Une Trahison
Une trahison
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il s’inclina silencieusement. Il ne croyait pas beaucoup aux serments de femme. Et puis tout cela était si loin !
– C’est convenu, dit-il avec grâce. Je cesse de vous importuner de ma présence, seulement...
– Vous voulez de l’argent ? fit Valentine en prenant ses clefs sur la table.
Il secoua négativement la tête. Non qu’il n’eût grand besoin d’argent, mais il tenait à garder un rôle supérieur.
– Seulement, je vous écrirai, voilà tout ce que je voulais vous dire. Admirez ma confiance, madame : vous pouvez partir ce soir pour un endroit inconnu ; je suis ici, je vous ai dans ma main, et j’ouvre cette main... Vous me tiendrez compte un jour de ma générosité, je l’espère ?
– Non, monsieur, répondit-elle froidement.
– C’est de l’ingratitude, fit-il en la saluant ;
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madame...
Elle s’inclina, il resta découvert jusqu’à ce qu’il eût gagné la grille du jardin ; là, avant de remonter dans la voiture qui l’avait amené, il se retourna pour la voir encore. Debout sur le perron, elle le suivait du regard...
– Tu as beau faire, pensa-t-il, je te tiens. Tu ne voudras jamais faire de tort à ton beau René !
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IV
Après le départ de Moissy, Valentine monta à sa chambre et changea de toilette de la tête aux pieds ; les vêtements qu’elle portait lui paraissaient souillés par l’air seul qu’avait respiré cet homme. Elle lava longuement ses mains et son visage, pour se purifier, puis, sans vouloir toucher au déjeuner qui l’attendait, elle alla s’asseoir au bout du jardin, près du petit embarcadère, afin de guetter de plus loin sur le lac la barque qui ramènerait René.
Les heures s’écoulaient interminables ; elle se demandait ce qui pouvait bien retenir le cher absent, et se sentait dévorée d’inquiétude ; puis l’instant d’après, se rappelant qu’elle avait voulu elle-même retarder son retour le plus longtemps possible, elle maudissait son excès de prévoyance. Entre deux, des réflexions se formulaient dans sa tête où semblait
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incessamment tourner la grande roue d’un moulin, ruisselante de paillettes. Elle avait le vertige ; les yeux fermés, elle tourbillonnait dans un groupe de scintillements qui l’éblouissaient, et au-dessus de tout le nom de René était la seule chose réelle, vivante, à laquelle elle pût se retenir.
Le jour baissait ; le soleil, déjà caché à ses yeux par le Jura, jetait une dernière traînée sur l’autre rive, des barques aux voiles triangulaires passaient blanches et gaies dans ce dernier rayon, et elle les suivait de l’œil avec une attention singulière, comme si ces barques eussent été sa propre destinée...
– Mais je deviens folle ! se dit-elle, effrayée, en se prenant la tête dans les mains.
Elle se recueillit un instant, puis rouvrit les yeux, et regarda devant elle : le canot de René arrivait, lointain encore, mais déjà reconnaissable.
Elle poussa un soupir de soulagement, se leva, s’étira, et s’aperçut qu’au milieu du chaos de ses idées, sans s’en apercevoir, elle avait réfléchi.
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– Qu’il ne sache rien ! pensa-t-elle ; pourquoi empoisonner les jours heureux qui nous restent à vivre ? Il sera toujours temps de se désespérer, et puis d’ici là, quelque chose peut arriver.
Le dernier espoir de ceux qui se sentent sombrer, c’est qu’il arrivera quelque chose. Il est rare qu’il arrive quelque chose !
René approchait ; dans l’ombre déjà grise des coteaux, la petite barque paraissait noire. Il leva son chapeau au-dessus de sa tête et salua Valentine.
– Cher aimé, murmura-t-elle en pressant ses mains sur son cœur, cher aimé, sois heureux jusqu’à la dernière minute ; toutes les peines pour moi ; pour toi rien que des joies... jusqu’au jour de la catastrophe...
Le canot abordait. Le jeune homme sauta à terre, et laissant le jardinier se débrouiller dans les paquets, il serra longuement Valentine sur son cœur.
– Tu es pâle ! lui dit-il en la regardant anxieusement. Comment as-tu passé la journée ?
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– Très bien.
– Il ne t’est rien arrivé ?
– Rien.
Il l’embrassa encore une fois et l’entraîna vers la maison La lampe était allumée dans la salle à manger ; le repas du soir les attendait. Ils s’assirent. Valentine servit son ami et lui fit raconter les petits événements de son voyage ; elle semblait l’écouter avec attention ; en réalité, elle n’entendait que le son de sa voix aimée, et se demandait comment elle ferait lorsqu’elle ne devrait plus l’entendre.
– Tu ne manges pas ? lui dit-il, inquiet soudain. Tu as la fièvre ?
– Je suis restée trop longtemps assise au bord de l’eau, répondit-elle.
Ils avaient fini de dîner, ils remontèrent dans le petit salon où ils causaient si bien le soir. René alluma dans la cheminée une flambée de brindilles et s’assit en face, sur le canapé, tout contre Valentine, pour la réchauffer.
– Le premier feu de l’année, dit-il en souriant ;
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encore une année que nous commençons, une autre année de bonheur... C’est au premier feu de l’hiver que nous avons noué ce fil d’or qui ne se brisera qu’à la mort, comme dit la chanson bretonne... Qu’as-tu, chère ? tu trembles...
Ne pouvant plus se contenir, Valentine laissa aller sa tête sur le dossier du canapé. Effrayé, René l’entoura de ses bras ; elle cacha ses yeux brûlants sur la poitrine du jeune homme.
– Je veux m’en aller d’ici, lui dit-elle ; j’ai été triste tout le jour ; il me semble que l’hiver est déjà venu, – allons-nous-en, René !
– Demain, ma chérie, répondit-il avec empressement. Mais dis-moi la vérité, Valentine, il est arrivé quelque chose ! Je ne te reconnais pas...
