Un Soir chez Blutel
Chapitre V
Après une vie aventureuse au cours de laquelle Paris était resté malgré tout son centre de la terre, Maxime, lorsqu’il eut atteint sa vingt-huitième année, décida de revenir et de se fixer. Tous les écarts de sa jeunesse l’avaient lassé. Il éprouvait le besoin de vivre d’une manière stable, en sécurité, de régulariser ses papiers. Cela avait donc été avec le désir de séjourner plusieurs années dans le même immeuble pour que le propriétaire pût donner de bons renseignements sur lui, pour qu’au commissariat il obtînt un certificat de domicile qu’il sentait à présent nécessaire, qu’il avait pris à Strasbourg le train pour Paris. Il voulait être en règle avec l’autorité militaire ; il voulait que le bureau de recrutement eût son adresse tant il craignait d’être officiellement suspect, recherché, signalé de ville en ville, et aussi pour être allégé de ce sentiment de frayeur qui l’envahissait quand deux gendarmes venaient pour un autre dans sa maison. Il redoutait trop d’être arrêté pendant trois heures, d’être interrogé, d’ignorer si on le relâcherait le soir comme dans les rafles de la guerre.
Il lui manquait sa carte d’électeur, un duplicata de son casier judiciaire, sa carte d’identité, son acte de naissance. Il ne possédait qu’un double de son livret militaire sur lequel il avait effacé, et cela avec l’arrière-pensée qu’il commettait un délit, le faux métier de maître d’hôtel indiqué à dix-huit ans dans un vague but d’humiliation et qui, aujourd’hui, lui aurait nui pour l’obtention d’un emploi sérieux, sur lequel le service anthropométrique de l’armée avait apposé les empreintes du pouce et de l’index de ses deux mains afin que, si un doigt était semblable à celui de quelque criminel, les autres vinssent l’innocenter.
Il avait peine à s’imaginer que la veille du jour où il était né il n’avait pas vécu, que cette veille dont il devinait l’histoire, il n’en faisait pas partie. Parfois, il supposait qu’il n’était peut-être pas né ce jour, que ce n’était qu’officiellement que sa vie commençait le 20 août 1898, qu’il était venu au monde une semaine avant et que, déclaré plus tard, on l’avait, pour simplifier les choses, inscrit sur les registres du jour. De huit ans à l’âge où l’on cherche son écriture, il s’amusa à signer. Il emplissait des pages entières, des buvards, des marges de livre, de son nom qu’il fit suivre successivement, à mesure qu’il grandissait, de sa rue, de sa ville, de son pays, de son continent, et, finalement, du mot : Terre. À cause des vacances d’été, on fêtait son anniversaire soit avant le départ, soit au retour, sans tenir compte du jour exact, ainsi que ces victoires que, pour célébrer, on fait coïncider avec quelque réjouissance nationale.
Ses souvenirs n’avaient point d’âge. Certains de son enfance étaient plus nets que d’autres de sa jeunesse. Il fallait, pour qu’il sût comment il était à sept ou quatorze ans, qu’il prît des points de repère sur les appartements que sa famille avait occupés. Il connaissait leur ordre, savait le nombre d’années passé dans chacun d’eux. Il avait retrouvé ainsi une pensée qu’il avait eue à l’âge de trois ans. Ses parents, il se les rappelait à peine, bien qu’ils fussent morts alors qu’il était jeune homme. Seul un grand désespoir faisait qu’il s’attristait sur son sort. Une femme de rencontre avec laquelle il avait dansé dans un café du camp de Châlons lui avait raconté qu’à deux ans elle battait son père, ce qui faisait rire toute sa famille, qu’elle disait « pion » pour pantalon, qu’elle était tombée d’un premier étage. Il avait peut-être ressemblé à cette inconnue. Mais il ne s’était jamais trouvé quelqu’un pour lui rapporter ses gestes d’enfant. Il ne restait personne qui l’eût connu jadis. Il aurait fallu que son nom et son portrait parussent dans les journaux, pour que les derniers membres d’une famille dispersée lui eussent écrit. Et encore eût-il fallu qu’il reçût les lettres, sans doute adressées à quelque préfecture aux fins de le retrouver. Cela le laissait pourtant indifférent. Ses actes, ses pensées de jeunesse, il les cherchait en soi. Mais comme il avait remarqué qu’ils perdaient toute saveur développés par lui-même, que ses auditeurs le soupçonnaient d’embellir, il les oubliait, ou, si l’atmosphère d’une soirée, le cours d’une conversation faisaient qu’il eût pu en tirer quelque vanité, il prenait à part l’ami du moment, les lui racontait pour qu’il les répétât. Alors, tout paraissait plus vrai. L’attention portée sur les paroles de l’ami, il la devinait portée également mais d’une manière plus profonde sur lui.
