Une Trahison

Henry Gréville · Chapitre 1 sur 3 · partie 3/4

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Une Trahison

Une trahison

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

René, fou de joie, voulut la prendre dans ses bras. Elle l’arrêta du geste.

– On peut venir... dit-elle.

– Vous viendrez ! vous viendrez ! répétait René. Ô Valentine, pourquoi me faire tant souffrir ? Est-ce pour éprouver ma tendresse ? Mais vous la connaissez !...

– Nous causerons demain, dit-elle en se levant. Elle le regarda, et malgré elle, tout son amour

 

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blessé, saignant, passa dans son regard.

– Dis tout ce que tu voudras ! fit René éperdu, tu m’aimes ; n’essaie pas de mentir, tu m’aimes !

Une idée traversa le cerveau de Valentine. C’était peut-être le salut !

– Oui, dit-elle, mais tu verras demain ; ne te réjouis pas trop.

– Tout m’est indifférent, puisque tu m’aimes ! dit-il à voix basse. Je m’en vais, j’ai peur qu’on ne vienne, qu’on ne trouble ma joie... À demain, ma bien-aimée.

Il sortit aussitôt. Valentine le suivit des yeux, et quand il eut disparu :

– Demain, à cette heure, il y aura entre nous un gouffre infranchissable. Ô mon Dieu ! si je pouvais mourir !

 

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VIII

 

Le lendemain succéda pour tous deux à une nuit sans sommeil. Enfin, à l’heure fixée, Valentine entra chez René. Pendant une minute, ils se regardèrent sans se parler, tant se revoir leur paraissait une chose grave et sacrée ; puis le jeune homme, débarrassant son amie de son manteau et de son chapeau, la fit asseoir sur un canapé et s’assit auprès d’elle. Lui aussi sentait la circonstance solennelle.

– Il se passe donc quelque chose ? dit-il enfin.

Valentine respira longuement.

– Oui, dit-elle. Je vais vous expliquer d’un mot tout ce qui vous a semblé étrange cet hiver. Mon mari me persécute.

– Votre mari ! s’écria René. Il ose...

– Il peut, donc il ose, c’est tout simple. Je ne sais qui lui a parlé de nous, mais il a eu

 

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connaissance de ce que nous étions l’un pour l’autre.

– Eh bien ! fit René avec un geste superbe, qu’il vienne !...

Valentine ferma les yeux avec une sensation de bonheur sans égal : toute la joie de la protection se trouvait dans ce mot, mais aussi tous les dangers d’une lutte inégale. Elle reprit :

– Il ne viendra pas ; il se tient loin : mais sachant que j’ai conservé l’estime du monde, et qu’elle m’est précieuse pour vous autant que pour moi, il me menace d’un procès en séparation...

– Enfin ! s’écria le jeune homme. Il y a huit ans que vous auriez dû le faire vous-même !

– Si je l’avais fait, les avantages étaient alors de mon côté ; maintenant, il a toutes les armes pour lui...

– Comment cela ?

– Il me fera condamner pour adultère, dit Valentine à voix basse, en détournant son visage. Il a des preuves ; il nous a fait surveiller, il est le plus fort ; la lutte est inutile.

 

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René resta atterré. Valentine continua :

– La seule ressource que j’aie contre lui est de lui opposer un démenti formel par mes actes, de sorte qu’il soit réduit par l’opinion publique à ne pouvoir se servir de ce qu’il a dans les mains.

– Comment ? fit René, avec le pressentiment de la réponse qu’il allait entendre.

Valentine le regarda, lui mettant ses deux mains sur les épaules, et dit d’une voix ferme :

– Il faut nous séparer.

René se dégagea par un mouvement brusque, si rude qu’elle n’osa essayer de le ressaisir.

– Nous séparer ! dit-il, vous n’y songez pas.

– Il le faut, pour vous, pour moi, pour l’avenir, pour l’honneur... Oh ! René, regardez-moi, comprenez que mon cœur se brise, que si je vous dis cela, c’est que c’est nécessaire...

Elle se laissa tomber sur le canapé, défaillante, éperdue, le regardant toujours, essayant de faire passer en lui, par les yeux, la conviction profonde qui la guidait. Il avait reculé encore un peu, et la regardait aussi, mais comme un juge.

 

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– Expliquez-vous, dit-il, je ne comprends pas.

– Mon mari me menace de me déshonorer, vous dis-je, si je ne renonce à vous, fit Valentine en baissant la tête.

René se rapprocha d’elle, et se pencha vers son visage pâle d’angoisse.

– Allons-nous-en ! dit-il. Je te l’ai proposé bien des fois, tu as refusé. On dirait aujourd’hui que c’est le destin lui-même qui te jette dans mes bras. Partons ! Nous trouverons bien un coin de terre pour nous cacher, pour y vivre et pour y mourir heureux l’un par l’autre. Je ne crains ni la vieillesse ni l’abandon, ma Valentine ! Nous sommes riches, nous formerons une famille, nous aurons des enfants qui nous aimeront.