– J’ai eu peur pour toi, répondit-elle en le regardant, avec des yeux débordant de larmes. J’ai eu peur de te perdre, j’ai trop souffert... Ah ! cher aimé, si tu savais ce que tu es pour moi !
Ils restèrent muets un instant, lui savourant toutes les ivresses paisibles, elle déchirée de
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pensées douloureuses. C’était la première fois depuis trois ans que leurs cœurs ne battaient pas à l’unisson : cette pensée qui vint tout à coup à Valentine lui enfonça un aiguillon de plus dans l’âme.
– Tu m’aimeras toujours ? dit-elle en prenant dans ses deux mains la tête de René.
– Toujours ! répondit-il avec l’assurance du bonheur.
– Quoi qu’il arrive ?
– Quoi qu’il arrive !
– Et tu ne me feras jamais de reproches ?
– À toi ? te faire des reproches ? Pourquoi mon Dieu ?
– Si je te faisais du chagrin ?
Une émotion rapide passa sur le visage du jeune homme, qui se rasséréna aussitôt.
– Si tu me faisais un jour du chagrin, dit-il, ce ne serait pas de ta faute, chère âme ! Et si jamais ce jour doit venir, en mémoire du bonheur que tu m’as donné, en reconnaissance de ce que ton
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amour a fait de moi, je te remercierais et je te bénirais encore.
– Merci, dit-elle en souriant faiblement.
Elle resta immobile encore un instant, puis se levant tout à coup :
– Faisons nos malles, dit-elle.
En un tour de main les objets éparpillés se trouvèrent réunis en tas ; Valentine d’un geste fiévreux renversa par terre le contenu des armoires et l’empila dans les coffres. Une heure après, tout était prêt pour le départ.
– Où allons-nous ? demanda René en riant, quand tout fut fini.
Le feu mourait dans l’âtre ; par la fenêtre, dont on avait oublié de fermer les volets, la lune envoyait sur le parquet un large faisceau lumineux ; c’était déjà l’hiver, en effet ; du moins c’en était l’illusion. Valentine frissonna.
– Où tu voudras, bien loin ! dit-elle en se blottissant dans les bras de son ami.
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V
Les vendangeurs et les vendangeuses, pliant sous le poids des derniers paniers de raisin, montaient péniblement le petit coteau, pour apporter leur récolte au pressoir ; un grand va-et-vient s’était établi entre la maison blanche, assise dans un pli de terrain, comme dans une chaise longue, avec son parterre et son jet d’eau, – et la vigne opulente, où les premières gelées avaient déjà laissé sur les feuilles leur morsure d’un rouge vif. La fumée montait des cheminées dans l’air pur de sept heures ; le ciel très clair promettait une nuit magnifique et froide.
– Voilà nos chasseurs ! dit madame de Broye.
Les jeunes filles et les jeunes femmes éparses dans le parterre se rassemblèrent instinctivement sur la terrasse, d’où l’on apercevait les hommes qui rentraient au logis.
Ils étaient cinq, tous chargés d’un lourd
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carnier, et marchaient allègrement. En tête venait M. de Broye, toujours le premier, malgré ses cinquante-huit ans. Sur ses talons, ses chiens bien dressés arrivaient le nez en quête, la queue joyeusement agitée : M. de Broye et ses chiens formaient un groupe légendaire dont le premier gamin venu croquait la silhouette sur un mur blanc, avec un morceau de charbon. Semblable au roi Louis-Philippe jadis, l’excellent homme ne pouvait sortir de chez lui sans se trouver nez à nez avec sa propre caricature : même, une fois, une main irrévérente l’avait tracée – à la craie, cette fois, – sur la porte de l’écurie !
– Le beau miracle ! dit de Broye à sa femme indignée, la cour est toujours ouverte, et notre maison est sur le chemin de l’école ! Comment veux-tu que ces petits y résistent ?
Après les chiens, sur la pente escarpée du coteau, grimpait Jacques Bérard, dont la voix eût facilement remplacé un cor de chasse, si le pays s’était prêté à la chasse à courre.
Grand et gros, bien découplé malgré cela, la barbe et les cheveux très noirs, rebelles à toute
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frisure, ce qui faisait le désespoir de leur propriétaire, – Jacques Bérard aimait la chasse, aimait la table, aimait les jolies tilles, disait-on plus bas, – et avait l’intention de se marier prochainement ; depuis qu’il engraissait, continuaient les méchantes langues, il n’aimait plus tant à courir, et il serait bien aise d’avoir une aimable jeune femme pour soigner les rhumatismes qui lui étaient infailliblement dus par la Providence.
Un peu plus loin, venait un trio de chasseurs éreintés dont faisait partie René d’Arjac. Ceux-là n’étaient point coutumiers de ces longues traites dans les vignes ; les échalas leur meurtrissaient les jambes, leur carnier était lourd, – leurs chaussures trop soignées ne les défendaient pas suffisamment contre les cailloux.
– Oh ! ces Parisiens ! fit de Broye d’un ton railleur, lorsque, après avoir atteint la terrasse et déposé courtoisement son carnier aux pieds de sa femme, il se retourna pour contempler ses hôtes. Il n’y a que vous, Bérard.
– Et vous, de Broye ! répliqua Jacques sans
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ménager l’éclat de sa voix sonore.
– Oh ! fit mademoiselle de Broye d’un petit ton effarouché, en couvrant de ses deux mains ses mignonnes oreilles.
– Pardon, mademoiselle, je vous ai marché sur le pied ? dit innocemment le bon gros garçon, devenu tout rouge.
– Non, monsieur, mais vous avez parlé ! répondit malicieusement la jeune fille. Bérard, inquiet et penaud, regardait alternativement de Broye et sa fille.
– Ne faites pas attention, mon cher, c’est une aimable plaisanterie. Voyons, Régine, si tu as le tympan si délicat, mets du coton dans tes oreilles ; il faut pourtant bien que ce garçon parle !