Quand il feuilletait des collections de journaux ou de magazines, il cherchait immédiatement les numéros du 20 août 1898. Il savait qu’à cette époque on parlait beaucoup du président de la République. À cause de la rubrique « Il y a cent ans », il apprenait même ce qui s’était passé le 20 août 1798. Les noms des grands hommes nés en 1798, en 1698 et même en 1598, il les retenait. Comme il se comparait à eux et qu’il avait fait le calcul des années qu’il lui restait à vivre pour leur ressembler entièrement, il retenait aussi la date de leur mort.
À sept ans, il avait aimé une maîtresse d’allemand. Il raconta cette passion jusqu’au jour où il apprit par une autre maîtresse d’allemand que c’était un sentiment commun à beaucoup d’enfants. Turbulent et craintif, il courait le plus vite de sa classe avec Fontenaz dont il ne retenait le nom qu’à cause de leur rivalité. Il ne comprenait pas que le diabolo n’amenât aucun accident, que personne ne le reçût sur la tête. Il aimait les jeux et était de ces garçons qui crient, font autant de gestes et de sauts que ceux qui se battent, mais se tiennent à l’écart par peur des coups. On lui avait si souvent répété qu’il était grand, qu’il avait les épaules larges, qu’il fut étonné à vingt ans de n’être pas plus fort.
À présent, il regrettait de ne pas posséder toutes ses mensurations successives de six mois en six mois. Avec quelle joie, lui qui adorait faire des graphiques, lui qui ne passait pas une semaine sans se regarder et se comparer sur les photographies annuelles du collège, eût-il établi le tableau de sa croissance. Partie d’un mètre par exemple, une ligne eût monté, tantôt à peine inclinée, tantôt presque verticale, jusqu’à un mètre soixante-douze. Sur un autre tableau, moins important, il aurait fait le graphique de son poids parti de sept livres, car il savait qu’en venant au monde il avait pesé sept livres et même que, les poids manquant, on s’était servi d’un objet d’un kilo pour les compléter. Il savait aussi qu’il avait marché à douze mois, ce qui est exceptionnel, qu’il avait eu peur des chiens, qu’il avait changé quatre fois de nourrice, ce qui fit dire plus tard à sa mère qu’il avait le sang de quatre femmes différentes.
À sept ans, il lut son premier mot : avis, dont il ne s’expliquait ni le sens ni la présence de l’« s ». Il se serait perdu qu’il eût pu déjà demander sa route. C’était une année impaire, une année masculine où il se sentait plus homme, moins doux, moins aimant que les années paires. Ce fut l’année où ses parents divorcèrent. Son père le conduisit dans une ville étrangère, près d’une autre femme. Quatre ans plus tard, il entrait au collège. Il se souvenait qu’un jour il avait rencontré sa mère (en réfléchissant, il sentait qu’elle l’avait attendu) et qu’elle avait voulu l’entraîner, mais qu’il s’était sauvé. Trois ans plus tard, il lisait La Culotte rouge, Les Pages folles, Frou-Frou, qu’il achetait chez une mercière si vieille qu’il n’était pas gêné. Il était le dernier de sa classe. Parfois son père venait le trouver dans sa chambre pour le supplier de travailler. Maxime devinait déjà confusément qu’il avait souffert, que sa vie avait été difficile. Son désir, inconscient en lui, était de souffrir aussi, de vivre pour devenir un homme. Il se répétait : « Je veux être grand par mes seuls moyens. » Il concevait l’homme mûr comme chargé d’expérience, comme ayant tout vu, comme ayant passé par toutes les déchéances. Il voulut devenir cet homme. Il ne crut qu’à une chose : se faire soi-même. Ajoutée à sa paresse, cette ambition fit qu’il délaissa ses études si sèches à côté des douleurs qu’il se croyait prêt à endurer. Et quand, par la suite, les circonstances le conduisirent dans de pauvres hôtels, il lui sembla toujours que la misère entrevue était peu de chose en regard de celle imaginée. Il suffisait qu’il l’approchât pour qu’à ses yeux elle s’amoindrît. C’était dans la souffrance du monde qu’il voulait entrer. Mais chaque fois elle le décevait. Il la croyait plus profonde. Quand il errait dans des quartiers misérables, qu’il souhaitait fermés au restant du monde, désespérés, sans lumières, il rageait d’y rencontrer un taxi ou une femme bien vêtue. Alors, il se tournait vers les misères des capitales étrangères, lesquelles lui apparaissaient véritables, sans liens avec les classes sociales supérieures. Il rêvait de solitude dans une mansarde au milieu d’une ville inconnue, de voyages, d’aventures au cours desquelles il serait condamné à mort, il s’évaderait, il sauverait la vie de quelqu’un d’une manière si probante qu’il ne pourrait y avoir, par la suite, de doute là-dessus. Un tel besoin l’animait de prouver ses exploits qu’il souhaita, pendant la guerre, de recevoir une balle en pleine poitrine qui n’atteindrait aucun organe, qui pourrait être extraite, mais qui laisserait une cicatrice comme à ce Sénégalais (avec lequel il avait voyagé dans un train de permissionnaires) dont le cou avait été traversé de part en part. Les aventuriers avaient un immense prestige à ses yeux. C’était pour cela qu’il ne travaillait pas. Sortir du collège pour faire de la médecine lui apparaissait comme une jeunesse gâchée. Il avait soif de vivre, de souffrir pour être plus grand ensuite, pour que les misères qu’il eût endurées devinssent plus tard le sujet de conversations. Il voulait être cet homme qui a connu successivement la vie âpre et la vie dorée, ce saint dont la pureté serait telle qu’il accomplirait presque des miracles, ce savant découvrant un sérum, cet avocat qui défend les pauvres, ces pauvres eux-mêmes. Il désirait tout : la puissance, la bonté, la déchéance, la science.
