Un Soir chez Blutel
Chapitre VI
Tout le monde parlait. Demongeot disait que les erreurs judiciaires sont à présent impossibles à cause des moyens d’investigation dont dispose la police. Blutel le contredisait. Mme Berville et Geneviève discouraient sur l’homme. Maxime se leva. Il venait d’entretenir Marcel Collet de ses aventures militaires. Gibelin les avait délaissés. Réformé en 1915, il n’aimait pas que l’on parlât des tanks et des gaz asphyxiants qu’il ne connaissait point.
— Tu t’en vas ? demanda Blutel.
Comme Maxime fit oui de la tête, il quitta son fauteuil, s’approcha de lui et, doucement, dit à son oreille :
— Il n’y a rien à faire avec Gibelin. Je parlerai de toi à Collet. Surtout promets-moi, si je te ménage un rendez-vous, d’y aller. C’est un gentil garçon, mais il est susceptible. Il croit toujours que l’on se moque de lui.
Marcel Collet, en effet, pensait toujours que l’on se moquait de lui. Une expression étrange se peignait sur son visage quand, au cours d’une conversation, il ne savait pas si on plaisantait. Il regardait alors son interlocuteur. On devinait qu’un combat se livrait en lui entre le besoin de passer pour un malin, ce que l’incompréhension d’une saillie eût infirmé, et la peur d’être dupe. Ainsi, lorsqu’une personne disait pour rire un mot dans le genre de celui-ci et qui n’était drôle que parce qu’elle gardait son sérieux : « Un gardien de prison m’a parlé de toi cet après-midi », c’était fini. Elle avait beau, par la suite, dire n’importe quoi, à moins qu’elle n’assurât longuement Collet de sa sincérité, il croyait qu’elle continuait de plaisanter et clignait de l’œil à la fin de chacune de ses phrases en disant : « Ça ne prend pas. Pour d’autres, la mise en boîte. » Car, bien qu’il fût d’ordinaire assez correct, il retrouvait son langage de soldat dès qu’il se sentait atteint, même légèrement. Il épouvantait ainsi Thérèse quand il se fâchait car les termes les plus grossiers venaient alors sur ses lèvres. C’était sa manière de se défendre. Il en sentait la puissance dans la vie civile. Le vocabulaire de gros mots qu’il gardait en réserve était toujours prêt à sortir au moindre heurt. De se ménager sans le savoir une deuxième langue faisait qu’il avait conscience, ainsi que ces hommes que la guerre a poussés dans toutes les classes sociales, qu’il en existait d’autres. Aussi, quand il était de bonne humeur et voulait plaire, en employait-il une troisième qui, précieuse dans sa bouche, détonnait pour les gens qui le connaissaient. Quand il disait : « Permettez-moi », « Veuillez m’excuser », et surtout cette expression qu’il affectionnait quand il sortait avec une femme : « Passez, je vous prie », une contraction de ses lèvres rendait ces phrases pleines de prétention. C’était à ces moments qu’il se servait, pour répondre aux mercis qu’on lui prodiguait, car c’était à ses yeux le comble de la politesse que de répondre à un merci, de l’effrayant « il n’y a pas de quoi ».
Il regarda Thérèse. Elle lui fit avec la main un signe qui signifiait dans le peuple : « Sauvons-nous. » Elle en connaissait d’autres. Elle les avait appris de son mari. Et ils étaient à ses yeux plus des signes destinés à se faire comprendre de loin que des manières vulgaires. Collet s’inclina devant Geneviève.
— Nous allons prendre congé.
Blutel, qui l’avait entendu et qui sentait confusément la fatuité du musicien, ajouta en riant :
— En attendant que ce soit ton propriétaire qui te donne congé.