– Je n’en vois pas la nécessité, murmura Régine en se retournant vers les autres dames. Cette aménité fut perdue pour Bérard ; les Parisiens venaient d’atteindre la terrasse à leur tour, et les résultats de la journée proclamés par cinq bouches à la fois, au milieu des
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exclamations générales, avaient noyé toute espèce de conversation.
– Il marche mal, mais il tire bien, dit languissamment un des Parisiens, en indiquant le carnier de René.
– Ce n’est pas comme toi ! riposta celui-ci à son ami Lorrey.
– Moi, je sais bien ! je tire mal et je ne marche pas du tout. Et il y a des gens qui chassent pour leur plaisir ! Ont-ils de la chance ! Vendez-moi le secret, Dubreuil !
Le troisième Parisien sourit d’un air futé et mit un doigt sur ses lèvres. Celui-ci était un mystère pour les autres. Il était toujours fatigué, ne tirait que de loin en loin et rapportait son carnier plein.
– Vendre, fit mademoiselle de Broye à une amie, je ne dis pas, mais donner, jamais de la vie !
– Est-il intéressé ? demanda une autre amie, qui écoutait d’une oreille.
– Intéressé, peut-être, je ne sais pas ; mais il connaît le prix des choses : il ne fait pas un salut
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qui ne doive lui rapporter gros.
Dubreuil avait peut-être entendu, car il glissa du côté des causeuses un regard malin ; mais tout en se rapprochant d’elles, sans affectation, il ne témoigna aucune humeur.
Sa fortune, son excellent estomac et ses habitudes régulières l’avaient mis au-dessus des taquineries, même de celles qui peuvent émaner d’une demoiselle à marier.
– Combien cela fait-il de pièces depuis que vous êtes ici, d’Arjac ? demanda M. de Broye.
– Quarante-sept, répondit modestement celui-ci.
– Pour cinq jours, ce n’est pas trop mal. Moi, cent douze.
– Moi, cinq, fit Lorrey, une par jour, et encore, il y en a trois du premier jour et deux aujourd’hui.
– Eh bien, cela vaut mieux que rien, fit de Broye avec sa belle humeur.
– Moi, dit Dubreuil à son ami, si j’étais toi, j’y renoncerais !
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– Renoncer ! jamais de la vie ! Mais, malheureux, continua-t-il à voix basse, si j’y renonçais, il faudrait rester ici avec ces dames, avec ces demoiselles surtout... Moi seul d’homme...
– Je comprends ! répondit Dubreuil, tu aimes encore mieux les courbatures. Tu as peut-être raison ; et puis au moins, une courbature, on sait ce que c’est ; une demoiselle à marier, on ne sait jamais que lorsqu’il est trop tard.
– Ma chère, dit M. de Broye à sa femme, vous devriez expédier une bourriche à madame Moissy.
– Elle est donc arrivée ?
– J’ai vu les fenêtres ouvertes tantôt, en passant, d’un peu loin.
– Vous avez été jusque-là ! s’écria Régine. Quel courage !
– Je suis bien aise qu’elle soit revenue, dit madame de Broye ; c’est la plus aimable et la moins gênante des voisines.
– Il faut l’inviter à dîner pour dimanche,
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maman ! dit Régine.
– Volontiers !
On rentra pêle-mêle dans la maison, et bientôt tout le monde se trouva réuni autour de l’énorme table qui supportait un pesant surtout d’orfèvrerie sans que le service en fût encombré. La maison de Broye, moitié maison, moitié château, était une belle demeure patrimoniale où tout était vieux, solide et honnête, depuis les meubles jusqu’au cœur de ses propriétaires.
Elle ne comptait de jeune dans ses appartenances que mademoiselle Régine, et celle-ci n’était pas tout à fait semblable au demeurant de la maison.
Régine avait vingt-deux ans et s’était déjà donné le plaisir de refuser une dizaine de propositions de mariage. Passant l’hiver à Paris, l’été aux bords de la mer, l’automne dans leur maison de Bourgogne, M. et madame de Broye avaient vu défiler devant eux d’innombrables soupirants, dont les plus solides avaient seuls été admis à se présenter. Encore avaient-ils été refusés.
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Régine voulait se marier à son goût. Elle avait fait un jour cette déclaration catégorique à ses parents, qui n’avaient rien trouvé à répondre. Quoi de plus naturel ?
– Encore faudrait-il, ma chère enfant, avait cependant fait observer M. de Broye, que ton goût fût un peu le nôtre !
– Oh ! mon père, vous êtes trop du monde pour ne pas approuver mon choix.
M. de Broye avait secoué la tête d’un air de doute. Le vieux gentilhomme était du meilleur monde, mais il ne prisait pas le monde par-dessus tout : il ne mettait pas sur le même rang l’honneur personnel, la considération, les services rendus, enfin ce qui fait la valeur d’un homme, – et ses succès mondains. Il eût voulu sa fille plus soucieuse des qualités morales, et à mesure que les années passaient sur elle, nouvelles années de printemps, mais qui s’avançaient déjà vers l’été, il s’inquiétait davantage de cette prédilection pour les mérites purement extérieurs. Sous ce rapport, Régine ne ressemblait ni à son père ni à sa mère, qui savaient mieux discerner la véritable
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valeur d’un individu.
Elle avait l’esprit caustique, et devinait un prétendant, peut-être avant qu’il se fût rendu compte à lui-même de son désir de se mettre sur les rangs. Elle eût pu dire à Jacques Bérard : Monsieur, vous êtes définitivement amoureux de moi depuis le 27 septembre de la présente année ; nous voici au 15 octobre ; donc il y a dix-huit jours que vous vous dites le soir en rentrant dans votre chambre : Je l’épouserais bien, mais elle ne voudra pas de moi !
Un seul, parmi tous ceux qu’elle avait vus, répondait en partie à l’idéal de mademoiselle de Broye. Le mot idéal est un peu exagéré, car elle n’avait d’idéal en aucune chose, mais le mari qu’elle choisissait était assez bien représenté par René d’Arjac.