– Et qui n’auront le droit de porter aucun nom, fit Valentine en reprenant son courage. Des enfants qui ne seront ni à toi ni à moi, et que l’autre, le père légal, nous enlèvera si quelque jour il les découvre.

– Il ne les découvrira pas !

– Alors ils n’auront pas de patrie, ils n’auront

 

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pas de société, ils ne seront les citoyens de rien ni les enfants de personne... Crois-tu que je n’aie pas frémi cent fois à la pensée de l’enfant, – de l’enfant sans nom ?

– Qu’importe ! fit René en lui serrant passionnément les deux mains. Tout cela est loin, aujourd’hui seul est présent ; nous nous aimons, le monde entier nous appartient, partons !

Elle se dégagea par un geste désespéré.

– Eh bien, non, dit-elle, je n’en ai pas le courage.

– Que crains-tu ?

– Je crains la vieillesse et l’isolement !

– Tu n’as pas confiance en moi ?

– Je ne puis vivre sans l’estime du monde.

– C’est à cela que vous sacrifiez notre amour ? Ah ! Valentine, vous ne m’aimez pas !

– Dis-le donc encore une fois ! s’écria la jeune femme en se levant. Dis-le, que je ne t’ai pas aimé !

René se tut. Ces paroles amères peuvent

 

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s’échapper sous le coup de la douleur, mais on ne les prononce pas deux fois. Valentine reprit :

– Oui, je regarde loin, moi ; je vois au-delà du temps présent ; je vois l’avenir gros d’orages ; bafoués par le monde, calomniés, nous rôderons, sans pouvoir y rentrer, à la porte de la société qui nous aura chassés...

– Mais je serai là, moi ! s’écria René.

– Tu peux mourir ! lui dit-elle en le regardant en face. Et moi aussi, je peux mourir.

– Est-ce que nous pourrions nous survivre ?

– Hélas ! on ne sait pas ! fit tristement la jeune femme.

L’emportement de René était tombé ; il s’assit près d’elle, épuisé de sa récente colère ; elle l’attira et appuya la tête de son ami sur sa poitrine.

– Vois-tu, René, il n’y a qu’une chose vraie, c’est le mariage. Nous ne pouvons pas nous marier ensemble, malheureusement ; il faut avoir le courage de nous reprendre l’un à l’autre et de recommencer chacun de notre côté une vie

 

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régulière.

Le jeune homme ne parut pas avoir entendu. Valentine continua avec plus de courage :

– Il faut nous séparer, afin de pouvoir nous retrouver plus tard avec joie, dans une amitié qui n’aura plus de nuages. Pour cela, mon René, il faut accomplir le sacrifice en entier, de façon qu’il porte ses fruits... René, je t’en supplie, aie confiance en moi, je te le demande à mon tour, veux-tu promettre de m’obéir ?

Il la regarda de ses yeux découragés, attendant un nouveau coup.

– Il faut te marier, ma chère âme !

Il laissa retomber sa tête sur la poitrine de Valentine sans rien dire. Elle le serra passionnément dans ses bras.

– Il faut te marier, mon René ; avoir une famille à toi, un foyer à toi ; je t’ai tenu trop longtemps écarté des lois sociales, il faut y rentrer. Je vieillirai, moi, vois-tu, et je ne serais jamais qu’une maîtresse ; c’est une femme qu’il te faut, avec les avantages de la fortune et d’une

 

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situation honorée. Tu souffriras dans les commencements, lorsque nous allons être séparés, mais tu verras bientôt que j’avais raison, et qu’en te parlant ainsi, je me montrais ton amie...

Elle continua longtemps de la sorte, serrant contre son cœur déchiré René toujours immobile. Les larmes ruisselaient sur le visage de la jeune femme ; elle ne les sentait pas, et trouvait dans son cœur des arguments nouveaux, mélange singulier de mensonge et de vérité, que lui dictaient son amour profond, son abnégation sans limites.

Et pendant ce temps, René, qui l’écoutait sans l’entendre, se demandait intérieurement :

– Quel motif peut-elle avoir pour vouloir m’abandonner ?

Valentine cessa tout à coup de parler, et regarda son ami avec une sorte de stupeur.

– Réponds-moi donc, fit-elle, dis-moi quelque chose !

– Que veux-tu que je te dise ? tu détruis ma

 

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vie, tu m’arraches le cœur ; je t’écoute, en me demandant où tu as pris tout ce courage ; moi, je n’aurais jamais pu !

Il sembla à la jeune femme qu’un ressort se brisait en elle, et qu’elle tombait en pièces, comme un mécanisme détraqué. Elle eut envie de s’écrier : Partons ensemble ! Puis elle se dit qu’elle avait déjà trop souffert pour qu’il ne fût pas insensé de perdre le fruit de ses souffrances. Elle voulait le bonheur de René, elle l’obtiendrait.

– C’est parce que je t’aime ! lui dit-elle en frémissant ; c’est parce que je veux que tu sois heureux.

