Un portrait de femme

Henry James · Chapitre 29 sur 60

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Un portrait de femme

Chapitre XXVIII

 

 

Le lendemain soir, Lord Warburton, se présentant à l’hôtel, apprit que ses amis étaient allés à l’Opéra. Il se rendit au théâtre avec l’idée de leur faire une visite dans leur loge, selon la familière habitude italienne, et, après avoir pénétré dans la grande salle nue et mal éclairée, regarda autour de lui. L’acte venait de se terminer et lui laissait le loisir de pousser ses recherches. Après avoir inspecté deux ou trois rangs de loges, il aperçut, dans l’un des plus vastes de ces refuges temporaires, une dame qu’il reconnut sans peine. Miss Archer faisait face à la scène, et restait dissimulée par le rideau de la loge ; près d’elle, adossé à son fauteuil, se tenait Mr Gilbert Osmond. On ne voyait qu’eux dans la loge, et Warburton supposa que leurs compagnons avaient profité de l’entracte pour chercher la fraîcheur relative des couloirs. Il resta un instant immobile, les yeux fixés sur le couple intéressant, hésitant à aller interrompre leur colloque. Il crut pourtant comprendre qu’Isabel l’avait aperçu, et se décida à monter. Il ne pouvait trop ostensiblement s’abstenir d’aller la saluer. Il gagna donc les étages supérieurs, et rencontra sur l’escalier Ralph Touchett qui descendait lentement, le chapeau incliné en une attitude d’agacement, et les mains à leur place ordinaire.

« Je vous ai aperçu tout à l’heure à l’orchestre, et j’allais à votre recherche. Je me sens maussade et j’ai besoin de compagnie.

— Vous avez de très bons amis, que vous venez d’abandonner.

— C’est de ma cousine que vous parlez ? Elle a une visite et je suis de trop. Quant à Miss Stackpole et à Bantling, ils sont allés prendre une glace au café ; Miss Stackpole adore les glaces. Il ne m’a pas paru qu’ils eussent grand besoin de moi non plus. L’opéra est exécrable ; les cantatrices ont des allures de blanchisseuses et des voix de crécelles. Je suis bien bas.

— Vous feriez mieux de rentrer, conseilla sans affectation Lord Warburton.

— Et d’abandonner ma jeune cousine dans ce triste lieu ? Ah ! non ; il faut que je veille sur elle.

— Elle semble avoir beaucoup d’amis.

— C’est justement pour cela qu’il faut ouvrir l’œil, dit Ralph avec la même mélancolie feinte.

— Si elle vous trouve de trop, il en sera sans doute de même pour moi.

— Non, ce n’est pas la même chose. Montez dans la loge et restez-y, pendant que je fais quelques pas. »

Lord Warburton fut introduit dans la loge, où Isabel l’accueillit comme un ami si ancien qu’il se demanda vaguement à quoi tendait cette amabilité. Il salua Mr Osmond, auquel il avait été présenté la veille, et qui demeura à l’écart, la bouche close, comme s’il avait à l’avance décliné toute compétence touchant les allusions qui allaient s’échanger. Lord Warburton fut frappé de l’éclat, voire de l’exaltation légère que semblait conférer à Miss Archer l’atmosphère du théâtre, mais peut-être se trompait-il sur ce point, car elle avait toujours le regard clair, les gestes prompts et une grande vivacité. Sa conversation indiquait d’ailleurs une parfaite présence d’esprit, et exprimait une sympathie si délicate et si pleine d’intentions, qu’elle ne pouvait laisser aucun doute sur la totale possession de ses facultés. Le pauvre Lord Warburton en demeurait abasourdi. Après l’avoir formellement découragé, pourquoi déployait-elle tant de charme et tant de séductions, pourquoi surtout prenait-elle un ton de réparation, ou de préparation ? Et ses accents de douceur, pourquoi s’adressaient-ils à lui ? Les autres revenaient ; le médiocre et trivial opéra recommença. La loge était vaste et comportait une place pour Lord Warburton s’il consentait à s’asseoir au dernier rang, dans l’ombre. Il resta une demi-heure tandis que devant lui, Mr Osmond, les coudes sur les genoux, se penchait vers Isabel. Lord Warburton n’entendait rien, et ne distinguait que le clair profil de la jeune fille, détaché sur la pénombre de la salle. À l’entracte suivant, personne ne bougea. Mr Osmond causait avec Isabel, et Lord Warburton demeura dans son coin. Après quelques minutes cependant, il se leva et souhaita le bonsoir aux dames. Isabel ne tenta pas de le retenir, mais son accent ne laissa pas d’intriguer à nouveau le jeune homme. Pourquoi soulignait-elle de façon si marquée un de ses moins estimables attributs, quand elle ne voulait pas entendre parler du plus sérieux de ses mérites ? Il s’en voulait d’être intrigué, et s’irritait de son irritation même. La musique de Verdi ne le consola guère, et quittant le théâtre, il regagna son domicile, au hasard du chemin, par les rues tortueuses et tragiques de Rome, où des chagrins plus lourds que le sien s’étaient agités sous les étoiles.

« Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ? s’enquit Osmond après son départ.

— Une nature irréprochable, ne le voyez-vous pas ?

— Il possède une bonne moitié de l’Angleterre, voilà son trait le plus marquant, intervint Henrietta. Et on parle de pays libre !

— Ah ! c’est un gros propriétaire ? L’heureux homme ! soupira Gilbert Osmond.

— Vous appelez cela un bonheur, de posséder de malheureux êtres humains ? protesta Miss Stackpole. Il possède des milliers d’individus en toute propriété. Je ne déteste pas avoir des choses à moi, mais les objets inanimés me suffisent. Je ne tiens pas à la chair et au sang, aux esprits et aux consciences.

— Il me semble pourtant que vous avez toute puissance sur un être humain ou deux, suggéra jovialement Mr Bantling. Je me demande si Warburton fait marcher ses paysans comme vous me faites marcher, moi ?

— Lord Warburton est un grand radical, dit Isabel. Il a des opinions très avancées.

— Il a surtout des murs très hauts. Son parc est entouré d’une énorme grille de fer, de quelque trois milles de long, expliqua Henrietta à Mr Osmond. Je voudrais le mettre en rapport avec certains de nos radicaux de Boston.

— Ils réprouvent les grilles de fer ? demanda Mr Bantling.

— Ils ne s’en servent que pour enfermer les méchants conservateurs. Quand je m’adresse à vous, il me semble que nous parlons toujours par-dessus un mur garni de tessons de bouteilles.

— Vous le connaissez bien, ce réformateur rétrograde ? demanda Osmond à Isabel.

— Assez pour ce que j’ai à en faire.

— Ce qui revient à dire… ?

— Qu’il me plaît d’avoir de la sympathie pour lui.

— Il vous plaît d’avoir de la sympathie ? Voilà qui constitue une manière de passion, dit Osmond.

— Non, pour admettre la passion, il faudrait qu’il me plût de le détester.

— Voudriez-vous donc me pousser à me prendre de passion pour lui ? » insista Osmond en riant.

Elle ne répondit pas tout d’abord, puis répondit à ce badinage sur un ton de gravité inattendue : « Non, Mr Osmond ; je ne voudrais pas vous engager à quoi que ce soit. En tout cas, ajouta-t-elle plus légèrement, Lord Warburton est un homme charmant.

— Très intelligent ?

— Très intelligent, et aussi bon qu’il le paraît.

— Aussi bon qu’il paraît beau, voulez-vous dire. Il est fort bien, en effet. Quel comble de bonheur d’être un grand personnage anglais, intelligent et beau par-dessus le marché, et, pour couronner le tout, de jouir de votre haute faveur. Voilà un homme enviable. »

Isabel le regarda avec curiosité : « Vous me faites l’effet d’envier toujours quelqu’un. Hier, c’était le pape ; aujourd’hui, c’est le pauvre Lord Warburton.

— Ma jalousie n’est pas bien dangereuse et ne ferait pas de mal à une mouche. Je ne veux pas tuer les gens ; je souhaite seulement être à leur place. Ce qui ne tuerait que moi, vous le voyez.

— Vous voudriez être à la place du pape ?

— J’adorerais cela ; seulement, il aurait fallu commencer plus tôt. Mais pourquoi, reprit Osmond, traitez-vous votre ami de pauvre ?

— Quand les femmes sont très bonnes, elles s’apitoient volontiers sur le compte des hommes qu’elles ont fait souffrir. C’est leur grande façon de témoigner leur bonté, intervint Ralph, qui se mêlait pour la première fois à l’entretien, avec un cynisme d’une si ingénieuse transparence qu’il en devenait innocent.

— Quand ai-je donc fait souffrir Lord Warburton, s’il vous plaît ? demanda Isabel, en haussant les sourcils, comme si pareille idée ne l’eût jamais effleurée.

— En tout cas, c’est bien fait pour lui ! » prononça Miss Stackpole, tandis que le rideau se levait sur le ballet.

Le lendemain, Isabel ne vit pas sa victime supposée, mais le surlendemain de leur soirée au théâtre, elle le rencontra dans le musée du Capitole, où il se tenait devant le bijou de la collection, le Gladiateur mourant. Elle était encore en compagnie de ses amis, dont faisait partie Gilbert Osmond, et après avoir gravi l’escalier, ils pénétrèrent ensemble dans la première et la plus belle des salles. Lord Warburton s’adressa sans trop de gêne à notre héroïne, et lui dit bientôt qu’il allait quitter le musée. « Rome aussi, ajouta-t-il. Il faut que je vous dise adieu. » Isabel, sans trop de logique, fut fâchée de cette nouvelle. Sans doute avait-elle cessé de craindre qu’il ne réitérât sa demande. Elle était sur le point d’exprimer son regret mais se ravisant soudain, se contenta de lui souhaiter bon voyage, ce qui lui attira un regard un peu sombre.

