Un Soir chez Blutel
Chapitre IV
M. Gibelin avait quarante ans. Il est des gens que l’on appelle par leur prénom, d’autres par leur nom de famille, sans qu’aucune règle ne semble déterminer les raisons de ce choix. Des personnes austères s’entendront appeler toute leur vie Dubreuil, Vigneron ou Larcher, d’autres, non moins austères, Octave, Joseph ou Fernand. Personne ne connaissait le prénom de Gibelin. Peut-être la raison en était-elle que les trois syllabes de ce nom étaient agréables à prononcer.
Gibelin s’était fait lui-même. Après des débuts difficiles, il était parvenu, grâce à la chance, à devenir propriétaire d’un important magasin d’habillement du boulevard Bonne-Nouvelle. Fils d’un facteur de campagne, il avait quitté son village à l’âge de quatorze ans et était arrivé à Paris un soir de mai. Bien qu’il eût vieilli sans prendre garde à la succession des saisons, qu’il n’eût jamais parlé de l’été en parlant de la déclaration de guerre, il ne manquait pourtant pas, en racontant ses premiers pas dans la ville, de commencer ainsi : « C’était au printemps. » Et il prononçait cette phrase avec pudeur, parce que, si sa signification ne lui échappait pas, elle n’en avait pas moins un prolongement qu’il devinait sans pouvoir s’y engager. Sans argent, il avait fréquenté ces bureaux de placement qui s’appellent : « L’Étoile » ou « La Mutuelle ». Il avait passé des heures à attendre l’emploi, faisant la queue dans de longs couloirs étroits au bout desquels se trouvait le guichet ; il avait erré dans ce même quartier de la porte Saint-Denis où, à présent, il était établi, en quête d’une place qu’il espérait obtenir par l’intermédiaire d’un de ces patrons de petits bars à qui des restaurateurs initiés téléphonaient de quart d’heure en quart d’heure pour leur demander s’ils n’avaient pas quelqu’un sous la main. Après un mois de recherches, après avoir couché en cachette dans les dortoirs que Félix Potin mettait à la disposition de ses employés, après s’être nourri de biscuits de soldat, il fut finalement engagé, comme aide-garçon de cuisine, dans un restaurant du passage des Panoramas. Gibelin était alors un jeune homme qui avait horreur de l’eau, dont les cheveux étaient cosmétiqués, les souliers toujours cirés, les réveils douloureux dans sa mansarde, qui descendait le premier, encore endormi, simplement peigné, et qui travaillait dix-huit heures par jour. Il faisait déjà des économies, achetait parfois des boutons de manchettes, des cartes postales représentant des femmes nues ou à peine vêtues. C’était lui qui, à l’aube, devait rallumer les fourneaux encore tièdes des cuisines. Il s’asseyait ensuite sur un sac de sciure et somnolait jusqu’à ce que quelqu’un arrivât. Il avait un après-midi par quinzaine de libre. Il montait alors dans sa mansarde, qui, dans le jour, sans la lumière tremblante de la bougie, lui semblait plus froide et plus triste. Il faisait son lit, balayait le carrelage, dénouait les courroies sans cran qui entouraient sa valise d’osier et repliait la jolie cravate qu’il mettrait un jour, enveloppait son papier à lettres au milieu duquel il avait glissé les quelques mots de son père et les cartes postales qu’il avait achetées. Si le ciel était bleu, il levait la tabatière, montait sur son lit et, le buste émergeant au-dessus du toit, il regardait autour de lui ou cherchait à s’expliquer la présence d’une allumette dans une gouttière. S’il pleuvait, il passait son après-midi à lire des livres auxquels manquaient des pages jusqu’à ce que la nuit fût complètement tombée. Parfois, il comptait ses économies, prenait un peu d’argent et sortait. Il se promenait dans les jardins ou allait droit devant lui par les rues, s’intéressant à tout ce qu’il voyait, s’arrêtant à toutes les devantures, même à celles des instruments de chirurgie, ne dînant pas parce que son repas lui était gardé au restaurant et qu’il préférait s’en passer que de rentrer, n’osant lier conversation avec personne. La ville, pour les gens de la campagne, c’est l’endroit où les hommes sont si près les uns des autres qu’ils peuvent vous voler et se perdre aussitôt dans la foule, où l’on ne peut faire sa justice soi-même, où il faut porter plainte auprès de gens aussi incapables que soi de retrouver le coupable.
Il attendait avec impatience de partir pour le régiment. Ce serait trois ans de vacances. Chaque année, au moment des conseils de révision, il s’arrangeait, en faisant ses courses, pour passer devant une mairie. Il s’arrêtait quelques instants et regardait avec admiration et envie les conscrits couverts de cocardes qui chantaient et se battaient comme de jeunes chiens. Et si, plus tard, un jour devint pour lui si bref et si précieux, ce fut un peu à cause de toutes ces années d’attente, années qui précédèrent son départ pour le régiment, années passées à ne désirer que la libération, années de guerre. Il travaillait sans se plaindre, faisant des économies sans songer à quoi elles lui serviraient, sans avarice, parce qu’il sentait confusément, comme l’écolier qui étudie, que plus tard cela lui serait utile.
Lorsqu’il eut dix-huit ans, il commença d’entrevoir une sorte de douceur qui planait au-dessus de la dure existence qu’il menait. C’était les femmes que l’on rencontre le soir, les lumières qui n’appartiennent à personne, le monde chaud où ne retentit jamais un ordre. Il grandissait. Un soir, il se dirigea vers une rue dont il gardait le nom, jadis sans signification, au fond de lui-même et qu’il avait trouvée seul sur un plan. Les tapis des hôtels venaient jusqu’aux portes d’entrée étroites mais de bois verni. Ces mêmes fenêtres, dont il avait entendu dire qu’elles étaient capitonnées, étaient closes. Des rires pourtant, de la musique, résonnaient à ses oreilles. Une femme lui parla. À l’instant où l’on quitte une vie pour entrer dans une autre plus belle, imaginée durant des années, on se sent envahi par une grande timidité. On n’ose encore toucher quoi que ce soit de crainte que, dans le temps du geste, la chose ne s’envole. Ce que l’on croyait n’être qu’un fossé à franchir se change doucement en une vaste plaine à parcourir dont l’horizon, au lieu de vous attendre, s’éloigne à mesure que vous avancez. Il semble pourtant que l’on est sur le point d’entrer, à l’état de veille, dans un rêve, que cela va arriver d’une seconde à l’autre, que ce qui nous en sépare est insignifiant, qu’il suffit simplement d’y pénétrer rapidement avant de se rendormir. Gibelin ne répondit pas. Il sentait qu’il faisait un premier pas. Un fond de prudence le retenait. Mais il se laissait entraîner comme à contrecœur, sans songer qu’aux yeux de cette inconnue il faisait déjà partie de ce faible pourcentage d’hommes neufs que professionnellement elle savait rassurer. À tous moments il en est des rapports quotidiens comme de ceux entre profanes et spécialistes. Le vendeur sait toutes les pensées de l’acheteur. L’électricien que l’on reçoit et qui a aussi travaillé dans d’autres appartements a été reçu de toutes les manières. Elle le conduisit dans une chambre où il y avait des glaces, des tentures, un tapis, mais tout cela pauvre et poussiéreux. Gibelin était ébloui. C’était la première fois qu’il entrait dans une pièce qu’il devinait semblable aux pièces voisines. Jusqu’à présent il n’avait habité que des mansardes ou des greniers tous différents les uns des autres. Il s’imagina sur-le-champ qu’il se réveillait ici à l’abri, qu’il n’avait pas besoin de descendre pour allumer l’immense fourneau du sous-sol, qu’il ne grelottait pas, qu’il attendait le grand jour pour se lever. Une vie nouvelle lui apparaissait. Il marcherait pieds nus sur le tapis élimé. Les mystères du confort passaient naïvement devant ses yeux. C’était l’eau chaude qui coulerait du même robinet que l’eau froide, les boutons sur lesquels il appuierait pour allumer, éteindre, appeler. Dans les livres policiers qu’il lisait, il y avait tant de boutons sur lesquels on appuyait qu’il leur prêtait des vertus magiques. Une pression du doigt suffirait à ouvrir une porte, à faire se dresser devant lui une table mise. Il dormirait jusqu’à ce que, naturellement, il s’éveille. Il se regarderait des pieds à la tête dans la grande glace de l’armoire. Il serait heureux.
