Un portrait de femme
Chapitre XLIII
Trois jours plus tard, elle conduisit Pansy à une grande soirée, où s’abstint de les accompagner Osmond, qu’on ne voyait jamais en de telles circonstances. Pansy restait aussi férue de bals que jamais ; elle n’avait pas de tendances à généraliser, et ne se croyait pas tenue d’étendre à d’autres plaisirs l’interdit qu’on avait prononcé contre ceux de l’amour. Pour attendre son heure ou espérer circonvenir son père, il lui aurait fallu un espoir de succès. Isabel ne croyait pas ce succès possible, et estimait que Pansy avait tout simplement dû se résigner à la soumission. Elle n’avait jamais rencontré de chance pareille à celle que lui offrait le destin, et elle savait dûment apprécier les occasions. Elle ne se montra pas moins méticuleuse ce soir-là que les autres, et ne garda pas un œil moins circonspect sur ses jupes vaporeuses ; elle tenait son bouquet très serré, et en comptait les fleurs pour la vingtième fois. Près d’elle, Isabel se sentit vieille ; il y avait si longtemps que ne l’agitait plus la perspective d’un bal. Pansy, fort admirée, ne manquait jamais de danseurs, et peu après leur arrivée, elle confia son bouquet à sa belle-mère, qui ne dansait pas. Quelques minutes plus tard, Isabel vit s’approcher Edward Rosier qui s’arrêta devant elle. Il avait perdu son sourire affable, et présentait un air de décision presque martiale. Il avait toujours senti l’héliotrope plutôt que la poudre à canon, et Isabel eût souri de ce changement d’expression, si elle n’eût eu conscience de la rigueur de son cas. Il fixa un moment sur elle un regard presque farouche, comme pour indiquer combien il était dangereux, puis abaissa les yeux sur le bouquet que tenait la jeune femme. Son regard s’adoucit aussitôt, et il s’écria vivement : « Rien que des pensées ; ce doit être son bouquet. »
Isabel eut un sourire attendri : « Oui, c’est le sien ; elle me l’a donné à garder.
— Voulez-vous me le laisser tenir un instant, Mrs Osmond ? demanda l’infortuné jeune homme.
— Non ; je n’aurais pas confiance ; j’aurais peur que vous ne me le rendiez pas.
— Ce serait fort possible ; je l’emporterais tout de suite. Mais vous m’en donnerez bien au moins une fleur ? »
Isabel eut un moment d’hésitation, puis tendit le bouquet avec un nouveau sourire. « Choisissez-en une vous-même. C’est affreux ce que je fais pour vous.
— Ah ! si vous n’en faites pas davantage, Mrs Osmond ! gronda Rosier, qui, monocle à l’œil, choisissait soigneusement sa fleur.
— Ne la mettez pas à votre boutonnière, pour l’amour du ciel ! supplia Isabel.
— Je voudrais qu’elle la vît. Elle a refusé de danser avec moi, et je veux lui prouver que j’ai quand même foi en elle.
— Il est très joli de le lui montrer, mais il ne peut être question de l’indiquer aux autres. C’est son père qui lui a défendu de danser avec vous.
— Alors, voilà tout ce que vous pouvez faire pour moi ? J’attendais plus de vous, Mrs Osmond, fit le jeune homme sur un ton d’élégante conversation mondaine. Vous savez que notre connaissance remonte très loin, aux jours mêmes de notre enfance innocente.
— Ne me vieillissez pas trop, fit patiemment Isabel. Vous revenez très souvent sur ce fait que je n’ai jamais contesté. Pour vieux amis que nous soyons, laissez-moi vous avouer que si vous m’aviez fait l’honneur de me demander ma main, je l’aurais refusée sans hésitation.
— Alors vous ne m’estimez pas ? Dites tout de suite que vous me prenez pour un Parisien frivole.
— Je vous estime beaucoup, mais je ne suis pas coiffée de vous. Entendez par là, vous me comprenez bien, que je ne suis pas coiffée de vous pour Pansy.