Le soir, parfois, il sortait en cachette pour aller rejoindre les danseuses d’un bar. Il aurait aimé à vivre comme elles, la nuit, à se lever à quatre heures de l’après-midi, ce à quoi il songeait souvent, en revenant du collège, à la fin de ces jours d’hiver où, dans un demi-brouillard, naissait avec les lumières une activité qui lui semblait préluder aux plaisirs. Avec un camarade, il allait dans leur chambre sans comprendre le mystère de ces appartements transformés en pension, où l’on entre sans sonner, où les salles à manger, les salons sont aussi des chambres à coucher. Il les regardait dans leur lit avec admiration. Il s’asseyait à côté d’elles et sentait qu’il avait trop de prévenances, qu’il eût fallu qu’il fût plus rude pour être des leurs. L’une d’elles, un jour, l’appela son amant. Il ne la quitta plus, devinant que le moment où il allait être « crampon » approchait, mais n’ayant pourtant pas le courage de partir. Il était prêt à tous les sacrifices, à toutes les attentes. Il était à l’âge où l’on ne se détourne pas des amis dans la peine, où l’on est fier de leur rester fidèle, où l’on cherche à se compromettre pour que tous jugent de votre attachement profond. Il souhaitait que quelque chose de malheureux arrivât à l’une de ces femmes. Il voulait toucher plus que conquérir, qu’on l’aimât parce qu’il souffrait du désordre de ses pensées. Alors, que n’eût-il pas fait ? Quel dévouement n’eût-il pas témoigné ? Mais jamais personne ne répondit à cette offre timide.
Son père l’adorait. Il citait à tout le monde les mots d’esprit de Maxime, ceux du moins qui répondaient à son humour. Ne croyant pas au tragique, mais enclin, à cause d’une vie difficile, à parler de certains faits avec une emphase dont il ne se rendait pas compte, une boutade de son propre fils l’éclairant tout d’un coup sur lui-même lui procurait une joie mêlée de fierté qu’il ne pouvait taire. Ce fut ainsi qu’une fois, parlant de la roulette de Monte-Carlo, il alla jusqu’à dire que des pères jouaient leur fils. « S’ils gagnent, cela leur fait trente-six fils », avait observé Maxime. Venu à Paris à l’âge de quatorze ans, sans argent, il vécut toute sa jeunesse avec la seule pensée de devenir un savant. Seul, sans le moindre secours, il s’enferma dans une chambre du Quartier latin avec des dictionnaires, des livres incompréhensibles comme ceux d’une classe supérieure et, se nourrissant de pain et de demi-sel, essaya de tout apprendre par cœur. Les diplômes, les noms des lycées, l’austérité des bibliothèques faisaient impression sur lui. Mais il avait un fond de farceur qui l’empêcha de réussir. Il rata tout ce qu’il entreprit. Ce fut alors que, découragé, il se sépara de sa première femme, se remaria et quitta Paris. Tout ce qu’il n’avait pu atteindre, il voulut que son fils l’atteignît. Il ne vécut plus que pour cela. Son expérience devait servir au bonheur de son enfant. Mais il avait compté sans le hasard qui avait fait que son fils l’admirait, désirait, lui aussi, souffrir. À mesure que Maxime grandissait, il s’écartait du but tant désiré par son père.