Cette vision du bonheur avait duré un instant. Il revit la femme qui l’accompagnait. Ses longs cheveux et ses ongles brillants témoignaient de sa paresse. Elle portait autour du cou une fourrure. Sa robe était de soie alors que ses vêtements, à lui, étaient d’une étoffe sombre sans reflet. En la regardant, tout un monde interlope lui apparaissait, et il devinait que c’était dans ce monde que l’on ne travaillait pas, que l’on photographiait les cartes postales qu’il aimait.
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Par la suite, il prit goût à ces escapades. Il ne manquait pas une occasion de côtoyer ces femmes, d’écouter leurs confidences. Chaque mois, il découvrait des soins nouveaux à donner à son corps, si bien que, si son père l’avait revu à ce moment, il ne l’eût point reconnu. Gibelin lui écrivait pourtant toujours gentiment, omettant seulement de parler de ses fugues, mais à chaque fois avec quelque chose de moins sincère, au point que s’en rendant un jour compte il décida de ne pas écrire de nouvelles lettres avant de relire les copies qu’il avait conservées pour en imiter le ton.
Et tout en travaillant, il rêvait de cette vie facile. Le soir, quand il regagnait sa mansarde, il se déshabillait le plus vite qu’il pouvait, se couchait et, bien qu’il fût exténué, songeait à ce monde qu’il avait entrevu. Il aspirait à devenir aussi malin qu’un Parisien, à plaisanter avec ces filles, à paraître à son aise auprès d’elles. Il imaginait alors tout ce que la prochaine fois il leur dirait. Il ne désirait plus que d’obtenir une place dans un hôtel ou un café qu’elles fréquentaient. Quelques mois après, il quittait le restaurant du passage des Panoramas pour entrer comme valet de chambre du dernier étage d’un petit hôtel de la rue Fontaine. Puis la guerre éclata.
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Blessé en août 1915, il fut réformé trois mois après. Successivement, il fut garçon dans un établissement de bains, tourneur, boulanger, cordonnier. Il n’y avait pas d’hommes. Le hasard fit qu’un jour il devint coupeur chez Bertal, tailleur établi boulevard Bonne-Nouvelle. Ce fut un parent permissionnaire qui le mit au courant ; le patron était au front. Sa femme dirigeait le magasin. Des uniformes de toutes les nations étaient exposés à la devanture. Les gravures de modes ne représentaient que des officiers à cheval, ou accoudés sur un canon, ou suivant les péripéties d’une bataille avec des jumelles. Un matin on apprit que Bertal était tué. Un an plus tard, Gibelin se mariait avec M me Bertal et prenait la direction du magasin. Quelques mois lui suffirent pour qu’il se rendît compte que dorénavant il était maître de sa destinée. Ses débuts difficiles avaient fait de lui un homme qu’aucun effort ne rebutait, qui était familier avec ses ouvriers, qui savait exactement les appointements et les gratifications qu’il fallait leur donner. Mais la fréquentation des filles, le danger et l’oisiveté de la guerre lui avaient donné un certain goût de l’excès qu’il ne tarda pas à manifester. Dès que la mauvaise impression causée par son mariage sur la famille de sa femme se fut dissipée, il changea l’enseigne du magasin pour une autre où figurait ce seul mot : « Gib. » Il aurait voulu que le diminutif de son nom devînt synonyme de complet-veston, qu’il passât dans la langue courante comme le « Kooh-i-noor », le « Gillette », le « Borsalino », que dans la conversation les hommes remarquassent : « Je porte un “Gib” et je n’ai qu’à m’en louer. » L’assurance lui venait. Il avait de l’initiative et le goût de la réclame. Comme il avait exercé tous les métiers, il créa un rayon de tenues de travail. La première année, il fit apposer au-dessus de son magasin un immense calicot qui empiétait sur les immeubles voisins. Les passants y lisaient : « Ici, pas de succursale. À tout acheteur d’un complet, un pantalon gratis. » Gratis était un de ses mots favoris. Ce qu’il désirait, c’était de trouver une phrase que tout le monde répéterait dans les circonstances les plus diverses, comme celles de la guerre : « N’allez pas là-bas » ou « Tue-le », et dans laquelle le mot « Gib » figurerait. Il en inventa quelques-unes : « C’est mon Gib », « T’as pas un Gib », « Et ton Gib ? » Mais, malgré ses efforts, leur renommée ne dépassa pas son entourage. Il rageait de n’avoir pas trouvé le premier : « Oui, mais Gib habille mieux. » Il ne s’entêta pas. Au bout d’un mois, ce moyen d’atteindre le public lui apparut ridicule. Il créa alors une annexe pour femmes et eut l’idée de faire défiler devant sa clientèle modeste des mannequins qu’il recrutait lui-même dans les bars du quartier. Dans tous les journaux, il fit passer un écho ainsi conçu : « À l’instar des grandes maisons de couture de la rue de la Paix, Gib, le célèbre maître tailleur du boulevard Bonne-Nouvelle, s’est assuré le concours de douze mannequins. Notre clientèle pourra ainsi juger de l’élégance de nos modèles dont les prix défient toute concurrence. Entrée libre. » Puis il se présenta chez le général Joffre pour lui offrir gratuitement un uniforme et lui demander l’autorisation de s’honorer d’être son fournisseur sur ses prospectus. Il ne fut pas reçu. En désespoir de cause, il interrogeait discrètement tous ses clients avec l’espoir que l’un d’eux fût ministre et se rendait au domicile des grands acteurs. L’un d’eux, finalement, lui donna pour deux mille francs sa photographie sur laquelle il avait écrit : « Gib m’habille si bien que je dors avec mon Gib. » Il exposa cette photographie à sa devanture, qu’il renouvelait chaque mois. Il s’adressait, pour ses mannequins de cire, au fournisseur du musée Grévin. Un maître étalagiste, lié par contrat à un grand magasin de nouveautés, la lui faisait en cachette. C’était, selon les saisons, le hall d’un hôtel, une jetée, un salon, un chalet de montagne, ce qui l’obligeait d’exposer, en même temps que ses vêtements, des fauteuils, des filets de pêche, des alpenstocks, des ombrelles qu’il n’avait pas le droit de vendre. Pour utiliser toute la place disponible, il fit parqueter et lambrisser la cave. Elle servit alors de salon d’essayage. Il supprima le rideau de fer qui, la nuit, masquait sa devanture et le fit remplacer par une grille à hauteur d’homme. Jusqu’à l’aube, le magasin désert était illuminé. Les jours de brouillard, une rampe d’ampoules rouges éclairait la façade. Gibelin ne se lassait point. Il cherchait tous les moyens d’attirer l’attention. Dans une agence de la rue de Provence, il loua deux hommes-sandwiches qu’il s’amusait à suivre. Il fit distribuer des prospectus et, le premier eut l’idée de faire imprimer au verso un plan de Paris pour qu’on les conservât. Rien n’arrêtait son activité. Il loua le premier étage qu’il fit peindre en rouge comme le rez-de-chaussée