Un Parisien à Madagascar
Annexe Ii
NOTE SUR LES GISEMENTS AURIFÈRES
À MADAGASCAR
Par L. MEURS et L. BOUSSAND.
Avant l’occupation définitive de Madagascar, l’on ne pos-sédait sur les richesses minières de l’île que des renseignements très vagues. De nombreux explorateurs sillonnaient bien depuis longtemps le sol vierge, rapportant des documents géogra-phiques considérables et des collections précieuses, mais le manque de connaissances spéciales, les difficultés que l’on éprouvait dès qu’il s’agissait d’aborder la question des mines – de l’importance de laquelle l’ex-premier ministre s’était rendu un compte exact, – n’avaient permis à aucun de se former une opinion tablant sur des faits et des constatations personnelles.
Seul, quelques années avant la guerre, un ingénieur, M. Daléas, avait pu prospecter librement la région Est comprise entre Tananarive et Ambosika. Le rapport de M. Daléas n’ayant pas été publié, le public devait s’en tenir aux présomptions vagues des voyageurs.
Les renseignements étaient généralement favorables. L’on s’accordait à voir en Madagascar un pays minier de premier ordre où l’on devait provoquer un mouvement énorme dès que la conquête le permettrait. Ne parlait-on pas d’un nouveau Transvaal ! Certaines personnes même ne voyaient-elles pas déjà dans les formations aurifères de Madagascar le prolonge-ment des reefs de l’Afrique du Sud !
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Dès que l’occupation fut définitive, de nombreux prospec-teur se précipitèrent et se répandirent un peu partout. Plusieurs furent assassinés, les autres rentrèrent à Tananarive après une prospection rapide généralement peu concluante. Alors com-mença une longue période d’inaction – l’insurrection menaçant la ville même, – durant laquelle les ressources s’épuisèrent et le découragement vint. Chacun ne songea bientôt plus qu’à quitter le sol peu accueillant où nul n’avait encore rencontré le coup de fortune qui met du vertige dans les têtes et provoque les exodes en masse vers les contrées les plus inhospitalières.
À cette période d’affaissement correspond naturellement un courant d’opinion pessimiste. Plus rien ! De l’or un peu par-tout, il est vrai, mais d’affaire sérieuse nulle part. Pas de filons, pas de criques à teneurs considérables, une moyenne générale peu élevée qui n’enthousiasme pas. Et les prospecteurs, sorte de joueurs dont l’imagination demande à être constamment surex-citée, s’en vont.
Survient le général Gallieni, et bientôt grâce à ses qualités bien connues et appréciées de militaire et d’administrateur, grâce également à l’esprit d’initiative, à la bienveillance qu’il apporte à encourager et faciliter les efforts de tous, les quelques prospecteurs tenaces qui restent encore peuvent se remettre en route : et les travaux vont enfin permettre de se rendre un compte à peu près exact de la valeur des richesses minières de Madagascar.
Sachant combien il est dangereux d’émettre sur un pays une opinion bâtie sur l’étude d’une seule région localisée – et c’est malheureusement ce qui jusqu’à ce jour a uniquement été fait, et d’où proviennent les divergences de vues et les contradic-tions dans les jugements énoncés, – nos prospections furent désignées en vue d’arriver non pas seulement à la connaissance d’une formation reconnue et déterminée, mais à l’estimation des ressources minières de l’île en général.
C’est ainsi que successivement furent étudiés : les forma-tions du Betsiléo que nous pûmes suivre en pays Ban et Antana-
– 307 – la, celles de l’Est, particulièrement intéressantes dans les ré-gions de Tsinjoarivo et Ambosika ; les gisements de l’Ouest, de-puis le Mahajilo jusqu’au Manambolo, enfin ceux du Nord jus-qu’à hauteur de Vohémar et Loky.
Région Sud-Betsiléo. – Ces territoires miniers du Betsiléo, dont la réputation attira tout d’abord les premiers prospecteurs, se recommandent par des avantages exceptionnels : salubrité parfaite, main-d’œuvre, eau et bois en abondance. Les alluvions aurifères sont uniquement constituées par des alluvions an-ciennes de vallées, les zones riches se trouvant aux points où les cours d’eau recoupent des venues éruptives de roches amphibo-liques minéralisées à très faibles teneurs.
Cette formation comprend toute la série des gisements si-tués entre Ambohimandroso et Ambohimanga, parmi lesquels nous citerons ceux si connus d’Itaolana, Ivohibe, Tambelo, Am-bohimalaza, etc.
