de la Méduse.
Hélas ! cette nouvelle expérience ne réussit pas mieux que la première, et toute la flottille est bientôt rabattue sur la rive d’où elle est partie ; nous avons même d’assez vives inquiétudes pour l’embarcation qui porte Samba-Binta et sa fortune, emme-née fort loin jusqu’à des rapides d’où lui et ses hommes ne se tirent qu’à grand’peine.
Toutefois Talbot, qui semble avoir un goût immodéré pour ce genre de canotage, persévère dans son dessein de franchir le Sakay, ou, comme il dit, de le « sauter » ; or, il s’agit d’un saut de plus de cent vingt mètres. Ce Talbot, qui est d’ailleurs le plus charmant homme du monde et le plus précieux compagnon de route, a par surcroît tous les agréments du caractère méridional, étant de l’île Maurice, qui se trouve sur la carte infiniment au-dessous de Tarascon, et même du Pas-des-Lanciers.
Il a juré qu’il « sotterait » – c’est sa prononciation – le Sa-kay, et il faut voir avec quelle énergique conviction il s’élance dans une suprême tentative, alors que tout notre monde décou-ragé contemple du rivage sa lutte avec les flots.
Trônant sur son radeau de jonc, parmi ses tritons mal-gaches, comme Neptune, roi des eaux, il est presque immédia-tement rejeté sur le bord, d’où aucun effort ne parvient à l’arracher ; mais cela ne déconcerte point sa robuste confiance ;
– 212 – et plus il est empêtré dans les roseaux de la rive, plus il nous crie, triomphant :
« Je sotte, vous voyez : je sotte ! »
La nuit a raison de sa conviction.
Au moment où l’on va s’occuper de dîner – mais avec quoi, Seigneur ! – les cris des bourjanes nous signalent l’approche d’une colonne que précède un drapeau et bientôt, à la lorgnette, on distingue les trois couleurs. C’est la première fois depuis six semaines que ce spectacle nous est offert.
Est-ce le sentiment du pavillon ou celui des provisions qu’il couvre ? Notre émotion est profonde, et notre joie éclate quand, après avoir vu apparaître des filanzanes sur lesquels sont portés deux personnages à casques coloniaux qui ont tout l’air d’être des Européens, nous entendons une voix robuste, au bel accent de France, crier :
« Garde-milice Durand, de Soavinandriana, envoyé par le capitaine Compérat avec cent mètres de câble, deux soubiques de riz et une bouteille de vin. »
Reste à savoir comment on va nous faire passer tout cela, mais on y pourvoira demain : pour ce soir, nous correspondrons à la façon de Tantale, – mais en Tantales ragaillardis par l’espoir du lendemain.
Nos conversations roulent sur les mérites de la corde ; une inquiétude nous prend : serait-ce de la corde malgache ? car selon le proverbe antique, il faut redouter les Malgaches, même quand ils vous apportent de la corde.
Les bourjanes participent à nos réconfortantes espérances, et cela leur tient lieu de riz, avec une herbe merveilleuse, la brède morelle, nourrissante et dépurative, qu’ils ont trouvée en abondance au fond d’un ravin, et sur laquelle tout le monde se rue faméliquement.
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Vendredi 11 décembre.
De grand matin, on se livre à une première tentative pour la pose du fameux câble, qui est décidément malgache. Il le prouve en rompant au premier choc, et voilà nos espérances à l’eau. On finit cependant tant bien que mal par nous envoyer à la dérive un radeau portant le riz et la bonbonne qui, grâce au ciel, nous arrivent sans avaries, aux acclamations enthousiastes de la foule.
La matinée est consacrée à nos efforts pour installer le va-et-vient entre nous et l’équipe de Soavinandriana, d’abord avec nos cordes de tentes, puis avec nos ceintures de laine rouge, qui ont chacune près de six mètres de long ; on les attache bout à bout, mais à peine les a-t-on immergées que l’une d’elles se dé-chire ; c’est heureusement la troisième, de sorte que deux et demie seulement sont perdues, mais cet échec nous détermine à abandonner ce genre d’essais.
Il ne nous reste plus qu’un parti à prendre, c’est de cher-cher un passage au nord, en amont de l’embouchure de la Lily, déversoir du lac Itassy, qui apporte à la rivière devant laquelle nous sommes son contingent le plus fort. Tandis que nous déli-bérons, le garde-milice qui est demeuré sur l’autre rive nous hèle pour nous donner connaissance d’une lettre du capitaine Compérat, nous informant que les insurgés ont été refoulés pré-cisément dans cette région, au nord de la Lily, sur laquelle on a jeté, près de Sabotsy, un pont qui, s’il n’est pas démoli par les crues, nous permettrait de regagner Soavinandriana.