Il avait les cheveux et la barbe châtains, les yeux gris brun, rien de trop accusé dans le visage ni dans ce qu’on pouvait supposer de son caractère ; une belle prestance, d’excellentes manières, une fortune très convenable, des relations de premier ordre, avec cela doux et
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modeste, aimable garçon, obligeant et bon cotillonneur... Que pouvait-on désirer de plus ?
Aussi Régine observait-elle le jeune homme avec la satisfaction croissante d’une demoiselle qui se dit : Je crois que j’ai mis la main sur mon mari !
Voudrait-il ? Eh ! sans doute ! Mademoiselle de Broye, sans s’estimer au-dessus de sa valeur, se disait qu’avec ses jolis yeux, sa taille de fée, son sourire un peu trop fin, mais très spirituel, et la superbe fortune dont elle serait l’unique héritière, il n’était point de jeune homme qui pût lui résister, si elle s’en mêlait.
Mais c’était une personne avisée. Elle ne voulait point être offerte, elle voulait être demandée.
Aussi, en guerrière expérimentée, se gardait-elle de tourner autour de René. Elle jouait du timide Lorrey comme d’un piano, entretenait une petite guérilla avec Dubreuil, auquel il ne fallait pas trop toucher, car il était prompt à la riposte comme un pistolet usé, – et n’avait aucune, oh ! mais aucune connaissance de l’existence de
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René, sauf pour remplir ses devoirs envers un hôte bien accueilli de ses parents.
Quant à René, il venait tous les ans chasser pendant une quinzaine chez M. de Broye, dont il aimait la grande allure, l’esprit ouvert à tout. Valentine possédait à une lieue de là une maisonnette sans valeur qu’elle habitait à la même époque. Il lui rendait officiellement visite deux ou trois fois par semaine, et après cette demi-séparation ils se trouvaient à Paris plus épris l’un de l’autre que jamais.
Madame Moissy vint dès le lendemain rendre visite à la châtelaine de Broye, et accepta son invitation pour le dimanche suivant. Régine la combla de prévenances, et saccagea son parterre pour offrir à sa voisine les dernières roses de la saison, encore fières sur leurs rosiers à haute tige. La jeune fille se sentait un goût prononcé pour cette femme digne et bienveillante, dont le calme abord tenait à distance la familiarité, pendant que sa bonté commandait l’affection. Régine était dominée par madame Moissy dont elle admirait tout, depuis la toilette jusqu’à la manière de
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parler. Son rêve eût été de se calquer sur elle et de devenir une autre Valentine.
Le jour suivant, René fit sa visite à la maisonnette de son amie. Ils étaient séparés depuis une semaine, et jamais le temps ne leur avait semblé plus long. Depuis leur retour précipité à Paris, le jeune homme sentait dans tout l’être de Valentine une tension douloureuse et continue, une sorte de vibration, dont il ne pouvait discerner la cause. Elle n’était pas moins tendre, mais ses manières avaient perdu la calme régularité d’autrefois. Tantôt il la trouvait froide et indifférente, tantôt inquiète et émue, comme à la veille d’une séparation.
Cette nouvelle phase de leur tendresse effrayait instinctivement René. Sa nature paisible avait pu supporter la grande secousse de la passion entrée dans son âme comme la mer qui rompt une digue, mais il n’était pas fait pour la lutte. Aussi, quand il pénétra dans le petit salon de Valentine, fut-il consterné de la voir lui sourire et lui tendre la main comme s’ils avaient eu vingt témoins. Le jeune homme arrivait les
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bras ouverts, ils étaient seuls ; pourquoi ne se jetait-elle pas dans ces bras qui l’attendaient ?
Il s’assit en face d’elle sur un fauteuil. Un feu de sarments brûlait dans l’âtre ; involontairement ils songèrent au lieu de leur dernier séjour, et leurs yeux se rencontrèrent.
– Ah ! je te retrouve ! s’écria René en se précipitant sur les mains de Valentine, dont il couvrit son visage bouleversé. Tu m’as fait peur ! Je me figure parfois que tu ne m’aimes plus ! Après huit jours d’absence, c’était trop dur !
Ils se mirent à causer comme jadis ; René faisait des projets pour l’hiver ; elle l’écoutait d’un air heureux, et pensait en elle-même que rien de tout cela ne se réaliserait. Au bout d’une heure, elle lui montra la pendule.
– Vous me renvoyez ? dit-il tristement.
– Nous nous reverrons demain, fit-elle en souriant
– À dîner, là-bas ! Si vous appelez cela vous voir !...
– Vaudrait-il mieux dîner séparés ? demanda-
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t-elle avec sa grâce tendre.
Il la serra dans ses bras.
– Enfin, dans dix jours je rentrerai à Paris. Vous ne resterez pas longtemps ici, j’espère ?
Elle fit un signe négatif.
– Et je viendrai lundi vous emprunter des livres pour mademoiselle de Broye, et vous ne me renverrez pas ainsi, car je resterai malgré vous ! tant pis ! oui, je resterai !
Elle souriait toujours ; il souriait aussi, mais malgré eux leurs lèvres tremblaient.
– Va-t’en, fit-elle tout bas.
Il l’embrassa une dernière fois et partit. Quand elle fut seule, elle se regarda dans la glace.
– Comme je suis pâle ! se dit-elle. Il ne s’en est pas aperçu, mais il s’en apercevra... Et voilà que je sais mentir ! Mon Dieu ! comme on roule dans l’abîme ! Qui m’eût prédit il y a six semaines que je lui dirais une chose pendant que j’en pense une autre, que mon cœur serait pour lui un livre fermé où il ne devrait jamais lire !... Et ce sera toujours comme cela maintenant,
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jusqu’à la fin ! Et je l’adore ! Cher absent, tu t’en retournes mécontent de moi ; je suis seule ici, et je pleure, et tout cela parce que je t’aime plus que moi-même ! Oh ! la vie est cruelle, cruelle !
