Un Soir chez Blutel

Emmanuel Bove · Chapitre 2 sur 7

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Un Soir chez Blutel

Chapitre II

 

 

À neuf heures, le valet de chambre de l’hôtel des 2-Gares frappa résolument à la porte de Maxime comme ces gens qui ne connaissent pas votre sommeil, et qui sont vexés d’entrer dans votre vie à l’endroit où elle est le plus intime, cela tout en restant loin de vous. Maxime, avec cette conscience subite qui vous vient au réveil lorsque l’on ne dort pas chez soi, répondit tout de suite d’une voix si claire qu’il craignit que le domestique ne fît la réflexion suivante : « On ne se fait pas réveiller quand on ne dort pas. » Au premier abord, il prit la buée qui recouvrait les vitres pour des fleurs de givre. Un deuxième examen le déçut. Sa montre-bracelet avait perdu dix minutes dans la nuit parce qu’à partir de la dix-huitième heure le ressort faiblissait. Peu après, il se leva, ouvrit le chauffage central à fond sans tenir compte des degrés intermédiaires qui, dans ce genre d’invention, lui semblaient ne jamais devoir fonctionner. En veste de pyjama, car il dormait sans le pantalon, il arpenta un instant le tapis déteint, troué aux pieds des meubles, ce qui rendait le déplacement de ceux-ci impossible comme s’ils eussent été fichés en terre à la façon des tables sous les tonnelles. Il tira les tentures. La lumière d’un jour gris et froid entra dans la pièce. Au même moment Maxime pensa aux voyageurs qui y couchaient pendant les grandes chaleurs, à la poussière et au vent lourd qui devaient pénétrer par la fenêtre ouverte. Il fit sa toilette au cours de laquelle mille gouttelettes d’eau plurent sur la glace, puis il se vêtit. Depuis de nombreuses années il achetait d’occasion ses costumes et ses chaussures dans des teintureries ou sur ces marchés en plein air qui sont objet de curiosité et sujet de conversation. Il choisissait des souliers américains, perforés, à semelle débordante. Il savait reconnaître les cannes de jonc à l’arête aussi bien que ces revendeuses à la toilette ou ces marchandes d’antiquités, âgées et vêtues de dentelle, qui l’étonnaient quand il les portait, ainsi que ses fume-cigarette, à estimer. Elles ne pouvaient être que d’anciennes femmes entretenues qui avaient appris, au temps de leur splendeur, sans le laisser paraître, mais avec une application dont personne de leurs parents ou amis ne les eût crues capables et qui se révèle chez ceux que la fortune favorise brusquement, à juger de la valeur de tout, des marques, cela à cause de la crainte perpétuelle de revenir à leur condition première, et qui, plus tard, étaient devenues les dames du « Bon vieux temps », des « Toilettes de théâtre », du « Style Ancien » et même du « Revers de fortune ». Elles n’avaient ainsi pas tout à fait perdu contact avec leur passé. Quand on leur téléphonait de venir acheter une fourrure, elles en étaient joyeuses à la pensée que c’était le commencement d’une gêne dans une famille, qu’une maîtresse serait peut-être chassée. Devant ces femmes qui connaissent les marques de cigares, les histoires que les hommes se racontent entre eux, le mystère de la tenue de chasse, qui savent si une jeune fille peut réussir par sa tête, un homme par ses manières, Maxime se sentait pesé, épié, estimé à la coupe qu’il ignorait de son complet. Elles étaient pour les autres femmes ce que ces hommes de cinquante ans qui sont de vrais hommes aux yeux des jeunes filles, qui se réunissent entre eux, qui font partie de sociétés, qui parlent de la femme italienne ou anglaise, étaient pour Maxime. Et quand il lisait ou entendait une histoire qui contait que des mégères, armées de balais, s’étaient réunies pour donner une correction à un homme, pour lui déchirer ses vêtements, que celui-ci, honteux, se sauvait en tenant son pantalon, il imaginait ces mégères semblables à ces anciennes femmes entretenues.

Comme Maxime passait devant le bureau de l’hôtel, le patron, en lui demandant s’il gardait la chambre, ce à quoi il répondit affirmativement, lui donna une lettre sur laquelle était écrit : « Pour M. Maxime, hôtel des 2-Gares. » C’était un mot de Madeleine. Elle avait réfléchi après le départ de Maxime. Il n’était pas comme les autres. Elle craignait qu’il ne la méprisât. Elle voulait le revoir. Elle lui fixait rendez-vous, à quatre heures, jeudi, dans un café qui s’appelait « de l’Opéra » mais qui, après ses explications, se trouvait rue Taitbout. Elle ne signait pas. Elle terminait par cette phrase : « Je suis ta petite chérie (j’aime quand tu m’appelles comme cela) et plus caressante que tu penses. » Cette lettre étonna Maxime. Rien dans l’attitude que Madeleine avait eue la veille ne la laissait deviner. D’ordinaire, il avait la curiosité de savoir l’impression qu’il faisait sur les gens. Cette fois, alors qu’il ne s’en était pas soucié, il apprenait justement qu’une étrangère gardait de lui une image agréable, d’autant plus précieuse à ses yeux qu’elle était née de l’ensemble de ses paroles et de ses actes, qu’elle lui signifiait qu’il s’était bien conduit, qu’elle lui apportait la certitude réconfortante que durant trois heures il avait plu à toutes les minutes. La pensée qu’après son départ elle n’avait pas dû dormir pour qu’un tel sentiment eût le temps de naître, qu’elle avait songé à lui cependant qu’il l’oubliait, qu’elle s’était levée de bonne heure pour qu’il reçût sa lettre avant de quitter l’hôtel, ne fit qu’accentuer sa bonne humeur. La journée qui s’annonçait triste, pleine de démarches qui n’aboutiraient sans doute pas, lui apparut soudain devoir être courte. L’heure du rendez-vous tombait justement au moment qui lui eût été le plus pénible pour peu que les amis à qui il voulait demander aide le reçussent mal. Il remit la lettre dans l’enveloppe qu’il regrettait maintenant d’avoir mal déchirée, et la glissa dans son portefeuille.

