Un Parisien à Madagascar
Start
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Étienne Grosclaude
Un Parisien
à Madagascar
Bibliothèque malgache / 48
FRAGMENT DES MÉMOIRES
D’UN EXPLORATEUR
Pour Auguste Germain.
… Bien des chroniqueurs se sont demandé jadis, en appre-nant mon brusque départ pour Madagascar, à quels mobiles j’avais pu obéir, et pourquoi je quittais pour une terre encore sauvage une ville où j’avais acquis quelque renommée. Il faut bien, puisque j’entreprends aujourd’hui d’écrire mes mémoires, que je contente enfin leur curiosité, encore que depuis long-temps, et de guerre lasse, ils aient cessé leurs faciles railleries à mon égard.
Félix Faure occupait alors la présidence de la République. Il jouissait d’une grande réputation d’honnêteté et n’avait en vue dans toutes ses actions que l’intérêt de l’État. La France ce-pendant souffrait. Les politiciens, acharnés à la conquête des places et à la corruption des électeurs, se souciaient peu du pays. L’industrie et le commerce languissaient ; le socialisme menaçait la base même de la société, et, loin de trouver un sti-mulant dans la fébrile activité des Anglais, des Allemands et des Russes, nous nous laissions aller à un débilitant scepticisme. Toute énergie, toute initiative semblait morte dans notre belle patrie. Les temps que prédit Isaïe étaient venus, les temps où les mains des hommes devaient se souiller de sang et leurs doigts d’iniquités ; où leurs lèvres devaient proférer le mensonge et leur langue des paroles perverse.
Des scrupules naquirent en mon esprit, et des inquiétudes et des craintes. Je fis un retour sur moi-même et je m’attristai.
– 3 –
Je compris qu’il fallait cesser mes ironies ; car, si agréable qu’il soit de railler son pays et ses concitoyens, il est préférable encore de les plaindre et de travailler à les rendre meilleurs, et je sentis que la France me réclamait. Cependant je ne savais comment me rendre utile.
Or, un soir, comme je songeais, je regardai machinalement le petit éléphant de porcelaine rouge qui dormait sur ma table, et voilà que le petit éléphant me regarda aussi, gentiment, avec de bons yeux tout ronds, en agitant sa trompe. Tout de même, j’eus quelque étonnement ; je crus rêver et cherchai un binocle. Le petit éléphant sourit ; il éleva encore sa trompe, puis la bais-sa, et, comme s’il n’avait jamais fait autre chose, il parla. C’était un petit éléphant bien dressé.
« Pourquoi cet œil effaré, ô mon maître, et pourquoi me contempler avec tant de surprise obstinée ? Ne sais-tu pas que nous aussi nous parlons ? Tu me peines. Depuis des années tu t’assieds à cette table, chaque jour, et chaque jour tu alignes des jambages noirs sur du papier blanc, et tu as, paraît-il, beaucoup d’esprit. Cependant ton métier t’ennuie et tu t’ennuies d’avoir tant d’esprit. Que de gestes découragés tu as ébauchés ici, en commençant ta besogne coutumière, et que de bâillements même pas étouffés ! Tu te croyais seul et tu permettais à ton âme des épanchements en termes familiers, mais j’étais là. Je te connais, je te connais tout entier, et tu rêves une vie différente, une vie plus utile, plus noble, et tu te désespères de ne pas la trouver.
« Et le remords des bouffonneries passées déchire ton âme.
« Ah ! tu peux rougir, et pâlir, et te frapper la poitrine, humblement et fortement. Qu’as-tu fait jusqu’ici ? Depuis des années, tu publies dans les gazettes des proses de pince-sans-rire, sur les quotidiens événements, et nul ne manie la blague avec un art plus perfide et savant. Ta philosophique irrévérence, fille d’un nihilisme absolu, ne respecte rien. Assassinats, pestes, inondations, banqueroutes, elle joue avec les plus épouvan-tables scandales et badine avec les plus douloureuses misères,
– 4 – comme si toute chose n’avait de prix que pour le rire qu’elle éveille, et les calembours qu’elle suggère.
« Réfléchis donc et souviens-toi et repens-toi. La catas-trophe de l’Opéra-Comique, au lieu de pleurs et de conseils, ne t’a fourni qu’un baroque article pour annoncer la fermeture des bains Deligny. Tu prétendais que leur entière construction en bois les exposait particulièrement aux dangers du feu. La déplo-rable affaire des croix d’honneur (Limousin et Caffarel) t’a servi de prétexte à d’équivoques racontars sur le Panthéon dont on entreprenait la décoration. La prodigieuse découverte de mi-crobes et sérums divers n’a été qu’une occasion pour toi de dis-courir sur l’existence du Bacillus Scenafairius (Bacille de la scène à faire) et du virus sarceyen ou antisarcine. C’est là tout ce que ton intelligence, en des circonstances inquiétantes, a su et pu produire. Ah ! pauvre ! pauvre ! »
Je rougis, je l’avoue. Le petit éléphant voyait clair dans mon cœur, et chacune de ses paroles accroissait mon chagrin. J’eus honte de moi. Ainsi cette barbe épaisse et soyeuse qui or-nait mon menton, ce front haut, large, sérieux, ces épaules car-rées, ce buste droit et solide, tout cet extérieur d’homme fort et grave, quelle duperie, quel trompe-l’œil ! Je n’étais bon qu’à gribouiller sur du papier de petites chroniques, des chroni-quettes blagueuses et ironiques. J’appartenais à ce genre d’êtres et de choses qu’on étiquette « bien parisien », et ma gloire ne dépassait pas les boulevards. Ah ! pourquoi posséder une si en-viable anatomie, puisqu’elle mentait si férocement !
Je n’eus pas le loisir de me blâmer davantage.