Elle cacha de ses deux mains son visage encore pâli et pleura longuement.
Depuis qu’ils étaient séparés, elle ne faisait plus guère autre chose. Elle avait accepté le renoncement comme un devoir, mais elle ne pouvait y résigner son âme.
Malgré elle, brisant le joug de sa volonté soumise, son cœur s’en allait toujours et tout entier vers celui qui lui appartenait encore, mais pour si peu de temps !
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VI
Le dîner du dimanche était une sorte de solennité à la maison de Broye.
C’est une chose bizarre que l’on puisse à la fois être très Parisien et rester provincial, et cependant le fait n’est pas rare. Madame de Broye, qui avait été fort belle, se montrait dans son hôtel du quartier Beaujon la maîtresse de maison la plus exigeante et la plus sévère pour le service. En Bourgogne, tout changeait. Les anciens serviteurs de la vieille maison n’auraient pu se plier à la nouvelle discipline ; si M. de Broye avait ordonné à son vieux sommelier de lui présenter en culotte et en bas de soie les vins vénérables de sa cave, celui-ci fût probablement allé se pendre sous les hautes voûtes où il passait la majeure partie de son existence.
On servait donc en petite livrée, et parfois même, ô scandale ! quand les convives étaient
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par trop nombreux, le petit bonnet ailé d’une femme de chambre apparaissait au bout de la salle, pour disparaître ensuite effaré. Les châtelains ne s’en offusquaient pas, et feignaient de l’ignorer.
La table était longue et large, les grosses pièces arrivaient sur de vaillants plateaux d’argent, qui n’avaient nulle envie de plier sous le poids, comme des plateaux modernes ; les vins merveilleux et clairs reluisaient dans les cristaux lourds et anciens ; c’était le luxe d’autrefois, accommodé au bien-être moderne.
On riait autour de cette table seigneuriale et hospitalière.
– Lorrey, dit M. de Broye, vous avez l’air mélancolique. Peut-on connaître le sujet de vos soucis ?
Lorrey, réveillé de sa rêverie, était devenu cramoisi, et cherchait sa réponse, lorsque Dubreuil le prévint.
– Je sais ce que c’est, dit-il ; c’est un lièvre qu’il a manqué hier ; la malheureuse bête est
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rentrée chez elle avec deux grains de plomb dans la patte, et Lorrey craint qu’elle ne soit obligée de sonner demain chez le docteur, pour le prier de l’amputer.
Le docteur sourit. Il avait acquis jadis une célébrité comique, pour une amputation opérée sur la patte d’un chat favori. D’ailleurs, son talent pour guérir les humains lui permettait de soigner les bêtes, et le rendait invulnérable à ces railleries innocentes.
Régine vint au secours du pauvre timide.
– Vous monterez à cheval demain avec nous, n’est-ce pas, monsieur Lorrey ? lui dit-elle ; vous êtes le meilleur cavalier de la société, après mon père, toutefois. J’essaie une jument nouvelle, et je serai bien aise de vous voir là, en cas d’accident.
Le jeune homme s’inclina, et s’accrochant à la perche qu’elle lui tendait :
– Vous n’avez besoin de personne, mademoiselle, vous nous donneriez des leçons à tous ; mais je serai tout honoré de vous servir d’escorte.
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– Voilà ce que j’appelle une brillante rentrée, dit Dubreuil à madame Moissy, près de laquelle il se trouvait assis.
– Vous êtes aussi par trop taquin, fit Valentine. Mais elle a fait cela très gentiment. C’est une bonne enfant...
– Vous croyez ? faillit dire le sceptique. Il se tut et s’inclina légèrement sur son assiette, en homme absolument convaincu.
Mue par une curiosité soudaine et inexplicable, Valentine se mit à regarder Régine.
La jeune fille était extraordinairement jolie ce jour-là. Vêtue d’un costume sombre, piqué au corsage d’une fleur éclatante et rare, elle avait quelque chose de plus sérieux, de plus classique que de coutume.
Il y a des moments où la vie vous apparaît plus douce et plus facile, où le devoir est une satisfaction, où l’indulgence vous monte du cœur aux lèvres ; peut-être Valentine était-elle dans une de ces heures, heures dangereuses, qui vous tendent des traquenards dans les coins de la vie,
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car les méfiants eux-mêmes perdent alors leur méfiance.
Elle avait toujours trouvé Régine jolie. Soudain, elle la crut bonne. La splendeur sans apparat de la vieille maison lui apparut sous un jour nouveau. Riche elle-même, elle eût voulu être plus riche pour vivre de cette façon presque patriarcale et pourtant si moderne...
Un travail bizarre, inconscient, se fit dans son cerveau ; c’était encore bien confus, mais l’idée se dégageait lentement de la brume : René se marierait, il fallait que René se mariât... Valentine le vit, avec les yeux de son esprit, assis à la place du châtelain de Broye. Le jeune homme porterait dignement ce rôle de chef de famille : n’en avait-il pas toutes les vertus ?
– Il faut que René épouse Régine, pensa madame Moissy.
Elle regarda son ami, assis de l’autre côté de la table, un peu plus loin ; il souriait en causant avec une vieille amie de la maison. Oui, ce beau visage, cette tournure élégante et noble n’étaient que l’enveloppe d’une âme plus belle et plus
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noble encore, malgré ses petites faiblesses ; on pouvait en toute sécurité mettre la main de toute jeune fille pure et charmante dans la main de cet honnête homme. Et lui, ne serait-il pas heureux dans cette famille, où se réunissait ce qui fait le plaisir et le prix de l’existence ?
En ce moment où le plan d’une vie nouvelle s’élaborait dans l’esprit de Valentine, elle ne souffrait pas ; l’excès de son abnégation la rendait impersonnelle, insensible à la douleur. Elle s’occupait du bonheur de René, comme si René était un autre, et elle éprouvait même une certaine joie...