— Parfait, je vois ; vous avez pitié de moi, et c’est tout. »
Sur quoi, sans grande logique, Edward Rosier dirigea le feu de son monocle tout autour du salon. Il s’étonnait du cas médiocre que l’on paraissait faire de sa personne, mais avait trop d’orgueil pour avouer que cette constatation n’était pas chose nouvelle pour lui.
Isabel resta muette un moment. Ni l’attitude ni l’expression du jeune homme n’avaient la dignité des grandes tragédies ; son monocle, à lui seul, s’y fût opposé. Mais elle se sentit touchée tout à coup ; son propre malheur, à tout prendre, n’était pas sans analogie avec celui de Rosier, et elle comprenait mieux, à cette heure, que devant elle s’affichait, sous forme visible sinon romanesque, la chose la plus émouvante du monde : un jeune amour aux prises avec l’adversité. « Sauriez-vous vraiment être très bon pour elle ? » demanda-t-elle à voix basse.
Il baissa dévotement les paupières et porta à ses lèvres la petite fleur qu’il tenait entre ses doigts. Puis levant les yeux sur elle : « Vous vous apitoyez sur mon compte, dit-il, mais elle, ne la plaignez-vous pas un peu ?
— Je n’en sais rien ; je n’en suis pas sûre. Elle saura toujours jouir de la vie.
— Tout dépend de ce que vous appelez la vie, fit assez logiquement observer Rosier. Il ne lui sera pas agréable d’être soumise à la torture.
— Il n’est pas question de cela.
— Je suis heureux de l’apprendre. Elle sait ce qu’elle veut. Vous vous en apercevrez.
— Je le crois aussi, mais elle ne désobéira jamais à son père. La voilà qui revient ici, dit Isabel. Il faut que je vous prie de vous retirer. »
Rosier demeura un moment encore, jusqu’à ce qu’il vît Pansy s’approcher au bras de son cavalier, et resta juste assez pour la regarder dans les yeux. Puis il s’éloigna en redressant la tête, et la façon dont il s’acquitta de ce sacrifice aux convenances convainquit Isabel du sérieux de son amour.
Pansy, dont la danse ne dérangeait guère d’ordinaire l’accoutrement, et que cet exercice laissait parfaitement calme et fraîche, attendit un moment pour reprendre son bouquet. Isabel qui la regardait, la vit compter les fleurs, et songea qu’il entrait décidément en jeu, en cette affaire, des forces plus profondes qu’elle ne l’avait imaginé. Pansy avait vu s’éloigner Rosier, mais ne fit aucune allusion au jeune homme ; elle se contenta de parler de son cavalier qui s’éloignait après l’avoir saluée, de la musique, du parquet, de l’insigne malheur dont elle avait été victime en déchirant déjà sa robe. Isabel n’en était pas moins certaine qu’elle s’était aperçue du larcin commis par son soupirant, bien que cette découverte ne fût pour rien dans la grâce soumise avec laquelle elle accueillit l’invitation d’un nouveau danseur. Cette aménité parfaite sous la rude contrainte faisait partie d’un système plus profond. Elle repartit au bras d’un jeune homme empourpré, sans se démunir cette fois de son bouquet, et elle n’avait pas disparu depuis longtemps quand Isabel vit Lord Warburton s’avancer dans la foule. Il s’approcha et lui souhaita le bonsoir ; elle ne l’avait pas vu depuis la veille. Il regarda autour de lui, puis : « Où est la petite fille ? » demanda-t-il. C’est ainsi qu’il avait pris l’innocente manie de désigner Miss Osmond.
« Elle danse, répondit Isabel. Vous la trouverez quelque part. »
Il chercha parmi les danseurs et finit par rencontrer les yeux de Pansy. « Elle me voit, mais ne veut pas faire attention à moi, fit-il observer. Vous ne dansez pas ?
— Vous le voyez ; je fais tapisserie.
— Ne m’accorderez-vous pas une danse ?
— Merci ; j’aimerais mieux vous voir danser avec la petite fille.
— L’un n’empêche pas l’autre, puisqu’elle est engagée.
— Elle n’a pas promis toutes ses danses, et vous pouvez ménager vos forces. Elle danse avec beaucoup d’ardeur, et vous n’en serez que plus frais.
