Un Soir chez Blutel
Chapitre III
Geneviève, Blutel et Maxime passèrent à la salle à manger.
— Il faut se dépêcher de dîner, fit Blutel en s’asseyant. Ils ne vont pas tarder à arriver. Je t’ai dit, Maxime, que je recevais quelques amis, si on peut appeler ces gens des amis. C’est Geneviève qui veut toujours organiser des soirées. Cela commence à devenir ennuyeux.
— Vous m’excuserez, monsieur Maxime, dit Geneviève, je ne savais pas que vous viendriez. André avait pensé à vous inviter pour demain. Mais il était tellement pressé de vous revoir. Nous aurons quand même le temps de parler. Ils n’arriveront pas avant neuf heures. Vous nous raconterez vos aventures. Cela doit être émouvant. Il paraît que vous avez été à Vienne au moment de la famine.
À cette phrase que Geneviève avait prononcée sur un ton aimable, Maxime comprit que Blutel avait parlé de lui. Il essaya de se représenter la scène, d’imaginer en quels termes il l’avait dépeint. Il sentit confusément que Geneviève savait d’autres choses sur sa vie. Il n’eut pas le temps de réfléchir davantage. Blutel observa :
— Oui, j’ai dit à Geneviève que tu avais été à Vienne.
Maxime devina le double but de cette intervention.
Elle était destinée d’une part à lui faire croire qu’il n’avait dit que cela, d’autre part à rappeler Geneviève à l’ordre. En effet, à partir de ce moment, elle ne cessa pas de s’étonner aux moindres paroles de Maxime.
— Il faut vous dire la vérité. J’ai été à Vienne avec l’espoir que je trouverais une situation. Malheureusement, cela n’a pas été brillant. Je n’ai rien trouvé.
— Et maintenant, que comptes-tu faire ?
C’était la première fois que Blutel parlait avec sérieux. Quelque chose, sur son visage, semblait le signaler. Il avait l’air de s’en rendre compte lui-même comme ces gens au moment où ils essaient de prononcer des paroles sensées après le fou rire. Il s’entendait parler, ce qui lui donnait justement envie de reprendre le ton précédent pour se soulager. Mais il n’osait plus, sentant que tout à coup le tour de la conversation avait changé, qu’il restait seul en arrière. Il ne put pourtant s’empêcher de sourire.
— Je pense à tout à l’heure.
Cependant qu’étonnés Maxime et Geneviève le regardaient avec attention, il chercha ce qui avait pu être dit de drôle. À cause de sa hâte de trouver, les paroles prononcées n’avaient plus ni forme ni sens. Il désigna Maxime :
— Je ne pouvais croire que c’était toi !
Maxime et Geneviève sourirent comme l’on acquiesce à une demande que l’on n’a pas entendue. Blutel s’était repris. Il interrogea de nouveau son ami :
— Maintenant, que comptes-tu faire ?
Le vide qui séparait les deux questions identiques fut oublié aussitôt.
— Je compte chercher une situation à Paris.
— Vous avez bien raison, fit Geneviève. Au fond, il n’y a qu’à Paris que l’on puisse arriver à quelque chose. N’est-ce pas, André ?
Pour paraître cette fois suivre avec attention la conversation, Blutel voulut discuter.
— Paris, c’est comme partout ailleurs. Pourquoi mets-tu Paris toujours en avant ? Il n’y a pas que Paris sur la terre. J’ai des amis qui réussissent très bien à Lyon, à Boulogne-sur-Mer.
— Tu te contredis. Hier, tu affirmais le contraire.
— Laisse-moi finir. Paris, c’est bien pour ceux qui y ont toujours vécu, qui y ont des relations. Je le reconnais. Mais à Maxime, cela lui est égal. Ce qu’il veut avant tout c’est une situation où il y ait de l’avenir. Il ne l’aura pas ici.
Blutel excellait dans ce ton bon enfant. Il s’en servait à propos de tout. Que l’on parlât par exemple d’une femme qui avait épousé un homme beaucoup plus jeune qu’elle, il disait : « C’est très bien. Je ne vois pas pourquoi on trouverait cela mal. Il y a des femmes âgées qui sont plus jeunes de caractère que beaucoup de demoiselles à marier. »
— Alors tu crois que je devrais me rendre en province ? demanda Maxime.
— Non, je ne te dis pas d’aller en province plus qu’aux colonies. Je dis qu’il faut prendre la situation où elle se trouve. Si c’est à Paris, tant mieux.
— Et toi, tu ne connaîtrais rien ?
— Au fait, tu ne connaîtrais rien pour lui ? appuya Geneviève qui regrettait de n’avoir pas posé cette question la première et qui pour se rattraper avait répété presque textuellement ce que venait de dire Maxime.
Blutel fit semblant de réfléchir un instant. La première seconde, il pensa à ses cigarettes qu’il venait de poser à côté de lui sur la table. Puis, se surprenant, il fut soudain pris d’un petit remords. Il leva les yeux, chercha dans sa mémoire des amis mais n’en trouva aucun, même pas ceux qu’il rencontrait tous les jours. Son esprit était complètement vide. Les objets qu’il apercevait autour de lui n’y laissaient même plus de traces. À la fin, il vit Maxime et Geneviève qui le regardaient. Il eut alors l’impression que s’il disait « non » le vague persisterait à demeurer en son cerveau, qu’on le prierait de chercher encore, qu’il faudrait recommencer à lever les yeux. Il répondit :
— Je vois quelqu’un.
— Qui ? demanda aussitôt Geneviève.
Il n’avait aucun nom sur la bouche.
— Le gros.
— Quel gros ?
— Enfin, tu sais bien ?
— Masson ?
— Oui, c’est ça. Il est entrepreneur à la Ville de Paris.
— Quel dommage que nous ne l’ayons pas invité ce soir. Si on avait su. Mais au fait, Gibelin vient. Il pourrait peut-être faire quelque chose pour ton ami.
Geneviève regarda Maxime et lui sourit :
— Vous voyez, monsieur, je m’occupe de vous. André, si on ne le talonne pas, se laisse aller.