Tout à coup, elle eut la perception de la réalité. C’était son René à elle, qu’elle voulait donner à cette jeune tille ; c’était la joie et l’essence même de sa vie qu’elle s’arrachait ainsi.
– Il le faut ! se dit-elle en fermant les yeux pour les empêcher de se remplir de larmes.
Une autre vision passa dans son cerveau surmené. Elle vit sur le large tapis rouge, dans la nef d’une grande église, au bruit des orgues assourdissantes, René très pâle, conduisant
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Régine, enveloppée de tulle blanc.
– Non, non, non ! cria tout son être intérieur.
Il lui sembla qu’elle voyait en elle son âme agenouillée, qui se tordait les mains, en la suppliant de lui faire grâce.
– Il le faut ! se répéta-t-elle encore une fois.
Son âme se laissa tomber défaillante, anéantie.
– Voulez-vous du sucre avec vos fraises, madame ? lui dit Dubreuil, en lui présentant le sucrier de filigrane.
– Non, merci, monsieur, répondit-elle. Et machinalement, elle se mit à manger du bout de la cuiller les dernières fraises parfumées, à peine rougies par les derniers rayons du soleil d’automne.
Dubreuil parlait à Valentine, elle lui répondait. Dans sa tête, elle entendait les orgues tonnantes, et le tapis rouge s’étendait tout au bout de la longue église. Les mariés étaient tout au bout maintenant, devant l’autel étincelant de lumières et de dorures. Un grand brouhaha se fit autour d’elle : on se levait.
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Lorsqu’elle entra dans le salon où brûlait une souche entière qui remplissait la vaste cheminée, elle sentit un frisson s’abattre sur elle, et elle chercha instinctivement les yeux de René pour s’y réchauffer. Il n’était point là. Elle causa quelques instants avec les uns et les autres ; comment trouvait-elle la force de leur parler, et la présence d’esprit de leur répondre ? C’est un phénomène qui se passe cent fois par soirée dans la moindre réunion un peu brillante.
René entra enfin ; il marchait lentement près de Régine, qui lui souriait avec une grâce particulière. Valentine les regarda, et se força de les regarder encore. Ils étaient très bien ainsi, l’un près de l’autre ; cela ferait un joli couple, pour s’en aller le long de la nef vers l’autel resplendissant... En ce moment, c’était vers elle qu’ils venaient.
– Mademoiselle Régine veut vous emprunter des livres, madame, dit la voix riche et douce du jeune homme. Me permettez-vous d’aller prendre chez vous ceux qu’elle va vous désigner ?
Il l’avait dit, il viendrait le lundi chercher des
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livres... Il le voulait donc ?
Il viendrait, non pas en simple visiteur, comme il l’annonçait, mais en amant passionné, irrité par une longue contrainte ; à l’heure présente, elle était donc encore le premier et le dernier mot de sa destinée !
– Venez, dit-elle, je serais enchantée de pouvoir être agréable à cette jolie enfant.
Régine s’assit près d’elle avec un de ces gestes câlins, délicieux, que les jeunes filles doivent s’apprendre mutuellement par l’exemple, car pour peu qu’elles soient bien élevées, elles ont près des femmes plus âgées ce joli mouvement abandonné et retenu à la fois qui leur ferait croire qu’elles les adorent.
– Vous êtes la bonté même, fit mademoiselle de Broye ; je suis très contente que vous soyez venue aujourd’hui. Voyez, je me coiffe comme vous, c’est si joli ! Et j’ai mis une robe sombre, comme vous. Je voudrais tant vous ressembler !
René restait debout devant elle, et son regard allait de l’une à l’autre de ces femmes si
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différentes, et dont l’extérieur était presque semblable en effet. Toutes les deux avaient des cheveux soyeux d’un brun doux, les yeux bleus, le teint rosé et blanc ; les sept ou huit années de différence entre elles étaient largement compensées du côté de Valentine par la sérénité et la grâce, mais Régine avait le charme de la jeune fille, ce charme un peu vert, un peu aigrelet, auquel les hommes ne sont guère sensibles que plus tard. Toute l’âme de René se jeta aux pieds de Valentine. Elle était si bonne !
– Vous avez un goût exquis, continuait Régine. M. d’Arjac me disait tout à l’heure que vous n’aimiez pas le monde ; vous avez grand tort, madame, si j’ose vous le dire. Vous seriez si fêtée !
– Cela ne m’amuse guère, dit Valentine en laissant caresser ses belles mains que la jeune fille avait prises dans les siennes.
– Eh bien, moi, je vous supplierai tant que vous viendrez à toutes nos fêtes. Maman veut donner quatre grands bals cet hiver ; vous n’y manquerez pas, bien sûr ?
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– Je viendrai ! dit Valentine.
Elle s’était dit depuis longtemps qu’elle sortirait beaucoup pendant l’hiver qui allait suivre. Il fallait montrer un front d’airain. Il fallait aller dans le monde, déjouer les ruses malignes de ceux qui veulent tout savoir, se montrer toujours calme ; il fallait qu’on la vit partout, et qu’on la vit sans René...
Celui-ci, heureux de voir son amie fêtée, s’était assis auprès d’elle.
– Cette nouvelle coiffure vous va bien, mademoiselle, dit-il.
Il voulait remercier Régine du bon accueil qu’elle faisait à Valentine.
– Voyez-vous, dit la jeune fille à Valentine, en adressant un sourire à René, je veux vous imiter en tout maintenant. Vous devez porter bonheur. Quand on pense que je vous connais depuis combien ? cinq ou six ans, au moins, et que je n’ai jamais pensé à vous regarder avant l’année dernière ! Dites, j’étais désagréable quand j’étais petite ?
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Valentine sourit.
– Toutes les petites filles sont plus ou moins capricieuses, dit-elle ; mais puisque vous avez la franchise de m’avouer que vous ne faisiez pas attention à moi, j’userai de la même franchise envers vous. Je vous avais peu vue et pas du tout observée.