afin que le passant jugeât de l’importance de la maison « Gib ». Une photographie de l’immeuble et des employés de Gibelin fut tirée à dix mille exemplaires et chacun d’eux envoyé à des particuliers dont il avait relevé l’adresse dans le Bottin. En 1921, il louait le deuxième étage et obtenait du propriétaire et de la préfecture de police l’autorisation d’installer sur le toit une réclame lumineuse. Il se rendit dans différentes entreprises de publicité et finit par arrêter son choix sur l’enseigne suivante : Gib, écrit comme à la main en lettres de deux mètres de haut et dont le paraphe, dirigé vers le sol et finissant ainsi qu’une flèche, désignerait l’emplacement des magasins. Le premier jour où elle illumina le toit au point d’obliger les habitants des chambres de bonne à fermer leurs volets, il sortit sur le trottoir opposé. On apercevait, dans les vitrines des étages, des acheteurs, des vendeurs qui allaient et venaient. La rampe rouge était éclairée. Les passants s’arrêtaient à chaque instant. Par les soupiraux, ils regardaient les ouvriers, assis à la turque, sur de vastes tables, travailler dans le sous-sol sans lever la tête. Derrière les vitres dépolies qui, aux étages, masquaient la cage de l’ascenseur, une ombre montait et descendait tour à tour. Gibelin pensa alors à fonder des succursales. Des affiches représentant un vieillard, un homme et un enfant impeccablement vêtus furent collées dans Paris et la banlieue. Une camionnette, sur les panneaux de laquelle était fixée la reproduction émaillée de cette affiche, livrait à domicile les commandes. Ayant remarqué que les femmes en faisant leurs achats n’aiment pas à se rencontrer avec les hommes, il fit construire une deuxième entrée dans le couloir de l’immeuble, à l’endroit où se trouvait la loge de la concierge. Des mosaïques où « Gib » revenait aussi souvent que le bouquet d’une tapisserie cachèrent la vieillesse des murs. Un film où l’on voyait un vagabond entrer dans ses magasins, être reçu avec politesse, être mesuré et en sortir vêtu comme un prince passa à l’entracte dans tous les cinémas.
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— Et madame Gibelin, ne vous accompagne-t-elle pas ? demanda Geneviève.
— Mais non, jeune madame. Ne savez-vous pas que notre magasin reste ouvert tous les soirs jusqu’à minuit ? Il faut que ma femme ou moi soit là.
— On voit bien que tu n’as jamais eu personne sous tes ordres, à part moi, fit Blutel, sans quoi tu eusses su qu’une maison de commerce sans maître, c’est une…
Il dut s’interrompre pour chercher une comparaison.
— C’est une quoi ?
— C’est une ruche sans la reine des abeilles.
Le mot ruche lui était venu tout d’un coup à l’esprit. Il avait senti que les abeilles comme le pain, les arbres, l’eau, comme toutes les choses simples, donneraient à ce qu’il dirait l’apparence d’un proverbe.
— Mais ce n’est pas un proverbe, ce que tu dis là, répliqua Geneviève.
— Tu crois donc que tu les connais tous ?
Gibelin s’était assis. Les gens qui vivent dans une spécialité sont entourés d’un air de dimanche quand ils en sortent pour quelques heures. Leurs gestes ont quelque chose d’inachevé. Ils paraissent attendre un événement. L’ordre qu’ils se sont donné de ne pas parler de leurs affaires est encore sur leurs lèvres. On devine que le commerce continue sans eux parce qu’ils ont donné, avant de partir, les dernières instructions. On craint qu’ils ne se souviennent tout d’un coup d’un oubli.
— Vous avez donc des clients nocturnes ? demanda Mme Berville.
— Naturellement. C’est souvent au moment où les gens ne songent pas à acheter qu’ils achètent. Mettez-vous à leur place. Ils se promènent. Ils ont toute la soirée devant eux. Ils voient du monde dans un magasin. Ils lisent : « Entrée libre. » Ils entrent. Ensuite, c’est notre affaire.
Gibelin savait se mettre à la place de tout le monde. Il usait de ce moyen en toutes occasions pour connaître les pensées de ses amis ou de ses clients et en faisait la clef de toutes les réussites. Pour lui, un homme qui ne savait pas se mettre à la place d’un autre n’avait aucune chance dans la vie. Il répétait souvent : « Ce n’est pas si facile que cela de se mettre à la place de quelqu’un », alors qu’en réalité il n’éprouvait aucune difficulté à le faire.
Maxime, Blutel et Demongeot formaient un groupe. De temps en temps, Geneviève jetait un coup d’œil sur eux. Soudain, quittant Mme Berville et Gibelin, elle s’approcha de son ami, le tira un peu à l’écart et lui dit à voix basse :
— Tu devrais parler à Gibelin pour Maxime.
Blutel se retourna. Il craignait que Maxime n’eût entendu sa maîtresse. Ses sens n’avaient aucune exactitude. Il ne devinait pas jusqu’où la voix de Geneviève avait été.
— Parle plus bas.
— Vas-y tout de suite.
— Mais comment faut-il lui dire ?
— Je n’en sais rien. Tu es un homme. Tu dois savoir.
— Donne-moi une idée au moins.
Geneviève regarda Demongeot, lui sourit et ajouta en se tournant vers Blutel, mais à haute voix cette fois pour être entendue de tous :
— Les hommes d’aujourd’hui, il faut que ce soit les femmes qui les dirigent. Dès qu’il se passe quelque chose d’imprévu, tu es perdu, André, tu ne sais plus que faire.
Geneviève avait la manie de parler ainsi à son ami, en s’adressant aux gens qui pouvaient se trouver autour d’eux. Dans la rue, dans les tramways, sous le couvert de la conversation, elle faisait à chaque instant des allusions sur la lenteur des moyens de communication, sur la goujaterie de certains, sur tout ce qu’elle sentait de commun entre ses réflexions et celles d’autrui, et cela sans regarder ses voisins, mais en leur souriant simplement une fois avant de les perdre de vue, ce qui avait le don d’exaspérer Blutel.
Geneviève aimait à intervenir pour défendre un jeune homme. Elle y apportait une flamme, un désintéressement qu’elle tenait d’autant plus à affirmer qu’elle sentait qu’une attitude plus timide pouvait trahir une sympathie que seul le but de rendre service n’eût pas provoquée. Il lui semblait que plus elle mettait d’ardeur à soutenir son protégé, moins on pouvait la soupçonner d’avoir quelque sentiment pour lui. Mais parfois il arrivait qu’elle dépassait la mesure et que son zèle, par trop bruyant pour être sincère, éveillait l’attention de Blutel qui lui prêtait alors des sentiments qu’elle n’avait pas pour le jeune homme dont elle prenait la défense.
— N’est-ce pas, messieurs, que mon idée est bonne ?
— Quelle idée ?
— De rester ouvert jusqu’à minuit. D’ailleurs, ce n’est pas commode. Le roulement du repos hebdomadaire a été long à établir. L’employé qui part à minuit ne considère pas que son repos commence le lendemain matin. J’ai eu des histoires avec le syndicat. Mais j’ai tenu bon. Ce système double presque mon chiffre d’affaires.
— C’est l’essentiel, observa Demongeot.