Et se tournant vers Blutel :
— N’est-ce pas que si je n’étais pas là, tu ne ferais rien ?
Après avoir souri à sa femme, il dit :
— Maxime, tout s’arrange dans la vie. Il suffit de ne pas se faire de mauvais sang. Regarde cet appartement, regarde ces meubles, ce n’est pas luxueux, mais c’est quand même quelque chose. Eh bien, tout cela, je l’ai acquis par mon travail sans m’en rendre compte.
Il se versa à boire puis, s’apercevant que le verre de Geneviève était vide, lui donna le sien.
— Tu as un peu de retard, Maxime, mais crois-moi, dans cinq ans, tu m’auras rattrapé.
— Tu exagères peut-être un peu, fit Geneviève.
— Pourquoi ?
— Au fait, c’est vrai, pourquoi ?
Le dîner terminé, tous trois se rendirent au salon. Il était neuf heures. Geneviève, qui jusqu’à présent avait paru trouver du plaisir à causer avec Maxime, ne se souciait plus de lui. Elle allait, venait, disparaissait plusieurs minutes. Chaque fois qu’elle se trouvait face à face avec Maxime, elle lui souriait comme si elle eût été obligée de le faire et détournait aussitôt la tête. Il ne s’expliquait pas ce changement. Profitant d’un moment où il était seul avec Blutel qui, assis dans un fauteuil, fumait un cigare qu’elle lui avait allumé, il lui demanda :
— Est-ce que tu crois que je l’ai blessée ?
— Tu es fou, elle est comme cela. Il ne faut pas faire attention. Dans un quart d’heure, elle te fera tous les sourires.
Geneviève, en effet, était très changeante. Sans que l’on fît un geste ou que l’on prononçât une parole qui pussent la froisser, elle passait tout à coup de la bonne humeur la plus enjouée à un mutisme de fillette punie injustement. Blutel avait au début essayé de la corriger de ce qu’il appelait « ce grave défaut ». Mais il n’y était parvenu ni par la douceur ni par la violence, car il était partisan d’user des deux méthodes. Il n’avait alors pas tardé à en prendre son parti sans essayer de comprendre. Mais d’avoir été obligé de s’interrompre au moment où il racontait une histoire qui l’intéressait, de remettre des parties de plaisir projetées, de se passer plusieurs fois de déjeuner faisaient qu’il avait acquis une sorte d’indifférence et que les désillusions qui l’atteignaient au-dehors l’affectaient moins. On sonna.
— Cela doit être Demongeot, fit Blutel. Il arrive toujours le premier.
Il appela :
— Geneviève, Geneviève ! et quand elle se trouva près de lui :
— Cela va mieux, j’espère. Voilà Demongeot.
Maxime remarqua que Blutel, qui avait affecté jusqu’à présent un certain mépris à l’égard de ses invités, changeait complètement. Il devenait inquiet. Il avait décroisé ses jambes.
— Allons, Geneviève, efforce-toi d’être gaie, Demongeot aime les gens gais.
Geneviève, à ces mots, parut se reprendre. Elle semblait sortir d’un rêve.
— C’est Demongeot, déjà ?
— Mais oui, cela ne peut être que lui.
— Que faut-il que je fasse, dis-moi vite, André ?
Elle était perdue, un peu affolée, et justement à cause de cela on sentait qu’elle avait retrouvé son état normal.
— Allons, Geneviève, éloigne-toi de moi. Ça a l’air bête.
Elle recula, se regarda dans la glace, vit Maxime, s’approcha de lui :
— Vous allez faire la connaissance de notre ami Demongeot, c’est un homme charmant.
Un instant après, la bonne l’introduisait.
Demongeot était vêtu avec simplicité. C’était un homme de quarante ans. Il avait des joues creuses, un long nez mince et des pommettes saillantes dont la peau, de ne reposer sur aucune chair, se couperosait au moindre froid. Ses avant-bras étaient extraordinairement velus. Ils signalaient tout de suite, à ceux qui voient en cela une des marques d’une forte constitution, une vigueur et un tempérament ardents, mais apportaient ordinairement une gêne qui, si elle était infiniment légère, n’en ressemblait pas moins à celle que causerait quelque infirmité grave, et n’en restreignaient pas moins également le champ de la conversation puisque personne n’osait plus parler d’animaux. Les jugements qu’il portait sur autrui étaient empreints d’indulgence. Hanté par le besoin d’être logique avec soi-même, il expliquait ses contradictions, en voyait à chaque instant dans ses paroles, ce qui rendait ses phrases pleines d’incidences si longues, si compliquées que les jeunes personnes le tenaient pour un « raseur » et se moquaient de lui avec peu d’esprit car, pour le faire, elles s’interrompaient où il ne se fût pas interrompu, partaient dans des dissertations qu’elles rendaient grotesques par l’emploi de mots qui n’eussent pu sortir de sa bouche. Vers trente ans, il s’était aperçu que tout ce qu’il avait espéré dans sa jeunesse ne se réaliserait pas, que sa place dans le monde était déjà fixée, son chemin tracé, qu’il n’avait plus qu’à vivre paisiblement en exerçant sa profession de dentiste. Il voulut alors se former un caractère à soi, défini, qui eût quelque grandeur et dominât la vie quotidienne. À cette fin, il s’examina, remarqua qu’il était, au fond, insensible au gain, qu’il était bon, mais pas au point de se sacrifier. De cette faiblesse était justement né ce besoin de se connaître qui ne le quitta plus. Il se plaçait à présent comme l’arbitre de lui-même et des autres. Déjà, enfant, il avait aimé à arbitrer les jeux. Il chassa de soi toute ambition et tout désir et ne vécut plus qu’avec la pensée de regarder et de juger. Il répétait souvent cette phrase malgré son côté bête : « Je suis un spectateur au théâtre de la vie. » Puisqu’il ne s’était jamais senti irrésistiblement emporté par une qualité ou un défaut, il tira parti de sa neutralité et posa à l’homme équilibré. Il commençait à parler rarement, mais quand cela lui arrivait ne s’arrêtait plus, veillant alors à ne blesser personne, à ne pas perdre son sang-froid. Il affectait d’avoir sur toutes choses la vue la plus juste. Il croyait au désintéressement, mais en parlait de telle façon que, un fait jetant sur lui une nouvelle lumière, il eût pu se désister. Ce qu’il avait attendu de la vie, il ne l’avait jamais