Le petit éléphant me fixait, et ce regard m’ennuyait, me gê-nait, m’irritait. Je voulus m’en aller. Il agita sa trompe, souffla et poursuivit :
« Tes œuvres te dégoûtent, je le vois bien. Tous ces clichés, tous ces poncifs, que tu empruntes à la politique, au journa-lisme, à la science, à l’administration, et dont tu te composes sans défaillance une langue ineffable de tenue et
– 5 – d’impersonnalité, tous ces poncifs, tous ces clichés, te remon-tent aujourd’hui dans un exécrable haut-le-cœur. Quelle drôle d’existence que la tienne, et combien vide et vaine ! Avoir seu-lement rêvé, durant les jeunes années d’ambition, d’écrire comme un maire de village ou un capitaine de pompiers, et y avoir réussi avec un incomparable succès ! Quelle ironie pour un ironiste ! La littérature – ta littérature – te transforme en épicier. »
Alors il me sembla qu’un dieu inconnu et bienveillant pre-nait cette forme pour me parler et me sauver. Je me mis à trem-bler. Un long frisson me secoua tout entier. Je joignis les mains, et, comme au temps lointain où, tout petit garçon, je m’agenouillais le soir au pied de mon lit, une prière monta à mes lèvres :
« Ô créature étrange, qui que tu sois, dieu, animal ou fan-tôme, je te supplie de me conduire vers le but mystérieux que je rêve vainement. Tu as deviné la plaie secrète de mon âme, ne peux-tu pas aussi la guérir ? Oui, je veux agir, je veux vivre. Mais que faire pour agir, pour vivre ? je ne sais. Oh ! toi dont la parole est toute vérité, je remets mon sort entre tes défenses, et je m’incline devant ton arrêt. »
Le petit éléphant ne montra pas trop de surprise, il remua ses longues oreilles et fixa sur moi des yeux pleins d’une tendre pitié.
« Je ne suis, dit-il, ni dieu ni fantôme. Je suis un petit élé-phant, un tout petit éléphant, comme on en voit encore quelques-uns sur la terre africaine. Pourquoi ne m’as-tu pas regardé plus tôt ? Avec un peu de complaisance, j’aurais évoqué en ton esprit toute l’immensité des autres continents. Regarde-moi encore. Ne vois-tu pas les paysages brûlants du pays noir ? le désert de sable, et les lacs fangeux, et les forêts vierges, et les torrents encombrés de rochers ? Ne vois-tu pas les lions rugis-sant à la tombée du soir, les caïmans qui sommeillent la gueule ouverte, au bord des fleuves, les chacals qui hurlent dans la nuit, les nègres dévorant autour d’un feu les cadavres maigres
– 6 – d’Européens, ou s’enfuyant tout nus à travers les bois en agitant leurs zagaies ? Regarde, regarde… Ne vois-tu pas là-bas, là-bas, toute une caravane engagée dans la brousse, des porteurs noirs, des mulets ? Elle se déchireaux épines, elle enfonce dans les marais ; soudain des coups de feudégringolent des branches, des cris sauvages retentissent, et elle disparaît dans le bruit et la fumée… Ce sont des explorateurs qui meurent pour leur patrie et pour l’humanité ! »
Je me levai brusquement. Des explorateurs ! Une lumière soudaine m’éblouissait. Oui, loin, loin, sous un soleil étouffant, parmi des arbres gigantesques et près des rivières couvertes d’herbes géantes, j’apercevais des bêtes fauves et des sauvages ; l’entendais des cris, des hurlements, des coups de feu. Des gouttes de sueur perlèrent à mon front. Mon cœur battit plus fort… Il me sembla que ma chambre était trop petite, trop étroite, et que j’allais étouffer. J’avais besoin d’air et d’espace… Explorateur ! explorateur !
Le petit éléphant, d’une voix moqueuse, réprima cet embal-lement.
« Écoute, dit-il. On se fichera de toi ; certains même attri-bueront à ta courageuse, mais imprévue décision, des mobiles peu estimables. « Explorateur, ricaneront-ils, un casque en liège, un complet de flanelleblanche, un rifle, un palanquin, un canot démontable, c’est le bric-à-brac de l’emploiqui l’a séduit, et aussi les faciles triomphesdu retour, conférences à la Société de géographie, à l’Hôtel des Sociétés savantes, à l’Association philotechnique, rapports, discours, médailles commémoratives, titres, décorations. » As-tu vraiment la foi, et oseras-tu braver les quolibets et les lazzis ? »
Je ne répondis rien, et le petit éléphant se tut. Le soir tom-bait ; un bruit sourd arrivait de la rue jusqu’à moi. Étonné, hé-bété, je risquai un coup d’œil vers la bête qui venait de me par-ler. Elle demeurait muette et immobile, et rien ne pouvait lais-ser supposer qu’elle m’eût tout à l’heure tenu de si sages dis-
– 7 – cours. Je pensai avoir été le jouet de quelque hallucination, et, m’enfonçant dans mon fauteuil, je rêvai et songeai.
Et des jours se passèrent qui firent des semaines et des mois, et j’hésitais à partir. L’été rayonnait, et jamais les femmes ne m’étaient apparues plus belles et plus désirables. Des pleurs gonflaient mes yeux à l’idée de fuir en des régions inconnues, loin des Italiens, de l’Opéra, et des salles de rédaction… Et pour-tant, frêle et basse, la voix de ma conscience me gourmandait sans cesse… Quand je m’asseyais à ma table de travail, je sentais peser sur moi l’ironique regard du petit éléphant en porcelaine rouge, et jedevinais son sourire d’humiliant dédain. Toutes les petites traditions tyranniques du boulevard me retenaient en-core.