Maxime voulut placer un mot :
— Vous avez raison de rester ouvert jusqu’à minuit. Dans une entreprise comme la vôtre, il ne faut pas craindre d’innover.
Mme Berville approuva. Elle avait pensé cela, mais n’avait pas osé le dire parce qu’elle n’était pas sûre que le verbe innover était français.
— Attends qu’il soit seul, fit Geneviève à Blutel qui venait enfin d’accepter de parler de Maxime à Gibelin.
Justement à ce moment Gibelin se leva et, s’approchant de la cheminée, se regarda dans la glace. Blutel le rejoignit, lui offrit un cigare. Geneviève l’observait à la dérobée. Soudain, elle qui jusqu’à présent avait tout fait pour que ce fût son ami qui parlât, elle se dirigea vers lui. Brusquement un revirement s’était effectué en elle. Maintenant elle voulait montrer à Blutel qu’une femme, grâce à sa beauté, obtient plus facilement quelque chose d’un homme qu’un autre homme.
— Monsieur Gibelin, j’ai à vous parler. Avez-vous une minute d’attention à m’accorder ?
Geneviève avait prononcé ces mots le plus rapidement qu’elle avait pu tant elle avait craint que son ami ne la devançât. Ses désirs subits étaient si violents qu’elle eût pleuré de dépit si Blutel avait parlé avant elle. Mais lui, trop content d’échapper à ce qu’il appelait en soi une corvée, s’était tu. Il éprouvait un sentiment de fierté à la vue de Gibelin aux petits soins pour sa maîtresse et de soulagement à la pensée qu’il pourrait toujours la désapprouver si les choses ne s’arrangeaient pas.
— Vous êtes notre grand ami, monsieur Gibelin, et vous allez devenir notre sauveur.
— Tiens, tiens, fit Gibelin qui, peu habitué à se défendre en dehors de ses affaires, ne pensait pas qu’on pût lui demander un service.
— Vous avez remarqué le jeune homme blond qui est ici. Ne vous retournez pas, monsieur Gibelin. Il nous regarde justement.
Maxime au contraire leur tournait le dos. Geneviève avait menti pour que la conversation eût tout de suite un ton confidentiel et pour donner à Gibelin l’impression qu’il trempait dans un petit complot, ce qui le ravissait car il eût aimé à être mêlé à des intrigues, à jouer un rôle d’homme de confiance, car à force d’être directeur, de n’avoir jamais de rapports avec des chefs, il recherchait dans ses loisirs le sentiment agréable qui lui manquait, d’être estimé par un supérieur. Il avait de l’admiration pour les invités qu’il rencontrait chez Blutel, pour Mme Berville en particulier, et était heureux lorsqu’on paraissait oublier qu’il était directeur d’une importante maison d’habillement. Il parlait peu, restait effacé, cherchait à se donner l’illusion qu’il était reçu pour lui-même. Aussi Geneviève, en le prenant à part, l’avait-elle profondément flatté.
— Oui, oui, je vois qui vous voulez dire.
— C’est un ami de jeunesse d’André.
— Ah ! ah !
— Il a fait des bêtises. Maintenant, il les regrette et voudrait se créer une situation. Il y aurait peut-être chez vous quelque chose pour lui.
Gibelin cacha la désillusion que cette demande lui causait. Selon lui, celle-ci n’eût dû être faite que lorsqu’il se trouvait dans son bureau. De même que les docteurs n’aiment point qu’on leur pose, en dehors des heures de consultation, des questions sur les maladies, cela parce qu’il leur paraît humiliant d’être exclusivement des docteurs, de même Gibelin se sentait froissé quand, à une soirée par exemple, on lui parlait de quelque chose qui pût se rattacher à ses occupations du jour. Il jugeait de la délicatesse de ses amis au silence qu’ils gardaient sur sa profession. Cette fois, pourtant, parce que la demande venait d’une personne qu’il estimait beaucoup, il se fit violence :
— Mais sans doute. Il faudra que nous en reparlions un matin, à mon bureau. Dites-lui donc de venir me voir.
— Voulez-vous que je l’appelle ?
— Oh ! ce n’est pas la peine.
— Mais si, vous pourrez déjà vous faire une opinion sur lui. Monsieur Maxime, venez donc parmi nous.
Le jeune homme s’approcha. Il avait déjà deviné, depuis une minute, que l’on parlait de lui. À cause de cela, il avait failli, lorsque Geneviève l’avait appelé, faire semblant de ne pas entendre. Gibelin l’examina des pieds à la tête. À ce moment deux nouveaux invités firent leur entrée dans le salon. Geneviève, avant d’aller à leur rencontre, montra à Gibelin la partie de son visage comprenant une joue et le menton et dit à voix basse : « Elle a ça qui n’est pas joli. » Puis, elle avança vers eux. C’étaient Marcel Collet et sa femme Thérèse.
La mode allait être aux parements argentés ou dorés et aux godets. Prévenue par on ne sait qui, Mme Collet en portait déjà. Gibelin regarda sa robe en connaisseur. Quand un ami lui demandait si l’étoffe de son complet était de bonne qualité, si la façon en était soignée, il tâtait le drap, examinait la boutonnière, et à la façon dont le revers était piqué lui répondait oui ou non. Thérèse, née Sauveur, était la fille d’un fonctionnaire de la Ville de Paris, dont le bureau, bien qu’il dirigeât un service, se trouvait sous les combles de l’Hôtel de Ville et donnait sur la Seine que l’on ne pouvait pourtant apercevoir à cause d’un rebord de plusieurs mètres. M. Sauveur était un homme étrange qui, depuis la mort de sa femme qu’il avait adorée, ne parlait plus, se nourrissait à peine et dormait deux ou trois heures par nuit. Il ne se passait pas de jour qu’il ne rencontrât une femme en qui il croyait reconnaître celle qu’il avait aimée. Il l’arrêtait, lui demandait si elle n’était pas Mme Sauveur, puis s’éloignait non sans se retourner plusieurs fois, le visage attentif, les yeux calmes. La nuit, il parlait seul, s’amusant à imiter les voix de toutes les personnes qu’il connaissait, ou bien, durant des heures, il regardait la plus grande photographie de sa femme qu’il plaçait dans tous les sens, parfois la tête en bas. Il avait délaissé sa fille. Celle-ci avait grandi toute seule. D’avoir vécu d’abord près de parents qui s’aimaient tellement qu’ils ne s’étaient jamais occupés d’elle, puis au côté d’un homme à demi fou, n’avait pourtant pas développé sa sensibilité. Elle n’avait, durant toute sa jeunesse, désiré qu’une chose, se marier pour sortir de cet enfer. Elle avait fait à chaque instant ce raisonnement : « Après une enfance comme la mienne, j’ai bien le droit d’être heureuse. » À l’armistice, elle avait été folle de joie. Les hommes ne mourraient plus. Tous ceux qu’elle rencontrait vivraient. Et celui qu’elle aimait sans le connaître, que son âme sentimentale plaçait au milieu de tous, dont le caractère compléterait exactement le sien, qu’elle voulait faible parce qu’elle était volontaire et pour que théoriquement elle fût heureuse, ne serait pas tué. Elle fit sa connaissance en 1921. Tous deux se marièrent quelques mois après. Elle était heureuse. Elle ouvrait constamment son sac à main, comme les soldats leur portefeuille, mettait des pièces de monnaie dans la poche du milieu, de daim blanc à cause d’une coutume née au temps où il y avait des louis, se regardait dans la glace, arrangeait sa coiffure avec un peigne polonais, qui se fermait comme un canif, que son mari avait rapporté de Varsovie où il s’était rendu pour convoyer un train de prisonniers. Dernièrement, elle venait de retenir, par l’intermédiaire de son père, un petit appartement dans un immeuble en construction de la Ville de Paris. Il serait prêt pour le terme d’octobre. Pour le moment, elle vivait avec son mari dans la chambre d’hôtel que ce dernier avait occupée avant qu’il se mariât. Elle avait apporté une lampe à alcool, tendu des ficelles pour faire sécher du linge, fait livrer un petit buffet où elle rangeait le beurre, les œufs, le lait, les bols et qu’elle dissimulait à l’aide d’une étoffe de batik. Le pot de fleurs qu’elle avait posé sur le rebord de la fenêtre, elle l’arrosait en s’y reprenant à plusieurs fois pour que l’eau eût le temps d’être bue et ne tombât pas sur la tête des passants. Un paravent cachait la table de toilette. Quand on venait la voir, elle disait : « Ne faites pas attention à notre vie de bohème. » Elle souffrait dans cette chambre d’hôtel de sentir que celle-ci avait été louée pour un homme seul, que le propriétaire ne devait pas être content qu’elle fît le petit déjeuner et le dîner. Elle n’avait qu’un désir : posséder un appartement. Avant qu’elle eût obtenu celui de la Ville de Paris, la crise du logement lui était apparue comme une des plus graves conséquences de la guerre. Depuis, à l’idée que dans quelques mois elle serait enfin chez elle, elle ne parvenait plus à s’endormir. Dans le jour, il ne se passait pas une heure qu’elle ne songeât à cet appartement pour le loyer duquel son mari devrait sacrifier la moitié de ses appointements. Elle se voyait déjà faire le thé, recevoir des amis, des jeunes ménages. Elle connaissait déjà tous les prix des meubles, des tapis, avait l’adresse d’une fabrique. La liste de ce qu’elle achèterait était faite : un lit-divan, une bibliothèque de coin, des papiers-tentures imitant la toile de Jouy, un lustre de six bougies, chacune surmontée d’une petite ampoule électrique en guise de flamme, une salle à manger rustique.