Une pluie fine s’était mise à tomber pendant qu’il descendait l’escalier. La rue était jonchée de papiers, d’épluchures et de toutes sortes de tickets que des miséreux ramassaient comme sur les champs de courses, mais à des fins plus compliquées. Les devantures étaient pourvues abondamment de madeleines de Commercy, de miel de Bar-le-Duc. Des taxis tournaient court pour rechercher sur l’autre trottoir des clients qui ne voulaient pas traverser. Maxime s’assit à la terrasse d’un bar dont le rideau de fer, grâce à la permission de quatre heures du matin pour fermer et à celle de quatre heures du matin pour ouvrir, n’était baissé que tous les deux ans, le jour du changement de propriétaire. Une vieille femme vendait des épingles de nourrice. Un soldat se faisait expliquer le mécanisme d’un briquet. Un camelot cherchait à placer la poignée des illustrés parisiens pour un franc, vieux de plusieurs années, dans lesquels on trouvait des plaisanteries, que tout le monde jugeait aujourd’hui de mauvais goût, sur Deschanel. Après avoir hésité pendant une demi-heure, Maxime se décida enfin à téléphoner à André Blutel. De tous ses amis, c’était celui avec lequel il se sentait le plus à l’aise et qu’il devinait le moins rancunier. Depuis cinq ans, il l’avait perdu de vue. Il l’avait quitté sans le prévenir, à un moment où, plein de mépris pour ceux qui l’approchaient, il ne se doutait pas combien il regretterait plus tard de n’avoir conservé aucun rapport avec eux. Il sentait à présent que tous se détournaient de lui, surtout s’il laissait deviner dans quelle situation critique il se trouvait. Mais, imprudent et malhabile, il était incapable de dissimuler quoi que ce fût. Parce qu’il avait mis tous ses camarades au courant de ses ambitions, il s’était créé beaucoup d’ennemis. Il n’était pas discret. Il se vantait de ses bonnes fortunes. C’était plus fort que lui. Il fallait qu’il racontât à tout le monde ses moindres ennuis, ses joies, ses espoirs. Qu’il fût seul, par exemple, à savoir que dans tel magasin tel objet se vendait moins cher qu’ailleurs, il le racontait sans penser que, la chose s’apprenant, le stock serait plus rapidement épuisé. Mais en réalité c’était moins par franchise qu’il agissait ainsi que par peur que l’on n’apprît par la suite qu’il avait profité seul d’une occasion. Il soupçonnait toujours que ses pensées, si elles n’apparaissaient pas à ses interlocuteurs quand il se trouvait à leur côté, ne manquaient pas de se montrer telles qu’elles étaient dès qu’il se séparait d’eux, alors que des attitudes ou des paroles ne continuaient plus à leur prêter une vérité. L’impression que l’on devinait des intentions cachées à ses gestes, à ses propos lui était intolérable. Il préférait aller au-devant des soupçons. C’était le côté élégant de Maxime, cette façon de se surveiller, de ne jamais paraître remarquer une petitesse, de passer au travers des événements avec un détachement qui faisait dire : « Il sera heureux. »

— C’est toi, Blutel ? Maxime te téléphone. Tu l’as donc oublié ?

— Maxime ! ce n’est pas possible… Mais où étais-tu ?

Ils prirent rendez-vous pour le lendemain et, pour être à l’aise dans un monde étranger à son ami, Blutel lui annonça qu’il y avait de grands changements dans sa vie, qu’il lui raconterait tout cela demain, que ce serait trop long au téléphone, qu’il était très pris et, avant de raccrocher, il lui demanda son adresse pour le prévenir au cas où il ne serait pas libre.

 

*

 

* *

 

Après avoir déjeuné, et s’être promené jusqu’à trois heures et demie, Maxime se rendit au café de l’Opéra. Tout l’après-midi, il avait réfléchi à la voix de Blutel et s’était demandé si le ton agréablement surpris avait été feint. Mais la pensée que son ami, en apprenant que c’était Maxime qui lui parlait au téléphone, n’eût pas songé à feindre le plaisir s’il ne l’avait réellement ressenti, sinon quelques secondes après, lorsqu’il aurait eu conscience qu’il ne manifestait que de l’étonnement, avait finalement rassuré Maxime. De retrouver Madeleine lui souriait. La pluie avait brusquement cessé. Tout le monde ne le savait pas encore. L’éclaircie dans le ciel de mars, éclaircie soutenue par un printemps proche, faisait revivre dans la mémoire de Maxime cent autres éclaircies semblables. Il respirait cet air filtré par la pluie qui est le meilleur. Les phonographes du dimanche, que l’humidité avait voilés, chantaient à présent nettement. C’était l’heure des entractes. Dans un rayon de soleil, toutes les gouttes en suspens brillaient avec tant d’éclat qu’elles se détachèrent.