— Elle danse très bien, fit Lord Warburton qui la suivait des yeux. Ah ! enfin ! ajouta-t-il, elle m’a adressé un sourire. »
Il se tenait très droit, avec sa belle prestance dégagée et imposante à la fois, et en le regardant, Isabel songea, avec une force toute nouvelle, qu’il était étrange pour un homme de son mérite de s’intéresser à une enfant. Cela lui fit l’effet d’une incongruité véritable ; ni les petites séductions de Pansy ni sa bonté à lui, sa bonhomie, non plus que sa soif de distraction qui était extrême et constante, ne pouvaient expliquer pareille étrangeté. « Je serais heureux de danser avec vous, reprit-il bientôt, en se retournant vers Isabel, mais je crois que je préfère encore bavarder.
— Oui, cela vaut mieux, et c’est plus conforme à votre dignité. Les grands hommes d’État ne devraient pas valser.
— Ne soyez pas cruelle. Pourquoi, dans ce cas, m’avez-vous conseillé de danser avec Miss Osmond ?
— Oh ! ce n’est pas la même chose. Danser avec elle, c’est, de votre part, une marque de bonté, comme si vous le faisiez pour son amusement. Si vous dansez avec moi, vous aurez l’air de le faire pour votre propre plaisir.
— Et n’aurais-je pas le droit de m’amuser, je vous prie ?
— Non, pas avec les affaires de l’Empire britannique sur les bras.
— Au diable l’Empire britannique ! Vous vous en moquez bien.
— Amusez-vous à causer avec moi, conseilla Isabel.
— Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment une récréation. Vous êtes trop acérée : il faut toujours que je me défende. Et ce soir, vous me faites l’effet d’être plus redoutable encore que de coutume. Alors, vous ne voulez absolument pas danser ?
— Je ne puis quitter ma place : il faut que Pansy me trouve ici. »
Il resta un moment silencieux. « Vous êtes étonnamment bonne pour elle », fit-il brusquement.
Isabel ouvrit de grands yeux, puis sourit. « Imagineriez-vous qu’on puisse ne pas l’être ?
— Non certes, et je sais combien elle a de séductions. Mais vous devez avoir beaucoup fait pour elle.
— Je l’ai fait sortir, répondit Isabel en souriant. Et je me suis occupée de sa toilette.
— Votre société doit lui avoir grandement profité. Vous lui avez parlé, donné des conseils ; vous avez aidé à son développement.
— Oui, oui ; faute d’être la rose, elle a vécu près d’elle. »
Isabel rit et son interlocuteur en fit autant, bien qu’une certaine préoccupation facile à discerner contredît la franchise de son hilarité. « Nous nous efforçons tous d’en vivre aussi près que possible », dit-il après une brève hésitation.
Isabel se détourna. Pansy allait lui être rendue, et elle était heureuse de cette diversion. Nous savons combien elle prisait Lord Warburton, qui lui plaisait plus encore que ne l’impliquait la somme de ses mérites ; il y avait dans son amitié quelque chose qui en faisait une sorte de recours en cas de détresse infinie ; c’était comme un solide compte courant en banque. Elle se sentait plus heureuse lorsqu’il était près d’elle ; il y avait quelque chose de rassurant dans son approche ; le son de sa voix rappelait les effets bienfaisants de la nature. Et malgré tout, elle ne se souciait pas de le sentir trop rapproché, de lui voir tenir pour certaine sa trop grande bienveillance. Elle avait peur de cela ; elle s’en méfiait ; elle aurait voulu qu’il s’en rendît compte. Elle sentait que s’il la serrait de trop près, pour ainsi dire, elle pourrait avoir à s’indigner et à le prier de garder ses distances.