Les teneurs assez élevées de ces alluvions, la multiplicité des vallées minéralisées, les facilités d’une exploitation n’exigeant qu’un matériel des plus restreints (sluices) – car en aucun cas nos grandes méthodes d’exploitation : désagrégation hydraulique, cyanuration, etc., ne seront de mise, vu l’exiguïté des quantités à exploiter, – permettront l’établissement de très nombreuses affaires qui, économiquement menées et n’ayant qu’un capital peu élevé à rémunérer, donneront certainement d’excellents résultats.
Région Est. – Tout autres sont les gisements qui s’étendent sur près de cent kilomètres depuis Ambosika jusqu’à Ambohi-mahavony, ou mieux jusqu’aux sources de l’Ikopa. Les gneiss et les roches amphiboliques font place aux micaschistes et chlori-tochistes avec venues interstratifiées de quartz blanc, grenu, se désagrégeant facilement. Ces venues quartzeuses atteignent parfois des puissances considérables, deux cent cinquante mètres à Analalava, plus de quatre cents mètres à Tiaka ; elles sont presque stériles ; cependant nous avons rencontré parfois des teneurs d’environ un gramme d’or à la tonne.
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Les alluvions anciennes des plateaux dominent avec des teneurs généralement plus faibles que dans le Sud ; mais les cubes à exploiter sont considérables et pourraient motiver des installations perfectionnées.
L’eau et le bois sur place permettront, par le groupement de concessions contiguës, l’établissement à peu de frais de vastes exploitations pouvant rémunérer des capitaux sérieux.
Tels sont les gisements de Tsinsoarivo, Sarobaratra, les fa-meuses mines de Raïnilaiarivony, Ambohimahavony, Sahato-rendrika, Tandrokazo, Ambatomeraty, Andranofito, etc.
Région Ouest. – Sakeny, Betsiriry, Manandazza, Anka-vandra. – L’on a fait et l’on fait encore beaucoup de bruit à Ma-dagascar, ou plutôt à Tananarive, autour des gisements auri-fères de l’Ouest, gisements situés en pays sakalave et notam-ment dans les régions du Sakeny, Betsiriry, Manandazza, etc. Nous avons pu visiter les districts de Manandazza et Ankavan-dra, où les Malgaches plaçaient auparavant des gisements d’une richesse extraordinaire. Deux points, Rafiatokona et Lazao, re-marquables par des alluvions récentes, riches et des venues dio-ritiques à veinules quartzeuses aurifères, méritent une étude sérieuse et pourraient peut-être donner lieu à des exploitations avantageuses. Partout ailleurs, l’exiguïté des formations, leurs faibles teneurs, ne permettent pas d’augurer un développement minier important. Nous souhaitons qu’il n’en soit pas de même du Betsiriry, sans toutefois oser trop l’espérer. Nous avons en effet longé pendant plusieurs jours le fleuve Mahajilo à gauche duquel s’étend cette région et elle nous a semblé offrir, si toute-fois elle possède des gisements intéressants, des obstacles diffi-cilement surmontables à toute exploitation méthodique par des procédés européens. Une insalubrité terrible, un manque absolu de main-d’œuvre, des moyens d’accès presque nuls – les fleuves de la côte ouest ne pouvant être remontés en pirogue que jus-qu’au pied des hauts plateaux, – ce sont là des éléments d’insuccès contre lesquels ne peuvent lutter que des gisements
– 309 – d’une richesse remarquable et comme il n’en a malheureuse-ment point encore été rencontré à Madagascar.
Région Nord. – Concession Suberbie. Mahajamba. – Ex-trême Nord. – Reste la zone nord de l’île, qui comprend d’un côté la concession Suberbie, de l’autre les régions aurifères du bassin de la Mahajamba et de l’extrême Nord.
Concession Suberbie. – Les vastes territoires de la conces-sion Suberbie offrent de très nombreux points minéralisés, dont quelques-uns exceptionnellement riches. Chacun de ces points – le plus souvent très éloignés les uns des autres – constitue un centre d’exploitation spécial. L’affaire d’ensemble se présente donc comme un bloc d’excellentes petites affaires complètement indépendantes, dont la mise en œuvre économique, par simples « sluices », c’est-à-dire avec un matériel à créer sur place, peu coûteux et d’une installation facile, permettrait la rémunération d’un capital même considérable.
Et là se retrouve le coté particulièrement intéressant des gisements de l’île entière, qui est de présenter presque toujours un cube d’alluvions riches, faciles à exploiter à très peu de frais – c’est-à-dire en exposant un capital restreint avec un minimum de risques, – et susceptibles de donner tout d’abord des béné-fices suffisants pour l’étude approfondie – qui, en aucun point, n’a encore été faite – soit des filons quartzeux, soit des venues amphiboliques aurifères.