Il pensait que toutes ses plaisanteries passaient, qu’il était trop bon homme pour que quelqu’un se fâchât. Souvent Geneviève lui avait dit : « Tu verras qu’un jour tu recevras une paire de gifles. » Devant Collet qui gardait son sérieux, cet avertissement lui passa soudain dans l’esprit. Une seconde, il eut conscience que sa maîtresse avait raison, que sa prédiction ne manquerait pas un jour de se réaliser. Une peur enfantine fit le tour de lui-même. En le temps d’un battement de cœur, il se souvint du jour où, n’ayant pas suivi un conseil, un malheur avait failli lui arriver. Tapant sur l’épaule de Collet, il ajouta aussitôt :
— Tu ne comprends pas la plaisanterie.
— Et tu appelles cela une plaisanterie ?
— On fait ce que l’on peut.
Tout d’un coup, Blutel devint agressif. Souvent de bons mouvements l’amenaient à réparer les effets d’un mot déplacé. Mais quand cela lui arrivait, il ne pouvait supporter que son interlocuteur lui gardât rancune. Qu’il le fît plusieurs fois l’éloignait de toute relation, si bien qu’inconsciemment, au début d’une liaison, il blessait ses amis et s’excusait aussitôt pour juger de leur attitude.
Marcel Collet et sa femme se retirèrent. Maxime prétexta de la fatigue de son voyage pour les imiter.
— Tu reviendras ? demanda Blutel.
— Si cela ne te dérange pas.
— Mais non. Viens donc dîner samedi prochain.
Maxime s’inclina devant M me Berville qui, soudain, s’intéressa à lui.
— Vous partez déjà, monsieur ?
Demongeot, qui était accoudé sur la cheminée, lui tendit la main avec froideur. Geneviève le raccompagna dans l’entrée.
— Vous ne vous êtes pas trop ennuyé ?
Elle aimait à se donner une apparence de femme libre en l’absence de Blutel. Du doigt, elle le menaça :
— Et il faudra que vous reveniez ! Promettez-le-moi.
Maxime comprit que Geneviève n’eût pas eu ces manières devant Blutel. Il en fut flatté et prononça quelques paroles trop aimables. Comme si elle n’avait attendu que cela, Geneviève changea en un instant. Ce fut avec froideur qu’elle lui dit avant de fermer la porte :
— Venez bientôt, André sera content de vous voir.
*
* *
Maxime avait à peine fait quelques pas dans la rue qu’une ombre se dirigea vers lui. C’était Madeleine.
— Enfin ! Je perdais patience.
— Tu m’attendais depuis longtemps ?
— Je ne sais plus. Je suis si heureuse de te revoir.
— Réfléchis donc.
— Mais qu’est-ce que cela peut te faire que je sois là depuis une minute ou depuis hier ?
Maxime la prit par le bras. Il craignait que des invités ne sortissent de la maison.
— Marchons.
Il avait prononcé ce mot sur un ton si volontaire que Madeleine ajouta en riant :
— Qu’un sang impur abreuve nos sillons.
À l’avant des tramways, au lieu d’un nom de place ou de quartier, il y avait un écran de toile blanche. Ils regagnaient leur dépôt. Le vent était tombé. Des feuilles sèches volaient pourtant dans l’air. À la porte d’une boutique, dont le rideau de fer n’avait pas été baissé, il n’y avait pas de bec-de-cane.
— J’ai la migraine, dit Maxime.
— Pauvre petit. Veux-tu que nous nous asseyions dans un café ?
Une taverne faisait le coin du boulevard Sébastopol et de la rue Turbigo. Ils y entrèrent.
— Tu prendras quelque chose de chaud, tu m’entends ? Je sais mieux que toi ce qui est bon pour la santé.