« Je crains que vous ne me jugiez bien volage. Je vous disais l’autre jour que j’avais un tel désir de rester…

— Pas du tout ; il est tout naturel que vous ayez changé d’idée.

— C’est ce que j’ai fait.

— Bon voyage, alors !

— Vous êtes bien pressée de me quitter, fit le jeune homme d’un ton lugubre.

— Non certes, mais j’ai horreur des adieux.

— Peu vous importe ce que je deviens ! » reprit-il tristement.

Isabel le regarda un moment. « Vous ne tenez pas votre promesse », déclara-t-elle.

Il rougit comme un collégien.

« Si je ne la tiens pas, c’est parce que je ne le puis pas ; c’est pour cela que je pars.

— Adieu, alors.

— Adieu. » Mais il s’attardait encore. « Quand vous reverrai-je ? »

Isabel hésita, puis très vite, comme si elle avait eu une heureuse inspiration : « Un jour, quand vous serez marié.

— Cela n’arrivera jamais. Mettons, quand vous serez mariée, vous-même.

— Cela revient au même, répondit-elle en souriant.

— Tout à fait au même. Adieu. »

Ils se serrèrent la main, et il la laissa seule, dans la salle prestigieuse, parmi l’éclat des marbres antiques. Elle s’assit au centre du cercle, regardant vaguement les statues, posant les yeux sur les beaux visages calmes, écoutant, pour ainsi dire, leur éternel silence. Il est impossible, à Rome du moins, de regarder longtemps un groupe de grandes sculptures grecques sans éprouver l’effet de leur noble quiétude, qui laisse tomber sur l’esprit le grand manteau blanc de la paix. Je dis surtout à Rome, parce que l’atmosphère romaine fournit un milieu singulièrement favorable à de pareilles impressions. La lumière dorée les réchauffe ; le silence profond du passé, si vivant encore, bien qu’il ne soit qu’un vide plein de noms, semble les pénétrer d’un charme solennel. Les volets à demi clos des fenêtres du Capitole laissaient tomber sur les statues une ombre claire et chaude, qui les rendait plus tendrement humaines. Isabel resta longuement à sa place, prisonnière de leur grâce immobile, se demandant auquel de leurs souvenirs s’attachait le regard de leurs yeux vides, et quel accent prendraient pour nos oreilles leurs lèvres d’autrefois. Le rouge sombre des murs accentuait leur relief, le sol de marbre poli reflétait leur beauté. Elle les avait déjà vues une fois, mais son ravissement renaissait, et avec une intensité d’autant plus grande qu’elle était heureuse de se retrouver seule. Son attention finit pourtant par céder et s’abandonner à un courant plus profond de vie. De temps à autre, un étranger entrait, regardait un moment le Gladiateur mourant, puis sortait par l’autre porte, avec des craquements de souliers sur le dallage uni. Au bout d’une demi-heure, Gilbert Osmond réapparut. Il précédait évidemment ses compagnons, et se dirigea lentement vers Isabel. Il gardait les mains derrière le dos, et avait son habituel sourire où se lisait une curiosité mêlée de reproche.

« Je suis surpris de vous trouver seule, dit-il. Je vous croyais en compagnie.

— C’était parfaitement exact, et en la meilleure des compagnies, répondit-elle en désignant l’Antinoüs et le Faune.

— Vous trouvez leur société préférable à celle d’un pair d’Angleterre ?

— Il y a longtemps que le pair d’Angleterre m’a quittée », fit-elle un peu sèchement. Et elle se leva.

Mr Osmond perçut cet accent qui lui fit ajouter du poids à sa question : « Je crains que ce que l’on a dit l’autre soir ne soit vrai ; vous êtes un peu cruelle pour ce pauvre gentilhomme. »

Isabel considéra un moment le Gladiateur vaincu.

« Non, ce n’est pas vrai. Je suis scrupuleusement aimable avec lui.

— C’est exactement ce que je voulais dire », rétorqua Gilbert Osmond, avec un rire si joyeux qu’il faut en expliquer la cause.

Nous savons qu’il avait le goût de l’originalité, de l’objet rare, des choses supérieures et exquises. Maintenant qu’il avait vu Lord Warburton et découvert en lui un très bel exemplaire de sa race et de son ordre, il trouvait un attrait nouveau à l’idée d’accaparer lui-même une jeune fille qui s’était qualifiée pour figurer dans sa collection d’objets choisis, en refusant un si noble parti. Gilbert Osmond appréciait fort ce patriciat particulier, moins pour une distinction qu’il jugeait facilement surpassable que pour des raisons plus matérielles. Il n’avait jamais pardonné à son étoile de ne pas l’avoir fait naître dans un berceau de duc anglais, et savait apprécier l’inattendu d’une décision comme celle d’Isabel. Il était parfaitement indiqué que la femme qu’il pourrait épouser eût fait un geste de cette espèce.

 

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