Un portrait de femme

Henry James · Chapitre 12 sur 60

Pages du PDF

Un portrait de femme

Chapitre XI

 

 

Ralph s’était promis de ne plus prêter un sens défavorable aux paroles de Miss Stackpole, même lorsqu’elles sembleraient afficher le plus vigoureux accent de revendication personnelle. Il songea qu’aux yeux de la jeune fille les individus se présentaient sous forme d’organismes simples et homogènes, et que lui-même était un représentant trop différencié de la nature humaine pour pouvoir la traiter sur un pied de stricte égalité. Il s’acquitta de sa résolution avec beaucoup de tact et, au cours de rapports qui se renouèrent entre eux, Miss Stackpole ne rencontra plus d’obstacle à l’exercice de son intrépide génie d’enquêteuse, témoignage ordinaire de sa confiance en soi. Appréciée, comme nous l’avons vu, par Isabel, et fort appréciatrice elle-même de ce libre jeu de l’intelligence qui lui faisait tenir son amie pour une âme sœur, pénétrée d’admiration pour Mr Touchett, dont les allures nobles et dégagées lui semblaient dignes de toute estime, elle aurait grandement joui de son séjour à Gardencourt, sans l’invincible méfiance dont elle se sentait envahie pour la petite dame à qui elle s’était crue d’abord obligée de témoigner les civilités dues à la maîtresse de maison. Mais elle s’aperçut bientôt que cette obligation ne l’entraînait pas bien loin, et que Mrs Touchett se souciait fort peu des faits et gestes de Miss Stackpole. Mrs Touchett avait dit à Isabel que son amie lui faisait l’effet d’une aventurière et d’un emplâtre, mais que les aventurières montraient d’ordinaire plus de cran. Elle s’étonnait qu’Isabel eût pu nouer pareille amitié, non sans ajouter aussitôt que c’était son affaire, et qu’elle ne s’était jamais attendue à aimer toutes les amies de sa nièce, ou à lui imposer le goût des seules gens qui lui plaisaient.

« Si vous ne deviez voir que les gens que j’aime, mon enfant, vous n’auriez pas grande société, admit franchement Mrs Touchett, et je ne crois aimer assez aucun homme ou aucune femme pour vous les recommander. C’est une chose grave, que de recommander quelqu’un. Quant à Miss Stackpole, je ne l’aime pas ; tout en elle me déplaît ; elle parle beaucoup trop fort, et vous regarde comme si l’on avait envie de la regarder, elle, ce qui n’est pas. Je suis certaine qu’elle a passé toute sa vie dans une pension de famille, et je déteste les façons de ces endroits-là et les libertés qu’on y prend. Ne me demandez pas si je préfère mes propres façons, que vous trouvez évidemment très mauvaises ; je vous répondrais que je les préfère de beaucoup. Miss Stackpole sait que je déteste la civilisation de pension de famille et me déteste de la détester, car elle la tient pour la première du monde. Elle aimerait beaucoup mieux Gardencourt, si c’était une pension de famille. Pour moi j’y trouve déjà trop de propensions ! Nous ne nous entendrons donc jamais, et il est bien inutile d’essayer. »

Mrs Touchett n’avait pas tort de penser que Henrietta Stackpole ne l’aimait guère, sans avoir cependant tout à fait deviné la raison de cette antipathie. Un jour ou deux après l’arrivée de la jeune fille, elle lança contre les hôtels américains quelques aigres accusations qui soulevèrent les protestations de la correspondante de l’Interviewer ; celle-ci apprenait, dans l’exercice de sa profession, à connaître toutes les espèces de caravansérails de son pays, et soutenait que les hôtels américains sont les meilleurs du monde. Mrs Touchett, toute chaude encore de la lutte qu’elle venait de soutenir contre eux, affirma qu’il n’en était pas de pires, tandis que Ralph, avec sa sagesse conciliatrice, suggérait que la vérité était entre ces deux extrêmes, et que l’on pouvait tenir pour de bonne moyenne les établissements en question. Miss Stackpole repoussa non sans mépris cette intervention. De bonne moyenne, ah oui ! S’ils n’étaient pas les meilleurs du monde, ils en étaient les pires, mais il n’y avait rien de « moyen » dans un hôtel d’Amérique.