– Et vous, qu’allez-vous faire ? demanda-t-il en la regardant bien en face.

– Moi ? Ah ! Dieu ! je n’en sais rien ! fit-elle en laissant retomber sur sa robe ses mains sans force.

Ce fut au tour de René de la supplier de lui donner une explication ; il voulait savoir pourquoi elle lui imposait cette torture. Il ne put

 

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obtenir d’autre réponse que la même phrase : Il faut songer à l’avenir ; je veux que tu sois heureux toute la vie.

Las et humilié de prier, il se redressa enfin et dit avec amertume :

– Soit, puisque vous le voulez, séparons-nous !

Frappée au cœur, Valentine le regarda, comme un agneau regarde le boucher. Ce n’était pas ainsi qu’elle voulait la séparation ; une rupture était pour elle pire que la mort, et le but de son sacrifice n’était-il pas de conserver l’amitié de René, et le droit de veiller sur lui toute sa vie ?

– Séparons-nous matériellement, dit-elle, mais que nos âmes restent unies. René, je vous en supplie, faites ce que je vous demande ! Mariez-vous, afin que nous puissions nous voir, en toute sécurité, dans la paix de notre conscience, pour qu’il y ait entre nous des obstacles infranchissables.

– Où voulez-vous, fit-il d’un ton amer, que je trouve le temps, la force et le goût de me choisir

 

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une femme ? Vous en avez peut-être une à m’offrir ?

– Non, dit Valentine avec douceur ; mais en regardant autour de nous...

Elle nomma plusieurs maisons où il y avait des jeunes filles à marier, évitant soigneusement de mentionner mademoiselle de Broye.

– Alors, vous y tenez absolument ? dit-il ; cela fait partie de vos plans ?

Elle fit un signe d’affirmation muette, en le regardant jusqu’au fond de l’âme.

– Comme il vous plaira, continua-t-il avec un geste lassé. Je m’étais donné à vous corps et âme ; votre fantaisie est de vous débarrasser de moi en faveur d’une autre ; agissez selon votre fantaisie ; je vous appartenais, je ne me reprends pas.

Valentine se laissa glisser à genoux devant lui.

– Si tu savais comme je t’aime, dit-elle à travers ses larmes, si tu savais... si tu savais !...

Il la releva dans ses bras en la couvrant de baisers : elle n’essaya pas de résister.

 

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IX

 

L’idée de la séparation était entrée dans l’esprit de René ; celle du mariage avait glissé sur lui : Valentine sut l’amener bientôt à les considérer tous les deux comme inséparables. Ce ne fut pas l’œuvre d’un jour ; mais la nature molle et impressionnable du jeune homme rendait possible ce qui paraissait invraisemblable.

Il cherchait toujours dans son esprit quels pouvaient être les motifs qui faisaient agir madame Moissy ; à mille lieues de la vérité, il s’arrêtait aux explications les plus bizarres ; – mais dès qu’il regardait les yeux purs de son amie, ses suppositions tombaient d’elles-mêmes.

Malade, l’esprit torturé, il finit par se laisser aller à la dérive, comme une épave ; Valentine voulait qu’il se mariât – il se marierait.

En attendant, il voyait très souvent Régine de Broye, qui venait à toute heure chez sa nouvelle

 

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amie ; la jeune fille resserrait autour de lui les mailles d’un filet soyeux et invisible. Avertie par on ne sait quelle intuition mystérieuse, elle avait compris que pour plaire à René elle devait ressembler à Valentine. Elle lui ressemblait donc : dans la tenue, dans la mise, dans l’apparence générale, elle rappelait madame Moissy ; elle s’était approprié quelques-unes des expressions de la jeune femme, les inflexions de voix même ne lui avaient pas échappé. Peu à peu, René s’habitua à la considérer avec une certaine satisfaction ; elle était toujours bonne et aimable, celle-là ! Elle n’avait pas les caprices incompréhensibles, les cruautés inutiles de Valentine ! Il trouvait toujours une approbation dans ses yeux.

Il en parla un jour à son amie, avec la froideur impitoyable de ceux qui se croient injustement lésés.

– Cette jeune fille est vraiment charmante, dit-il d’un ton détaché ; elle vous ressemble, elle ressemble, veux-je dire, à ce que vous étiez quand vous m’aimiez...

 

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Valentine le regarda attentivement. Il y venait donc ! Elle eût dû se réjouir, elle éprouva une tristesse mortelle.

– Oui, continua-t-il ; quand vous m’aimiez, vous aviez cette sympathie dans l’abord et le regard, cette bienveillance dans les paroles... Elle est charmante, et mériterait de rencontrer un mari digne d’elle.

Valentine le regardait toujours.

– Oh ! mon cher ingrat, pensait-elle, si tu pouvais voir ce que je souffre !

Après un instant d’hésitation, elle reprit tout haut :

– C’est peut-être qu’elle vous aime ?

René fut moins surpris qu’il ne l’eût cru lui-même.