nettement défini. Il avait plus senti la loi de son être que volontairement imaginé des réussites féeriques. Le passage de la jeunesse pleine de rêves à la maturité s’était effectué sans qu’il s’en fût aperçu. Ce qu’il regrettait était imprécis. Il ne gardait de son enfance qu’un souvenir chaud et plein d’un mystère assez fort pour qu’il comprît qu’il avait manqué quelque chose. Sa vie s’était poursuivie sans changement. À quarante ans, il se retrouvait dans le même décor de sa jeunesse. Il veillait maintenant à ne pas se laisser envahir par l’amertume. Aucune aventure ne lui avait appris à jouir avec sagesse de sa paix. La force des choses lui avait pourtant donné cette sagesse. Les vies miraculeuses l’étonnaient. Il ressentait à l’endroit des hommes qui avaient vécu intensément une animosité qui, au début, avait été marquée d’une pointe d’envie et qui, par la suite, à l’âge où toutes ses aspirations vagues s’étaient évanouies, s’était transformée en critique indulgente. Il affectait l’indulgence en toute circonstance, ce qui le mettait parfois en fâcheuse posture vis-à-vis de sa femme qui professait la théorie contraire, pour qui l’indulgence était une porte ouverte à tous les vices. Il se répétait souvent que, membre d’un jury, il acquitterait le pire assassin, non pas que son acte ne lui inspirât point de dégoût, mais à cause de sa religion de l’indulgence. Il aimait à se mettre de tous les arbitrages, de tous les comités juges, et regrettait que les circonstances ne lui eussent point permis d’entrer dans la magistrature. Il aurait été le « bon juge », celui qui est accessible à toutes les misères humaines, celui qui sait pardonner. Et si les événements l’avaient placé devant le même assassin qui, acquitté par lui, eût commis un deuxième crime, il l’eût peut-être encore acquitté, car il trouvait sa supériorité sur autrui de ne jamais se lasser d’être indulgent. Pourtant, il arrivait un moment où son indulgence se lassait. C’était vers la cinquième ou sixième fois que l’on manquait à ses devoirs. Alors, froidement, il ne pardonnait plus. Il lui apparaissait que cela avait été dans le but de se moquer de lui, de le provoquer, que l’on persistait dans le mal. Il se sentait blessé dans son amour-propre et condamnait. Il expliquait ensuite son changement et, comme les bons soldats déplorent les excès d’une forte tête qui fait consigner toute la compagnie, il déplorait qu’à cause de certains il fût impossible de vivre en paix. Il ne tirait pourtant de cela aucun enseignement. Chacun de ces cas était pour lui le dernier. Il ne désespérait pas qu’un jour les hommes s’entendraient entre eux, et cela grâce à l’indulgence qui, plus qu’une prédisposition particulière de l’esprit, était à ses yeux la source du bonheur de demain. Chaque jour, de nombreux cas de conscience se présentaient à lui, l’obligeaient à réfléchir longuement avant d’adopter une attitude, même lorsqu’il s’agissait d’enfantillages. Mais dans les grandes circonstances, affolé, il ne se posait aucune question et penchait tout de suite vers la solution qui troublerait le moins sa quiétude. Ce n’était qu’après, lorsque les choses s’étaient arrangées, qu’il réfléchissait sur le parti qu’il avait pris. Il avait alors le don de se justifier. Avait-il blessé quelque ami pauvre, avait-il agi avec trop de rapidité pour obtenir une faveur, qu’il trouvait au fond de lui-même des excuses. « Je ne suis pas encore maître de moi. Je suis trop impulsif et trop peu fait pour lutter. » La paix revenue, il redevenait indulgent, bon et généreux. Mais il était quelque chose qu’il ne pouvait supporter, qui le rendait malade au point de l’empêcher de dormir et qui, en grande partie, expliquait le renoncement dans lequel il vivait, c’était d’être en compétition, pour quoi que ce fût, avec d’autres personnes. Cela lui était intolérable. Il redoutait ces luttes, les fuyait et affectait à leur endroit un profond mépris. La pensée que d’autres manœuvraient mieux que lui, que les juges n’avaient pas plus de raisons de pencher pour lui que pour ses concurrents faisait qu’il préférait se retirer malgré la joie qu’il eût eue à remporter la victoire. Il suivait alors d’un œil apparemment distrait les épisodes de la lutte, affectait de n’attacher à tout cela que peu d’importance et de paraître plus proche d’une vie simple. Cela, tout le monde le croyait et lui-même, en dépit de sa clairvoyance, ne s’était jamais avoué son inquiétude et son envie. À vingt ans, il avait aimé, en même temps qu’un camarade, la même femme. C’était un des plus mauvais souvenirs de sa vie. Après avoir tenté de supplanter son ami, il avait soudain abandonné la partie. Deux ans plus tard, ayant rencontré son rival, il lui avait dit que c’était à cause de son amitié pour lui qu’il s’était retiré. Depuis, l’ami lui vouait encore une gratitude que Demongeot acceptait avec la certitude qu’elle lui était due, mais en affectant de la trouver injustifiée, ce qui ne faisait qu’accroître l’impression de profond désintéressement qu’il donnait. Il était autre chose qu’il ne pouvait supporter : la rancune. Il divisait les hommes en deux catégories. La première, celle où les hommes n’étaient pas rancuniers, il la parait de toutes les qualités dans la conversation et allait parfois si loin qu’un scrupule l’envahissait et qu’il terminait par quelque phrase restrictive. La seconde, celle des rancuniers, il lui vouait une telle hostilité qu’il ne voulait, parmi ses amis, aucun homme qui en fît partie. Demongeot, en bon Français, s’attristait sur les défauts de son pays. Il devinait l’impression que le Français faisait à l’étranger, souffrait dans son amour-propre de la lenteur des administrations à la pensée que des visiteurs s’en rendraient compte. Et chaque fois qu’un pays se mettait en république, il ressentait une diminution de sa propre personne comme si la France perdait de son prestige moral, comme si les idées généreuses ne partaient plus d’elle.