« Nous nous plaçons évidemment à des points de vue différents, conclut Mrs Touchett. Moi, j’aime être traitée comme un individu, et vous comme une “bande de gens”.

— Je ne vous comprends pas, répondit Henrietta, j’aime qu’on me traite en dame, et en Américaine.

— Pauvres Américaines, s’écria Mrs Touchett en riant, ce sont les esclaves d’autres esclaves.

— Ce sont les compagnes d’hommes libres, rétorqua Henrietta.

— Les compagnes de leurs serviteurs, oui, de la femme de chambre irlandaise et du valet nègre. Elles partagent leurs besognes.

— Alors, pour vous, les domestiques de nos maisons sont des esclaves ? s’indigna Miss Stackpole. Si c’est ainsi que vous voulez les voir traiter, je ne m’étonne plus que vous n’aimiez pas l’Amérique.

— On est malheureux quand on est mal servi, dit avec sérénité Mrs Touchett. Les domestiques américains sont exécrables, et j’en ai cinq parfaits à Florence.

— Je ne vois pas ce que vous en faites, laissa échapper Miss Stackpole. Je n’aimerais pas voir autour de moi cinq personnes en situation d’inférieurs.

— Je les aime mieux ainsi que de bien d’autres façons, proclama Mrs Touchett d’un ton pénétré.

— M’aimeriez-vous mieux si j’étais votre maître d’hôtel, mon amie ? demanda son mari.

— Oh ! certes pas ; vous n’auriez pas du tout la tenue nécessaire.

— Des compagnes d’hommes libres, c’est une belle définition, une définition qui me plaît, Miss Stackpole, intervint Ralph.

— Je ne pensais pas à vous, monsieur, en parlant d’hommes libres. »

Tel fut le seul remerciement que son amabilité valut à Ralph. Quant à Miss Stackpole, elle restait déconcertée ; elle trouvait évidemment une sorte de trahison dans l’opinion de Mrs Touchett sur une classe qu’elle tenait dans son for intérieur pour une survivance mystérieuse de la féodalité. Et sans doute est-ce cette préoccupation même qui lui fit différer pendant quelques jours de dire à Isabel : « Ma chère amie, je me demande si vous devenez infidèle.

— Infidèle ? Infidèle à vous, Henrietta ?

— Non ; cela me ferait beaucoup de peine, mais ce n’est pas cela que je veux dire.

— Infidèle à mon pays, alors ?

— Ah ! cela, j’espère que cela n’arrivera jamais. Dans ma lettre de Liverpool, je vous annonçais que j’avais quelque chose de particulier à vous dire. Vous ne m’avez jamais demandé ce que c’était. Est-ce parce que vous vous en doutiez ?

— Me douter de quoi ? Je ne me doute guère des choses d’ordinaire, fit Isabel. Je me souviens maintenant de cette phrase, mais j’avoue que je l’avais oubliée. Qu’avez-vous donc à me dire ? »

Henrietta parut désappointée et son regard fixe trahit cette déception : « Vous ne me demandez pas cela comme si vous y attachiez de l’importance. Vous êtes changée, vous pensez à d’autres choses.

— Dites-moi ce que vous voulez dire, et j’y penserai.

— Y penserez-vous vraiment ? Voilà ce dont je voudrais être sûre.

— Je ne sais pas toujours commander à mes pensées, mais je ferai de mon mieux », promit Isabel.

Henrietta la considéra sans mot dire, avec une insistance qui finit par agacer Isabel et la fit s’écrier soudain : « Est-ce que par hasard vous songeriez à vous marier ?

— Pas avant d’avoir vu l’Europe, protesta Miss Stackpole. Pourquoi riez-vous ? ajouta-t-elle. Ce que je voulais dire, c’est que Mr Goodwood a pris le même bateau que moi.

— Ah ! répondit simplement Isabel.

— Voilà une bonne réponse. J’ai bien causé avec lui ; c’est pour vous qu’il est venu.

— Il vous l’a dit ?

— Non, il ne m’a rien dit, et c’est ce qui me l’a fait comprendre, répondit finement Henrietta. Il a très peu parlé de vous, mais moi je ne m’en suis pas privée. »

Isabel attendait. À la mention du nom de Mr Goodwood, elle avait légèrement pâli. « Je le déplore, dit-elle enfin.