Maxime entra au café de l’Opéra. Madeleine, assise de manière à le voir dès qu’il paraîtrait, ne regardait justement pas la porte. Elle ne buvait jamais les consommations qu’elle commandait. Son café, refroidi plus vite par la cuiller, était intact devant elle. Que Maxime fût soudain près d’elle, alors qu’elle ne s’était laissé distraire de son guet que deux ou trois fois, fit qu’elle eut un sourire plus bref, un geste plus vif, signifiant : « enfin », qu’elle ne les eut voulus.

— Excusez-moi… il pleuvait à torrents.

Il faillit ajouter « petite chérie », mais la crainte qu’elle ne pensât qu’il l’appelait ainsi parce qu’elle lui avait écrit que cela lui plaisait le retint. Il s’assit à côté d’elle sur la banquette qui finissait une place plus loin. Un sentiment de déséquilibre l’envahit de sentir d’un côté une femme lui appartenant, de l’autre le vide. Il changea de place, s’assit à la gauche de Madeleine sous le vague prétexte qu’il préférait ce côté.

— Grande chérie ! dit-il en riant.

Elle l’embrassa. Elle était heureuse de ressembler à toutes les femmes. Il n’était pas encore tard. Elle redoutait dix heures, onze heures du soir. Elle souhaitait que les horloges s’arrêtassent. Il lui semblait que dans la nuit, même près de Maxime, elle ne serait plus la même. Il y avait juste douze personnes dans la salle. Quatre hommes jouaient au poker, que des jetons mettaient à l’abri de la brigade des jeux. Une femme écrivait, se servant du buvard à chaque phrase. La caissière n’avait pas confiance dans les garçons. Elle retardait le service en vérifiant chaque plateau. De temps en temps, se dirigeant vers la salle du fond, passait un employé, la casquette à la main.

— Alors, ma petite Madeleine ?

— J’étais anxieuse. Je pensais que tu ne viendrais pas. Je me disais : il n’a pas reçu ma lettre. Et puis je me disais il l’a reçue. Je voyais ta tête en la lisant. Tu devais être étonné. Tu as dû te dire : elle est folle.

Elle cherchait dans ses yeux, sur son visage, les raisons de son amour et attendait qu’une expression lui prouvât qu’elle ne s’était pas trompée, que tout ce qu’elle avait imaginé était réel, pour pouvoir parler avec plus de suite. Maxime la prit par la taille. Elle s’efforça de croire que c’était le signe qu’elle cherchait. Mais elle resta indifférente. Il sentit que quelque chose faisait qu’il n’était plus le même, que Madeleine lui échappait. Alors il murmura simplement, en la serrant contre lui : « Je t’aime, petite chérie. » L’hésitation de Madeleine avait été si légère qu’elle s’évanouit. Elle venait de retrouver le même Maxime tant il était en réalité semblable à celui de la veille. Son inquiétude avait disparu. Elle redevenait la femme pour qui les longs préliminaires sont de l’hypocrisie, la femme qui disait : « On se plaît ou on se plaît pas. » À quoi bon se jouer la comédie. C’est bon pour les hommes vieillis qui pensent que « plus cela tardera, plus cela sera agréable ». Du jour au lendemain, elle était prête à tous les sacrifices. Il en était ainsi chaque fois qu’elle s’éprenait d’un ami de rencontre.

— Es-tu content que je sois à toi ?

— Naturellement, ma chérie.

— Tu sais, les hommes sont pourtant pas intéressants. Pour que je t’aime, il faut que tu aies quelque chose.

À force d’avoir vu réussir les femmes qui avaient une vague originalité, elle croyait à ce quelque chose et était flattée lorsque ses camarades, à tour de rôle, lui demandaient si elles étaient originales et si elles réussiraient. Maxime, pour elle, n’était pas commun, avait une manière à lui de se tenir, de parler, et même de regarder. Elle eut un sourire triste.

— Et tu m’aimes vraiment ? Au fait, tu ne m’aimes peut-être pas du tout. Tu préfères les blondes, n’est-ce pas, et moi qui t’aime !

Elle pensait que, du moment qu’elle parlait sérieusement, ce qu’elle disait était vrai et ne devait pas être suspecté.

— Je t’aime aussi, moi. Je te trouve différente des autres femmes.

— Pourquoi ?

— Tu es plus franche. Et j’aime ton expression.

— Eh bien toi, je t’aime parce que tu es naturel. Si tu es gentil, tu viendras me voir chez moi. Personne n’est venu avant toi, même Maurice.

— Qui c’est Maurice ?

— Tu le sauras plus tard. Comme tu es curieux ! Cela ne m’étonne plus que tu sois sans femme.