Demongeot avait un grave défaut qui l’affectait beaucoup, qu’il essayait de combattre, qu’il avait enrayé en vieillissant, moins par sa volonté que par l’âge. Il se mettait parfois dans des colères rouges. À présent, cela ne lui arrivait plus, en moyenne, qu’une fois par mois. Il rentrait chez lui très calme, s’asseyait, lisait son journal. Sa femme était chez des amis. D’abord, il se raisonnait. Mais plus le temps passait, plus naissait en lui une sourde colère. Sa femme arrivait. Alors, soudain, il ne se maîtrisait plus. Aucune parole n’eût pu le calmer. Il s’approchait d’elle et comme un fou se mettait à l’injurier, retrouvant dans sa mémoire les termes les plus grossiers entendus pendant la guerre, parlant argot, et parfois allant jusqu’à la frapper avec une telle violence qu’elle se défendait en empoignant n’importe quel objet, en appelant au secours, ce qui me faisait qu’accroître encore sa rage. Il tentait de la bâillonner. Elle mordait ses mains, le griffait, lui déchirait ses vêtements. Sa colère disparaissait pour faire place à une sorte de besoin impérieux de frapper qui lui semblait, lorsque après il réfléchissait à ces scènes, devoir être plus naturel, moins honteux que la rage du début. Soudain, dans le temps qu’il lui fallait pour abattre le poing qu’il avait déjà levé, un voile passait devant ses yeux, une sorte d’apaisement l’inondait, si profond qu’il sentait à cette seconde, pour la première fois, les blessures que lui avait faites sa femme. Il gagnait son buyreau, se mettait de l’eau oxygénée sur ses plaies, se regardait dans une glace, marchait sans bruit pour entendre au travers de la cloison ce que faisait sa femme. Il tremblait alors de l’avoir grièvement blessée, se sentait tout d’un coup rassuré quand il l’entendait sangloter. Debout, complètement démoralisé, il ne se reprochait rien tant l’intensité de ses crises le dépassait. Il restait ainsi quelques minutes très calme, durant lesquelles il regardait la profondeur de ses plaies, remettait de l’ordre dans sa toilette en vue de quelque visiteur qui pourrait justement arriver. Puis, soudain, il tombait sur un divan et pleurait à chaudes larmes, en silence, pour que sa femme ne l’entendît pas. Il y avait quelques années, alors que des élans de tendresse l’animaient encore, il revenait, peu après, vers sa compagne et à genoux, le visage couvert de larmes, lui demandait pardon. Mais à présent ce besoin de pardon, il ne le ressentait plus. En se mettant en colère, c’était comme une vengeance contre toute la terre, contre ceux qui l’avaient empêché de rester toujours jeune, qu’il exerçait. Ses accès passés, il demeurait plusieurs jours sans voir sa femme. Il l’évitait. Il avait honte de lui-même. La première elle lui parlait. Elle le suppliait de lui demander pardon, de lui jurer qu’il ne recommencerait plus. Il obéissait et, quand elle lui demandait de répéter son pardon, il le faisait avec tant de mauvais cœur qu’elle n’osait plus le lui demander une troisième fois.
— Comment va Mme Demongeot ? Pourquoi ne vous accompagne-t-elle donc jamais ? fit Geneviève qui avait retrouvé son état normal plus rapidement que d’habitude, grâce à la présence de deux invités et à l’effort de volonté que, pour le rendre plus tangible à soi-même, elle avait accompagné d’exhortations intérieures qui, contrastant tellement avec son mutisme de tout à l’heure, lui étaient apparues comme des cris désespérés.
— Merci, elle va très bien. Mais nous ne sortons jamais ensemble. Ma femme ne veut pas quitter son intérieur.
Blutel eut envie de dire avec ironie : « C’est comme Geneviève. » Mais il se retint. Il reprochait continuellement à sa maîtresse de trop sortir. Il craignit que cette remarque ne lui causât une nouvelle crise. Comme il s’en était fallu de si peu qu’il ne parlât, il ne put s’empêcher d’observer sur le ton destiné à la première phrase :
— M me Demongeot n’aime peut-être pas venir chez moi ?
En prononçant ces mots, il sentit que Geneviève serait contente. Plusieurs fois, elle avait manifesté de l’étonnement que Mme Demongeot ne lui rendît jamais une visite, mais sans attacher à ce détail l’importance que Blutel soupçonnait car elle prêtait à Demongeot ce même sentiment qu’elle éprouvait et qui faisait qu’elle s’imaginait que c’était lui qui défendait à sa femme de sortir afin que la présence de celle-ci ne le gênât point pour plaire à Geneviève.
— Pas du tout. Ma femme me parle souvent de vous. Mais elle a un caractère à part. Elle a beau être très dévouée, avoir pour moi une affection telle que si je venais à mourir elle se sentirait abandonnée sur la terre, une disposition de son esprit fait qu’elle ne peut pas supporter que du monde ou même une seule personne me parle quand elle se trouve près de moi.
— C’est de la jalousie, interrompit Blutel.
— Non, elle n’est pas jalouse. Elle se résigne très bien. Elle ne m’empêche pas de sortir. Tenez, ce soir, elle ne m’a rien dit, et ne croyez pas que toute seule dans notre appartement elle souffre. Que je sois chez vous lui est indifférent. Seulement, elle ne peut pas supporter ce que je vous ai dit tout à l’heure. Tenez, même lorsque ma mère vient passer huit jours à Noël, ma femme ne m’adresse pas la parole.
— C’est très curieux, fit Geneviève, légèrement mortifiée à la pensée que M me Demongeot ne lui rendait pas visite pour les raisons qu’elle avait supposées et que les explications de son invité étaient de celles qui, à ses yeux, ne pouvaient être inventées.