Un soir, après avoir attendu que ses parents se fussent couchés, Maxime s’était levé, avait revêtu un complet cintré à la taille, emprunté à un ami, et chaussé des escarpins aux talons le plus hauts possible pour un homme. Soudain son père avait frappé à la porte et, comme il le faisait toujours, était entré aussitôt sans attendre de réponse. D’un seul coup, il avait compris. Son fils sortait la nuit. En un instant, il pénétra plus avant dans les pensées de son enfant qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. Mais il eut la force de ne rien laisser paraître de son trouble, de se retirer comme si de rien n’était, après avoir demandé un renseignement quelconque, dans la chambre la plus éloignée de l’appartement pour ne pas entendre son fils sortir. Quand, vers cinq heures du matin, Maxime rentra, il vit de la rue que la fenêtre de sa chambre était éclairée. Une frayeur folle l’envahit. On était en pleine guerre. L’épuisement, la nervosité firent qu’il éclata en sanglots et n’osa rentrer. Il traîna dans les rues jusqu’à ce que le jour se levât. Puis, il se décida à entrer avec la seule pensée de trouver le temps de se dévêtir avant de voir son père. Il aurait alors beau être sorti la nuit, il lui semblait que sa faute dût être moins grave. Il pourrait mieux se défendre. Le flagrant délit aurait disparu. Son père était assis sur une chaise, dans la chambre de Maxime. La lumière était éteinte. À la vue de son fils, il se leva, lentement, pour ne pas l’effrayer. Il était encore accablé par les besoins d’argent. Il devait mourir six mois plus tard. Son visage avait cette expression triste que l’on revoit chez les amis morts, la dernière fois qu’on les a rencontrés. « Tu ne sais pas, Maxime, comme tu t’abîmes la santé. Tu vas tomber malade. » Il lui prit les mains, les serra. « Comme elles sont maigres. Regarde ces os, c’est là qu’on voit comme l’organisme est affaibli. » Maxime obéit et, au même moment où il sentit que ses doigts ne pouvaient signaler un organisme affaibli, que de nombreuses personnes bien portantes avaient les mains aussi maigres, il éclata de nouveau en sanglots. Sans balbutier un mot, il tomba à genoux, se cacha la tête dans son lit qu’il avait défait avant de partir, dans lequel il avait mis quelques cheveux qu’il s’était arrachés pour que la bonne ne soupçonnât rien. Son père l’examina un instant, puis lui caressa longuement l’épaule avec un amour que coupaient des secondes d’anxiété lorsque sa main passait sur la clavicule saillante. Il ne raconta jamais cette scène, n’en parla jamais à Maxime. Un mois après il était transporté à Leysin, où il ne tarda pas à perdre la raison. Il n’avait plus qu’un désir, lui qui ne comprenait pas la musique, entendre sa femme jouer du piano. Elle en fit monter un à dos d’âne, et, oubliant les dettes, les saisies, les lettres que des femmes, ignorant que son mari était malade, lui écrivaient encore, elle jouait chaque fois qu’il le demandait. Elle avait tant souffert que plus tard, même après des années, quand il lui arrivait de parler de ces mois les plus tristes de sa vie, il ne lui vint jamais à l’esprit de créer une opposition entre la détresse dans laquelle elle se trouvait et l’obligation de jouer à la moindre prière de son mari. Maxime apprit la mort de son père dans le collège où il avait été envoyé huit mois auparavant. Alors, un grand changement s’opéra en lui. Maintenant qu’il ne pouvait perdre un être plus cher, il se sentit libéré. Il n’aimait plus personne. Il n’avait qu’à vivre librement. Il écrivit à sa belle-mère qu’il ne voulait plus rester au collège, qu’il était en âge de s’engager et il finissait en lui demandant de lui faire parvenir un peu d’argent pour le voyage et pour subvenir à ses premiers besoins. Après quoi, elle n’entendrait plus parler de lui.
Il avait dix-huit ans. Il arriva à Paris un soir de mai 1917, avec cinq heures de retard. Les rues étaient désertes et obscures, toutes les lumières teintes en bleu. Partout le long des cafés fermés, sur le macadam lisse, courait un air de liberté dont il se souvint toujours. Il prit un taxi, se fit conduire dans le quartier où il avait vécu enfant. Il chercha une chambre. Quand la porte se referma sur lui, il eut le sentiment qu’enfin la vie commençait. Durant un mois, tant que l’argent envoyé par sa belle-mère dura, il fréquenta les bars, se lia avec une femme, avec un Corse dont la vue allait en s’affaiblissant au point que dans dix ans il serait aveugle, et qui à cause de cette disgrâce était prêt à tout pour jouir de ce temps. Un matin, Maxime se trouva sans argent. Alors, il comprit que ce qu’il appelait la vraie vie allait commencer, qu’il connaîtrait enfin ce que son père avait connu, qu’il allait être puni, car, dans son esprit, son père était mort du chagrin que son fils lui avait causé. Pour vivre, il vendait chaque jour une partie de sa garde-robe. Quand il ne posséda plus que les vêtements qu’il portait, il les déchira, les tacha. Qu’ils eussent quelque élégance, il ne pouvait le supporter. Ressembler à un vrai vagabond était son but. Puis, pour goûter la méchanceté humaine, il se rendit chez la femme qu’il avait connue en arrivant, avec l’espoir que l’aspect de sa nouvelle condition ferait qu’elle le chasserait. Mais ce fut avec amabilité qu’elle le reçut, qu’elle l’enjoignit d’écrire à sa belle-mère. Il