Enfin, cette lutte prit fin. Le général Gallieni devait se rendre à Madagascar pour pacifier et organiser notre nouvelle colonie : je vis là une occasion imprévue et unique. Quelques démarches m’accordèrent une mission dans la grande île afri-caine, et le 10 août 1896, à quatre heures et demie, je montai à bord du Yang-Tsé.
C’est ici que commence le récit de ma première explora-tion…
– 8 –
À
ALPHONSE DAUDET
EN SOUVENIR DE « TARTARIN »
– Père des Explorateurs –
JE DÉDIE AFFECTUEUSEMENT
CE RÉCIT
D’UN VOYAGE DANS LE MIDI
E. G.
– 9 –
PRÉFACE
La France produit-elle encore des hommes ?
On s’évertue à nous persuader qu’il n’en est rien. Ce sont, bien entendu, des Français qui le prétendent, puisque nos com-patriotes ont le fâcheux privilège des appréciations désobli-geantes sur les choses et sur les gens de ce pays.
J’ai toujours espéré que ces entrepreneurs de décourage-ment étaient dans le faux, et je le crois fermement depuis que j’ai vu à l’œuvre nos troupes coloniales et les hommes d’action qui marchent avec elles : ingénieurs, planteurs, agents commer-ciaux, prospecteurs, – peut-être même quelques aventuriers… Et pourquoi pas ? il y aurait, ce me semble, tout avantage à les voir quitter nos grandes cités, dans lesquelles ils n’ont rien de bon à faire, pour s’en aller en ces pays de risque, où les gens de bureau, tels que les notaires en exercice, n’exposent pas volon-tiers leur personne, tant qu’ils n’y sont pas contraints par d’impérieux motifs. Et puis, on sait bien qu’il suffit à un aventu-rier d’avoir quatre sous de côté pour devenir, tout d’un coup, l’homme le plus rangé du monde.
Les personnes casanières qui, selon le mot de Jules Noriac, envisagent la campagne comme « un endroit humide où il y a des oiseaux crus », et quelques petits-fils à ce Voltaire, dont les plaisanteries faciles dégoûtèrent nos aïeux – au grand profit de l’Angleterre – des « arpents de neige » du Canada et de toutes les richesses de l’Inde, « abondante seulement, assurait-il, en tigres et en serpents », ont depuis longtemps décidé que le Français était radicalement incapable de coloniser. Ils l’ont dit, ils l’ont répété, et à force de les entendre on a fini par le croire.
– 10 –
J’ai mieux aimé y aller voir, et ce que j’ai vu, je le rapporte avec ce volume d’impressions au jour le jour, fidèlement recueil-lies et notées sans apprêt dans ma course rapide à travers une existence de plein air et d’aventures, où des gaietés imprévues s’entremêlent à chaque instant aux émotions parfois violentes de l’action.
La conclusion qui, j’en ai l’espoir, se dégagera de cette lec-ture, c’est que le Français est injustement vilipendé par lui-même, et que, somme toute, nos concitoyens, quand ils se met-tent en route, valent à peu de chose près tous les Anglo-Saxons de la terre. Mais quelle peine ils ont à démarrer ! C’est en cela que les gens d’outre-Manche sont nos maîtres, et c’est aussi par l’admirable esprit de suite qui leur fait réduire tôt ou tard les innombrables difficultés de la carrière coloniale, dont les fa-deurs sont ceux-là mêmes que M. Thiers déclarait indispen-sables à la marine : suite, temps et volonté.
Dans son ouvrage si remarqué, M. Demolins, le clairvoyant analyste de la suprématie anglaise, établit péremptoirement que nous réalisons le type ethnographique le plus rapproché de l’Anglo-Saxon, mais avec un esprit plus clair et plus métho-dique, précieux ressort pour l’aiguillage « des intelligences vers les voies nouvelles où il faut, dit-il, engager les peuples attardés de l’Occident ».
Et l’esprit aventureux ! et l’énergie s’exaltant jusqu’à la té-mérité ! et l’endurance ! et la sobriété ! n’est-ce point là des qua-lités de notre race, et peut-on considérer comme négligeables les avantages qu’elles nous confèrent pour l’assimilation des contrées lointaines, où le Français est également servi par sa droiture, qui lui conquiert très vite la confiance et la sympathie des indigènes, et encore par sa bonne humeur qui l’aide à passer les mauvais moments ?
La méconnaissance de tant de vertus endormies en nous est un des fléaux les plus désastreux qui se soient abattus sur notre pays, et, s’il est enrayé quelque jour – bientôt, je l’espère, – ce sera par l’effort persévérant des hommes de haut esprit et
– 11 – de vigoureuse initiative qui, bouleversant les préjugés les plus enracinés parmi nous, ont ouvert au relèvement des énergies individuelles le champ vaste, fécond et prestigieux de l’activité coloniale, où nous entraînait, il y a déjà vingt ans, l’ardeur pro-phétique de trois patriotes, arrêtés par la mort au seuil de cette terre promise : Gambetta, Ferry et Paul Bert.
Comment ne pas fonder les plus nobles espoirs sur le len-demain d’une race qui voit des Brazza, des Gallieni, des Binger, des Bonvalot, des Marchand, des Toutée, des Monteil, des Mi-zon, des Béhagle, et l’innombrable phalange de nos intrépides explorateurs, répondre, avec un enthousiasme que rien ne dé-courage, au fervent appel des grandes associations créées ou développées au prix de tant d’efforts par des promoteurs animés de la foi la plus agissante, comme le prince Roland Bonaparte, président de la Société de Géographie ; le prince d’Arenberg, président de la Société de l’Afrique française ; Eugène Étienne, dont le zèle robuste et incessant a donné l’impulsion initiale à ce mouvement prodigieux ; Émile Mercet, le fondateur de l’Union Coloniale ; Le Myre de Vilers, Chailley-Bert, Delcassé, Grandi-dier, Paul Bourde, Lanessan, René Millet et tant d’autres qui s’en vont répétant à l’armée, à la science, au Parlement, à la presse, la bonne parole, – dont l’écho vient d’être porté avec un éclat si retentissant au monde du commerce et de l’industrie par la voix du Président Félix Faure, plus qualifié que tout autre pour la saine appréciation de nos intérêts commerciaux, et mieux inspiré que jamais par le sentiment d’un patriotisme qui s’élève au-dessus des sempiternelles rengaines de la logomachie politique.