– Elle ! la pauvre enfant ! à Dieu ne plaise ! Elle mérite mieux qu’un cœur brisé et torturé comme le mien !

– Si elle vous aimait, tel que vous êtes ? insista Valentine en tremblant.

 

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– Je la plaindrais sincèrement ! répondit le jeune homme.

C’en était assez pour ce jour-là. Un grand pas était fait ; l’idée du mariage, non seulement en général, mais avec Régine, avait enfin pénétré dans l’esprit de René ; il était désormais sans défense.

La lutte fut longue, cependant ; il aimait toujours Valentine ; mais son amour-propre blessé et ce besoin de consolations naturel au cœur de ceux qu’on fait souffrir, l’entraînaient du côté où il se sentait choyé. Son amour restait à madame Moissy, malgré ce qu’il appelait son ingratitude. Pendant deux mois, il hésita, avançant aujourd’hui, reculant demain, se montrant près de Régine le charmeur qu’il savait être, les jours où il croyait avoir à se plaindre de son amie, et revenant à celle-ci les yeux pleins de larmes brûlantes, lorsqu’il voyait pâlir et se contracter le beau visage dont l’expression à la fois rigide et douloureuse était devenue une énigme pour lui.

Le temps s’écoulait cependant ; madame

 

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Moissy, qui recevait toutes les semaines une lettre de son mari, ne pouvait oublier que bientôt elle devait tenir sa promesse. René n’avait pas encore fait sa demande en mariage ; à plusieurs reprises, elle avait espéré l’irriter assez pour l’amener là ; elle en avait été pour sa peine. Elle résolut de frapper un grand coup.

Un soir, chez madame de Broye, profitant d’un moment où elle se voyait entourée d’un groupe affectueux et sympathique, elle amena ses amis à parler de leurs projets pour l’été.

– Et vous ? lui demanda-t-on.

– Moi ? À moins d’événements que je ne puis prévoir, je compte partir dans les premiers jours d’avril, pour passer quelque temps en Italie.

René tressaillit. Il l’avait vue le jour même, et elle ne lui avait pas dit un mot de ce projet. S’était-elle ravisée ? Voulait-elle l’emmener ? Ou simplement essayait-elle de donner le change au monde pour cacher un départ avec lui ? Il chercha à rencontrer les yeux de son amie, mais sans y réussir.

 

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– Partez-vous seule ? demanda quelqu’un.

– Non ; madame Desclos va chercher à Naples sa sœur malade ; je lui ai promis de l’accompagner.

Les folles espérances de René tombèrent. Ce n’était pas avec lui qu’elle partait, et de plus elle s’adjoignait une telle compagne que toute rencontre devenait impossible ; madame Desclos était connue pour une des plus impitoyables langues de leur monde.

Il ressentit une colère immense. Était-il à ce point chassé de la vie de Valentine qu’elle songeât à réaliser de tels projets sans seulement lui en faire part ? Traversant le salon, il alla s’asseoir près de Régine.

– Vous paraissez souffrant, monsieur ? lui dit-elle avec intérêt.

– Mais non, répondit-il. Vous êtes trop bonne.

Elle ne répondit pas ; il leva les yeux sur elle et rencontra son regard fugitif ; elle avait rougi d’une façon si significative qu’il ne pouvait s’y méprendre. Tout l’orgueil blessé du jeune homme

 

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lui monta à la tête ; dédaigné là, accepté, presque demandé ici, n’était-ce pas pure folie de sa part de poursuivre un bonheur perdu, lorsqu’un autre s’offrait à lui ?

– Votre bonté, dit-il avec une émotion qu’il ne pouvait cacher, car il sentait au fond de lui-même qu’il commettait une méchante action, – votre bonté irait-elle jusqu’à me permettre de croire que vous vous intéressez assez à moi pour m’autoriser à demander votre main ?

– Essayez, monsieur ! répondit Régine, avec un sourire de triomphe qui illumina son joli visage. Mais si vous m’en croyez, faites faire votre demande par madame Moissy ; elle a l’oreille de mes parents, je vous en préviens.

René s’inclina et se leva. Le caractère de cet aparté avait attiré sur eux un peu d’attention ; il retourna vers le groupe qu’il venait de quitter, et mademoiselle de Broye se dirigea vers sa mère.

Un peu plus tard, se trouvant près de Valentine, René lui dit d’un ton posé :

– Voulez-vous me rendre un service, un vrai

 

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service d’amie ?

– Certainement, fit-elle, le cœur serré.

– Mademoiselle de Broye vient de m’autoriser à demander sa main ; elle dit que la demande faite par vous aurait plus de chance d’être accueillie : me portez-vous assez d’intérêt pour vouloir bien vous en charger ?

Il parlait sans la regarder ; elle-même détournait les yeux ; tout à coup elle s’avisa que quelqu’un pouvait l’espionner, et tournant vers celui qu’elle avait tant aimé son visage d’une pâleur de cire :

– Je le ferai dès demain, dit-elle.

– Je vous en aurai une éternelle reconnaissance, répondit-il en s’inclinant.