Maxime pensait à Blutel, à Geneviève, aux invités. Il se sentait las. D’avoir approché tant de gens entiers, sortant si peu d’eux-mêmes, tant de destinées diverses lui donnait un profond sentiment d’isolement. Tous avaient souffert. Tous avaient des souvenirs tellement à eux qu’ils n’eussent pu croire qu’une personne au monde en devinerait seulement trois de suite. Et Maxime comprit que, s’ils souffraient tout autant que lui, ils avaient au moins la force de ne pas chercher autour d’eux un réconfort et une consolation. Ils étaient résignés. Ils avaient accepté la vie telle qu’elle était. À côté d’eux, Maxime eut l’impression d’être un enfant assoiffé de désirs et d’ambitions. Pour la première fois, il perdait confiance en soi. La trentaine lui apparut subitement. Il se souvint d’un fait auquel jusqu’alors il n’avait pas pris garde : des hommes plus jeunes que lui avaient des situations, un foyer et même des enfants. La vie, en laquelle il avait tant espéré, ne lui apportait rien. Jusqu’à présent, il avait inconsciemment attendu le jour où il dirait : « Ma vie est manquée. » Chaque année, il l’avait reculé sans effort. Mais pour la première fois, alors que Madeleine un instant distraite suivait des yeux le va-et-vient d’un garçon, il sentit tout d’un coup que ce jour était arrivé. Il vit, derrière lui, les innombrables jours gâchés. Eux qui n’avaient représenté dans son esprit qu’une succession de moments formaient, à la seconde présente, la moitié de sa vie. Comme si un rideau s’était levé, il apercevait au plus loin de sa jeunesse. Il prononça : « Il y a dix ans », puis : « Il y a quinze ans », puis encore, pour se ranimer : « Il y a vingt ans. » Il y a vingt ans, c’était trop. Il ne se rappelait rien de ce temps. Il eut alors une vision de l’avenir qui l’épouvanta. Il se souvint que, lorsque, livré à lui-même, il fut obligé de faire le manœuvre dans des usines, l’idée un jour lui était venue qu’il allait être contraint, toute son existence durant, de travailler de ses mains, de porter des obus comme dans les régions dévastées, pour vivre. Il eut froid. Instinctivement, il se serra contre Madeleine. Personne ne lui tendrait la main. Tous s’écartaient de lui, défendaient leurs biens à sa seule vue. Blutel, Gibelin, Demongeot, Collet, il les vit, chacun avec sa taille et son visage différents, chacun avec sa vie tracée, avec ses habitudes. Il pensa à Geneviève. Peut-être l’eût-elle aimé, si elle l’avait connu avant Blutel. Il ne pouvait songer à une femme sans faire la même supposition. Madeleine le regarda. Alors, il eut envie de pleurer.
— À quoi penses-tu ? lui demanda-t-elle.
Une seconde, il faillit tout lui avouer, se livrer à elle, comme un enfant à sa mère. Puis, en songeant à sa dernière pensée, à toutes celles qu’il ne pourrait avouer à Madeleine sans l’écarter à tout jamais de lui, il se raidit.
— Je ne pensais à rien.
— Tu as toujours mal à la tête ?
Elle prenait tellement part à son mal qu’en prononçant « à la tête », cela avait été à la tête elle-même de Maxime qu’elle avait pensé. Elle devinait qu’il était préoccupé. Ignorante des maux physiques, elle se demanda si les soucis pouvaient donner la migraine. Mais elle se gardait de l’interroger. Maxime, pour elle, commençait à exister depuis le moment où il avait fait sa connaissance. Son passé ne l’intéressait pas.
Maintenant le café était désert. Des garçons partaient. Maxime, pour la première fois, sentit un réconfort en la présence de Madeleine à son côté. Un besoin de tendresse, d’appui, de quelque chose qu’il ne définissait pas et qui était en même temps le désir d’ajouter à son être, à la misère qu’il entrevoyait, un autre être et celui de sentir un soutien, une défense même, fit qu’il se pencha vers sa compagne. Le contact d’un autre corps le ranima. Il se contraignit à ne plus penser. C’était un côté du caractère de Maxime que de chasser ses soucis dans une sorte d’engourdissement.