Une nation qui possède des hommes d’action aussi vigou-reusement trempés, et de si éloquents apôtres de l’esprit d’entreprise, est une nation dont on peut dire qu’il y a encore du sang dans ses veines : tout orgueilleux soient-ils de leur Li-vingstone, de leur Stanley, de leur Gordon et de leur Cecil Rhodes, les Anglo-Saxons ne sauraient mépriser les enfants de chez nous, et je crois pouvoir affirmer que le sentiment qu’ils manifestent en ce moment, au spectacle des progrès de notre
– 12 – occupation africaine, n’est pas précisément celui d’une indiffé-rence dédaigneuse.
Jamais, il faut le dire, un homme d’État anglais n’a plus hautement envisagé que M. Félix Faure, ni plus clairement défi-ni, les réalités économiques sur lesquelles est fondée l’existence d’une grande nation moderne :
« Messieurs, a dit le Président de la République au
banquet du commerce et de l’industrie, la période qui
s’ouvre, et qui se prolongera bien au delà de notre siècle,
semble devoir fixer définitivement les destinées des nations
de la vieille Europe et déterminer leur place respective
dans le monde.
« Les besoins et les ressources de pays hier encore
fermés à tout contact européen nous sont révélés par les
explorateurs et les missions que les gouvernements, les as-
semblées commerciales, les associations industrielles et fi-
nancières envoient, à l’envi, de tous côtés.
« Hâtez-vous de diriger vers ces régions à peine con-
nues, encore inexploitées, les efforts individuels et les ini-
tiatives privées, sous peine de nous laisser devancer par
nos concurrents étrangers et de voir notre pays exclu du
rang auquel ses facultés et sa loyauté commerciale incon-
testée lui donnent le droit de prétendre. C’est bien servir la
patrie que de faire connaître aux peuples qui s’éveillent à la
civilisation le génie si fécond de notre race laborieuse.
« L’État, de son côté, connaît ses obligations et son
devoir. Ce serait une utopie de penser que, dans ces entre-
prises, son action peut être substituée aux initiatives parti-
culières. C’est de ces dernières que nous devons tout at-
tendre. En retour de leur hardiesse intelligente, l’État don-
nera aux Français à l’étranger l’appui dont ils ont besoin.
La sollicitude de la République s’étend à tous ses enfants, à
– 13 –
ceux surtout qui la servent au loin. Là où est un Français, là
est la France. »
Ce lumineux programme des devoirs présents de la bour-geoisie concorde d’une façon bien significative avec les exhorta-tions enflammées que le plus vigilant éducateur de la jeunesse aristocratique adresse périodiquement aux élèves de l’école Al-bert-le-Grand et à leurs parents effarés d’une aussi singulière audace, et l’on peut envisager comme le symptôme décisif d’une importante évolution de notre esprit public cette rencontre des mystiques envolées d’un moine d’avant-garde comme le père Didon avec les doctrines pondérées que formule à cette heure solennelle le représentant le plus élevé de notre conservation sociale.
Il est d’ailleurs intéressant d’observer, avec M. Chailley-Bert, que le Président de la République française n’est pas le seul chef d’État qui se soit mis à la tête du mouvement colonial de son pays, et que la plupart des souverains européens sont animés d’un sentiment analogue : sans parler de la reine Victo-ria, qui a revendiqué comme sa plus belle parure le titre d’Impératrice des Indes, nous avons vu Guillaume II patronner l’expansion africaine avec l’ardeur qui caractérise toutes ses conceptions et prendre directement en mains la cause de la ma-rine allemande, tandis que la cour de Russie accordait un en-couragement non équivoque à l’effort de ses nationaux en Abys-sinie, où l’Italie elle-même avait été conduite, bien inconsidé-rément, il est vrai, par l’expression formelle de la volonté royale. Et que dire du roi des Belges, qui engage délibérément sa res-ponsabilité de gouvernant et sa fortune personnelle dans cette colossale entreprise du Congo !
On sait d’ailleurs quelle part les plus grands seigneurs de l’Angleterre, groupés autour du prince de Galles, ont prise à la création de la Chartered, conception gigantesque où les plus
– 14 – graves intérêts britanniques sont en jeu. Quant à l’aristocratie française, à laquelle le prince Henri d’Orléans a si vaillamment montré le chemin, il faut lui rendre cette justice qu’elle n’est pas demeurée en arrière, et qu’un grand nombre de ses fils, explora-teurs ou soldats, sont glorieusement tombés au premier rang de la croisade moderne : un d’Uzès, un Chevigné, un Grandmaison et tant d’autres, parmi bien des enfants du peuple, qui ne furent pas moins héroïques.
Assurément le nombre en est formidable de ces jeunes et précieuses existences si généreusement sacrifiées à l’honneur et à la grandeur de la patrie, sur ces terres lointaines où la civilisa-tion pacificatrice et bienfaisante ne peut s’établir qu’au prix de luttes pénibles et si souvent meurtrières.
« Partout et toujours la douleur humaine est la rançon du progrès », a dit un orateur socialiste, M. Viviani, qui compte cependant, croyons-nous, parmi les adversaires de cette expan-sion coloniale qu’on accuse d’engloutir en pure perte tant d’hommes et tant d’argent.