Quand elle se trouva seule chez elle, Valentine se jeta dans un fauteuil et resta immobile.

Les heures s’écoulaient les unes après les autres, sans lui apporter de soulagement ni même d’engourdissement. Le jour qui filtrait à travers les persiennes l’avertit enfin qu’une nouvelle épreuve lui était encore réservée.

 

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– Et je l’aime ? Oh ! comme je l’aime ! murmura-t-elle, en se tordant les bras. Et il me maudit ! Et il ne saura jamais que je meurs de l’aimer ! Pourvu seulement que je survive à ce qui m’attend ! Qu’il me maudisse, plutôt que d’avoir à me pleurer.

Dans l’après-midi, elle se rendit chez madame de Broye, et lui exposa tout ce qui concernait M. d’Arjac. Elle n’avait pas eu besoin de le consulter ; elle savait de longue date tout ce qui se rapportait à lui, à sa fortune, à sa famille. Décidée à accomplir jusqu’au bout la tâche qu’elle s’était imposée, elle sut trouver l’accent de chaude sympathie nécessaire, sans dépasser la limite subtile où il eût semblé exagéré.

Madame de Broye l’écoutait d’un air grave. Une mère à qui l’on demande sa fille en mariage se sent toujours inquiète. Non qu’elle soupçonnât le moins du monde ce que ressentait son aimable voisine, mais le mariage est une chose si sérieuse qu’on ne saurait assez hésiter avant de se décider, bien plus encore pour soi-même que lorsqu’il s’agit des autres. Un instant Valentine craignit

 

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que sa demande fût repoussée.

– Enfin, dit madame de Broye avec un soupir, j’en parlerai à mon mari. Je crois que la démarche de M. d’Arjac sera accueillie favorablement ; il a pour ce jeune homme une affection particulière. Quant à ma fille...

L’excellente femme termina sa phrase par un sourire. Valentine sourit aussi en réponse.

– Vous êtes bien pâle, dit madame de Broye, effrayée. Vous sentez-vous malade ?

– Non, répondit Valentine en se levant, je vous remercie. C’est la fatigue des jours précédents. Je suis devenue très mondaine cet hiver, et comme je n’avais pas l’habitude...

Le lendemain, madame Moissy reçut un petit billet qui la priait de faire savoir à M. d’Arjac qu’il pouvait se présenter chez M. et madame de Broye.

Elle envoya chercher René, qui vint aussitôt.

– Voici, dit-elle, en lui présentant le mince feuillet de papier qui décidait de leurs deux existences.

 

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Il le prit, le lut, et le mit sur la table.

– Valentine, dit-il en la regardant avec des yeux éperdus, vous le voulez ?

– Oui, dit-elle en se détournant.

– Vous voulez que j’épouse cette jeune fille, vous renoncez à être jamais rien pour moi, vous me chassez de votre vie ?

Elle lui jeta un regard suprême. Il lui prit les deux mains.

– Tu m’aimes encore. Je t’adore, dit-il, nous souffrons tous les deux par ta faute, il y a là quelque horrible mystère... Dis-moi la vérité, Valentine !

– Je n’ai plus rien à vous dire, murmura-t-elle.

Il laissa aller ses mains inertes.

– Soit, fit-il d’une voix tremblante, vous l’aurez voulu.

Il s’écarta d’un pas, sans la quitter des yeux. Elle eût voulu être morte, afin qu’il la prît dans ses bras pour pleurer sur elle, mais elle ne répondit rien.

 

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– Adieu, alors ? dit-il.

– Adieu.

Ils se regardèrent, et, poussés par un irrésistible élan, tombèrent dans les bras l’un de l’autre en sanglotant.

– Adieu, ma vie, dit Valentine, en lui posant les mains sur les épaules pour boire encore une fois toute la coupe d’amertume dans les yeux qu’elle adorait. Adieu, pour toujours... pour toujours. Je te remercie pour ta tendresse, pour ton dévouement. Pardonne-moi de t’avoir fait souffrir, c’est parce que je t’aimais... Pardon, et adieu !

René la serra follement dans ses bras.

– Allons-nous-en tout de suite, lui dit-il à l’oreille, j’ai une voiture en bas...

Elle se détacha doucement.

– Non, fit-elle... Que dirait le monde ? Adieu !

– Adieu ! dit-il tristement.

Et il sortit.

Valentine s’enferma dans sa chambre pour le

 

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reste du jour.

Le lendemain, entre deux visites, elle reçut l’annonce officielle des fiançailles de mademoiselle de Broye avec M. d’Arjac.

 

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X

 

Les préparatifs du mariage ne furent pas longs. On eût dit que chacun avait hâte d’arriver à ce jour définitif. René, fébrile et nerveux, s’était plongé résolument dans son rôle de fiancé ; l’empressement joyeux de Régine faisait dire méchamment à ses bonnes amies qu’elle voulait rattraper son temps perdu.