— C’était un plaisir pour moi, et j’aimais voir la façon dont il m’écoutait. J’aurais pu parler longtemps pour un tel auditeur ; il était si tranquille, si avide ; il buvait mes paroles.

— Qu’avez-vous dit de moi ? reprit Isabel.

— J’ai dit que vous étiez, au total, la femme la plus remarquable que je connaisse.

— Vous avez eu tort. Il a déjà très bonne opinion de moi ; il ne faut pas l’encourager.

— Il se meurt faute d’un peu d’encouragement. Je revois son visage, et l’expression grave et absorbée avec laquelle il m’écoutait. Je n’ai jamais vu homme laid se montrer si beau.

— Il est très simple, dit Isabel ; et il n’est pas si laid.

— Il n’y a rien de tel qu’une grande passion pour rendre simple.

— Ce n’est pas une grande passion, j’en suis certaine.

— Vous ne le dites pas comme si vous en étiez certaine. »

Isabel eut un sourire un peu froid. « Je le dirai mieux à Mr Goodwood lui-même.

— Il vous en fournira bientôt l’occasion », dit Henrietta.

Isabel accueillit en silence cette affirmation que son amie faisait avec grande assurance. « Il vous trouvera changée, poursuivit Miss Stackpole ; votre nouveau milieu déteint sur vous.

— C’est probable ; tout agit sur moi.

— Excepté Mr Goodwood ! » s’écria Miss Stackpole, avec un rire un peu strident.

Isabel n’eut pas un sourire et reprit bientôt : « Est-ce lui qui vous a priée de me parler ?

— Pas en propres termes. Mais ses yeux me le demandaient, et sa poignée de main, quand il m’a dit adieu.

— Merci de l’avoir fait, dit Isabel en se détournant.

— Oui, vous êtes changée ; vous avez pris ici de nouvelles idées, continua son amie.

— Je l’espère bien ; il faut se faire autant d’idées neuves que l’on peut.

— D’accord, mais il ne faudrait pas qu’elles fissent tort aux anciennes quand les anciennes étaient bonnes. »

Isabel se retourna vers Miss Stackpole : « Si vous voulez dire que j’ai eu la moindre idée sur le compte de Mr Goodwood…, commença-t-elle, mais l’implacable regard de son amie la fit hésiter.

— Ma chère enfant, vous l’avez certainement encouragé. »

Isabel parut vouloir repousser cette accusation, mais se ressaisissant, elle concéda : « C’est parfaitement exact ; je l’ai encouragé », puis demanda à Miss Stackpole si Mr Goodwood lui avait fait part de ses intentions. C’était une concession à la curiosité féminine, car le sujet lui déplaisait, et elle trouvait que Henrietta manquait de tact.

« Je m’en suis informée et il m’a dit n’avoir pas encore d’idées précises, répondit la journaliste. Mais je n’en crois rien ; ce n’est pas un homme à demeurer inerte ; c’est un homme d’action, d’énergie et de hardiesse. Quoi qu’il advienne, il fera toujours quelque chose, et ce qu’il fera sera toujours bien.

— J’en suis convaincue. »

Henrietta pouvait manquer de délicatesse, mais Isabel n’en était pas moins émue de pareille déclaration.

« Alors vous vous intéressez tout de même à lui ? triompha Miss Stackpole.

— Ce qu’il fera sera toujours bien, répéta Isabel. Pour un homme à ce point infaillible, qu’importent les sentiments d’une femme ?

— Pour lui, peut-être, mais pour vous ?

— Ah ! ce qu’il en importe pour moi n’a rien à voir dans la discussion », répondit Isabel avec un sourire froid.

Son amie prit cette fois un ton de gravité : « À votre gré. Vous avez évidemment changé. Vous n’êtes plus la même qu’il y a quelques semaines, et Mr Goodwood s’en apercevra. Nous pouvons l’attendre d’un jour à l’autre.

— Alors j’espère qu’il va me détester, dit Isabel.