Ils sortirent. Le ciel était plus bleu et, comme il arrive parfois, on sentait que la nuit serait belle mais qu’il pleuvrait à l’aube. La foule, sur les grands boulevards, s’arrêtait à propos de rien. Tout ce qu’une ville compte de repos hebdomadaires qui tombent le dimanche se trouvait là. Les magasins étaient ouverts. Des passants se commandaient un complet ou achetaient un chapeau qu’ils ne voulaient pas se faire envoyer et qu’ils emportaient dans un sac en papier. Un film se déroulait sur un écran en plein air. Le directeur d’une maison de commerce avait déjà commandé d’allumer son enseigne lumineuse. Dans le vacarme du boulevard des coups de sifflet retentissaient parfois. Les passants s’arrêtaient, espérant qu’ils allaient assister à une arrestation. Un nouveau procédé de publicité se faisait sa propre réclame et donnait, toutes les minutes, son adresse. Maxime tenait Madeleine par le bras. Il craignait qu’on ne la prît par la taille sans qu’il le sût et qu’elle ne pensât que c’était lui. Ils s’arrêtèrent à l’angle des boulevards Sébastopol et Saint-Denis.

— Où allons-nous ? demanda Maxime.

— Suivons le mouvement, répondit Madeleine.

— Je suis fatigué.

Maxime était épuisé. Il avait mal aux épaules. Ses mains n’eussent pu serrer fortement un objet.

— Prenons l’apéritif.

— Non, Madeleine. Je vais rentrer chez moi jusqu’au dîner. Je prendrai un bain. Cela me remettra. Viens me chercher à huit heures et demie. Nous dînerons ensemble.

D’être resté deux heures en compagnie de Madeleine sans que ni l’un ni l’autre n’eussent su que faire lui avait donné la migraine. Il éprouvait le besoin d’être seul durant une heure.

— Je vais t’accompagner jusqu’à ton hôtel, n’est-ce pas, Maxime ?

— Qu’est-ce que tu feras en attendant ?

— J’irai chez moi.

— C’est loin ?

— Tu le sauras plus tard.

Ils se séparèrent devant la gare de l’Est. Maxime acheta les journaux du soir. Dès qu’il eut passé la porte de son hôtel, il se sentit comme en famille. À sa grande surprise, il y avait un pneumatique dans sa case. C’était Blutel qui lui écrivait de venir dîner chez lui le soir même, qu’il le présenterait ensuite à tous ses amis, qu’il recevait justement ce soir-là. Maxime ressortit aussitôt avec l’espoir de rattraper Madeleine, mais il ne put la retrouver. En rentrant il pria le patron de dire à la dame qui viendrait le demander à huit heures qu’il était obligé d’aller dîner chez des amis, 110, rue Turbigo, qu’il ne pourrait donc la voir ce soir, mais qu’il l’attendrait le lendemain toute la matinée.

Lorsque Maxime eut pris son bain, il tira l’ampoule électrique de sa chambre au point que le poids toucha le plafond pour l’attacher au-dessus de son lit, s’allongea et lut les journaux. À sept heures, complètement remis, il gagna à pied la rue Turbigo. Les autobus n’étaient pleins que dans un sens. Lavées par la pluie, les lumières éclairaient davantage. Des hommes cherchaient une jeune fille honnête pour l’inviter à dîner. D’autres, pour réussir plus vite, suivaient les femmes laides. Il longea un instant une grille calculée pour que les têtes les plus petites ne pussent passer au travers. Des agents cyclistes suivaient une tournée tracée d’avance. En marchant, Maxime imaginait, entre autres, que Blutel lui dirait soudain : « Mais tu n’as que trente ans. Tu es en bonne santé. Il faut absolument que tu trouves une situation en rapport avec tes capacités qui sont grandes. Tu ne peux plus vivre ainsi sans quoi tu finiras mal. Tu as tout pour réussir, l’initiative, l’esprit d’entreprise, ce qu’il faut de prudence et d’audace. Je veux que tu aies une situation. M’entends-tu ? Je le veux. Alors qu’on voit tant d’imbéciles occuper des postes importants, ce serait vraiment une injustice que tu n’aies pas ta place, tes responsabilités. Un peu de patience. Dans huit jours, tu verras. » Ces paroles, comme si elles eussent été réellement prononcées, ranimaient Maxime. Il suivait à présent une rue où enfant il était souvent passé. Les magasins qu’il avait aimés semblaient plus espacés les uns des autres. Les intervalles qui, dans sa mémoire, n’occupaient aucune place n’en finissaient plus, coupés par des porches où des plaques commerciales signalaient à Maxime tout un monde obscur d’agences, de sages-femmes, de maisons de commerce qu’il n’avait jamais soupçonné dans cette rue. Un vent violent s’était levé. Dans les boulevards qui donnaient sur le nord, qui conduisaient vers les premières gares de banlieue, il décoiffait les passants. Les journaux du lendemain seraient pleins d’accidents, de chutes. Il y avait trop de maisons, trop de cheminées, trop de toits pour que tous fussent solides et surveillés. Les architectes responsables n’étaient pas tranquilles. On craignait d’être électrocuté par un trolley que le vent pouvait casser. Dans le métro, venues par les stations en plein air, des rafales passaient devant les voyageurs qui attendaient sur les quais.

Toutes les salles à manger de l’immeuble de Blutel, du premier au cinquième, étaient éclairées. Le cœur de Maxime battait. Il était ému à la pensée de revoir un ami.