sortit de cette entrevue découragé et à cause de ce dernier conseil et à cause qu’elle n’avait pas pris sa déchéance au sérieux. Bientôt il dut manger dans les soupes populaires et chercher du travail. Il se rendit à l’embauche des grandes usines. Chaque fois, il était pris, mais à peine avait-il passé une demi-journée à pousser des chariots d’obus qu’il n’en pouvait plus et trouvait le moyen de partir malgré les portiers qui avaient ordre de ne laisser sortir personne. Il pensa alors à s’engager à la Légion étrangère sous un faux nom. Au dernier moment, il n’en eut pas le courage. Un homme rencontré lui conseilla de devancer l’appel et de choisir son arme. Il hésita quelques jours. Il ne possédait plus rien. Il couchait dans un réduit sans fenêtre dont il n’avait pas payé le loyer depuis deux mois. Il était affamé au point d’entrer dans les boulangeries demander du pain, au point de s’asseoir à la terrasse d’un café, de commander un chocolat, des croissants, et de se sauver à toutes jambes. Il ne se faisait plus raser. Durant des heures il restait dans son réduit, la porte ouverte afin de voir clair, à chercher ce qu’il pourrait vendre. Malgré cette vie misérable, il avait pourtant l’intuition que ce n’était pas la vraie déchéance. Le passé était encore trop proche. Il eût suffi qu’il écrivît à sa belle-mère pour qu’il reçût de l’argent. Il n’avait habité que trois chambres. Les vêtements qu’il portait, même déchirés, étaient les mêmes que ceux qu’il avait portés en Angleterre. Mais parfois, il ressentait une sorte de fierté de laisser deviner, à son veston de bonne coupe, à ses souliers, qu’il était en réalité un jeune homme de bonne famille momentanément gêné. Parfois aussi, il avait la coquetterie de dissimuler sa misère, et cela à cause d’un penchant qui lui faisait aimer les hommes modestes et humbles. Il croyait s’approcher ainsi de la misère cachée, de celle qui devait être grande puisque l’autre ne l’était point. Des trucs d’étudiants bohèmes, surpris dans des cafés, lui venaient à l’esprit. Il se noircissait les pieds pour qu’on ne les vît pas au travers des souliers déchirés, retroussait ses manches de chemise élimées, étalait sa cravate pour dissimuler le plastron. Il voulait être correct afin que sa pauvreté touchât davantage, afin que plus tard il pût, en citant comme par hasard un de ces trucs, donner une idée de ce qu’avait été sa jeunesse.
Finalement il devança l’appel. Huit mois après, l’armistice était signé. Il monta sur le Rhin. Il se souvenait que son régiment avait traversé des villes inconnues dont les promenades et les avenues donnaient peut-être sur d’autres promenades et d’autres avenues, dont le centre, soupçonné au bas d’une rue, se trouvait peut-être du côté opposé, où le soldat devait rester dans le rang, loin des devantures fragiles qu’il eût pu briser sans le vouloir avec son fusil, où il ne tournait la tête qu’au commandement nouveau de la fin de la guerre : « Tête gauche, tête droite », qui retentissait sur les places, devant le perron d’un hôtel de ville, où l’on faisait des détours pour éviter des encombrements, détours si brusques que l’on apercevait la queue du régiment marcher dans un autre sens que soi, où vous ne pouviez faire signe, à cause du pas cadencé, aux femmes blondes et libres qui vous avaient découvert entre mille. Sur les routes, les hommes chantaient, lançaient des pierres qu’ils ramassaient sans perdre un pas. Ils dominaient soudain des vallées profondes, d’où montaient des fumées qui se perdaient avant l’espace libre, passaient des ponts éloignés de toute ville et pourtant neufs, devant des châteaux sans en connaître l’histoire, au pied de montagnes ou à la lisière de forêts sans en connaître les noms. Ce qui faisait la fierté d’une contrée, ils l’ignoraient. Il se souvenait des arrivées dans les villages à la tombée du jour. Pendant que les sergents-majors et les soldats désignés comme interprètes pour le jour répartissaient les cantonnements, choisissaient pour eux les maisons où les jeunes filles étaient jolies, pendant que les ordonnances qui avaient mis leur sac dans l’ambulance, qui avaient suivi le régiment en tenant une chaîne de roulante et s’étaient fait tirer comme des cyclistes cherchaient leur officier sur la place, les heures d’attente étaient interminables pour les soldats. Maxime, assis dans un fossé qui avait la forme d’un fauteuil, se demandait s’il tomberait chez l’instituteur, chez un cultivateur, s’il aurait une chambre pour lui seul ou bien s’il faudrait partager un grenier à douze, s’il mangerait à la table de ses hôtes ou s’il faudrait chercher la roulante perdue dans quelque coin de ferme où il y avait un puits, les soldats les plus obscurs, d’où partaient les ordres du capitaine. Il espérait l’impossible, la maison blanche au commencement du village, entourée de fleurs, avec sa jeune fille à la fenêtre, avec ses rideaux comme dans les villes, avec ses meubles brillants que les soldats antiquaires eussent voulu acheter, avec, à l’entrée, ses trois marches blanches que l’on gravit sans fatigue, qui ne vous retiennent pas d’entrer ni de sortir et qui, pourtant, vous éloignent tant de la route. Mais c’était le colonel qui, tout de suite, se la réservait, faisant aussitôt déménager les parents pour avoir, une nuit, le balcon de bois en vue de quelque proclamation possible.