En tant que territoire minier, la concession Suberbie garde, en somme, une valeur incontestable. Elle a malheureusement contre elle l’insalubrité du pays, la pénurie de la main-d’œuvre, les frais d’un outillage disproportionné avec les conditions ap-parentes de l’exploitation que comporte la nature des gisements et, par-dessus tout, la charge d’un capital formidable.
Extrême Nord. – L’extrême Nord de l’île, presque inconnu jusqu’à ce jour et qui n’a guère été révélé que par les itinéraires très complets de M. Meurs, semble s’annoncer comme la région à tous points de vue la plus intéressante.
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La forêt y acquiert une ampleur remarquable, les essences à caoutchouc, les bois précieux abondent ; le café, le cacaoyer, le coprah, le tabac, qui partout ailleurs végètent et ne donnent que des mécomptes, réussissent merveilleusement. Enfin les forma-tions aurifères y revêtent un caractère particulièrement intéres-sant.
De grosses formations de graviers cimentés y ont été ren-contrées, ainsi que des conglomérats en véritables reefs, pauvres, il est vrai, dans les zones reconnues, mais dont l’étude devra être poursuivie attentivement.
Conclusion. – La situation minière de l’île peut donc se ré-sumer ainsi :
Jusqu’à ce jour aucun filon, aucune formation en roches susceptible d’être exploitée, mais un peu partout des alluvions à teneurs suffisamment élevées.
Dans le Betsileo et une grande partie de l’Imerina, de très nombreuses petites affaires qui, avec des capitaux restreints, un matériel peu onéreux, une grande économie dans les frais généraux, devront donner immédiatement d’excellents résultats et apporter de suite un contingent énorme à la colonisation dans les hauts plateaux.
Dans l’Est, des gisements copieux, assurant, par groupe-ments, des exploitations abondantes, faciles, qui permettront d’amortir des capitaux relativement élevés.
Dans l’Ouest, à part les deux concessions citées plus haut, des gisements d’une exploitabilité encore problématique et dont la mise en œuvre, dans tous les cas, présentera des difficultés presque insurmontables.
Dans le bassin de la Manajamba, des alluvions riches, mais situées dans une région exceptionnellement malsaine, sans voie d’accès, inexploitables par conséquent avant de nombreuses années. Il faut actuellement considérer ces gisements, ainsi que ceux de la région Ouest, comme une réserve considérable pour
– 311 – l’avenir, alors que le développement de la colonie, et des efforts encouragés par l’appât des ressources à mettre au jour, permet-tront d’envisager sans trop de craintes la solution pratique de gros problèmes de pénétration facile et de main-d’œuvre éco-nomique.
Enfin, dans l’extrême Nord des formations toutes spéciales offrant des cubes considérables et qui, jointes aux ressources agricoles, forestières et autres de cette partie de l’île plus parti-culièrement favorisée, permettent de lui prédire un essor rapide et brillant.
En somme, si notre nouvelle colonie n’est en rien un pays analogue à ces Eldorados, Californie, Australie, Transvaal, dont les richesses fabuleuses suffirent à mettre en marche des mil-lions d’êtres, il est incontestable cependant qu’elle possède des richesses effectives susceptibles de concourir activement à la colonisation rapide du pays. Madagascar sera, à ce point de vue même, une pépinière d’excellentes petites affaires. Des quanti-tés considérables de petits gisements exploités économique-ment par un petit capital, donneront les meilleurs résultats. N’allons point y chercher la grosse affaire d’or qui lance sur les marchés de Paris ou de Londres des actions par millions de livres ; elle y sera trop rare et nous risquerions de ne l’y point trouver.
Ce genre d’affaires est-il, du reste, bien nécessaire à un pays, à une colonie surtout ? Ne vaut-il pas mieux de nom-breuses petites fortunes acquises en exploitant de modestes af-faires sûrement rémunératrices ? La création dans la Métropole de petites sociétés ou groupes multiples n’est-il pas préférable au point de vue de l’essor de la colonie ? Nous le croyons et nous gardons la conviction qu’avec une administration prudente et sage, soucieuse d’attirer et de garder le colon en lui facilitant sa tâche, en lui évitant, au début de ses efforts, les impôts trop lourds et trop immédiats, en sachant attendre avant d’appliquer trop rigoureusement des lois trop dures, la richesse minière
– 312 – demeure l’élément essentiel du développement rapide et certain de la colonisation à Madagascar.
L. MEURS ET L. BOUSSAND.
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