Pansy revint avec un nouvel accroc à sa jupe, conséquence inévitable du premier, qu’elle fit voir à Isabel d’un air contrit. Il y avait trop de danseurs en uniforme ; et ils portaient de terribles éperons, redoutables pour les jupes des jeunes filles. Sur quoi, il devint apparent que les ressources féminines sont infinies. Isabel s’appliqua à consolider le volant détérioré, et sut, à l’aide d’une épingle, réparer le dommage, tout en écoutant, avec un sourire, les doléances de Pansy. Son attention et sa sympathie immédiatement en éveil allaient de pair avec un sentiment totalement indépendant d’elles, et avec la question qu’elle se posait non sans malice, de savoir si Lord Warburton cherchait à lui faire la cour. Ce n’étaient pas seulement les paroles qu’il venait de prononcer qui motivaient cette curiosité : c’en étaient d’autres encore ; c’étaient leur sens caché et leur répétition. Voilà ce qu’elle se disait, en réparant la robe de Pansy. Si telle était d’ailleurs l’intention de Lord Warburton, c’était évidemment à son insu, et il ne se rendait guère compte de ses propres désirs. Mais cette inconscience ne faisait pas l’intention plus acceptable, ni la situation moins impossible. Plus tôt Lord Warburton retrouverait un équilibre normal, mieux cela vaudrait. L’aimable homme s’était cependant mis à causer avec Pansy, sur laquelle il était certainement déroutant de lui voir laisser tomber un regard de pure affection. Pansy lui répondait, à son ordinaire, avec un petit air d’application consciencieuse ; il devait se pencher assez avant vers elle pour lui parler, et les yeux de la jeune fille allaient de haut en bas de sa robuste personne, comme s’il l’eût offerte à son admiration. Elle semblait toujours un peu effarée, bien que cet effroi n’eût pas le caractère pénible qui indique l’aversion ; au contraire, elle avait l’air convaincue qu’il se rendait compte de sa sympathie pour lui. Isabel, les laissant un moment tête à tête, alla trouver une amie qui se trouvait à proximité, et causa avec elle jusqu’à ce que commençât la musique de la prochaine danse pour laquelle elle savait Pansy invitée. La jeune fille la rejoignit bientôt avec un peu d’émotion et de rougeur au visage, et Isabel qui se conformait scrupuleusement aux idées d’Osmond touchant la complète dépendance de sa fille, la confia, comme un prêt temporaire et précieux, à son cavalier désigné. En pareille matière, elle avait ses fantaisies comme ses réserves à elle, et il y avait des moments où l’extrême soumission de Pansy lui semblait prêter à chacune d’elles une certaine absurdité. Mais Osmond lui avait tracé de son rôle de duègne à l’égard de sa fille un tableau qui consistait en alternances aimables de relâchement et de resserrement, et il y avait certaines de ses recommandations auxquelles elle aimait sentir qu’elle se pliait à la lettre. Peut-être était-ce parce que le fait de leur obéir ainsi semblait les mieux réduire à l’absurde.
Lorsque Pansy eut disparu, elle vit se rapprocher Lord Warburton. Elle posa sur lui un ferme regard avec le désir de sonder ses pensées. Elle ne lui trouva aucune apparence de confusion. « Elle a promis de danser avec moi tout à l’heure, expliqua-t-il.
— J’en suis heureuse. Je pense que vous l’avez invitée pour le cotillon ? »
Il parut un peu gêné. « Non, je ne lui en ai pas parlé. C’est un quadrille qu’elle m’a promis.
— Ah ! vous n’êtes pas adroit ! s’écria Isabel avec une sorte de colère. Je lui avais dit de réserver le cotillon pour le cas où vous le lui demanderiez.
— Pauvre petite ! Pensez un peu ! fit Lord Warburton avec un rire franc. Je vais le faire, si cela vous fait plaisir.
— Si cela me fait plaisir ! Oh ! si vous ne dansez avec elle que pour me faire plaisir…
— J’ai peur de l’ennuyer. Elle a un tas de jeunes gens sur son carnet. »
Isabel baissa les paupières et réfléchit un moment ; Lord Warburton la regardait, et elle sentait ses yeux sur elle. Elle éprouva le grand désir d’être délivrée de ce regard. Mais elle ne dit rien de cette gêne, et se contenta de déclarer, au bout d’un moment, en redressant la tête : « Je voudrais bien comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Vous m’avez dit, il y a dix jours, que vous seriez heureux d’épouser ma belle-fille. Vous ne l’avez pas oublié ?