En pure perte ! – Écoutez la noble et judicieuse réponse que M. André Lebon, dans son discours d’inauguration du pont Faidherbe, opposait à cette doctrine, inspirée par la plus funeste aberration du véritable sentiment colonial.
Aujourd’hui encore, malgré les résultats acquis, en
dépit des enseignements quotidiens fournis par nos
émules, il se trouve des écrivains pour soutenir que par les
serviteurs qu’elle lui enlève, par les préoccupations inces-
santes qu’elle lui cause, la politique coloniale affaiblit la pa-
trie. Hélas ! nombreux en effet sont les vaillants que la
fièvre ou le fer fait succomber dans la brousse, et personne
plus que le Ministre des colonies de France ne sait tout ce
que le moindre de nos succès coûte de souffrances et de
larmes ! Mais combien sont-ils aussi ceux qui, survivant à
l’épreuve, rapportent au pays mutilé, des caractères trem-
– 15 –
pés par la lutte, des esprits forgés par l’expérience, des
imaginations à la fois enhardies et assagies par la cons-
cience de ce que l’action et la responsabilité journalières
ont ajouté à leur valeur morale ! Et quand la France entière
se réjouit avec tant de raison de se voir, après moins de
trente ans, relevée de ses défaites, remise à son rang de
grande puissance, alliée d’un empire, objet d’envie pour
d’autres, se rend-elle compte elle-même du crédit qu’elle
s’est procuré par les preuves de vitalité et de ténacité
qu’elle a données, en ces dernières années, sur le terrain
colonial ? Non, Messieurs, nous démontrerons, que dis-je ?
nous avons démontré que l’effort colonial, loin de nuire à la
Mère Patrie, seconde et complète son œuvre. Nul ne peut
mesurer ce que l’exercice du Gouvernement du Sénégal a
prêté à Faidherbe de l’endurance, de l’obstination et de
l’autorité, qu’il a si largement déployées en 1871, dans son
admirable campagne du Nord. Nul ne peut nier que, si
l’Europe s’est repris à compter avec la France vaincue, c’est
qu’elle la voyait en Afrique, en Asie, partout enfin où cela
se pouvait encore, montrer que la République ne pliait
point sous la fortune contraire, et qu’elle conservait pour sa
gloire et sa grandeur futures, d’inépuisables réserves de pa-
tience et de courage.
Ces admirables paroles méritent les applaudissements de tous, mais on ne saurait s’en tenir aux marques d’une vaine ap-probation ; il est temps de passer de la phase de l’éloquence co-loniale – qui brille en ce moment de son plus vif éclat – dans celle de l’action ; la foi coloniale doit être plus que toute autre agissante : elle impose de lourds devoirs ; elle a de hautes exi-gences ; elle commande l’esprit de sacrifice et le mépris du dan-ger. De telles considérations ne sont assurément pas pour arrê-ter le merveilleux élan de la jeunesse, dans cette heure de relè-vement où, de toutes parts, les hommes soucieux du bien public l’appellent au travail et au combat, et où l’on entend à Lyon le président de la Chambre de Commerce, M. Aynard, dont le
– 16 – puissant esprit et la constante énergie sont voués à la pacifica-tion sociale, exposer comme quoi l’homme inactif est à bref dé-lai menacé dans son existence, et proclamer qu’il est temps de montrer à ceux qui s’agitent ce que font ceux qui travaillent, – au moment même où le père Didon prône, dans le monde des oisifs, l’action individuelle, féconde et réconfortante :
« Il est temps d’en finir avec la jeunesse dont toute
l’ambition se limite à jouir en paix de l’héritage paternel, de
la fortune laborieusement amassée par l’activité infatigable
du père… C’est recruter et ameuter l’armée des anarchistes
et des vengeurs de la loi du travail insolemment violée…
Jeunes gens qui avez reçu ou qui devez recevoir le levier
puissant de la fortune, sachez vous en servir pour soulever
le poids qui écrase l’humanité…
« Les chemins sont ouverts, mes amis, s’ils ne le sont
pas, vous pouvez, vous devez les frayer… Il y a là-bas de
beaux lauriers à couper et de grands destins à poursuivre.
Vous qui avez le goût des nobles aventures, laissez le vieux
boulevard… »
Il en parle bien à son aise, le père Didon ! Croit-il donc que ce boulevard laisse échapper sa proie quand il la tient : ses tra-ditions immuables et ses rites sacrés ont de singulièrement ty-ranniques exigences, et c’est un beau scandale si parfois il arrive qu’un fidèle fasse mine de s’émanciper. Je pourrais même en citer un, croyez-moi, dont le départ pour les pays lointains a soulevé de bien comiques indignations : Pensez donc ! un gaze-tier fantaisiste du Tout-Paris, qui s’en allait ainsi, sans prévenir personne, tâter d’une vie plus libre et d’une lutte moins vaine, dans des forêts tropicales où les arbres ne sont pas en bois de calembour ! C’était chose inadmissible aux yeux de quelques menus moralistes de l’asphalte, dont les jappements furent si
– 17 – aigus que le bruit en parvint au voyageur par delà les mers loin-taines.
Ainsi qu’un proverbe arabe permettait de l’espérer, les abois de ces roquets n’ont point arrêté la caravane, et elle est allée sans trop de mal jusqu’au bout de son chemin ; quand je dis la caravane, c’est une façon de parler, car nous n’avions pas le moindre chameau. Ça manque à Madagascar, où la vaillante bête semblerait pouvoir être avantageusement utilisée pour les transports, qui se font jusqu’à présent à dos d’hommes, – d’hommes sur les épaules desquels, il convient de l’observer, le frottement du bambou développe des excroissances assez volu-mineuses pour justifier dans une certaine mesure leur classe-ment parmi les camélidées.