Ce rendez-vous avait été pour Blutel le grand événement de la journée. Depuis qu’il avait envoyé le pneumatique, il ne tenait plus en place. Plusieurs fois dans la journée, il avait mis sa montre à l’heure, cherché par des moyennes l’heure exacte. Blutel se laissait aller chez lui au point qu’il s’était quelquefois trouvé embarrassé quand on lui rendait visite sans le prévenir et qu’on le surprenait en pantalon déchiré et en tricot de femme, mais il était des plus soigneux pour les rendez-vous. Ce n’était pas le matin qu’il faisait sa toilette et s’habillait pour la journée. C’était avant de sortir. Parfois, il restait une semaine sans sortir, sans prendre de bain, sans changer de linge, et cela pour paraître à soi-même plus étincelant le jour du rendez-vous final. C’était ce qui s’était passé ce dimanche-là. Toute la journée, il s’était amusé à mettre de l’ordre dans ses livres, à se salir. Puis il avait attendu qu’il fût six heures passées pour commencer sa toilette, afin d’être un peu pressé, d’avoir l’illusion que la partie intéressante de la journée commençait à ce moment. Ordinairement, qu’un tel éclat ne fût que pour lui et passât au-dehors inaperçu l’agaçait. Quand, frais et élégant, il allait retrouver une amie, il avait pourtant, en cours de route, l’impression que seul il pouvait être aimé, que seul il apportait à sa toilette assez de soins. Durant la première minute de l’entretien, malgré mille désillusions semblables, il attendait inconsciemment quelque chose. Et de voir que, chaque fois, il était traité de la même manière, que ses interlocuteurs ne remarquaient rien et lui lançaient des boutades, que la conversation était égale, faisait qu’il ne tardait jamais à redevenir normal.

Les deux amis se reconnurent tout de suite. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre avec assurance mais inquiets d’un changement ignoré. Ils se serrèrent la main longuement. La porte à deux battants du salon d’attente était ouverte sur la salle à manger. Les magazines et les journaux touchés par les malades avaient été mis de côté. Les vases en surnombre de l’appartement privé du docteur Blutel se trouvaient sur les meubles. Un poêle à bois était allumé dans chaque pièce. Cette soirée, comme le bal, le théâtre, était pour Blutel le côté réussite de la vie. Il veillait à s’instruire de la vie luxueuse. Parfois il se rendait dans des dancings où il lui arrivait des aventures qui, ailleurs, lui eussent paru sans intérêt. L’admiration de la richesse ressortait de tous ses gestes, émanait de lui et lui donnait trop vite un aspect que de nombreuses personnes prenaient au sérieux, mais qui n’était pas le sien. Parce qu’il se rendait compte de la médiocrité de sa situation en regard de certaines autres, il n’attachait que peu d’importance à ce qu’il possédait, considérant ses biens comme insignifiants à côté de ceux qu’il désirait. Comme la plupart des ambitieux fantasques, car ils savent qu’ils n’atteindront jamais aux sommets auxquels ils aspirent par des économies, il était généreux. Avait-il affaire à quelque camarade pauvre, il ne manquait pas de lui promettre dix mille francs. Il se souvenait de tout ce qu’il avait promis. Souvent, il supposait qu’une somme d’un million venait de lui échoir. Il faisait alors le calcul de ce qui lui resterait une fois qu’il serait venu en aide à tous ceux qui l’entouraient. Il disait à chaque instant à sa maîtresse, Geneviève Queyrat : « Quand je serai riche, je t’offrirai une villa, à moins que tu ne préfères autre chose. » Mais comme le spectacle de la douleur physique, des maladies, lui avait ouvert l’esprit, il se demandait souvent s’il tiendrait parole, si une autre manière de voir, en admettant qu’il devînt riche, ne succéderait pas à la première. Il savait que la fortune change un homme. Il avait remarqué que, lorsqu’il possédait une somme d’argent plus importante que d’habitude, il éprouvait déjà une difficulté à exercer sa générosité. Mais cette retenue, qui, au fond de son être, lui semblait devoir se produire parce qu’il était destiné à la ressentir plus tard avec plus de force encore, ne le gênait qu’un instant. Il l’excusait par un raisonnement très simple : « Cette somme m’apparaît importante parce que je suis habitué à n’avoir point d’argent. Elle me donne l’illusion qu’au moins un de mes désirs serait réalisable. Il est naturel qu’il me faille deux ou trois jours avant de retrouver mon état normal. Mais cela ne se présenterait pas si je possédais une fortune. Rien ne m’empêcherait alors de tenir mes promesses puisque tous mes désirs seraient exaucés. » Il concluait toujours qu’il ne changerait pas, s’essayant déjà à sa largesse future sur les petites sommes que les parents de Geneviève ou ses clients lui apportaient. Ses gains lui permettaient de se rendre une fois par semaine dans les cabarets où l’on s’amuse, qu’il ne quittait qu’à l’aube pour ne revenir que sept jours plus tard, en feignant une grande lassitude, en donnant des rendez-vous comme un homme très pris, en cachant qu’il était docteur car il lui eût répugné, en cas d’accident ou de malaise, d’être le docteur qui se trouve dans la salle, ce qui, à ses yeux, aurait rendu sa personne étroite. Pour retourner dans ces endroits, il attendait toujours un lundi ou un mardi. Il arrivait à une heure si tardive qu’il paraissait avoir déjà passé une partie de la nuit à s’amuser, craignant, malgré tout, que l’on ne devinât son manège, montrant les six jours précédents au cours desquels personne ne l’avait vu comme occupés par tant de fêtes qu’il n’avait pu venir.