— Oublié ? J’ai écrit à Mr Osmond à ce sujet, ce matin même.
— Ah ! dit Isabel, il ne m’a pas dit avoir reçu de vos nouvelles. »
Lord Warburton balbutia légèrement : « Je… je n’ai pas envoyé ma lettre.
— C’est peut-être cela que vous avez oublié ?
— Non ; je n’en étais pas satisfait. C’est une sorte de lettre un peu difficile à rédiger, vous savez. Mais je l’enverrai ce soir.
— À trois heures du matin ?
— Non, plus tard ; dans le courant de la journée.
— Parfait. Alors vous désirez toujours l’épouser ?
— Je le désire beaucoup, à coup sûr.
— Vous ne craignez pas de l’ennuyer ? » Et, voyant son interlocuteur ouvrir de grands yeux, Isabel ajouta : « Si elle ne peut danser une demi-heure avec vous, comment fera-t-elle pour danser avec vous toute la vie ?
— Ah ! fit tranquillement Lord Warburton, je la laisserai danser avec d’autres cavaliers. Pour ce qui est du cotillon, le fait est que je pensais que vous… que vous…
— Que je le danserais avec vous ? Je vous ai dit que je ne voulais pas danser.
— Parfaitement ! Alors pendant qu’on le dansera, je pourrai chercher un petit coin tranquille où nous nous assiérons pour causer.
— Oh ! fit gravement Isabel ; vous vous inquiétez bien trop de moi. »
Quand s’annonça le cotillon, Pansy se trouva retenue. Elle avait cru, dans sa parfaite humilité, que Lord Warburton ne songeait pas à l’inviter. Isabel engagea le lord à chercher une autre danseuse, mais il lui affirma ne vouloir danser avec nulle autre qu’elle. Comme elle avait, en dépit des objurgations de son hôtesse, décliné d’autres invitations sous prétexte qu’elle ne voulait pas danser, il ne lui était pas possible de faire une exception en faveur de Lord Warburton.
« Après tout, déclara-t-il, je n’ai pas envie de danser. C’est un amusement barbare. J’aime bien mieux bavarder. » Et il dit à Isabel qu’il avait trouvé le coin exactement rêvé, une petite encoignure paisible d’un des salons où la musique leur parviendrait affaiblie et sans gêner leur entretien. Isabel avait décidé de le laisser faire, car elle voulait arriver à son but. Elle s’écarta donc avec lui de la salle de bal, tout en se rendant compte qu’elle agissait ainsi à l’encontre du désir de son mari qui ne voulait pas qu’elle perdît sa fille des yeux. Du moins était-elle avec le prétendant de Pansy, ce qui devait légitimer la chose aux yeux d’Osmond. Au sortir du grand salon, elle découvrit Edward Rosier qui, debout et les bras croisés dans une embrasure de porte, regardait la salle de bal avec la mine d’un homme sans illusions. Elle s’arrêta un instant pour lui demander s’il ne dansait pas.
« Non, certes, puisque je ne peux pas danser avec elle, répondit-il.
— Vous feriez mieux de vous retirer, alors, fit Isabel, sur un ton d’affectueuse remontrance.
— Je ne partirai pas avant elle ! » Et il laissa passer Lord Warburton sans lui accorder un regard.
Cependant le gentilhomme n’avait pas été sans remarquer le mélancolique amoureux, et il demanda à Isabel qui était son ténébreux ami, en faisant observer qu’il l’avait déjà vu quelque part.
« C’est le jeune homme dont je vous ai parlé ; celui qui est épris de Pansy.
— Ah ! oui, je m’en souviens. Il a l’air bien triste.
— Il a des raisons de l’être. Mon mari ne veut pas entendre parler de lui.
— Que trouve-t-il à lui reprocher ? demanda Lord Warburton. Ce garçon paraît bien inoffensif.
— Il n’a pas assez d’argent, et il n’est pas de première intelligence. »
Lord Warburton écoutait avec intérêt, et parut frappé de cette opinion sur Edward Rosier. « Vraiment ? Il m’a pourtant fait l’effet d’avoir des idées.