Ces premières nuits de solitude, quand après des années de terrible contact avec tous les hommes, avec tous les sentiments, quand après avoir caché ses désirs, car pour un fruit, pour un lit on est toujours cent, quand après avoir mangé dans du fer tantôt la première part, tantôt la dernière, quand après avoir tout divisé par vingt et tout d’un coup par quarante, quand après avoir entendu tous les ordres, partagé toutes les choses on se retrouve seul avec soi-même, seul devant une glace, devant une assiette de porcelaine, si seul que l’on peut vider ses poches, quitter ses habits et les regarder, que personne ne doit passer devant vous pour sortir, que l’on peut se dévêtir des deux côtés du lit, allumer, éteindre sans interroger personne, il ne les oubliait pas.
Lorsqu’il arrivait que Maxime s’asseyait à la table fleurie d’une famille inconnue, que n’eût-il point donné pour ne jamais quitter ses hôtes ? Des soldats courageux pendant la guerre désertaient sans oublier de renvoyer au bureau de leur compagnie leur tenue et leurs armes pour qu’à la désertion ne s’ajoutât pas le détournement d’effets militaires. Sûrs d’une amnistie lointaine, ils traversaient le Rhin afin de trouver dans les campagnes fertiles le même village, la même maison, la même famille inconnue et douce. Maxime suivait souvent les bords du Rhin que remontaient des chalands frais par leurs couleurs, par leur drapeau de commerce, par leur cargaison de jouets ou d’oranges. Il apercevait, sur l’autre rive, les peupliers, la paix, les plaines, un train qui ne pouvait traverser le fleuve. Des femmes malades, que l’on disait venues de Berlin, tentaient les sentinelles perdues dans des postes lointains. Maxime se promenait dans la campagne où se dressaient, de distance en distance, quelques gazomètres à cause d’un gisement, quelques usines d’énergie électrique. Il choisissait pour s’asseoir un endroit calme, tournait le dos aux cheminées de l’horizon et regardait des fourmis. Il suffisait qu’il s’imaginât être l’une d’elles pour qu’elle s’éloignât de ses compagnes et partît seule au travers des herbes. Le ciel était bleu et plus vaste qu’ailleurs. Il cueillait des fleurs. Comme l’enfant qui mange plusieurs cerises à la fois, il les sentait lorsqu’elles formaient un bouquet, essayait de les ficeler avec des herbes qu’il cassait en faisant le nœud. Il cherchait ce qu’il eût pu manger, se figurant une seconde qu’il était un homme des bois, goûtait les boules rouges, lançait des marrons, après en avoir effacé la tache farineuse. Parti par le chemin le plus long, il rentrait lorsque la nuit tombait, trop tôt pour qu’il y eût quelque chose de changé dans les villes, pour que les comptables cessassent de compter, par le chemin le plus court, ce qui l’obligeait à ôter ses souliers à chaque ruisseau. La nuit, il ouvrait la fenêtre qui donnait soit sur une ruelle déserte, soit sur un jardin, soit sur une route bordée de pommiers tournés vers le sud, dont les pommes vertes tombaient comme des marrons, soit sur une église, soit seulement sur le ciel dont les étoiles, qui lui apparaissaient toutes semblables, comme les hommes des pays lointains, devaient, entre elles, se reconnaître. Parfois, un soldat attardé passait au clair de lune entre les chaumières blanches. C’était le chançard du régiment, l’homme sur douze cents qui avait trouvé une femme le soir même. Un autre, demain, que l’on ne connaissait pas encore, partirait en permission exceptionnelle, d’autres seraient nommés cyclistes du bataillon ou infirmiers. Des chevaux, dans une écurie proche, ne dormaient pas. Un coq chantait avant l’aube.
Aussi prudemment au clair de lune qu’au soleil, des chats traversaient les rues. D’avoir la liberté de reposer le jour, les bêtes ne s’inquiétaient point de ne pas dormir. Puis Maxime refermait la fenêtre, se couchait et regardait autour de lui les proverbes brodés sur les tapisseries, les images saintes et les verreries. Le matin il fallait repartir, quitter des gens qui se levaient pour vous et n’avaient déjà plus le visage de la veille. Le régiment, de s’être reposé une nuit, devait avoir la force d’effectuer une nouvelle étape au seul réconfort des chants monotones du pas de route. On laissait son adresse en disant de ne pas écrire avant de lire dans les journaux allemands que la classe 18 française était démobilisée, on laissait un objet parce que l’on était ému, la dernière photographie, on s’embrassait et l’on partait, emportant une fleur fraîche donnée avec l’impatience qu’elle se fanât pour la mettre dans un livre, vers le rassemblement. Et l’on ne souhaitait plus qu’une chose, ne pas repasser, musique en tête, devant la maison que l’on quittait afin de n’être pas reconnu dans le rang, alors qu’on n’est plus qu’un soldat, afin qu’un ordre brutal ne retentît point juste au moment où la jeune fille blonde vous souriait.