Assise dans le salon du docteur Blutel, elle ne cessait de regarder autour d’elle, portant son attention principalement sur la manière dont étaient cloué le tapis, accrochés les tableaux, disposés les fauteuils, cela sans envie, cet intérieur lui apparaissant trop vieux jeu.
Elle était entièrement dévouée à son mari et ne vivait que pour lui. Le matin, quand il dormait, elle se levait doucement, mettait déjà de l’ordre et ressentait une légère émotion à la vue de ses vêtements posés sur les chaises. Le soir, cependant que son mari, pianiste dans un grand cinéma, était absent, il lui arrivait de déplier ses chemises. Soudain, il lui apparaissait qu’elle vivait avec un homme et, bien qu’elle fût mariée depuis plusieurs années, elle ressentait alors une impression aussi forte que si cela avait été la première fois qu’elle se trouvait dans la chambre d’un garçon. Pour faire durer cette impression, elle quittait brusquement ses occupations et, haletante, mettait ses mains dans les poches d’un veston de son mari, touchait ses cols, ses cravates, son chapeau haut de forme, s’asseyait sur le bras d’un fauteuil pour se donner l’illusion d’être sur ses genoux, déboutonnait avec impatience son corsage comme si c’eût été lui qui l’eût fait.
Une demi-heure avant qu’il arrivât, elle se revêtait entièrement, se recoiffait, se poudrait, cela pour qu’il la déshabillât comme si elle était rentrée avec lui. D’autres fois, elle se couchait, faisait semblant de dormir, ce à quoi elle apportait un tel naturel qu’il eût été impossible de supposer qu’elle était éveillée. Elle ronchonnait, ouvrait les yeux, prononçait même des paroles sans suite et finalement s’asseyait brusquement sur le lit en feignant d’avoir seulement repris conscience à cette dernière seconde. Pourtant, elle était très franche. Ce n’était que le plaisir qu’elle éprouvait en simulant un réveil qui était la cause de ces petites comédies.
Elle se faisait violence pour que rien, dans l’intimité avec un homme, ne la choquât. « La vraie femme, disait-elle, ne trouve rien de laid chez l’homme. Aucune maladie ne doit lui inspirer de dégoût chez celui qu’elle aime. » Elle eût été offensée qu’il se cachât pour faire sa toilette. Elle voulait que son mari et elle ne formassent qu’un seul être, qu’il n’y eût rien de caché entre eux. C’était une joie pour elle de connaître d’un homme les petitesses que d’autres ignoraient. Elle les désirait plus nombreuses encore qu’elles ne l’étaient en réalité. Elle aimait à les lui rappeler devant du monde par des mots sous-entendus. C’était à ses yeux la preuve qu’il était bien à elle. Comme la plupart des femmes, elle avait aussi une âme d’infirmière. On devinait qu’elle n’eût pas eu besoin de s’accoutumer à vivre parmi les malades pour les soigner. À n’importe quel moment, elle eût assisté à une opération sans éprouver le moindre sentiment d’horreur. Les infirmités de naissance ne lui causaient aucune frayeur. Elle était toute proche de la chair.
Quand son mari regardait distraitement une passante, elle lui demandait sèchement : « Cette femme t’intéresse-t-elle ? » Elle était très jalouse. Souvent elle lui disait qu’elle eût donné « je ne sais quoi » pour le suivre sans qu’il s’en doutât. « On rirait alors. Je suis tellement sûre que tu te retournes pour regarder les femmes. » Elle lui posait sans cesse des questions, lui interdisait de prendre le métro parce que l’intimité y est plus grande que dans les tramways, que, dans des chansons populaires, des jeunes gens y avaient fait connaissance. Quand elle était seule dans la chambre, elle fouillait partout, glissait une épingle entre la glace de la cheminée et le mur, regardait derrière les tableaux, sous les tapis, sur l’armoire, entre toutes les pages des livres, dépliait les vieux journaux pour y découvrir, écrite dans une marge, une adresse. Quand elle trouvait un mot écrit machinalement au crayon, elle voyait à sa présence les raisons les plus diverses. Chaque lettre était la première d’un autre mot. L’ensemble devait former une phrase, une adresse, un nom, que son mari craignait d’oublier. Alors, elle ne disait rien. Elle le guettait, attendant en vain qu’il cherchât ce journal. Parfois, durant des heures, elle fouillait ainsi dans la chambre, s’arrêtant pour réfléchir à tous les endroits possibles où il eût pu cacher une photographie, apportant à ses recherches une attention, une patience et un soin inouïs, ne se lassant jamais, au point que si elle avait découvert quelque chose elle eût été à la fois heureuse et bouleversée : heureuse parce que ses doutes étaient confirmés, qu’elle allait pouvoir prendre son mari de haut, le mépriser, bouleversée parce que la supposition qu’il eût seulement pu causer avec une autre femme lui était intolérable.