— C’est vrai, mais mon mari est très difficile.
— Oh ! je vois ! » Et Lord Warburton hésita un moment avant de reprendre : « Quelle fortune possède-t-il donc ?
— Quelque quarante mille francs de rente.
— Seize cents livres ? Cela n’est pas si mal, savez-vous ?
— J’en conviens. Seulement mon mari a des idées plus larges.
— Oui ; j’ai déjà constaté que votre mari a des idées très larges. Et le jeune homme est-il vraiment niais ?
— Niais ? Pas le moins du monde ; il est charmant. Quand il avait douze ans, j’étais amoureuse de lui.
— Il n’a pas encore l’air d’avoir beaucoup plus de douze ans maintenant », fit distraitement Lord Warburton, en regardant autour de lui. Puis, avec plus de décision : « Ne croyez-vous pas que nous pourrions nous asseoir ici ? proposa-t-il.
— Où vous voudrez. » Ils se trouvaient devant une espèce de boudoir, baigné d’une lumière rose et tamisée, d’où sortirent un monsieur et une dame, quand y entrèrent nos amis.
« Il est bien aimable à vous de vous tant intéresser à Mr Rosier, dit Isabel.
— Il me semble qu’on est un peu injuste à son égard. Il faisait une figure d’une aune. Je me demandais ce qui pouvait le tracasser.
— Vous aimez la justice, constata Isabel. Vous avez une bonne pensée, même pour un rival. »
Lord Warburton se retourna soudain, les yeux très grands ouverts. « Un rival ! Vous le traitez de rival ?
— Évidemment, puisque vous voulez tous les deux épouser la même personne.
— Mais puisqu’il n’a aucune chance !
— J’aime en tout cas voir que vous savez vous mettre à sa place. C’est une preuve d’imagination.
— Cela vous plaît ? » Et Lord Warburton la considéra d’un œil dubitatif. « Dites plutôt que vous vous moquez de moi.
— Oui, je me moque un peu de vous. Et il ne me déplaît pas que vous m’en fournissiez le prétexte.
— Alors, je vais entrer un peu mieux encore dans sa situation. Que croyez-vous qu’on puisse faire pour lui ?
— Puisque je viens de vanter votre imagination, je puis vous en laisser juge, dit Isabel. Pansy aussi vous aimerait bien pour un tel geste.
— Miss Osmond ? Oh ! je me flatte qu’elle m’aime bien sans cela.
— Beaucoup, je le crois, en effet. »
Il attendit un moment sans quitter des yeux le visage de la jeune femme. « Eh bien, alors, je ne vous comprends pas. Vous n’allez pas me dire qu’elle aime ce jeune homme ?
— Je vous ai dit au contraire que j’en étais convaincue. »
Une rougeur intense monta au front de Lord Warburton.
« Vous m’avez dit qu’elle n’aurait pas de désirs différents de ceux de son père, et ayant compris qu’il me regardait avec faveur, j’ai conclu… » Il s’arrêta un moment, puis ajouta sans cesser de rougir : « Vous comprenez ?
— Oui, je vous ai dit qu’elle avait l’immense désir de complaire à son père, et que ce désir pourrait la mener fort loin.
— Cela me fait l’effet d’un sentiment très légitime, fit Lord Warburton.
— Très légitime, à coup sûr ! » acquiesça Isabel qui garda un moment le silence. Le salon restait vide ; le bruit de la musique y parvenait assourdi par les pièces intermédiaires. Elle reprit enfin : « Seulement est-ce bien à un sentiment de cette espèce qu’un homme peut souhaiter de devoir sa femme ?
— Qui sait, si c’est une honnête femme, et s’il juge qu’elle remplit bien son rôle ?
— Oui, c’est évidemment sous cet angle que vous devez voir les choses.
— C’est ainsi ; je n’y puis rien. Vous trouvez cela bien anglais, n’est-ce pas ?
— Pas du tout. Je crois que Pansy aurait grandement raison de vous épouser, et nul ne peut en être convaincu plus que vous. Seulement, vous ne l’aimez pas.