Le navire du désert – en attendant le chemin de fer de la brousse – rendrait d’énormes services assurément, mais les gens d’expérience soutiennent que le climat lui est contraire et qu’il n’a pas le pied fait pour la nature du sol, – car ce navire a des jambes comme les petits bateaux de la chanson : voyez M. de Quatrefages.
Les mœurs du chameau sont du reste assez intéressantes pour retenir l’attention du psychologue comme celle du voya-geur, du naturaliste et même du métaphysicien. C’est du moins ce qui résulte d’une anecdote que j’ai trouvée naguère dans la Vie de Gœthe du philosophe anglais Henry Lewes, et qui m’a paru déterminer d’une façon pittoresque l’état d’esprit des races européennes, au point de vue colonial, durant la première moi-tié de ce siècle :
Un Français, un Anglais et un Allemand s’étant rencontrés je ne sais où, vinrent, je ne sais comment, à parler du chameau dont on cita des traits qui donnèrent à chacun le goût de se li-vrer à une étude approfondie de cet intéressant animal.
– 18 –
De retour à Paris, le Français s’en alla passer une demi-heure au Jardin des Plantes, d’où il rapporta une chronique étincelante de verve, parsemée d’aperçus ingénieux et d’anecdotes piquantes, avec un mot de la fin qui résumait le chameau dans le pittoresque raccourci d’un calembour génial.
L’Anglais s’en fut à Londres dans une grande maison d’articles de voyage et de campement, s’y équipa de la façon la plus confortable, sans ménager le temps ni l’argent, puis s’en alla passer quelques années dans l’Arabie heureuse, d’où il re-vint avec deux énormes volumes bourrés de faits, pleins de ren-seignements précis et circonstanciés sur les différentes races de chameaux, leur élevage, leur alimentation, leur rendement dans l’industrie des transports, et tout ce qui constitue l’art de les utiliser.
Quant à l’Allemand, il s’enferma dans une chambre enfu-mée au voisinage de l’Université de Wurtzbourg, pour se consa-crer entièrement à la préparation d’un grand ouvrage philoso-phique, sous ce titre plein de promesses : Idée fondamentale du chameau tirée de la conception du Moi.
« Voilà dix ans qu’il y travaille, et son ouvrage n’est pas en-core très avancé », disait Henry Lewes.
Il faut reconnaître que, depuis lors, les Français ont fait d’énormes progrès en matière de tourisme : on en rencontre aujourd’hui dans toutes les contrées du globe, – et jusque dans leurs colonies. Il n’y a guère que le Jardin des Plantes où le Pari-sien actuel hésite à s’aventurer, en raison de la distance.
Quant aux Allemands, nous n’apprendrons à personne que les Anglais ont changé de ton à l’égard de leurs facultés d’expansion, et que c’est pour eux fini de rire.
À la faveur des compétitions passionnées qui mettent aux prises ces deux grandes nations, nous avons aujourd’hui beau jeu à développer loyalement et paisiblement notre domaine co-
– 19 – lonial, où de prodigieuses richesses n’attendent plus que l’effort nécessaire pour les faire sortir du sol.
Le tout est de se mettre en chemin. Madagascar est loin ; je n’en disconviens pas, mais cela vaut la peine d’y aller faire un tour, même si l’on ne parvient pas à y emmener le chameau, – qui a pourtant la bosse des voyages.
– 20 –
PREMIÈRE PARTIE
DE PARIS À TANANARIVE
– 21 –
I
EN MER
À bord du Yang-Tsé. – Départ du général Gallieni. –
L’Intruse. – Une nuit dans le canal de Suez. – Tout le
monde sur le pont. – Le coup de chaleur. – Les
rafraîchissements de Djibouti. – Gare au cap
Guardafui !
10 août 1896.
Il est quatre heures et demie ; par un beau temps de soleil, relevé d’un filet de brise, le Yang-Tsé, faisant route sur Mada-gascar, passe, avec la majestueuse lenteur qui le caractérise, devant le môle de la Joliette, noir de têtes brunes dont les cha-peaux s’agitent dans l’espace, tandis que monte, trombonisée en l’honneur du général Gallieni par une musique militaire invi-sible au sein de la foule, une de ces Marseillaises comme on en cuisine à Marseille.
Le Yang-Tsé, des Messageries maritimes, porte à Mada-gascar le général Gallieni, avec son état-major et deux compa-gnies de la Légion étrangère. Les nouvelles de là-bas sont mau-vaises ; le représentant de la compagnie des Messageries à Mar-seille vient d’être informé que son fils, le vaillant Garnier, a été massacré avec trois autres Européens en conduisant un convoi sur la route de Majunga. Quelques jours auparavant, c’était un missionnaire, le père Berthieu. Les populations sont soulevées d’un bout à l’autre de l’île ; l’anarchie est à son comble, et le gé-néral Gallieni, à peine revenu du Tonkin, a accepté la lourde tâche d’aller rétablir l’ordre dans notre nouvelle possession.
– 22 –
Le nouveau gouverneur général envisage la situation avec infiniment de sang-froid et de résolution, mais sans enthou-siasme ; nous en causons, en présence de son chef d’état-major, jusqu’à l’heure du dîner, et bientôt la nuit vient, pleine de rêve-rie.
Au matin, on respire l’haleine embaumée de la Corse, en attendant le régal d’un coin de paysage alerte, miroitant et guer-royeur comme un article d’Emmanuel Arène : c’est Bonifacio qui veille tout au sommet de sa blanche muraille, faite d’un ro-cher vertigineux.