– C’est bien ce que vous aviez de mieux à faire, répondit Régine en riant. Mais maintenant, je vais vous regarder attentivement. Je me marierai une fois ou l’autre, ajouta-t-elle en baissant les yeux et en faisant tourner les bagues autour des doigts amaigris de Valentine ; je voudrais que ma maison ressemblât à la vôtre ; c’est délicieux chez vous, vous savez ? Vous m’apprendrez comment on se fait aimer !
Valentine ressentit un coup terrible dans son pauvre cœur déjà tant meurtri ; elle jeta à René un regard suprême, comme celui du cerf qui va mourir, puis elle s’inclina vers la jeune fille et la baisa au front.
– Vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne rien, dit-elle, aimez vous-même.
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Régine baissa la tête, et jeta un regard furtif sur René. Celui-ci, saisi d’un étrange malaise, se leva doucement et s’approcha d’un autre groupe. Un instant après Valentine retourna chez elle.
Dans la longue nuit d’octobre, elle eut le temps de rêver du tapis rouge et de s’accoutumer aux orgues tonnantes.
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VII
C’était l’hiver, et c’était Paris, avec l’odeur fugitive des bouquets de violettes aux éventaires des fleuristes, avec les grands chevaux de luxe, enveloppés de leurs couvertures armoriées ; les passants pressaient le pas, le gaz s’allumait de bonne heure aux devantures des magasins, resplendissantes de colifichets coûteux ; un vrai Parisien, à l’inspection seule de ces choses faites pour attirer le regard et la convoitise, eût fixé sans hésiter la date : 20 décembre.
René d’Arjac errait dans la rue de la Paix, s’arrêtant un peu partout. À cette heure précieuse entre cinq et six, où l’on a toujours tant de choses à faire, lui se trouvait désœuvré, pour la première fois depuis trois ans.
On commençait à dîner un peu, à danser pas encore, mais on en parlait. Les dames reprenaient leurs jours ; Valentine, sollicitée par ses amies de
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faire comme tout le monde, afin qu’on fût certain de la trouver, avait refusé un jour dans la semaine.
– Ne me trouve-t-on pas tous les jours de cinq à six ? avait-elle dit.
Et l’on était venu de cinq à six, prolongeant les visites jusqu’à sept heures... Et René avait perdu l’heure de sa douce causerie journalière. Il avait protesté, s’était fâché ; comme tous les hommes faibles de caractère, il avait dépassé la mesure, accusant Valentine de ne plus l’aimer, puis il était revenu repentant, éperdu...
C’était là le danger pour la pauvre femme. Elle avait voulu dénouer ce lien qui la tenait par toutes les fibres de son être ; mais lorsqu’elle se voyait accusée de caprice, lorsqu’elle sentait que c’était vrai, que René avait raison, et lorsque lui, le pauvre aimé, s’en venait lui demander pardon d’avoir été injuste, lui à elle !... comment se défendre contre la douceur de la réconciliation ? Comment supporter de lui sembler cruelle et fantasque, lorsque toute l’âme de la jeune femme était tendue vers un seul but : le détacher d’elle
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sans le faire souffrir !
Sans le faire souffrir ! Quelle chimère ! Ils étaient là pour souffrir et seulement pour souffrir ; la destinée le voulait ainsi, et Valentine se faisait bourreau pour obéir à la destinée. Elle avait donc retiré à René cette heure d’entretien familier ; elle faisait chez lui ses visites rares ; en revanche, elle n’avait jamais vu tant de monde.
Mademoiselle de Broye ne la quittait pas. À tout moment, le grand landau s’arrêtait devant la maison de madame Moissy ; Régine en descendait légère et montait en courant les deux étages de son amie. C’était un concert, une fête de bienfaisance, ou bien une promenade au Bois, et Valentine se laissait emmener, séduite par le désir mortel de mieux connaître la femme à laquelle elle voulait donner son René.
Elle ne la connaîtrait pas. Régine était une de ces natures qui trompent l’investigation la plus minutieuse ; on ne les connaît qu’à l’épreuve. On les croit profondes et cachées. Du tout ! Elles sont simplement superficielles. Là où l’on se figure des mystères, il n’y a qu’une surface peinte
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et dorée ; le dessous est un massif de plâtre.
Régine paraissait affectueuse, elle n’était que caressante ; spirituelle, elle n’était que caustique. Toutes ses grâces étaient apprises, tous ses mérites étaient artificiels. La seule chose qui fût naturelle en elle était une extrême violence de caractère ; mais là encore, tout était extérieur ; elle dépensait sa véhémence en paroles terribles, et une fois ce flux de colère arrêté, elle oubliait tout, la cause et l’effet, avec une indifférence absolue. Pour elle, dire qu’elle se vengerait, c’était être déjà vengée. Mais cette sincérité du premier mouvement n’était connue que de ceux qui vivaient près d’elle, car elle la cachait avec un soin extrême. C’est si mauvais genre, de s’emporter !
René avait d’abord protesté énergiquement contre cette intrusion nouvelle dans la vie de Valentine. Mademoiselle de Broye lui prenait peu à peu tout le temps que lui donnait son amie. Puis, comme il n’était pas taillé pour la résistance, il avait cédé, d’aussi mauvaise grâce que possible, et avait fini par s’accoutumer à
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rencontrer la jeune fille presque à chacune de ses visites.
Quand Régine voulait, elle était adorable ; jamais elle ne le fut pour personne autant que pour René. Avertie par on ne sait quelle intuition mystérieuse, elle avait compris que Valentine la protégeait dans cette voie. Mais les choses lui semblaient marcher bien lentement ; elle voulut essayer de leur imprimer une impulsion plus rapide.