Madeleine lui prit la main. D’avoir serré celle de tant d’hommes fit qu’elle la pressa avec force pour qu’il y eût une différence. Elle était devenue timide. Il lui apparaissait qu’elle n’était pas digne de réconforter un homme et que, bien qu’elle y mît toute sa sincérité, quelque chose devait trahir le fond de son âme. Souvent elle ressentait l’impression de ne pas être pure parce qu’en elle-même il y avait toujours la pensée qu’elle dissimulait quelque chose. Quand elle se comparait à quelque jeune fille entrevue dans la rue, ce n’était ni dans les manières ni dans la toilette qu’elle trouvait une différence, mais dans l’expression du visage. Il lui semblait que le visage de toutes les femmes, de tous les hommes reflétait des pensées aimables alors que le sien, à une ride, à une contraction des lèvres, signalait au monde qu’elle se surveillait pour ne pas laisser échapper une phrase qui l’eût trahie. Pour elle, c’était plus l’inconscience que la volonté qui donnait de la grandeur aux sentiments. Aussi s’efforçait-elle en certains moments de ne pas penser en prononçant une bonne parole, ce qui l’amenait souvent à parler vite, à dire n’importe quoi, à serrer avec force son amant contre elle, cela pour avoir l’illusion d’agir spontanément. Parfois il lui arrivait de causer avec un jeune homme de bonne famille. Ce qui l’éblouissait alors, c’était l’inconscience, la fraîcheur, la franchise de son interlocuteur. Elle l’épiait avec une mauvaise expression sur le visage. Ces qualités étaient à ses yeux la marque d’une supériorité écrasante, d’autant plus qu’elle devinait que, si la fortune la favorisait, elle ne pourrait les acquérir. Elle sortait grelottante de ces entretiens comme d’un bain froid. Elle n’avait pourtant qu’une pensée, retrouver une camarade de son rang, ce qui la réconfortait.
À côté de Maxime, elle était déroutée. Elle n’avait trouvé chez lui ni fraîcheur, ni inconscience, ni franchise, et cependant ces qualités émanaient de certaines de ses paroles, de certains de ses gestes. Mais parce qu’elle se sentait tout de même dominée, cela avait été pour elle un sentiment de soulagement qu’il souffrît. Aussi ne s’observait-elle plus. Elle était à l’aise devant la douleur. Que quelqu’un fût malheureux, elle s’en réjouissait, non pas qu’elle éprouvât un sentiment laid, mais à la pensée qu’elle pouvait se montrer enfin sous son vrai jour. Le respect de la douleur qu’elle cachait lorsqu’elle se trouvait auprès de gens qu’elle soupçonnait appartenir à des familles honorables parce qu’elle croyait trahir sa modeste origine en se montrant pitoyable, elle lui laissait libre cours auprès des malheureux parce que ceux-ci ne pouvaient intérieurement le lui reprocher ni la mal juger. « Avoir vécu » était une de ses expressions favorites. Les gens avaient ou n’avaient pas vécu. Pourtant, ces derniers, au lieu de leur vouer le même mépris que ses camarades, elle les respectait en cachette. Elle avait alors conscience de trahir quelque chose. Petit à petit, afin de se justifier, elle en vint à porter le même respect à tout le monde.
Maxime regardait de temps en temps, derrière les vitres embuées, les passants. Il lui sembla, un instant, qu’un groupe de cinq personnes venait de chez Blutel. Tout à coup il comprit que Gibelin, Demongeot ou un autre pouvait entrer dans le café, le voir en compagnie de Madeleine. Il se leva :
— Allons, partons. Il est tard.
— Et où irons-nous ?
— Où tu voudras.
— Chez moi, alors.
Ils sortirent. Un besoin de dévouement sans borne envahissait Madeleine. Elle était heureuse parce qu’elle avait remarqué que ce besoin était un signe de l’amour. Ils suivaient des rues que seule elle connaissait. Maxime pensa qu’il était minuit. Il avait la faculté, la nuit, de ne pas souffrir. Elle était un répit. De penser que même s’il avait eu à agir il n’eût pu le faire le réconfortait. Un raisonnement de faible naissait dans son esprit, le même que font tous ceux chez qui la douleur n’est pas accidentelle. « On verra demain. Pour le moment, au milieu de la nuit, tout est bien. » Puisque, jusqu’au matin, aucun regret, aucune crainte ne le hanterait, pourquoi souffrirait-il ? Il embrassa Madeleine.
— J’habite là, dit-elle en montrant un hôtel.
Maxime se retourna. Ses traits s’étaient adoucis. Il avait encore devant lui des heures de paix, peut-être même des jours.
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