Elle devinait toutes ses pensées. Lorsque, sans le savoir, elle l’entendait s’entretenir avec quelqu’un, elle devinait au ton de sa voix s’il parlait à un homme ou à une femme. Elle voulait qu’il fût distant et hautain, qu’il montrât à tout le monde qu’il l’aimait, qu’il parlât tout de suite d’elle. Quand il rentrait, elle lui demandait aussitôt son portefeuille, tâtait ses vêtements, prenait chaque fois la sparterie pour des lettres dissimulées dans la doublure. Si ses papiers d’identité n’étaient plus à la même place, elle l’accusait d’avoir retiré une lettre à la poste restante, d’avoir montré à quelqu’un sa photographie. Elle exigeait qu’il lui rendît, à cinquante centimes près, compte de l’emploi de son argent de poche. Elle connaissait le nom, la manière de vivre des vingt-quatre musiciens de l’orchestre où jouait son mari. Elle voulait qu’il voyageât debout sur la plate-forme des autobus. Elle savait l’adresse et la profession de son ancienne maîtresse et le menaçait toujours, sans qu’il sût pourquoi, d’aller la voir. À minuit un quart, il fallait qu’il fût rentré. Elle avait la science du détail. Sur une pochette déplacée, elle bâtissait toute une histoire. Elle surveillait ses cheveux, ses manchettes. Après plusieurs heures d’absence, il fallait que rien de sa toilette n’eût changé. Elle l’observait même durant son sommeil avec l’espoir qu’il parlerait en rêvant. Quand un camarade venait le voir, elle l’épiait avec méchanceté, tant elle était certaine qu’il savait sur son mari plus de choses qu’elle, qu’il venait pour une raison qu’on lui cachait. S’absentait-il soit pour chercher des cigarettes, soit à cause de ce besoin qu’ont les hommes de laisser leur femme seule avec leurs amis, elle questionnait le camarade, tâchait d’apprendre des choses que son mari ne lui avait pas racontées. L’ami parti, elle disait : « Tu ne m’avais pas dit qu’à l’entracte tu allais au bar du cinéma. » Parfois, dans les moments de silence, justement comme s’il pensait à une femme entrevue, elle lui demandait brusquement : « À quoi penses-tu ? » Il répondait : « À toi. » Elle se fâchait alors, ajoutait que ce n’était pas vrai, certaine en effet qu’il mentait, que, puisqu’il ne le lui disait pas, c’était qu’il avait quelque chose à cacher et se mettait en colère. Elle tenait à ce qu’il la mît au courant des plus petits détails de sa vie. Elle eût aimé par exemple qu’il lui dît : « Pour gagner l’orchestre, il y avait tant de monde que je n’ai pu passer tout de suite. Une femme était à ma droite. Elle m’a regardé. » C’était cela qu’elle ne pouvait admettre, qu’il regardât une femme une seconde au moment où justement celle-ci le regardait. Elle lui défendait de se mettre à la fenêtre, de sortir le matin en même temps que le couple voisin, d’aller chez un coiffeur à la fois pour hommes et dames. Quand elle voyait sur une enveloppe une addition, elle voulait savoir ce qu’elle signifiait. Elle était si soupçonneuse que souvent, lorsqu’il rentrait le soir à l’heure habituelle, elle lui demandait machinalement : « Comment se fait-il que tu rentres si tard ? » Puis, s’apercevant qu’il était juste minuit un quart et craignant qu’il ne se fâchât, elle parlait aussitôt d’autre chose. Elle croyait toujours qu’il mentait. À peine avait-il répondu à une de ses questions qu’elle ne manquait jamais de dire : « Tu me dis cela, mais je ne suis pas obligée de te croire. »
Pourtant, elle avait parfois des élans de tendresse. Elle se serrait alors contre lui et, presque sur le point de pleurer, le suppliait de lui jurer qu’il ne la trompait pas, qu’il l’aimait plus que tout au monde. Il le jurait. Elle le regardait avec amour, les yeux mouillés, se serrait plus encore contre lui, et balbutiait d’une voix tremblante : « Ne m’en veux pas, je t’aime tellement. J’ai tellement peur de te perdre. Je suis à toi, tellement à toi que je mourrais si j’apprenais quelque chose. » Elle s’interrompait soudain pour sangloter. Ce qu’il y avait d’autoritaire en elle avait disparu. Elle ne voyait plus en son mari qu’un maître et un protecteur. Elle devenait docile. Tout ce qu’il eût pu lui ordonner, elle l’eût accepté avec joie.
Marcel Collet supportait cette tyrannie. C’était un homme très soigneux et méticuleux. Ses jours de repos, il les passait à faire sa chambre à fond. Il déplaçait l’armoire pour balayer partout, préparait souvent lui-même le déjeuner, cousait ses boutons. Ensuite, lorsque tout était en ordre, il s’asseyait devant la table et entreprenait de classer ses partitions, ce qui n’en finissait plus car il changeait, pour le plaisir de manipuler sa musique, l’ordre alphabétique qui d’abord lui avait tant plu à cause de cet air encyclopédique que donnait le voisinage d’une valse et d’une sonate pour l’ordre des genres qui lui apparaissait subitement plus sérieux. Ou bien, il triait toutes les lettres qu’il avait reçues depuis des années et s’efforçait de déchiffrer le timbre de la poste afin de les mettre dans leur ordre chronologique. Il ne laissait rien au hasard. Que les trains partissent avec du retard le mettait en colère. Il souffrait de sortir sans avoir auparavant retourné ses poches pour en chasser les brins de tabac. Il apportait autant de soin à ne trahir aucune de ses pensées qu’il en eût mis à dissimuler une liaison. Chaque soir il rentrait à l’heure, se préparait de bonne grâce à l’interrogatoire de Thérèse. Son plaisir était d’exciter la jalousie de sa femme sans paraître la remarquer, cela par des attitudes, mais jamais par un acte coupable qui eût amené des scènes par trop violentes. Il était flatté d’être le sujet d’une telle surveillance. Le dialogue suivant s’établissait souvent entre Thérèse et lui :
— Tu n’as regardé aucune femme ?
— Comment veux-tu que je regarde une femme en jouant du piano ?
— Entre les morceaux.
— Tu sais bien qu’il fait nuit dans un cinéma.
— Et aux entractes ?
— Comme tu es soupçonneuse ! Tu sais bien que je ne regarde jamais les femmes.
— Tu me dis cela ?
— Ou alors il faut que l’une d’elles se trouve devant moi. Je suis bien obligé à ce moment de la voir.
— Tu la regardes donc ?
— Je ne peux pas faire autrement, sans quoi on se heurterait.
— Tu les regardes et elles te regardent ?
— Naturellement. Elles sont dans mon cas.
Thérèse se fâchait alors. C’était ce que Marcel Collet avait cherché. Il la laissait se répandre en paroles violentes. Parfois, lorsqu’il était de bonne humeur, il la calmait. Mais d’habitude, il profitait de la colère qu’il avait provoquée pour s’apitoyer sur son sort, se plaindre amèrement de n’être pas aimé ni compris. Il faisait partie de la fameuse classe 11, celle qui venait de finir ses trois ans de service lorsque la guerre éclata. D’avoir perdu les sept plus belles années de sa vie, de n’être pas devenu le virtuose que dans sa jeunesse il rêva d’être, de boiter légèrement car, blessé à une jambe pendant la guerre, il s’appuyait depuis instinctivement sur l’autre, laquelle, à cause de cela, avait forci avec le temps, l’avaient aigri. Aux moments d’abattement, il se rendait compte que jamais il n’arriverait à une situation plus haute que celle de chef d’orchestre dans un cinéma et il rageait intérieurement à la pensée que, s’il apprenait à l’instant qu’il était justement nommé chef d’orchestre, il ne se tiendrait plus de joie et oublierait ses rancœurs.