La démobilisation vint enfin. Il débarqua un soir à la gare de l’Est. Les premiers pas après quatorze heures de voyage, la foule sur les quais, la voie 7 pour une minute centre de la gare, tout cela troublait Maxime. Il n’avait su où aller. Blutel, il redoutait de le revoir. Il ne lui avait jamais écrit. Il était parti sans lui dire adieu. Il poussa l’excuse de l’inadaptation à la vie civile jusqu’à sa dernière limite. De nouveau, il ne tarda pas à se trouver sans ressource. Mais il avait acquis un peu d’expérience. Il obtenait du crédit, ménageait son propriétaire, promettait de régler ses dettes, se servait des relations qu’il s’était faites à l’armée. Il eut la chance d’avoir affaire à des commerçants indulgents pour les anciens soldats. Durant une année, il tint ainsi, vivant d’expédients. Mais un jour de mars, il eut beau se rendre chez six amis, les supplier de lui prêter une dernière somme d’argent, tous, comme s’ils se connaissaient, comme s’ils s’étaient donné le mot, la lui refusèrent. Maxime comprit alors qu’il fallait travailler. Il retourna chez ses amis pour leur demander de lui trouver une situation. Mais il les avait lassés. Ils lui cherchèrent une place sans conviction. Un mois après, Maxime écrivait une longue lettre, dans laquelle il glissa sa photographie, à sa belle-mère. Par retour du courrier, il reçut trois mille francs. C’était la somme habituelle qu’elle donnait pour se débarrasser des importuns. Dix fois dans sa vie, elle avait donné trois mille francs. Sans prévenir personne, avec le sentiment qu’il abandonnait ses camarades à leur médiocrité, il partit pour Vienne, parce que cette ville était un deuxième Paris. La frontière à peine passée, il eut conscience d’avoir mille possibilités devant lui. Il était plein d’espoir et grisé de liberté. Trois jours après son arrivée, il faisait la connaissance d’une Viennoise, qui lui montrait ses cent mille couronnes d’avant-guerre auxquelles elle ne touchait pas, qu’elle ne voulait pas mélanger à celles d’aujourd’hui dont le même nombre ne lui eût permis de subvenir à ses besoins que durant une semaine. Il vécut avec elle un mois, dans une ruelle populeuse qui, le soir, n’était éclairée que par les fenêtres des maisons, passant ses journées à jouer aux échecs. De la connaître, il apprit pourtant que les orchidées sont les plus belles fleurs, que les œillets du corsage sont entourés de papier d’argent. Elle avait l’amour des fleurs. Il en profitait comme l’ami d’un bottier ou celui du directeur d’une fabrique de cigarettes. Avant de sortir, il prenait toujours une fleur sans la couper pour qu’il ne restât pas que la tige dans le vase du salon, la mettait à sa boutonnière sans la maintenir par une épingle, à cause d’une sorte de mépris pour tout ce que l’on doit dissimuler à côté d’une chose qui flatte les yeux, pour tout ce qui fait paraître un objet attrayant jusqu’au moment où on le touche. En se promenant, un après-midi, dans un jardin, il rencontra une jeune fille à qui il raconta tout de suite sa vie, avec le plus d’exactitude possible, en se reprenant chaque fois qu’il mentait. Ce n’était pas la première fois qu’il racontait sa vie. Il disait : « Quand je vous connaîtrai mieux, je vous raconterai ma vie. » Il touchait ainsi et ne craignait qu’une chose, tomber sur une personne qui avait sa manie, qui voudrait, la première, raconter sa vie. Un soir, il avait conduit cette jeune fille, dont il ne connaissait qu’une chose, qu’il pouvait la voir aux fenêtres d’un appartement qui, d’une rue qu’il n’eût su retrouver, paraissait vide entre trois et six heures, vers un hôtel délabré situé en face du château de Schönbrunn. Ni l’un ni l’autre n’avaient dîné. Ils s’étaient contentés de boire un chocolat à une terrasse champêtre éclairée par des globes lumineux du temps de la splendeur de Vienne et où retentissait encore une musique d’opérette. C’était un soir de juin, délicieux, parfumé par les arbres touffus et par les fleurs sauvages qui poussaient dans le parc dont les statues cassées n’avaient point de bras neufs, dont les ifs abandonnés depuis des années, mais encore carrés, servaient de cachettes aux enfants. Un tableau de Titien était parti la veille pour nourrir la population jusqu’au lundi suivant. Un vent doux et léger flottait sur la ville. Les hôpitaux étaient pleins, la famine imminente. Plus que l’hiver, l’été proche semblait devoir apporter tous les maux. Par cette soirée sereine, dans le calme d’une désorganisation complète