De deviner l’amour que M me Demongeot portait à son mari, elle en conçut une pointe de jalousie, non pas qu’elle eût quelque penchant pour Demongeot, mais de soupçonner que tous les hommes présents dans son salon avaient, eux aussi, deviné cet amour. Elle n’eut plus qu’une pensée : trouver un défaut à M me Demongeot.
— Mais si elle ne sort jamais, vous devez à la longue vous ennuyer. Cela ne doit pas être drôle de rester enfermé des jours et des jours. Je sais que moi je ne pourrais pas le supporter. D’aller au théâtre une fois par semaine, ce n’est tout de même pas un défaut.
— Vous savez comme je vis en moi-même ou plutôt comme j’essaie de le faire. Le théâtre, pour vous parler en toute franchise, cela ne m’intéresse pas. Il y a bien une dizaine d’années que je n’ai pas été dans une salle de spectacle.
— Vous avez bien raison, monsieur Demongeot, dit Blutel qui, de voir sa maîtresse si agressive, n’avait plus de scrupule de la contrarier.
— Je n’ai ni raison ni tort. Je comprends très bien qu’il existe des gens qui prennent de l’agrément à voir une jolie pièce de théâtre, jouée par des artistes réputés. Je ne veux surtout pas que vous supposiez qu’ils me sont antipathiques parce que, moi, je ne sors pas.
— Évidemment. Vous avez raison tout de même, monsieur Demongeot. On a beau dire, s’amuser c’est superficiel.
Ce dernier adjectif faisait partie du vocabulaire dont Blutel se servait dès qu’il se trouvait mêlé à une conversation qui s’élevait au-dessus du ton familier de la plaisanterie. Il continua :
— La plupart des music-halls, car n’oublions pas que ces derniers attirent les foules, ont une note qui ne plaît pas à tout le monde. Le spectacle de la vie, pour ceux qui savent voir, est encore plus significatif.
Demongeot cherchait à comprendre. Un silence accueillit les paroles de Blutel. Pour leur donner un rapport avec la conversation, il ajouta :
— C’est comme le théâtre.
— Le théâtre ?
— Oui. Chaque théâtre a sa note.
Demongeot réfléchit un instant, puis observa :
— Je vois ce que vous voulez dire. Mais aucun théâtre, aucun music-hall ne m’intéresse. Je vous assure que je préfère rester chez moi à lire ou à méditer.
— Et vous, monsieur Maxime, que pensez-vous sur la question ? demanda Geneviève qui avait remarqué que personne ne parlait au jeune homme.
Demongeot, pour la première fois, le regarda. Il avait senti sa présence tout en parlant, mais avait affecté de l’ignorer à cause de cette tournure de son esprit qui faisait que les gens nouveaux, où qu’il les rencontrât, il commençait toujours, sans s’en rendre compte, par les haïr, non par jalousie ni par crainte qu’ils fussent possesseurs de dons plus brillants que les siens, mais parce qu’il lui semblait que, du seul fait que quelqu’un entrait dans sa vie, il bénéficiait immédiatement de tout ce que lui, Demongeot, avait acquis et cela sans en avoir eu la peine. Bien qu’il fût timide et n’osât faire de longues phrases, Maxime répondit :
— J’aimerais à aller à tous les spectacles, même au cinéma, mais pas plus d’une fois par semaine.
— Et moi, je ne m’en cache pas, j’aime le cinéma, fit Geneviève.
Que tout de suite après qu’il avait donné son avis quelqu’un eût parlé encouragea Maxime. Il ressentit une impression agréable à la pensée que ce qu’il venait de dire n’était pas ridicule, que cela avait eu aussi bien l’air d’une phrase que toutes celles que l’on avait prononcées avant lui, qu’à peine il s’était tu Geneviève avait pris la parole sans l’hésitation qu’elle n’eût point manqué de marquer s’il s’était mal exprimé. Enhardi, il continua :
— D’ailleurs, on se lasserait vite d’aller au théâtre si on assistait chaque jour…
Il n’eut pas le temps d’achever, la bonne annonça Mme Berville.
*
* *
C’était une femme dont le visage poudré et les yeux faits avaient une expression d’une extraordinaire candeur. Elle portait une robe de soie noire décolletée recouverte de tant de dentelles qu’on distinguait, en les regardant quelques instants, cinq à six motifs différents.
Ses mains maigres et couvertes de taches de rousseur étaient parées de bagues. Elle vivait pauvrement dans un vaste appartement dont le propriétaire augmentait le loyer à chaque loi nouvelle et dont elle sous-louait deux pièces, ce qui l’avait amenée, pour la première fois de sa vie lorsqu’elle avait dû le déclarer, à entrer en contact avec la préfecture de police. Elle gardait de la visite qu’elle avait faite à la Direction des hôtels et meublés un si mauvais souvenir que, s’il lui avait fallu en faire une seconde, elle eût préféré donner congé à ses deux locataires, pourtant si bien élevés, comme elle disait. Veuve d’un colonel mort quelques mois avant la guerre, d’une pneumonie, elle recevait une pension qui passait à l’achat de toilettes et de bibelots. Il ne se passait pas de jour qu’elle ne parlât des domestiques qui l’avaient servie et dont elle se rappelait les noms, du château de la Guillotière où elle s’était rendue chaque été, des soirées lointaines qu’elle donnait en son hôtel particulier de la rue de Miromesnil et où venaient des poètes. « Ils venaient dans des capes. Ils avaient l’air de tant souffrir pour leur art que je courais vite, en cachette, dans ma chambre. Quand je revenais, avant qu’ils partissent, je leur donnais une enveloppe. Ah ! comme ils me remerciaient gentiment. Dans les milieux des artistes, on m’appelait “la bonne Mme Berville” ». Elle embellissait ainsi son passé. Elle changeait la condition d’un passant qui lui avait ramassé un gant, en faisait un des premiers ouvriers électriciens pour que sa beauté planât sur tous les hommes. Il avait balbutié en lui rendant son gant, inventait-elle, et s’était enfui tout rouge. Et elle ajoutait qu’elle était restée très digne. Chaque fois qu’elle rencontrait une amie, elle lui racontait la mort de son mari. « J’étais à son chevet. Il reposait, très calme, les bras en croix sur la poitrine. Il ne souffrait pas. Je m’assoupissais, lorsque je l’entendis se tourner, puis murmurer : “Chérie.” Je m’approchai, lui pris la main, l’embrassai sur le front. Il me repoussa doucement. Il pouvait à peine parler. D’un geste il me fit comprendre qu’il voulait me voir. Il avait les yeux ouverts et si tristes. Ils étaient mouillés, mais je ne crois pas qu’il pleurait parce que son visage était calme. Chérie. Ses lèvres tremblèrent. Il devait souffrir. Je le voyais faire des efforts pour prononcer un mot. J’eus peur. J’aurais voulu courir chercher le docteur, prévenir la garde-malade, mais je n’osai le quitter. Il me serra la main, comme pour s’accrocher à la vie. Soudain, il murmura : “Je t’aime.” Il était mort. »
Lorsque Mme Berville avait fini, elle éclatait en sanglots. Le mensonge de ce récit lui importait peu. C’était la mort qu’elle avait imaginée de l’homme qui l’eût adorée qu’elle racontait. Jamais son récit ne variait, car chaque fois elle revivait cette mort avec la même intensité.