— Si, Mrs Osmond, je l’aime ! »
Isabel hocha la tête. « Il vous plaît de vous l’imaginer, pendant que vous êtes ici près de moi. Mais vous ne me persuadez guère.
— Je ne suis pas comme le jeune homme de tout à l’heure, je l’admets. Mais que voyez-vous là de si impossible ? Connaissez-vous au monde personne mieux faite pour être aimée que Miss Osmond ?
— Aucune, c’est certain. Mais l’amour n’a rien à voir avec les bonnes raisons.
— Je ne suis pas d’accord avec vous. Je suis ravi, moi, de lui trouver de bonnes raisons.
— Naturellement. Si vous étiez vraiment épris, vous ne donneriez pas un sou de ces raisons-là.
— Ah ! vraiment épris… vraiment épris ! s’écria Lord Warburton, qui croisa les bras, renversa la tête en arrière et s’étira légèrement. Il ne faut pas oublier que j’ai quarante-deux ans. Je ne prétends pas être aujourd’hui ce que j’étais autrefois.
— Eh bien, si vous êtes sûr de vous, tout est pour le mieux », conclut Isabel.
Il ne répondit rien, et resta un moment la tête renversée, les yeux dans le vague. Puis, changeant soudain de position, il se tourna vivement vers son amie. « Pourquoi tant de réticences et tant de scepticisme ? » demanda-t-il.
Leurs regards se rencontrèrent et restèrent un moment fixés l’un sur l’autre. Si elle souhaitait être satisfaite, elle trouvait dans son expression de quoi la satisfaire ; elle y voyait qu’il la soupçonnait de s’inquiéter pour son propre compte, d’éprouver même une appréhension véritable. Un soupçon plutôt qu’un espoir, mais qui suffit à renseigner Isabel. Il ne fallait pas lui laisser un instant comprendre qu’elle avait deviné, dans son envie d’épouser sa belle-fille, un espoir de se rapprocher d’elle, ou qu’elle avait pu s’effrayer d’une telle perspective. Et ce bref échange de regards laissa passer entre eux des sous-entendus plus profonds qu’ils ne le comprirent sur le moment.
« Mon cher Lord Warburton, fit-elle en souriant, libre à vous, sans vous inquiéter de moi, de faire tout ce qui vous fera plaisir. »
Là-dessus elle se leva et gagna la pièce voisine où, sous les yeux de son compagnon, elle s’entendit immédiatement interpeller par deux messieurs, grands personnages du monde romain, qui l’accostèrent comme s’ils avaient été à sa recherche. Tout en leur parlant, elle eut regret de s’être éloignée ; elle avait un peu l’air de fuir, d’autant plus que Lord Warburton ne l’avait pas suivie. Elle en était d’ailleurs heureuse, et se sentait, somme toute, satisfaite. Si satisfaite que, trouvant Edward Rosier encore planté au seuil de la salle de bal, elle s’arrêta pour lui parler. « Vous avez bien fait de ne pas vous éloigner. Je vous apporte du réconfort.
— J’en ai besoin, gémit doucement le jeune homme, quand je vous vois si bien dans le jeu de cet individu.
— N’en dites rien. Je ferai ce que je pourrai pour vous. Je crains que ce ne soit pas grand-chose, mais ce que je pourrai, je le ferai. »
Il la regarda avec une morne suspicion. « Qu’est-ce qui vous a ainsi retournée tout à coup ?
— L’impression que vous êtes bien gênant dans les embrasures de portes », répondit-elle avec un sourire, en passant devant lui.
Une demi-heure plus tard, elle emmenait Pansy et, au pied de l’escalier, les deux dames attendirent un moment leur équipage, en compagnie d’autres invités. Au moment où la voiture s’avançait, Lord Warburton sortait de la maison et il les aida à gagner leur véhicule. Il se tint un moment à la portière, pour demander à Pansy si elle s’était amusée. La jeune fille lui répondit et se laissa retomber en arrière avec un petit soupir de fatigue. Alors, penchée à la portière et attirant l’attention de son ami d’un signe de doigt, Isabel lui souffla doucement : « N’oubliez pas d’envoyer votre lettre à son père. »
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