Valentine avait voulu s’absenter pendant les six semaines qui devaient s’écouler avant le mariage, et profiter du premier prétexte pour éviter de revenir à ce moment ; Régine la supplia tant, la fit tant supplier par sa mère, et s’arrangea même pour la faire supplier par son fiancé, devant elle, que la pauvre femme fut obligée de céder.

Cruellement, René pria madame Moissy de l’aider pour l’achat de la corbeille. Elle y consentit. N’était-ce pas encore s’occuper de lui ?

 

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Elle n’avait plus maintenant qu’une idée : vivre pour lui, concentrer en lui toutes ses pensées, toutes ses espérances, sans qu’il le sût, sans qu’il pût même s’en apercevoir. Ensuite, quand il serait tout à fait guéri, quand l’amour de sa jeune femme et les joies de la paternité auraient achevé de panser la blessure qu’elle lui avait faite, elle verrait ce qu’elle devait décider : vivre pour être heureuse de son bonheur, ou mourir, pour ne pas en être témoin.

Elle parcourut donc les magasins avec celui qu’elle aimait plus que jamais, choisissant pour une autre ce qu’elle aurait désiré avoir pour elle-même. Elle fut tout autant consultée par Régine et sa mère, qui appréciaient son goût pur et irréprochable. Elle vécut ainsi pendant six semaines, au milieu des dentelles, des bijoux, des objets de luxe de toute espèce, donnant son avis, comme si c’était pour elle une chose indifférente. À tout moment, un mot de Régine lui enfonçait dans le cœur une de ces flèches barbelées de la jalousie, qu’on ne peut plus jamais retirer ; elle supporta tout avec un front serein.

 

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Ses yeux se creusaient cependant, et le dessous de ses paupières se cernait d’une teinte violette ; elle avait maigri et pâli, au point qu’un jour elle entendit Lorrey dire derrière elle :

– Madame Moissy doit être malade, elle change à vue d’œil.

Le malin Dubreuil, auquel s’adressait le brave garçon, ne répondit rien, mais promena son regard de mademoiselle de Broye à Valentine, et se garda de sourire ; seul entre tous, il avait deviné, sinon toute la vérité, au moins une partie du sacrifice de la jeune femme, et sa malice ordinaire se trouvait mise en échec devant une grandeur qu’il ne pouvait comprendre.

– Je change, tant mieux ! se dit Valentine ; que je vieillisse vite, afin que personne ne me regarde plus, c’est mon dernier vœu.

Le jour du mariage arriva, tel que l’avait entrevu Valentine pendant ce dîner à la maison de Broye, où elle avait décidé de sa destinée. Le long du tapis rouge, au son des orgues tonnantes, elle vit passer René conduisant Régine enveloppée de tulle blanc. Il était aussi pâle

 

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qu’elle l’avait rêvé ; lui aussi pensait à elle en ce moment, mais il ne voyait rien autour de lui, et elle se garda bien d’attirer son regard.

Lors du défilé, à la sacristie, elle se laissa serrer chaudement la main par M. et madame de Broye et embrasser par Régine ; elle mit sa main froide dans celle de René ; puis, prétextant sa fatigue, elle rentra chez elle tout en hâte.

Dès qu’elle eut dépouillé sa toilette d’apparat, elle s’assit devant son petit bureau, ouvrit un tiroir et regarda longtemps l’écrin qui contenait un mignon revolver, compagnon de ses voyages...

– Non, pensa-t-elle ; il souffrirait trop de ma mort, et je ne veux pas qu’il souffre.

Passant sa main sur ses yeux brûlants, elle referma le tiroir. Une lettre de faire part du nouveau mariage était devant Valentine ; elle la mit sous enveloppe et l’adressa à Moissy. Après quoi elle s’assit dans un fauteuil, ensevelit sa tête dans ses mains, et se ressouvint de son bonheur passé.

 

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XI

 

La somptueuse calèche armoriée de la famille de Broye attendait, pour prendre son rang dans la file, que la cohue tapageuse fût un peu diminuée. Le vieux cocher, le fouet sur la cuisse, les rênes tendues, n’était pas plus immobile que ses superbes et longs chevaux ; le valet de pied impassible regardait droit devant lui, comme s’il eût été de bois.

Dans la calèche, Régine et sa mère échangeaient des propos oiseux avec Dubreuil, dont le groom gardait à quelques pas de là la petite charrette anglaise.

Jacques Bérard venait de les rejoindre, et regardait la jeune madame d’Arjac avec des yeux semi-ravis, semi-bourrus : bourrus, parce qu’elle était la femme d’un autre ; ravis, parce qu’elle était délicieusement jolie ; et puis, au fond, il se rendait compte que cette fleur de serre se fût mal

 

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acclimatée dans sa gentilhommière bourguignonne ; lui-même, dans cette atmosphère capiteuse de Paris, ne se sentait-il pas mal à l’aise, presque comme un intrus ?

– Eh mais, fit Dubreuil, en ajustant son monocle, qu’est-ce que je vois là-bas ?