À l’heure où René se promenait si tristement seul, se demandant s’il fallait tenter de voir Valentine ce jour-là, ou bien s’il fallait la laisser à ses nouveaux amis, la jeune fille entamait sa campagne. Par un hasard propice, les deux femmes se trouvaient seules depuis un quart d’heure. Régine se rapprocha de madame Moissy, poussa un grand soupir, la regarda en souriant, puis laissa retomber son regard sur le tapis.
– À quoi songez-vous, ma mignonne, pour soupirer ainsi ? demanda la bonne Valentine.
Mademoiselle de Broye sourit, rougit un peu, et répondit : – À mon mariage, naturellement.
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– Et vous soupirez ?
– Évidemment ! Dites-moi, chère, à votre avis, c’est gai, le mariage ?
Valentine demeura muette.
– Non, répondit-elle après un instant, mais mon avis n’est pas le seul et, je le crois, n’est pas bon. Voyez votre père et votre mère !
Mademoiselle de Broye écarta cette idée d’un geste mutin.
– Mon père et ma mère sont d’une autre époque. Ils ont fait un mariage de convenance, où toutes les convenances se trouvaient réunies, même celles des caractères ; ils ont été parfaitement heureux, et le sont encore, mais ils n’ont jamais eu que de l’amitié l’un pour l’autre, cela se voit tout de suite. Moi, je suis plus gourmande ; je voudrais faire un mariage d’amour.
Le cœur de Valentine se serra. Elle voulait bien marier René, mais qu’elle eût souffert si elle avait pensé que lui aussi ferait un mariage d’amour ! Après tout, pourvu que Régine eût les
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apparences du bonheur, pour commencer c’était assez ; ou l’amour viendrait du côté de René, et si douloureuse que fût cette idée, c’était la seule désirable, ou bien Régine elle-même s’accoutumerait à la paisible et bienveillante indifférence qui est à la base des mariages mondains heureux, – et tout irait pour le mieux.
– Vous serez aimée quand vous le voudrez, ma mignonne, répondit Valentine.
– Ce n’est pas si sûr... Vous me garderez mon secret, n’est-ce pas ? Je ne puis en parler à ma mère, elle est si majestueuse !...
– Elle est si bonne ! interrompit doucement madame Moissy.
– Oui, mais elle est absolument l’opposé d’une personne romanesque, et moi, je suis si romanesque ! Voyez-vous, Valentine, – vous me permettez de vous appeler Valentine, n’est-ce pas ? – j’ai un idéal... et je voudrais bien que mon futur mari représentât cet idéal.
Le cœur de madame Moissy battait à se rompre ; elle parla cependant.
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– Il doit avoir un nom, cet idéal ; n’est-il représenté par personne ? dit-elle avec douceur.
Régine sourit et resta muette, les yeux baissés. Valentine n’eut pas le courage d’insister. Alors la jeune fille reprit :
– Oui, sans doute. Mais à quoi bon le dire, s’il ne pense pas à moi ?
– Qui vous fait croire qu’il ne pense pas à vous ? balbutia Valentine par un effort suprême.
– Je ne sais... Il est fort aimable, mais est-ce assez ?
– Si vous l’encouragiez un peu...
Madame Moissy s’arrêta. Le rôle qu’elle jouait lui semblait odieux et lâche.
Régine répondit avec un sourire enchanteur :
– Encouragez-le donc, chère Valentine... Vous savez bien de qui je veux parler.
– M. d’Arjac ? demanda la jeune femme, qui se sentait mourir.
Régine baissa la tête avec un signe affirmatif.
– Vous êtes sûre de l’aimer ? fit tout à coup
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Valentine, réveillée soudain comme par l’approche d’un péril.
– Je suis sûre de le vouloir pour mon mari, répondit mademoiselle de Broye. Mais soyez prudente, mon amie, ne me compromettez pas. J’ai pensé que peut-être ma fortune, très supérieure à la sienne, serait un obstacle de mon côté... il a l’âme fort délicate, dit-on. S’il savait que mes parents ne considéreront pas la différence des fortunes comme un motif de refus, il agirait peut-être différemment.
– Sans doute ! fit Valentine.
Régine lui pressait les mains ; elle ne le sentait pas. Le timbre de la porte résonna.
– Je me sauve, dit mademoiselle de Broye ; si c’était lui !
C’était lui en effet. Après bien des hésitations, il avait fini par revenir vers cette maison, qui l’attirait comme un aimant. Il salua Régine, qui le rencontra au milieu du salon, et s’approcha de son amie avec un sentiment de joie indicible à la trouver seule.
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Il s’assit en face de Valentine avec le frisson heureux d’une intimité retrouvée. Cet appartement, qui plein d’étrangers lui avait paru inhospitalier, semblait maintenant refermer sur lui ses bras amis.
– Elle passe sa vie chez vous ! dit-il en indiquant du regard la porte par laquelle Régine venait de sortir. Mais aujourd’hui elle a eu l’esprit de s’en aller, je lui pardonne. Pourvu qu’il ne vienne plus personne !
– Il est déjà tard, fit Valentine. J’espère que nous serons seuls.
Ils échangèrent un regard, et s’aperçurent que pour eux, même cette joie fugitive était devenue rare. René se leva, prit la main de son amie et la porta lentement à ses lèvres.
– Ah ! vous m’aimez toujours, fit-il en sentant trembler cette main sous ses lèvres.
Valentine sourit et se pelotonna au fond de son fauteuil en baissant les paupières, afin de ne pas laisser échapper ses larmes.
– J’ai mille choses à vous dire, commença-t-
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elle d’un ton grave, car malgré son empire sur elle-même, elle ne pouvait se contraindre assez pour paraître calme. Voulez-vous venir demain à deux heures ?
– Non, répondit René, c’est vous qui viendrez. Il y a je ne sais combien de temps que vous n’êtes venue.
Valentine hésita. Allait-elle renouer ce qu’elle s’efforçait vainement de rompre depuis trois mois ? Cependant, leur entretien serait long ; chez elle, ils pouvaient être dérangés ; faire fermer sa porte était dangereux...
– J’irai, dit-elle.