Le lendemain, on passe en revue les Lipari, au sein des-quelles le Stromboli fume sa pipe comme un vieux loup de mer ; tout alentour : des villages accrochés au flanc de ces montagnes-îles, des vignes en terrasses offrent une verdure terrienne à nos yeux fatigués de contempler ton azur, ô Méditerranée ! et sur la hauteur, un sémaphore, pourtant italien, nous fait mille poli-tesses.
Voici le détroit ou phare de Messine : c’est à peine si l’on y retrouve la place exacte de Charybde, tourbillon vague et bala-deur dont les petits ronds dans l’eau n’impressionnent plus le navigateur ; quant au rocher de Scylla, on était arrivé à le prendre si peu au sérieux, qu’il a fallu le couvrir de fortifications pour restaurer un tant soit peu son prestige.
La pâle Adriatique est en train de nous envoyer par le tra-vers un de ces roulis qui rendent le passager plus pâle encore qu’elle ne l’était lorsque Musset la voyait « mourir sur l’herbe d’un tombeau ». Au dîner, on met « les violons », ce qui signifie clairement que nous allons danser ; pourtant, vers minuit, on s’endort mollement bercé ; mais je suis réveillé de grand matin par une douche d’une puissance de projection peu commune : c’est un paquet de mer qui réduit mon vasistas en menus mor-ceaux, dont quelques-uns vont se planter, comme des flèches de cristal, dans le rideau de ma porte ; tout nage sur le plancher de
– 23 – ma cabine, et ma grande malle va battre les murs, tumultueuse et formidable comme la caronade en rupture de câble dans l’entrepont de la frégate du Quatre vingt-Treize de Victor Hugo. Les cabines avoisinantes retentissent également d’un fracas où montent des plaintes entrecoupées d’hilarités prolongées : elles émanent d’un jeune et brillant lieutenant de l’état-major que je trouve affalé dans sa couchette transformée en une baignoire, où la pâmoison du fou rire l’a frappé d’une prostration compa-rable à celle de Marat après Charlotte Corday. Les garçons, ré-veillés en sursaut par tant de vacarme, accourent de toutes parts ; on ferme en hâte les quelques sabords oubliés, on vide, on éponge, on balaie, et je m’aperçois avec stupeur que ma sa-vate, naguère d’une blancheur immaculée, est brusquement passée au rouge. En sautant de mon lit, sous l’effet de la douche, je me suis légèrement coupé le pied à un éclat de verre ; on ap-pelle le bon docteur Clair, médecin de mérite doublé d’un lettré délicat ; il me panse, tout en causant de Maupassant, de Sten-dhal et de Nietzsche, et nous établissons ensemble le rapide scénario d’un drame qui pourrait faire un argent fou sous ce titre palpitant : les Mystères de l’Adriatique ou la Pantoufle en-sanglantée.
C’est beau la navigation, mais il est pénible de penser que sur les bateaux les mieux tenus on est parfois exposé à recevoir dans son lit une sole vivante.
Durant les jours suivants, on n’aperçoit plus rien qu’une vague et lointaine Crète, encore plus ensanglantée que ma pan-toufle, s’il faut en croire les dépêches que nous trouverons à Port-Saïd. Nous pénétrons dans le canal ; d’une maison à l’entrée de la ville, des dames en négligé s’empressent à leurs fenêtres, agitant des mouchoirs qui ont des dimensions de dra-peaux.
Port-Saïd, quatre heures d’arrêt, charbon ! Je ne vous ap-prendrai rien sur cette banlieue de l’Égypte, grand bazar univer-sel qui montre un peu de tout à l’étalage, où les bibelots les plus imprévus, articles de Paris faits en Orient, articles d’Orient con-
– 24 – fectionnés à Paris, sont offerts au plus juste prix par des Pha-raons dans la débine.
L’article de Paris le plus demandé à cette escale est le télé-graphe électrique : il y en a plusieurs qualités, notamment l’égyptien et l’anglais ; ce dernier est le mieux achalandé, c’est comme qui dirait « la renommée du télégraphe ».
La principale distraction de l’endroit est le café-concert, où des demoiselles – généralement roumaines, pourquoi ? – font de la musique instrumentale pour étouffer les sanglots des vic-times de la roulette, qui tourne mélancoliquement dans une salle voisine.
Nous passons la nuit dans le canal et presque tous nous la passons sur le pont du bateau ; aussi bien le vacarme de la chaîne du gouvernail, perpétuellement en jeu pour nous main-tenir dans le chenal, et les commandements transmis d’une voix retentissante dans la chambre des machines enlèvent toute vel-léité de sommeil aux gens assez apathiques pour rester indiffé-rents à ce cheminement nocturne d’un énorme paquebot à tra-vers le désert, vaguement éclairé par la lueur fantastique du projecteur électrique, lourde nacelle suspendue à l’avant du na-vire, et dans laquelle évolue jusqu’à l’aube un mécanicien fan-tôme. De temps à autre on ralentit ou l’on stoppe pour un ga-rage ; un train d’Ismaïlia nous croise ; une caravane part d’El Kantara pour Jérusalem ; au matin apparaît une oasis et, durant toute cette nuit de féerie, nous songeons à la déconcertante des-tinée de celui qui a conçu cette œuvre gigantesque de séparer deux continents et qui osa créer après le Créateur : la justice des hommes s’est chargée de le rappeler au sentiment de leur humi-lité, comme tous ceux qui ont tenté de les en affranchir, comme Christophe Colomb qui, après avoir percé l’horizon nuageux derrière lequel se dissimulait l’Amérique, « fut jeté dans les fers », disent les précis historiques.