Les yeux des deux femmes, augmentés de la puissance de leurs lorgnettes, se tournèrent vers l’endroit vaguement désigné par le mot là-bas. Mais « là-bas » est très grand, et elles ne distinguèrent rien qui leur parût digne d’attention.

– Je ne me trompe pas, continua le jeune homme, c’est madame Moissy...

René, assis en face de sa femme, ne put réprimer un soubresaut nerveux, et regarda dans la direction indiquée.

– Oh ! vous ne pourriez pas la voir, reprit Dubreuil, elle est dans un coupé de chez Brion... avec quelqu’un.

– Une de nos amies ? fit madame de Broye, en reprenant sa pose majestueuse.

– Non pas, un homme... les voilà qui tournent

 

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par ici... C’est singulier, mais très singulier... Si ce n’était pas absolument invraisemblable et impossible, je dirais que... En effet... Oh ! c’est trop amusant ! devinez, mesdames, avec qui madame Moissy se promène, le jour du grand prix de Paris ! Devinez-le en cent, devinez-le en mille !

– Vous feriez mieux de nous le dire, puisque vous avez de si bons yeux, fit René, qui ne pouvait plus réprimer son agacement nerveux.

– Vous y renoncez ? fit Dubreuil aux dames qui souriaient vaguement, dans l’attente. Eh bien, je vais vous le dire : avec son mari ! avec Hubert Moissy lui-même. Ceci passe créance, en vérité !

– Cela ne se peut pas ! cria René, hors de lui.

– Je vous l’accorde, mais cela est. Voyez plutôt ! les voici qui viennent ; ils vont nous dépasser.

En effet, le coupé arrivait, au petit trot d’un bon cheval ; Valentine très pâle, entièrement vêtue de noir, avec une touffe de roses-thé au corsage, reçut le salut des hommes qui se

 

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trouvaient là, et envoya un sourire avec un signe de tête à madame de Broye ainsi qu’à sa fille. René, immobile et hautain, la regardait fixement. Il leva son chapeau de la façon la plus froide et la plus correcte. Moissy salua de même, sans s’adresser à personne en particulier, et le coupé prit le chemin de l’avenue de Longchamps.

– Valentine avec son mari, disait madame de Broye, c’est à n’y pas croire ! Après neuf ans de séparation ! Après tout, elle a fort bien fait. C’est une vie pénible que celle d’une femme isolée.

– Évidemment, reprit Régine. On a beau tenir une conduite irréprochable, on a grand-peine à se soutenir au-dessus de la calomnie ; quoique Valentine ait toujours été à l’abri du soupçon...

Dubreuil regarda la jeune femme avec une attention soutenue ; elle parlait de la meilleure foi du monde.

– Qu’attendons-nous ? fit René avec une sorte d’impatience douloureuse. Ne pourrions-nous pas rentrer ?

– Allez, dit M. de Broye au valet de pied.

 

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Dubreuil se retira ; le gros Bérard, qui n’avait pas dit un mot, se recula un peu, afin de ne pas laisser les roues de l’équipage lui passer sur les pieds, et la calèche s’ébranla au milieu des sourires et des signes d’adieu.

René eut beau plonger son regard dans tous les coupés qu’ils dépassèrent en route, il ne put apercevoir Valentine. Prétextant un grand mal de tête, il se retira chez lui et s’y enferma pour toute la soirée.

Avec son mari ! C’était donc là le secret qu’elle lui avait caché depuis presque un an ! Ah ! qu’il l’avait bien jugée, lorsqu’il l’accusait de préférer le monde à tout et à lui-même ! Elle avait eu si soif de considération mondaine, qu’elle en avait perdu le sens, au point de ne pas comprendre qu’en s’affichant avec ce mari, disparu depuis tant d’années dans on ne sait quel gouffre de mauvais aloi, elle se faisait du tort, sans parvenir à réhabiliter ce hasardeux !

Avec son mari ! Et sans doute, pour payer la protection mensongère qu’il allait étendre sur elle, elle lui avait rendu tous ses droits...

 

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René broya de sa main crispée la chaise légère sur laquelle il s’appuyait.

– Elle m’a trompé, s’écria-t-il ; elle m’a menti, ses yeux bleus m’ont menti, sa bouche a menti, ses larmes ont menti. Elle m’a casé dans le mariage, ainsi qu’on met sur les rayons d’une bibliothèque le livre qu’on vient de lire et qui n’a plus d’attrait... Elle s’est débarrassée de moi en me faisant faire un beau mariage, pour me leurrer plus facilement. C’est une infâme trahison !

En proie à une indicible colère, il resta immobile, les dents serrées, les ongles de ses doigts entrant dans la paume de ses mains ; – tout le mépris que contient une âme humaine, noble et grande, il le versait sur la tête de Valentine.

– Cette femme ! pensait-il, et je l’ai aimée ! Je voudrais arracher de ma poitrine ce cœur qui a battu pour elle, je voudrais brûler mes lèvres souillées qui ont cherché les siennes ; cette femme !