— Vous l’espérez sans doute autant que je l’en crois capable. »

À cette boutade, notre héroïne n’opposa pas de réplique ; elle était préoccupée de ce que venait de lui dire Henrietta, touchant la prochaine venue de Caspar Goodwood à Gardencourt. Elle voulait se persuader que la chose était impossible, et le dit à son amie après mûre réflexion. Mais elle ne s’en attendit pas moins, pendant les quarante-huit heures qui suivirent, à entendre, d’un moment à l’autre, annoncer le jeune homme. Cette situation l’énervait, et semblait alourdir l’air, comme si le ciel allait changer, et le temps avait, socialement parlant, été si agréable durant le séjour d’Isabel à Gardencourt, qu’aucun changement ne pouvait se produire qu’en pire. Cette incertitude fut d’ailleurs vite dissipée. Le lendemain, Isabel se promena dans le parc, en compagnie de l’aimable Bunchie, et après avoir erré quelque temps à l’aventure, elle s’assit en vue de la maison sous un large hêtre, où elle formait, avec sa robe blanche garnie de rubans noirs, une silhouette de grâce harmonieuse parmi les ombres mouvantes. Elle s’amusa quelques instants à parler au petit fox, dont la possession demeurait, selon la proposition de Ralph, aussi indivise que possible entre les deux cousins, et aussi impartiale que le permettaient les sympathies quelque peu capricieuses et inconstantes de l’intéressé. Mais, ce jour-là, elle s’avisa pour la première fois chez l’animal des limites d’une intelligence dont elle n’avait encore admiré que le développement. Il lui parut raisonnable de se mettre à lire, car lorsqu’elle se sentait le cœur lourd, il lui suffisait d’ordinaire d’un livre bien choisi pour faire passer ses sentiments dans le domaine de la raison pure. Depuis quelque temps, il est vrai, l’attrait de la littérature semblait s’épuiser pour elle, et bien qu’elle se souvînt que la bibliothèque de Mr Touchett contenait un assortiment complet des auteurs dont une collection bien faite ne saurait se passer, elle demeurait inerte, les mains vides, et les yeux baissés sur la verdure fraîche de la pelouse. Sa rêverie fut interrompue par l’approche d’un domestique. Il apportait une lettre timbrée de Londres et dont l’adresse, tracée d’une écriture familière, se présentait à l’esprit déjà prévenu d’Isabel avec l’intensité d’un son de voix ou d’un visage. La missive était brève et peut se transcrire en entier.

« Chère Miss Archer, je ne sais si vous avez appris ma venue

en Angleterre, mais si vous l’ignorez vous n’en serez pas surprise.

Vous vous souviendrez que lorsque vous m’avez congédié, voici

trois mois, à Albany, je ne me suis pas incliné. J’ai protesté contre

votre décision, et vous avez paru admettre cette protestation, et

reconnaître que le droit était de mon côté. J’étais venu vous voir

avec l’espoir de vous ranger à mon point de vue, et cet espoir,

j’avais les meilleures raisons de le caresser. Mais vous l’avez

déçu ; je vous ai trouvée changée, et vous n’avez pas su me

donner l’explication de ce changement. Vous avez reconnu que

vous étiez déraisonnable, et ce fut votre seule concession, mais

elle ne valait pas grand-chose, parce qu’elle n’allait pas avec

votre caractère. Non, vous n’êtes pas, et vous ne serez jamais

arbitraire ou capricieuse. C’est pour cela que je crois que vous me

permettrez de vous revoir. Vous m’avez dit que je ne vous

déplaisais pas, et je le crois, car je ne vois pas pourquoi il en

serait autrement. Je penserai toujours à vous ; je ne penserai

jamais à une autre femme. Je suis seulement venu en Angleterre

parce que vous y êtes ; je n’ai pas pu rester en Amérique après

votre départ ; je détestais le pays où vous n’étiez plus, et si j’aime

celui-ci, c’est parce qu’il vous contient. J’ai déjà vécu en

Angleterre, sans beaucoup m’y plaire. Ne puis-je venir vous voir

une demi-heure ? C’est, pour l’instant, le vœu le plus cher de

votre fidèle,

« CASPAR GOODWOOD. »

 

Isabel lisait cette lettre avec une attention si profonde qu’elle n’entendit pas le bruit d’un pas qui s’approchait sur la pelouse. En relevant les yeux, tandis qu’elle pliait machinalement le papier, elle vit Lord Warburton debout devant elle.

 

OceanofPDF.com