« Je ne suis pourtant pas si malheureux quand je pense à tout ce que j’ai enduré. » Il regardait alors en arrière. Il se voyait terré au milieu d’une nuit glacée, si sale, si découragé, souffrant tellement du froid, de la fatigue que l’ivresse ne pouvait que l’entourer d’un ballon de brouillard au milieu duquel il se sentait lourd et prêt à rouler avec lui vers quelque gouffre. Mais au matin, avant l’aube que la peur lui faisait pourtant découvrir, comme son imagination volait ! Un jour viendrait où, de nouveau, il serait libre, où il aurait sa chambre à lui, sa liberté à lui, et non celle trop vaste des choses et de l’armée pour qu’il pût la percevoir. Il s’éveillerait le matin dans un lit ensoleillé. Il lui semblait que jamais plus il ne transpirerait, que jamais plus il n’aurait froid, que jamais plus il ne serait pressé. Le soldat chagrin qui prétendait qu’il n’y avait pas une grande différence entre la vie civile et la vie militaire lui était odieux. Dans les déplacements, il marchait la tête basse, songeant à la femme idéale qui serait sa compagne. Quand le régiment cantonnait dans un village à demi détruit, il allait de chambre en chambre abandonnée. Le papier moisi des murs, les cheminées sculptées dans les pièces vides, une étagère qui n’avait d’autre raison d’être que de supporter un vase le troublaient profondément. Il eût été libre qu’il eût choisi la chambre la plus lointaine, où restaient le plus de signes d’une existence paisible et qu’il l’eût habitée toujours, sûr de vivre et heureux.
Lorsque, au début de 1919, il apprit qu’il serait démobilisé six semaines après, il ne vécut plus. Les journées lui semblaient interminables. Il comptait les heures, les minutes. Il ne dormait presque pas et quand il s’éveillait brusquement, à cause de la pensée d’être libre, si forte dans son cerveau qu’elle le frappait à chaque instant au cours de son sommeil, il regardait sa montre en craignant qu’il ne fût pas encore minuit, que malgré le mal qu’il avait eu à s’assoupir la journée de la veille ne fût pas encore achevée. Il soignait son corps. Il redoutait, plus encore que durant la guerre, qu’il ne se transformât. Durant six semaines, il aurait voulu ne pas vieillir d’un jour. La liberté, comme il craignait qu’elle ne devînt autre dans les derniers jours ! Elle se présentait à son esprit à la merci de simples mesures de police. Lisait-il qu’un arrêté préfectoral modifiait la circulation dans Paris, que la gare de l’Est allait être agrandie, qu’il souffrait de n’être pas témoin de ces changements.
Le clairon matinal le délivrait de ses nuits pleines d’insomnies. C’était le seul moment qui passait vite, celui où il restait couché au lieu de se lever. De souhaiter que le temps avançât lentement le reposait des heures interminables du jour et de la nuit. Parfois, il sentait qu’il se fût alors rendormi, et de ne pouvoir le faire le mettait de mauvaise humeur, et le joug de l’armée, de peser ainsi sur ses désirs les plus intimes, lui semblait de plus en plus lourd. Jusqu’à la soupe de dix heures et demie, de nombreuses occupations qui avaient une légère parenté avec celles de la vie libre le distrayaient. Mais ensuite, c’était l’après-midi sans fin. Il craignait continuellement de manquer de respect à un supérieur, de passer en conseil de guerre, d’être condamné à cinq ans de bagne, ce qui même lui apparaissait plus vraisemblable que d’être libéré. Aussi était-il obéissant. Il arrivait pourtant, et cela sans qu’il s’expliquât pourquoi, que tout à coup deux jours passaient avec rapidité. Puis de nouveau, le temps lui semblait ne jamais devoir s’écouler. Lorsqu’il voyait un attroupement dans la rue, il appréhendait d’apprendre que l’Allemagne n’eût décidé de recommencer la guerre, ou refusé de signer le traité de paix. Des rires le rassuraient. À chaque instant, il se revoyait comme il avait été quinze jours auparavant. Ces deux semaines s’étaient tout de même écoulées puisqu’il les avait rayées sur son calendrier. Dans quinze autres jours, il ne resterait plus que deux autres semaines, les dernières. Et il calculait que presque les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de son service étaient accomplis. Ce qu’il restait à faire était insignifiant.
Lorsque quarante-huit heures seulement le séparèrent de la démobilisation, il devint à demi fou. Jouissant déjà de sa liberté, ayant rendu au magasin son équipement, il passa l’avant-dernière nuit dans les cafés du village, complètement ivre. La nuit suivante, il ne dormit pas une seconde. Dans les cantonnements, les soldats chantaient. D’autres, allongés, fumaient. Des poêles volés brûlaient toute la provision de bois qu’il ne faudrait plus renouveler. C’était une nuit semblable à celle de l’armistice. Les hommes étaient bêtes de joie. Un fantôme eût-il surgi, une explosion eût-elle retenti, le fleuve fût-il venu jusqu’aux baraquements qu’ils se seraient tous levés comme dans un songe, sauvés à travers les champs et seraient revenus à l’aube, un à un, anxieux et craintifs, au bureau du sergent-major demander leur feuille de route et de liberté.
À quatre heures du matin, la première lumière du jour vint éclairer les fenêtres de la forge où l’escouade de Collet était cantonnée et dont la terre battue, si humide, ne buvait pas les quarts de vin renversés. Il n’y avait déjà plus rien au mur. À part les paillasses qui l’encombraient, la forge avait de nouveau l’air d’une forge. À chaque place se trouvaient des musettes boutonnées. Rien n’était laissé au hasard. À l’intérieur de la France, toutes les familles étaient prévenues. Tout ce que l’on peut prévoir durant six semaines passées à cela était prévu. On savait les horaires par cœur, où l’on coucherait la première nuit. Du vin rouge chauffait dans un bouthéon. Les soldats burent une dernière fois. Ils allaient tous se quitter et se retrouver quelquefois dans la nouvelle vie parce qu’ils étaient si nombreux. Ils s’amusaient à s’embrasser. Mais aucun n’eût retardé d’une minute son départ. Les plus riches avaient déjà mangé il y a quinze jours leur dernier rata, bu leur dernier quart de vin. Les plus pauvres avaient coupé la veille leur dernière boule de pain. C’était fini.
À sept heures, toutes les dernières obligations s’étaient envolées une à une comme des feuilles. Il ne restait plus que le dernier café. Collet ne parlait plus depuis des heures. Il s’imaginait les choses les plus folles, que tous ses camarades faisaient partie d’une noce, qu’ils allaient tout à l’heure, comme lui, se coucher. Tout ce qu’il avait enduré disparaissait dans le brouillard. La vie commençait. Ils avaient tous vingt-sept ans. Les mille conversations, les mille amis, les mille villages, les mille chefs, les mille fusils n’étaient plus. Tels les hommes étaient ce jour, tels ils seraient demain. Ils n’avaient plus le temps de changer. Ils ne perdraient plus leurs cheveux ni leurs dents. Ils partaient de ce jour, conscients de ce qu’ils possédaient, de ce qui restait d’eux. Pas une seconde, ils ne doutaient de l’avenir. L’avenir c’était la liberté, c’étaient de petites choses, c’était le choix d’un chapeau, d’une chambre, c’était une femme à qui l’on pourrait commander gentiment, faire des reproches, c’étaient les enfantillages, c’était de pouvoir se plaindre quand on n’a rien. Et il faudrait qu’ils ne s’étonnassent point lorsque leur femme s’excuserait d’un oubli insignifiant, que du jour au lendemain ils apprissent à toucher des choses fragiles, à parler lentement, à ne plus sortir avec toutes leurs lettres.