Mme Berville ne transformait que le passé. Comme si elle eût senti que les mensonges de la vie quotidienne eussent diminué ce qu’elle montrait de son passé, elle était d’une franchise scrupuleuse dans le présent, allant même jusqu’à inventer des détails qui rendaient la vérité vraisemblable lorsqu’elle ne l’était pas. Elle ne disait pas : « Simone est venue me voir hier après-midi. » Elle disait : « J’étais en train de coudre lorsque soudain on a sonné : c’était Simone. » Elle voulait qu’il se dégageât d’elle un tel accent de sincérité que l’on ne pût la suspecter lorsqu’elle rappelait un fait embelli de sa jeunesse, lorsqu’elle parlait des jeunes gens qui la courtisaient, de sa beauté, de ses bijoux, de l’amour que lui vouait son mari. Elle avait conservé tous les cadeaux, toutes les lettres et celles-ci, quand elle les relisait, bien qu’elles fussent moins tendres qu’elle ne le supposait, elle les voyait écrites en un langage précieux et en récitait des passages sur le ton qu’elle eût pris pour dire une prière. « Chère aimée, je n’oublierai jamais votre doux visage. » Ainsi finissait une de ces lettres. Mais elle ajoutait, la voix tremblante, les mains ouvertes : « … vos yeux si profonds, votre grande âme entourée de mystère, votre cœur qui restera toujours pour moi l’énigme de ma vie. »
Le matin surtout, quand elle s’éveillait sans son imagination que le repos avait chassée, dans sa chambre froide, au chauffage central détraqué depuis que deux étages de l’immeuble avaient servi d’annexe au ministère des Pensions, il lui apparaissait que ce passé était vraiment mort. Le souvenir d’heures heureuses ou tragiques qui ont laissé une empreinte profonde en vous reste longtemps aussi vivant que la réalité. Puis, malgré les luttes qu’on livre à l’oubli, il s’efface. C’est alors qu’une odeur matinale, qu’une journée froide en été, chaude en hiver, que la manière d’un oiseau de se poser sur le sol, qu’une association d’idées rapide le font de nouveau surgir devant nous, aussi réel. Mais à la seconde qui suit, au moment où l’on comprend tout d’un coup qu’il est bien mort, un point douloureux et fugitif lui aussi nous serre la poitrine. Mme Berville ressentait plusieurs fois par jour cette oppression d’un instant, et dans le calme de sa vie solitaire le recherchait. Elle s’efforçait de ne penser à rien pour se laisser surprendre par la sensation à peine perceptible qui ferait naître encore devant elle ce passé, puis ce point à la poitrine. Et cette oppression était à ses yeux la preuve palpable que quelque chose de beau avait existé, qu’elle avait vraiment été embrassée au cours d’une fête par un président de la République, que son mari l’avait vraiment adorée, qu’il était vraiment mort comme elle le racontait, puisque le souvenir de tout cela la remuait encore aujourd’hui jusque dans sa respiration.