et acceptée, l’imagination de tous entrevoyait des épidémies que l’on ne pourrait circonscrire à cause de la chaleur, des cadavres décomposés sur les bancs, dans les jardins des émeutes qui se prolongeraient jusqu’à la nuit lente à venir. La fin de Vienne était dans l’air. Elle donnait à cette soirée de répit une douceur que Maxime ne retrouva jamais. Les maisons étaient à l’abandon. Le gaz de la ville se perdait par mille fuites. Aucun ruisseau ne coulait le long des trottoirs. Des mendiants suivaient les étrangers, coupaient par des rues transversales pour se trouver devant eux. Rosa demanda à Maxime des romans français. Dans l’hôtel où les chambres n’avaient point de clef, où l’on pouvait demeurer en cachette, où les servantes étaient en même temps les patronnes, Maxime et Rosa étaient entrés. Ils avaient poussé une commode devant la porte, bien qu’elle s’ouvrît en dehors, et s’étaient assis sur un divan de bois doré. La fenêtre donnait sur un champ abandonné creusé d’un côté de fondations, aménagé de l’autre en terrain de football. Des jeunes gens jouaient avec un ballon à la lumière du seul lampadaire qui marchait. Il n’y avait plus de jour ni de nuit. On dînait à toute heure. On dormait l’après-midi. Personne ne travaillait. L’attente en commun d’un grand malheur avait détruit la régularité des habitudes. Des pères de famille sortaient se promener à trois heures du matin. Les enfants se levaient dans la nuit pour jouer. « Rosa, je vous aime, je suis seul, en bonne santé, libre. Je ne puis plus vivre ainsi. » Et il lui avait pris les mains en pleurant. Il ne savait que dire pour l’émouvoir. Il était impuissant devant elle et pourtant il eût voulu que leurs deux vies n’en fissent qu’une, qu’ils partissent par le monde à la recherche d’une température qui eût convenu à l’un et à l’autre. Il eût désiré que, comme lui, elle fût seule, prête à tout, libre au milieu des dangers. La lune s’était levée. Elle était toute proche de la terre. Elle éclairait la chambre comme le jour. C’était un jour pâle dans la nuit, venu d’on ne savait où, qui sur la ville en ruines semblait devoir toujours l’éclairer. Le ciel, comme celui des enfants, n’était pas infini. Sous lui, Maxime se sentit soudain plus fort. Il est un moment, avant les grands événements, où tous les signes annonciateurs perdent leur sens, où la catastrophe, à force d’être imaginée, semble tout à coup passée, où ses conséquences apparaissent insignifiantes dans les siècles, où l’esprit s’apaise. Rosa, souriante et blonde, qui ne parlait ni de famille, ni d’argent, ni de patrie, ouvrit son sac à main qui ne contenait pas ce que contiennent ceux d’ailleurs, où seulement se trouvaient des objets qui eussent servi aux femmes il y a cent ans. Dehors, une lettre de l’enseigne, sur sept, était éclairée. Ce n’était pas le courant qui manquait, mais elles étaient tombées. Un mendiant dormait devant l’hôtel sur cinq chaises de jardin. D’une chambre lointaine où des rires retentissaient, on essayait de l’éveiller en lançant sur lui des objets qui, à la fois, sont lourds et ne font pas mal. Le vent pénétrait dans la pièce, soulevait les rideaux, apportait du parc de Schönbrunn des bouffées d’air humide pleines d’insectes qui retrouvaient la fenêtre ou qui marchaient jusqu’au rebord de l’embrasure pour s’envoler.
À minuit, Maxime accompagna Rosa. À un carrefour, elle lui demanda de fermer les yeux, de compter jusqu’à cent. Quand il les rouvrit, elle avait disparu pour toujours. Ils ne se connaissaient que par leur prénom. La chance seule pouvait les unir de nouveau, chance bien petite puisqu’ils ne savaient pas les endroits où s’attendre. Il regagna l’hôtel où toutes les chambres sauf la sienne étaient illuminées à cause des turbines du Danube encore neuves depuis 1912. Il se mit à la fenêtre avec l’espoir que les femmes, elles aussi, repassaient devant les maisons où elles avaient aimé. Une horloge détraquée sonnait minuit toutes les heures. Maxime ferma la fenêtre à cause d’un brouillard léger qui voilait le ciel. Les jeunes gens ne jouaient plus sur le terrain. Le mendiant était parti. Un piano mécanique aux proportions d’orgue commença une valse. Il n’y avait plus de traces du jour qu’au bord des fleuves dont l’eau continuait de couler. Maxime se coucha tout habillé. Il pensait à Rosa. Il était triste. Il aurait voulu avoir apporté une photographie de lui, une lettre sans fautes, dont il eût été fier.
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