C’était un des points qu’il avait de commun avec Maxime et qui avait fait que tous deux s’étaient liés d’amitié. Blutel affectait en outre de mépriser les femmes, de ne croire à la fidélité d’aucune, d’avoir du sang oriental dans les veines par quelque ancêtre. Il parlait parfois de sa maîtresse avec tant de liberté qu’il finissait par donner de lui une image antipathique. Mais Maxime passait sur ces défauts. Ce qu’il aimait chez son ami, c’était son aptitude à tout accepter, à être de toutes les fêtes. Il partait toujours le dernier. Quand il s’amusait avec six ou sept camarades, il ne manquait jamais de figurer parmi les trois qui finissaient la nuit aux Halles. Il n’avait qu’un désir : vivre largement, et était toujours prêt à tous les excès, à ne quitter un ami que pour dormir, à venir le réveiller trois heures après et à recommencer. Cela plaisait à Maxime qui avait la plupart du temps senti autour de lui le sentiment contraire. Il n’était qu’une chose qui l’avait empêché de s’attacher davantage à son ami, c’était que Blutel agissait ainsi avec tout le monde.

— Tu vis donc toujours ?

Ce fut la première parole de Blutel.

— Je croyais que tu étais mort. Berteaux est mort. Podzi est mort. Nitzberger aussi.

— Et Delange ? demanda Maxime.

— Musicien. Il a beaucoup de facilité. Il est très aimé. Alors toi, tu vis donc. Tant mieux. C’est très bien.

Il frappa Maxime sur l’épaule, le regarda des pieds à la tête.

— Tu vis ! Et moi qui croyais que tu étais mort. On m’avait dit que tu avais mal tourné, que tu t’étais engagé à la Légion étrangère. Est-ce vrai tout cela ?

— À moitié, répondit Maxime en se demandant qui avait pu parler à Blutel de la Légion étrangère où il avait seulement failli s’engager.

— Souvent je pensais à toi, mon vieux Maxime, à toi et à Perrot, et à Audemar. Je faisais une moyenne. Je calculais que sur douze camarades par exemple, il y en avait bien trois ou quatre de tués. Et je ne sais pas pourquoi, je te mettais dans les morts. Mais puisque tu vis, et bien, c’est Podzi qui est mort.

Maxime écoutait son ami parler. Il le retrouvait plus confiant en soi, avec cette arrogance, qu’un petit mot de reproche suffirait à faire disparaître pour un mois, que donne le commencement de la réussite. Alors qu’il n’avait pas imaginé un instant que Blutel pût être mort, lui n’avait pas hésité à le supprimer des vivants, et cela probablement sans peine puisque aucune joie n’était venue illuminer ses traits à la vue de son ami. D’avoir vaincu des difficultés, de n’avoir même pas été blessé au front, d’avoir fini ses études malgré quatre ans d’interruption à cause de la guerre, d’avoir fait la connaissance d’une femme qui, à peine devenue sa maîtresse, lui avait loué et meublé un appartement aux fins d’exercer sa profession lui avaient donné, non pas tout de suite, mais avec le temps, une sorte de suffisance sans méchanceté, sans vanité, faite plutôt de satisfaction. Il aimait à répéter : « Je suis un type ? »

Il avait cru à la chance. Il avait méprisé ses biens, son entourage. Mais à mesure qu’il avait vieilli, ce sentiment avait été en s’affaiblissant. Maintenant, il prenait plaisir à regarder le chemin parcouru et, bien qu’il fût loin d’avoir atteint son objectif de jeune homme, à se répéter : « Ce n’est pas si mal que cela. Il faut être tout de même quelqu’un pour être arrivé où je suis, et cela par mes seuls moyens. » À son appétit de luxe avait succédé, au lieu de l’aigreur que la non-réalisation de ses espérances eût pu provoquer, un contentement qui était né au moment où il s’était subitement aperçu – il y avait à peine un an – qu’il avait tout de même une situation qui n’était point à négliger. Assagi par le temps, revenu de toutes ses illusions, il considérait, depuis, que les efforts de sa jeunesse n’avaient tendu qu’à l’établissement de cette situation, alors qu’en réalité elle s’était construite peu à peu, sans qu’il s’en fût douté et malgré lui.

— Qu’est devenu Blumenthal ? demanda Maxime.

— La vallée des fleurs, fit Blutel qui avait la manie de traduire les noms israélites.

— Oui.

— Marié. Il fait du commerce et gagne beaucoup d’argent. Pense donc, il est le seul fabricant en France de réglisse.

— Et les frères Pavloff ?

— Ruinés. Les plus vieux fabriquent le yaourt Stella. Il y a trois étoiles sur les étiquettes pour créer une confusion avec les cognacs. Les plus jeunes ont monté un restaurant russe dans un baraquement de l’île de la Jatte et perdent sur les clients. On ira les voir un soir. C’est amusant. Ils ont un orchestre. Les clients ne s’en vont pas avant minuit. Ils ont cloué aux murs des tapis, des yatagans, le plan de leurs pêcheries de caviar raflées par les bolcheviks. À partir de dix heures, ils chantent des chœurs. Mais toi, qu’as-tu fait ? Tu arrives comme cela, tout d’un coup, après des années et tu n’as rien à dire. C’est bien toi.

Maxime ne comprit pas pourquoi c’était bien lui. Il allait parler lorsque la porte s’ouvrit et Geneviève parut. Elle avait, à trois jours près, le même âge que Blutel, ce qui faisait qu’elle avait les mêmes libertés que lui, le même poids dans la conversation.

— Je te présente mon ami Maxime Corton de qui je t’ai souvent parlé, dit pompeusement Blutel à Geneviève.