La vue des jeunes gens ne lui causait aucune envie. Dans son esprit, ils étaient semblables à ceux de son temps. Elle aimait leur compagnie et, n’eût-ce été la crainte qu’ils lui manquassent de respect, elle eût joué avec eux. Le respect de la femme, la galanterie étaient pour elle les plus belles qualités d’un homme. Pour les mériter, il fallait que la femme fût digne. C’était avec dignité qu’elle accomplissait les plus petits actes de la vie journalière. Les sourires ironiques qui, parfois, accueillaient ses paroles ne l’atteignaient point. Elle ne les remarquait pas ou les prenait pour des marques de courtoisie. Elle n’avait jamais discerné l’ironie, ce qui avait été la cause que plusieurs fois, au cours de son existence, elle s’était trouvée en face de gens qui avaient eu le fou rire sans qu’elle sût pourquoi. Instinctivement, elle avait eu, depuis, le fou rire et l’ironie en horreur. Elle sentait qu’ils diminuaient la grandeur de chaque chose, plaçaient les plus beaux gestes sur un plan qu’elle devinait pourtant n’être pas bas, mais contraire à sa nature. Dans l’immeuble où elle habitait depuis la mort de son mari, à cause de ses toilettes de jeune fille, claires et décolletées, à cause des soins qu’elle donnait à son visage, on la prenait pour une folle. Vêtue de soie, porteuse d’une ombrelle, elle entrait chez le crémier, chez le boulanger faire ses maigres emplettes. Elle demandait qu’on enveloppât ses moindres achats qu’elle glissait ensuite dans son sac à main orné de verroterie. Tout le monde la connaissait. Certains la prenaient pour une ancienne fille de mauvaise vie. Un après-midi, comme elle rentrait chez elle, elle avait remarqué que deux hommes s’étaient moqués d’elle. Elle ne s’était pas fâchée et avait continué son chemin. Mais une fois enfermée dans son appartement, elle avait été profondément affectée. Depuis, elle remarquait souvent des gens, la plupart des ouvriers, qui revenaient sur leurs pas pour la regarder une deuxième fois. Elle ne comprenait alors pas ce qu’ils disaient. Plusieurs de ces visages penchés vers elle dans la rue demeuraient gravés dans sa mémoire. Elle les craignait comme des choses hideuses, comme ce qu’elle soupçonnait de la misère, de l’alcoolisme, des prisons, et un drame arrivait-il qu’elle s’imaginait le meurtrier semblable à l’un de ces visages. Ce n’était que cette place que la méchanceté avait pu conquérir en elle. Sentimentale et pleine d’illusions, elle n’avait jamais été déçue. Elle disait souvent que, si elle avait eu de la voix, elle eût étonné le monde, car elle avait l’impression d’être seule à sentir profondément la musique. À la mort de son mari, elle ressentit plus le sentiment d’être seule au monde et sans défense que la douleur de perdre pour toujours un homme qu’elle aimait. Ce qu’elle craignait c’était qu’il ne souffrît à présent de ne pouvoir la protéger. Elle ne l’avait jamais regretté un instant et lui prêtait encore vie dans le ciel pour que ce fût lui qui la regrettât. Puis, durant la guerre, elle s’était réfugiée dans son passé qui lui apparaissait si calme et si ensoleillé, à côté de l’horreur de la vie d’alors, qu’elle tombait parfois dans des accès de désespoir de ne vivre ses années de bonheur que dans son esprit, d’être impuissante malgré ses efforts de volonté à les faire renaître. Mais à force de vouloir ressusciter ce passé au milieu duquel elle se voyait évoluer, grandie, aimée, turbulente et capricieuse, il arriva qu’un soir où elle se sentit nerveuse et fatiguée elle s’imagina être réellement cette enfant espiègle et que, dans la solitude de son appartement, elle se mit à jouer devant une glace, puis à courir d’une pièce à l’autre, puis encore à dire des mots sans suite, sur des tons différents pour imiter un dialogue, en pensant que ses réponses à elle étaient pleines d’esprit. Au début, quand le désir de ressembler à l’enfant qu’elle avait été la prenait, elle s’en rendait compte. Elle se disait qu’elle faisait cela parce qu’elle le voulait bien, qu’elle était capable de s’arrêter quand cela lui plaisait. « D’ailleurs, je ne m’amuse ainsi que lorsque je suis seule. » Mais, peu à peu, cette manie s’affirma. Elle ne put plus s’en passer. Il arriva même une fois qu’elle se mit soudain à rire dans la rue comme un enfant, à chanter une chanson d’école, à remuer ses doigts maigres avec une agilité qui surprenait chez une personne de cet âge. Des passants sourirent. Ce ne fut que lorsque l’un d’eux voulut la conduire dans une pharmacie qu’elle revint à elle. Les gens attroupés lui causèrent une frayeur telle qu’elle s’enfuit par une ruelle, rouge de honte, sans oser se retourner. Depuis cette aventure, elle sortait le moins possible et se surveillait continuellement. Dès qu’elle voyait un jouet, une jolie robe ou entendait un air de musique, elle serrait les poings pour se meurtrir avec ses ongles, parce qu’elle sentait que la vue seule d’une jolie chose suffisait à lui faire perdre tout contrôle sur elle-même. Elle acceptait pourtant toutes les invitations, car le monde la délassait. Elle avait alors moins besoin de se surveiller. Elle se laissait aller un peu plus. La présence de personnes autour d’elle, à cause de sa fierté plus forte encore que son mal, faisait qu’elle gardait sa maîtrise. Elle se reposait alors. Elle se sentait soulagée et partait la dernière tant elle redoutait le moment où, de nouveau seule, il faudrait qu’elle s’observât sans répit.
Geneviève, si prompte à découvrir ce qu’il y a de sincère dans un sentiment, avait eu pour Mme Berville, au début de leur liaison, une légère sympathie. D’être attirée vers quelqu’un lui arrivait si rarement qu’elle en fut contente comme si elle se justifiait et qu’elle ne tarda point à passer aux marques d’une grande amitié sans que celles-ci eussent été dans son cœur. Elle avait deviné que la naïveté de cette dame âgée n’était pas feinte. Afin de prévenir le reproche qu’elle sentait imminent qu’elle ne se liait jamais avec les femmes, elle avait usé de cette sympathie du commencement pour simuler avec plus de bonheur un profond enthousiasme à l’égard de Mme Berville. « Ce n’est pas elle, disait-elle, qui aurait provoqué les hommes. Elle a pourtant dû être mieux que ces femmes d’aujourd’hui qui ressemblent à des garçons. Aussi, dans l’ancien temps, l’homme respectait-il la femme. Tandis que maintenant, je suis sûre qu’il la méprise. » Par la suite, lorsqu’elle eut remarqué que Mme Berville ne parlait que de soi, ne racontait que les mêmes histoires, Geneviève devint plus froide. C’était d’ailleurs ce qui s’était passé avec toutes ses amies. Une personne entrevue lui semblait toujours posséder les plus brillantes qualités, la vie la plus régulière, devoir ignorer les mots d’argot, les scènes de ménage. Cette illusion, qui était un peu la cause de ce besoin qu’elle éprouvait de plaire à tous les hommes justement parce que, lorsqu’elle ne les connaissait pas, elle leur prêtait mille qualités, lui apparaissait après ridicule et faisait, à mesure qu’elle vieillissait, qu’elle se tenait de plus en plus sur la défensive. André Blutel, lui, ressentait pour Mme Berville un sentiment paternel que, malgré la différence d’âge, il ne pouvait s’empêcher de manifester. Ce n’était que lorsqu’il était échauffé qu’il oubliait de l’envelopper des formules destinées à le faire accepter. Il se trouvait alors parfois devant une phrase qu’il venait de prononcer, dont l’énormité lui apparaissait soudain. Il s’attendait à une réponse sèche. Mais Mme Berville le regardait un instant, durant lequel il semblait qu’elle avait compris, puis continuait de parler. Quant à Demongeot, il avait rencontré Mme Berville trois fois. Il attendait patiemment, pour formuler un jugement sur elle, qu’il la connût davantage. Il se contentait de l’observer sans hâte. Il avait senti qu’elle se montrerait elle-même sous son vrai jour, qu’elle n’était pas dissimulatrice et que, par conséquent, il avait tout le temps de la juger.