Pendant un mois, Marcel Collet vécut chez des amis. De jouir d’une liberté qu’il avait attendue si longtemps faisait que par moments une confusion s’établissait dans son esprit, qu’il ne savait plus à quel moment de sa vie il se trouvait. Le moindre objet, il le comparait à ceux de l’armée. Quand il commanda un costume, il ne put s’empêcher de songer aux magasins de la compagnie. Les relations que les gens entretenaient entre eux lui apparaissaient pleines de douceur. Incapable de définir les sensations qu’il ressentait devant cette même vie dans laquelle il était absolument nécessaire de se plaire puisqu’il n’en existait pas une autre, il avait tout expliqué par la concurrence. Ce qui l’étonnait c’étaient les groupements d’hommes qui ne sont pas soldats mais qui portent des uniformes, comme les sergents de ville, et qui malgré cela avaient un air de liberté. Que les ouvriers vinssent à l’heure dans les usines l’étonnait encore plus. Il devinait toutes les possibilités qui s’ouvraient devant lui. Que le commerce et l’industrie prospérassent sans discipline apparente lui faisait voir dans une brume lointaine tous les mobiles mystérieux de la vie. Il goûta ainsi sa liberté. Les officiers qu’il rencontrait lui semblaient déjà moins haïssables. Petit à petit, il s’acclimata, ressembla aux autres hommes. Un bonheur sans borne l’envahissait d’être vêtu comme tout le monde, d’être mêlé aux femmes, à ces gens qui défendaient violemment des opinions. Il s’imaginait que toutes les portes lui étaient ouvertes, qu’il pouvait côtoyer les gens qu’il voudrait, les hommes puissants, les femmes élégantes, qu’il reconnaîtrait dans la rue les députés à qui il avait tellement pensé. Mais il eut beau se promener devant le Palais-Bourbon, dans le quartier de l’Étoile, aucun homme ne lui semblait être député, aucune femme une grande amoureuse. Toute cette société qui avait brillé dans les chansons de troupe, tous ces milieux anarchistes que les chansons révolutionnaires lui avaient fait entrevoir n’existaient pas ou n’étaient pas apparents.
Puis les mois passèrent. Il prit une chambre dans un hôtel, la même que celle qu’il habitait à présent avec Thérèse. Il chercha une place. Il connut pendant une année cette vie de musicien qui joue dans les cinémas de banlieue du vendredi soir au dimanche. Au commencement, ses déplacements lui semblèrent un jeu. Il ne pouvait se plaindre tant il avait répété que la plus dure profession et la liberté valaient mieux que l’armée. Il était libre, après tout. Qu’était un déplacement à sept heures du soir à côté de la guerre ? Il était encore heureux. Mais, au bout d’un an, une hiérarchie lui apparut dans les places qu’un imprésario du boulevard Saint-Marcel lui donnait. Il commença à désirer les meilleures, se vexant quand on l’envoyait à un mariage dans la salle de quelque restaurant-coopérative. Finalement, il devint pianiste dans un grand cinéma. Alors commença pour Collet une vie régulière. La guerre était déjà oubliée. Quand il rencontrait quelque camarade de régiment, un de ceux même en compagnie desquels il avait passé cette dernière nuit qui déjà lui semblait avoir été si joyeuse à cause d’un état d’esprit qui n’était pas naturel, il était embarrassé. Tous deux ne savaient quoi se dire. Ils avaient tant bu ensemble qu’ils s’invitaient machinalement au café, qu’ils commandaient des apéritifs dont ils avaient appris les noms chacun de leur côté. Parfois, une certaine fraternité naissait de leurs souvenirs communs. Ils s’échauffaient, buvaient d’autres apéritifs. Alors, ils s’asseyaient et, malgré eux, malgré le profond effort qu’ils faisaient pour paraître heureux dans leur vie présente, un regret voilait leurs paroles. Ils se souvenaient d’un village de l’Aube où ils avaient été au repos, une semaine de printemps, sans revue, sans exercice ; d’un soir où, couchés dans l’herbe, ils avaient chanté toutes les chansons qu’ils connaissaient ; ils se rappelaient que la paix leur était apparue si belle, l’amour si grand, la vie comme un songe. Ils se trouvaient, maintenant, dans ce songe. Chacun avait ses intérêts à défendre. Des occupations, de nouveaux sentiments les séparaient.
Peu à peu, Collet s’était aigri. Il prenait soin de ses vêtements, se privait pour faire des économies. En été, il passait quinze jours chez ses parents, à la campagne. À trente-cinq ans, alors qu’il avait toute la vie devant lui, il se tournait déjà chaque jour vers son passé. Il commençait à regretter, cela non sans s’en défendre, ces mêmes années de guerre qu’il avait tant haïes. Il pensa que, puisque les hommes étaient moins nombreux que les femmes, il trouverait tout de suite une compagne. Pourtant toutes les femmes qu’il connaissait étaient mariées ou avaient un amant. Enfin, il fit la connaissance de Thérèse.
La conversation reprit après les présentations. Thérèse, qui aimait à figurer dans un groupe de femmes, s’était assise à côté de Mme Berville et de Geneviève. Quand elle sortait, elle ne manquait jamais de dire : « Nous vous laissons, messieurs, à vos conversations. Nous, nous allons parler de choses qui n’intéressent pas les messieurs. » Elle opposait continuellement l’homme à la femme. Rien ne lui était plus agréable, au music-hall, que les chansons sur les défauts de l’homme ou de la femme. Un soir, elle rit aux larmes parce qu’un diseur, s’adressant aux spectatrices, terminait ses refrains par ces mots : « N’est-ce pas, mesdames, l’homme est un égoïste. » Pour cela, elle s’entendait bien avec son mari qui, de son côté, était fier de faire partie d’une société d’hommes, de leur parler, de prendre leurs gestes et leur ton, surtout quand Thérèse le regardait. Il essayait alors de se montrer à elle sous un jour qu’elle ignorait, de lui montrer qu’il était vraiment homme, comme si de vivre continuellement près d’elle eût pu laisser naître un doute en l’esprit de sa femme. Pourtant, malgré ses efforts, il sentait dans ses manières quelque chose de pas naturel quand elle l’observait de loin et elle, avec son intuition, elle devinait sa gêne et en était flattée comme si cela la confirmait en l’opinion qu’elle avait que son mari ne ressemblait pas aux autres hommes.
Maxime attendait que Blutel reparlât à Gibelin. Mais ils s’étaient séparés. Collet s’approcha de lui.
— Êtes-vous du Nord ou du Sud ? demanda-t-il sans raison à Maxime. Moi, je suis de Lens, continua-t-il.
Cette façon de parler étonna Maxime. Il approuva en disant :
— Une ville de mineurs, je crois.
— En effet. La population est composée presque uniquement de mineurs.
Puis, sans ajouter un autre mot, Collet s’éloigna vers le groupe que formaient Gibelin, Blutel et Demongeot. Il était un peu gêné par ce qu’il venait de dire. À la vue de Maxime, il avait senti à son endroit une légère sympathie physique et, en même temps, une certaine aversion pour cette apparence de froideur qu’il croyait discerner. Malgré lui, il s’était trouvé devant Maxime. Alors, il lui avait demandé avec désinvolture s’il était du Nord. Puis, il était brusquement parti pour laisser l’impression de posséder réellement cette énergie dont les circonstances l’avaient revêtu.
Maxime, resté seul, cherchait à s’expliquer cette attitude. Il ne la comprenait pas. Il regarda Collet qui lui tournait volontairement le dos. « Il est fou ! » pensa-t-il. Sur cette phrase qu’il prononça légèrement sans y croire, il alla s’asseoir dans un fauteuil.
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