Elle sourit.

— Comme je suis heureuse de vous connaître enfin !

— Tu aurais tout de même pu nous écrire ! observa Blutel.

Geneviève intervint.

— Il vient d’arriver et tu commences déjà à l’importuner. Laisse-le tranquille. N’est-ce pas, monsieur, que j’ai raison de prendre votre défense ?

Dès son jeune âge, Geneviève s’était sentie attirée vers l’homme. Elle disait souvent qu’une femme seule est sans défense, qu’il lui est impossible de rester honnête, de résister à tous les désirs qu’elle fait naître. Elle la plaignait tout en n’aimant pas les femmes, tout en leur trouvant des infirmités, tout en expliquant à son amant du moment comment elles les dissimulaient. « Tu vois cette femme, disait-elle, elle porte ce renard autour du cou parce qu’elle est voûtée. Tu n’as qu’à remarquer. Elle ne le quitte jamais. » Elle répétait que le seul moyen d’être respectée était de vivre avec un homme. Il n’avait pas leur mesquinerie, ne s’arrêtait pas à des détails, jugeait tout avec plus de largeur. Elle eût désiré fréquenter les endroits où ils se réunissent, y être la seule femme admise. Elle les enviait, allant jusqu’à dire qu’ils n’avaient point de jours critiques, qu’ils étaient plus libres, qu’ils avaient tous les droits. Elle voulait, à leurs yeux, paraître mépriser les belles paroles, les promesses. Par contre, alors qu’il eût semblé qu’elle dédaignât les flatteries, elle les provoquait au contraire. Dans son esprit, les compliments qu’elle recevait n’étaient pas semblables à ceux adressés aux autres femmes. Elle pensait que la sympathie qu’on lui témoignait était due en partie à sa beauté, en partie à ce que les hommes se trouvaient à l’aise près d’elle. Ils le sentaient et ne manquaient jamais, à son côté, de dénigrer les autres femmes en perdant parfois toute mesure, ce dont Geneviève ne se rendait même pas compte. Elle était traître à son sexe. Elle racontait ce que les femmes aiment, ce qu’elles attendent de leur mari. Elle apportait aux hommes, sur le ton de l’un d’eux, les manières féminines de voir et de sentir. Seule, elle pensait savoir aimer. Celui qu’elle chérissait était, pour elle, un heureux être. Qu’elle eût appris qu’il l’avait trompée, elle n’en eût éprouvé aucun chagrin, mais une grande blessure d’amour-propre. Du jour au lendemain elle l’aurait oublié. Il n’était pas digne qu’elle souffrît pour lui. Elle connaissait les partis politiques, savait la différence entre un procureur et un avocat, savait que le maryland est plus doux que le caporal, savait reconnaître les grades des officiers. Elle pensait à cela presque chaque jour afin de ne pas l’oublier. Elle suivait aussi la mode des hommes. Elle était chaque fois la première femme qui remarquât les manies nouvelles, celles du chapeau de feutre baissé devant, de la cravate entrée dans la chemise. Son désir le plus cher eût été d’être conduite par un homme sérieux, qui ne l’eût alors pas délaissée, dans une maison de rendez-vous. Les femmes qui y vivaient étaient ses rivales en connaissance de l’homme. Elle redoutait qu’elles n’en connussent sur eux plus qu’elle-même. Elle affectionnait également de paraître aimer les plaisirs de la table, les jeux. Elle était arrivée à ne vivre que pour l’homme, à n’aimer que ce qui pouvait lui plaire. Elle était toujours prête à partir, à faire un long trajet à pied, à entrer dans n’importe quel café. Elle n’avait aucune camarade. Elle s’efforçait d’être à la fois la maîtresse et l’amie de son amant. Elle passait derrière les comptoirs pour téléphoner, donnait des pourboires, laissait les journaux derrière elle, se maquillait les lèvres dans les glaces de toutes les tailles, tenait à montrer à son compagnon qu’elle était semblable à lui par la liberté des gestes, mais cependant femme coquette et délicate quand même. Quand elle sortait avec Blutel, elle tenait à avoir les mains libres. Elle lui confiait son sac et son parapluie. Elle ne lui donnait pas le bras. Devant les autres hommes, elle avait honte d’appartenir à un seul d’entre eux. Elle craignait qu’ils ne la rayassent du nombre des femmes désirables. Elle voulait avoir l’impression d’être convoitée par tous. Elle savait, dans une société d’hommes, ne pas marquer de préférence, ce à quoi elle s’appliquait doublement et pour être courtisée par tous et pour être digne de pénétrer dans cette société. En prévision de ces réunions, elle était froide avec Blutel dans le tête-à-tête, de crainte que plus tard elle dût repousser ses caresses. Elle n’en tolérait de lui aucune devant le monde. Et surtout, elle ne supportait pas qu’on lui parlât d’amour, que l’on racontât qu’un tel avait eu une bonne fortune. Elle donnait à cette appréhension des raisons de pudeur, de dignité. Elle disait : « Que l’on fasse ce que l’on veut dans l’intimité, je le comprends très bien, mais pourquoi raconter à tout le monde ses petites affaires ? » ou bien : « Cela les regarde. Ils sont libres de faire ce qu’ils veulent, mais nous nous sommes aussi libres de ne pas aimer ça. » Il lui était douloureux d’entendre dire qu’un homme adorait une femme. Elle changeait alors la conversation. Quand une femme se tenait à côté ou devant elle au théâtre, elle ne la quittait pas des yeux avant qu’elle l’eût surprise dans une attitude déplaisante. La soirée ne dépendait alors plus que de cette femme. Si par malheur celle-ci ne laissait prise à aucune critique, Geneviève devenait de mauvaise humeur, trouvait le spectacle bête et n’avait plus qu’une pensée : attendre qu’il fût dix heures et demie pour partir. Par contre, si elle avait pu surprendre chez cette inconnue quelque défaut, elle ne manquait pas, dès qu’elle était rentrée, d’imiter devant Blutel ses attitudes avec une telle facilité que l’on eût pu supposer que son attitude habituelle n’était pas plus vraie que la seconde. Le bel homme existait pour elle. Elle savait le découvrir, ce à quoi d’ailleurs elle se distrayait dans les lieux publics, le regarder en lui faisant comprendre qu’elle s’y connaissait et en même temps que c’était inutile de perdre son temps à lui faire la cour. Elle affectait de le mépriser. « Je sais que vous êtes beau, semblait-elle dire. Mais je ne me donnerai jamais à un homme comme vous. » Puis dans la conversation, changeant à peine de plan : « La beauté de l’homme ne m’intéresse pas. Ce qui compte c’est la bonté, l’intelligence. » Elle tenait beaucoup à faire l’impression d’une femme qui ne se donne qu’en connaissance de cause. Mais derrière ses attitudes de femme maîtresse de soi, elle cachait une sensibilité naïve qui la poussait à s’attendrir sur les jeunes gens qui se mariaient avec les femmes âgées, qui mouraient, qui assassinaient. Elle plaignait leur jeunesse, les voyait au travers d’un brouillard comme les étudiants pauvres, leur cherchait des excuses. Son premier amour avait été pour un jeune homme qui faisait dire, quand il se trouvait à son côté, cette phrase qui la ravissait : « Quel beau couple ! » Former un beau couple avec un homme avait été son premier désir. Elle avait choisi son amant à cette fin. Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, elle n’avait jugé les danseurs, les jeunes mariés que dans l’ensemble. Ce ne fut que plus tard qu’elle remplaça le beau couple par un mari et une femme qui s’entendent bien, qu’elle désira la puissance et le respect chez l’homme. À vingt ans, elle eût été incapable d’aimer un homme de sa taille ou plus petit qu’elle, un homme qui portât des moustaches ou des lunettes, qui eût un autre aspect que celui d’un adolescent sportif. Mais par la suite, jusqu’à ce qu’elle rencontrât André Blutel, son idéal avait été l’homme mûr, riche, qui protège la femme, qui eût cet aspect sérieux et digne qu’elle pensait faire disparaître à certain moment par l’attitude enfantine qu’elle se fût alors amusée à prendre.