— J’espère, chère madame Berville, que le vent et la nuit ne vous ont pas fait peur ? fit Blutel qui, comme s’il parlait à un enfant, montrait la fenêtre et imitait le mouvement du vent en déplaçant une main devant lui.
— Vous êtes perspicace, docteur, le vent me fait peur depuis la nuit où est mort mon pauvre mari et où il ventait si fort.
Mme Berville regarda Maxime. Alors que Demongeot haïssait les visages nouveaux, elle, au contraire, se sentait attirée vers eux. Elle désirait toujours revoir en tête à tête les personnes à qui on la présentait afin de pouvoir leur raconter sa vie. Elles seraient attendries, la consoleraient. Mme Berville, au lieu de juger les gens d’après leur caractère, les jugeait bien ou mal selon qu’elle les connaissait depuis peu ou beaucoup de temps.
— C’est la première fois que vous venez chez le docteur ?
Mme Berville n’était pas curieuse. Mais le monde l’intéressait si peu qu’elle questionnait ses interlocuteurs dans le seul but de paraître faire cas de leurs réponses.
— Oui, madame. C’est la première fois.
— Il n’était pas à Paris, fit Blutel à la manière d’un officier soupçonné de parti pris à l’égard de l’un de ses soldats.
— Et où était-il donc ce jeune homme ?
— À Vienne.
— Mais c’est une ville charmante… Au temps où je recevais, il y a bien de cela une trentaine d’années, une Autrichienne qui était belle comme le jour, et de qui mon pauvre Raymond disait : « Ce n’est pas moi qui voudrais être son mari », venait me rendre visite très souvent. Mon Dieu, qu’elle était belle. Elle était blonde, plus blonde que vous, monsieur, et d’une gentillesse. Elle me demandait souvent l’explication d’un mot : « Vous, madame Berville, qui êtes Française, dites-moi s’il vous plaît ce que c’est qu’une Samaritaine. » Elle était fantasque. Il lui passait tout le temps des idées saugrenues par la tête. Un jour elle voulait absolument me faire changer de place un de mes vases japonais, un autre elle me demandait de lui rendre un cadeau qu’elle m’avait fait. « Cela, ce n’est pas pour vous, madame Berville. Une mauvaise idée m’a trompée. Je vous donnerai un autre cadeau beaucoup plus beau et différent. »
Geneviève écoutait avec attention mais, afin de laisser entendre à ses voisins qu’elle n’était pas dupe de Mme Berville, elle faisait, presque à ras du sol, comme si elle eût appelé un chien, des sortes de chiquenaudes silencieuses, tout en apportant à cacher ses mains ce même soin que lorsque enfant et jeune fille elle les dissimulait sous son pupitre ou sous la table pour faire un signe. Elle n’avait jamais tant tenu à ridiculiser Mme Berville qui, justement ce soir-là, était plus raisonnable que de coutume. Que l’on parlât d’une jeune fille belle, coquette et impertinente était intolérable à Geneviève car, à ses yeux, c’était de telles femmes que les hommes désiraient le plus. Elle ressentait alors un sentiment si bas que, comme lorsqu’elle était obligée de mentir tout de suite après avoir commis un acte qu’elle voulait dissimuler, elle avait l’impression que ses interlocuteurs lisaient toutes ses pensées sur son visage. D’un geste qui avait l’air en même temps de chasser la fumée de sa cigarette, Blutel lui fit comprendre de cesser ces signes.
Demongeot suivait gravement la conversation, posant même des questions lorsque la signification d’un détail lui échappait. Peu à peu, un portrait de Mme Berville se dessinait dans son esprit. C’était celui d’une femme orgueilleuse, ne pouvant s’accommoder de sa gêne présente et dont la candeur devait être feinte puisque, invariablement, elle se manifestait de la même manière, alors que, selon Demongeot, il y avait certainement plus de variété dans la vie. Il avait la manie de toujours commencer par mésestimer autrui, cela afin d’avoir plus de mérite à exercer une indulgence. Mais comme il compensait les défauts par des qualités, pour que ses jugements eussent quelque solidité, il trouvait aussi en M me Berville une certaine habileté à choisir ses histoires, une certaine facilité pour les raconter et les rendre vraisemblables. À cette question qu’il se posait souvent quand il se trouvait devant une personne qu’il connaissait mal : « Est-elle honnête ? » et à laquelle il répondait après avoir imaginé cette personne dans des situations prêtant à des actes coupables comme par exemple seule à côté d’un trésor, trouvant un portefeuille sur une route déserte, au chevet d’un riche moribond solitaire, il répondit après avoir longuement regardé Mme Berville : « Je ne crois pas qu’elle toucherait à quelque chose ne lui appartenant pas. »
Maxime, au milieu de ces gens, se sentait las. L’amitié qu’il avait eue pour Blutel, il avait beau tenter de lui redonner vie, elle était morte. Geneviève lui était indifférente parce qu’elle était la maîtresse de son ancien ami.
— Mon vieux Maxime, tu as un air taciturne qui nous fait peur, observa Blutel.
Tout le monde sourit. Puis Demongeot causa à voix basse avec Geneviève.
— Mais non. C’est mon air habituel.
— Tu n’as pas changé. Tu es toujours aussi sauvage. Allons, ris donc un peu. Ce n’est tout de même pas difficile de rire.
Blutel parlait pour que Mme Berville perdît le fil de son histoire. Il n’osait s’arrêter de peur qu’elle ne continuât. Maxime était embarrassé. L’arrivée d’un nouvel invité le sauva.
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