– 25 –
Il passe quotidiennement quarante ou cinquante mille tonnes de fret dans le canal, et les affaires commerciales de l’Europe avec l’océan Indien ont décuplé depuis l’inauguration. J’ai hâte d’ajouter que Ferdinand de Lesseps a son buste sur une petite place de Port-Saïd et qu’on ne l’a pas encore déboulonné1.
Encore une escale : c’est Suez ; elle devrait être fort courte, mais le nouveau consul de France, M. Monnet, contrairement à la coutume de ses prédécesseurs, refuse de déplacer son chance-lier pour aller quérir son courrier ; quoiqu’en pays musulman, ce fonctionnaire, plus exigeant que Mahomet, veut que la mon-tagne vienne à lui : c’est une grosse perte de temps dont tous les courriers se plaignent ; il devrait pourtant mieux que personne se rappeler comme quoi time is money.
Nous voici dans la mer Rouge ; ce n’est pas pour me vanter, comme dit un personnage de Labiche, mais il y fait joliment chaud vers le milieu du mois d’août. On a beau passer ses nuits sur le pont dans le plus simple appareil, mauresque ou pyjama, chaque matin l’équipage trouve les passagers anhélants, dans une situation à peu près aussi pénible que celle des poissons rouges au sein d’un aquarium dont l’eau n’est pas suffisamment renouvelée ; on jette par-dessus bord ceux qui ont tourné de l’œil ; c’est ce qui se produit régulièrement sur les paquebots faisant, dans cette saison, le service du Tonkin ou de Madagas-car ; nous avons eu sur le Yang-Tsé plusieurs « coups de cha-leur », sorte de congestion produite par la chaleur obscure, en dehors du rayonnement solaire ; grâce au dévouement expéri-menté du docteur Clair, qui a plusieurs fois recouru aux piqûres d’éther, il n’y a eu qu’un cas de mort, mais d’une foudroyante rapidité : après avoir pris son café, un de nos garde-milice se
1 Depuis l’époque où ces lignes furent écrites, la Compagnie du Ca-nal de Suez a décidé d’élever à la mémoire de Ferdinand de Lesseps un monument qui sera placé à Suez et pour lequel un important crédit a été voté.
– 26 – promenait sur le pont en pleine santé : il tombe sans connais-sance ; on appelle le docteur, avec qui je suis en train de causer ; après un examen rapide : « Plus rien à faire, me dit-il ; c’est un homme perdu ! » Trente-cinq minutes plus tard, on procédait à « l’immersion », c’est le terme consacré ; à la coupée du bateau, le corps, enveloppé dans de la toile à voiles avec un saumon de plomb aux pieds, est recouvert du drapeau tricolore ; quelques passagers et une délégation d’officiers en tenue sont réunis au-tour d’un missionnaire lazariste, le R. P. Macheron, qui se rend dans la région du lac Tanganyka.
Une courte prière ; puis le commandant fait stopper. Un instant de profond silence, la machine elle-même se taisant. Quatre hommes soulèvent le cadavre, un cinquième enlève le pavillon : « Envoyez ! » dit le maître d’équipage. Et la masse inerte glisse par le sabord de la coupée.
Une minute après, on se remet en route.
Les requins de la mer Rouge ont bien de ces aubaines de-puis quelques années !
Le moment le plus critique pour ces coups de chaleur est celui de la transition de la nuit au jour et du jour à la nuit ; on étouffe littéralement en l’absence d’un souffle d’air, surtout au voyage de descente. Il est plus facile de se préserver du coup de soleil, grâce à la tente qui couvre le pont d’un bout à l’autre, et grâce au casque colonial dont, par ordre formel du général, le port est obligatoire jusqu’à l’heure du dîner. C’est une coiffure insupportable qui nous donne l’aspect de bons pompiers ou de Romains de tragédie, mais elle est presque indispensable sous les tropiques, et les marins anglais, aussi bien que les français, la portent tous dans l’océan Indien.
Les Hébreux ont dû bien souffrir, si c’est dans cette saison qu’ils ont traversé la mer Rouge.
Nous passons à la hauteur de Djeddah – le port de la Mecque, – auprès duquel une légende arabe, infiniment plus pittoresque en ses détails que la version biblique, place le tom-
– 27 – beau de notre mère Ève ; ce sont des choses qu’on ne doit pas ignorer.
Le Camsinn, vent du désert, souffle pesamment sur nous, énorme bouffée de chaleur qui traverse la mer Rouge dans une brume noire et chargée de toutes les poussières du Sahara : on suffoque. Après le dîner, les fulgurances d’un éclair non inter-rompu, et qui flamboiera jusqu’au lendemain, nous signalent un orage dans le lointain. Il nous rejoint vers quatre heures du ma-tin, alors que les cinq ou six cents passagers du Yang-Tsé sont étendus sur le pont, en quête d’une bouffée d’air.
L’atmosphère s’embrase autour de nous ; une averse oblique et stridente nous cingle par le travers ; tout, instanta-nément, tout entre en branle autour de nous, tout craque, tout vibre, tout siffle ; c’est admirablement mis en scène, mais ça sent un peu le mélo ; le célèbre orage du Fils de la Nuit, dont l’Ambigu retentissait aux jours bénis de mon enfance, avait, je dois l’avouer, beaucoup plus de naturel.
Quelques-uns d’entre nous sont cependant assez bon pu-blic pour s’y laisser prendre, et chacun, plus ou moins trempé, se réfugie dans sa tanière ; un jeune homme précautionneux va même jusqu’à sangler sa ceinture de sauvetage ; on le rassure, et le calme renaît à la fois dans les cœurs et dans les éléments.
Un jour encore et nous passons devant Périm, île plate mais fortement bastionnée, que bénit le navigateur à qui elle annonce la fin du passage de la mer Rouge. Cette nouvelle, con-firmée par de nombreux témoignages, est accueillie parmi nous avec une faveur marquée.