Elle savait donner à sa voix une intonation de profonde sincérité. Quand elle parlait, aux mots qu’elle articulait s’ajoutait une telle expression de franchise, un tel mépris des détours, qu’il semblait qu’elle fût incapable de mentir. Comme ces personnes respectables qui volent de menus objets aux étalages et qui, s’il advient qu’elles soient surprises en flagrant délit, s’affolent au point de penser à mourir, on avait l’impression que Geneviève, confondue de mensonge, se fût enfuie ainsi qu’une folle. Mais elle apportait à mentir beaucoup de prudence et de soin. Elle connaissait le nombre de ses mensonges quotidiens et n’était inquiète que lorsque l’un d’eux dépendait du silence d’un camarade. Ils eussent pu être divisés en deux catégories, ceux qui ne lui causaient aucune appréhension, qui n’existaient qu’en elle-même, qu’elle pouvait nier même lorsqu’elle se coupait, et ceux qui dépendaient de quelqu’un, ce qui l’obligeait à des relations amicales ou ce qui lui faisait redouter quelque chantage. Parfois, le soir, quand elle était nerveuse, son esprit imaginait ce chantage imminent. Elle voyait la personne détentrice d’un secret arriver chez elle ou bien écrire à Blutel. Elle se demandait alors ce qu’elle eût fait si elle avait à choisir entre telle ou telle chose. À propos de tout, elle pensait ainsi. Quand, au cours de ses réflexions, quelque être tout-puissant qu’elle ne se représentait pas la mettait devant la perspective d’un scandale ou celle de perdre un seul doigt dans un accident, elle restait plusieurs minutes à réfléchir et, soudain, comme au sortir d’un cauchemar, elle éprouvait un profond soulagement à la pensée que personne au monde n’avait la puissance ni la raison de la placer devant cette alternative.

Le besoin de plaire lui donnait envers elle-même une dureté qui faisait qu’elle ignorait la douleur physique, au point que si elle était morte jeune elle eût souri sur son lit, qu’elle eût tendu toutes ses forces vers le seul but de ne point faire une grimace. Quand elle souffrait de la migraine, elle n’en parlait jamais, se dominait afin de paraître la même, sans chercher à laisser deviner, au travers de son attitude, son mal. Elle voulait que rien, venu d’elle-même, ne pût contrecarrer quoi que ce fût. Et malgré soi, en se promenant près d’elle dans la rue, on redoutait l’accident qui l’eût jetée pantelante sur le sol tant il eût été pénible de la voir essayer de se redresser, essayer de sourire et murmurer dans un souffle : « Ce n’est rien. »

 

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