L’accablement succéda à cette stupeur de la rage.

 

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– Pourquoi m’as-tu trompé ? lui cria-t-il, au moment où les larmes jaillirent brûlantes de ses yeux aveuglés par le sang. Pourquoi m’as-tu dit qu’il t’en voulait, cet homme indigne ? pourquoi ne pas m’avouer que tu étais lasse d’une vie inquiète et périlleuse ? J’aurais pu le comprendre ! Mais te voir mentir, moi qui t’estimais au-dessus de tout ! après t’avoir adorée, te mépriser ! Ô Valentine !

Il tomba sur son lit, vaincu par la souffrance atroce.

Trois petits coups secs frappèrent à sa porte. Il se releva machinalement.

– Qui est là ? dit-il en s’efforçant de raffermir sa voix.

– C’est moi, mon ami, fit Régine ; ouvrez-moi, je vous prie.

René restait immobile. Il n’était plus chez lui ; ses douleurs et ses joies ne seraient plus un secret pour lui seul. Le mariage a cela de délicieux, quand il est le couronnement d’un amour partagé, et d’horrible, quand il n’est que la juxtaposition

 

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de deux vies : on n’est plus jamais seul ; si l’on veut cacher quelque chose, il faut se résigner à mentir.

Il tira rapidement les rideaux de sa fenêtre, afin de répandre un peu d’ombre sur son visage décomposé, puis il alla ouvrir.

– Vous êtes décidément souffrant ? fit Régine en entrant avec un froufrou de soie ; un flot de parfums, dégagé de toute sa toilette, pénétra en même temps.

– Oui, fit René à voix basse. Excusez-moi près de vos parents, je ne pourrai pas aller dîner chez eux.

– C’est bien dommage. Je venais voir si vous étiez prêt, la voiture est en bas.

– Je ne saurais en vérité ; excusez-moi, Régine...

– Vous avez l’air défait, c’est vrai, fit-elle d’un ton de banale commisération.

Elle passa rapidement le bout de ses doigts gantés sur la joue de son mari.

– Votre visage est brûlant, continua-t-elle en

 

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rajustant son gant ; je crois qu’un peu de repos vous est nécessaire. Je vous engage à vous faire faire du thé et à vous coucher ensuite. Alors, je m’en vais seule ; adieu, mon ami.

Elle s’approcha et lui présenta son front ; il y mit un baiser... Était-ce bien lui ? Cette femme était-elle sa femme ? Que s’était-il passé depuis le temps où il serrait Valentine sur son cœur au moment de la quitter, et où c’était elle qui disait : Adieu, mon ami ?

La porte se referma, le froufrou de la soie s’éteignit dans le corridor, un instant après le bruit des roues lui annonça qu’il était seul ; il poussa un soupir de soulagement, rouvrit la fenêtre, car l’air lui manquait, et s’assit à l’ombre des rideaux.

Avec sa foi dans Valentine, la vie s’effondrait sous lui.

Il avait accepté la séparation, il avait accepté le mariage, avec une sorte de soumission instinctive, qui n’excluait pas l’amertume, mais qui impliquait la supériorité de celle qu’il aimait.

 

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Tout en sentant un mystère au fond de ces choses douloureuses, il s’était dit que Valentine devait avoir des raisons pour agir ainsi ; ces raisons devaient être bonnes, car elle ne pouvait rien vouloir que de noble et de juste. Il se plaignait d’elle à lui-même, mais il subissait la loi imposée.

Si elle l’avait ainsi torturé dans un but personnel, avec l’idée mesquine et rebutante de se rattacher à la protection, – à la société, – de ce mari indigne, qui l’avait jadis délaissée, qu’elle méprisait, quelle femme était-elle donc, celle qu’il avait placée sur un autel, devant laquelle, pendant trois ans et demi, il avait brûlé le plus pur de son âme, comme le plus délicat des parfums ? Il fallait donc la mépriser, elle aussi ?

Mépriser ce qu’on a adoré ! Traîner dans la boue l’idole consacrée par le temps et la vénération ! Détruire tout un passé, sans rien mettre à la place ! Semer du sel sur les ruines de son ancien amour ! Voilà le supplice le plus cruel pour une âme élevée, celui qui dépasse toute comparaison et dont l’horreur laisse bien loin

 

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derrière elle les autres amertumes.

René connut cette torture.

Régine rentra vers minuit, après avoir éteint sa lumière ; il fit semblant de dormir, afin d’éviter les questions ; d’ailleurs, elle ne tenta point de le voir. Une heure après son retour, la maison dormit tranquille, troublée seulement de temps en temps par le piétinement sourd d’un cheval dans les écuries.

Quand le matin vint, René regarda dans le miroir son visage livide et méconnaissable. Sur son front, quelques fils d’argent qui n’y étaient pas la veille marbraient une mèche de ses cheveux.

– Ah ! se dit-il, femme menteuse et frivole, tu m’as marqué d’une façon indélébile au sceau de la trahison. Que le monde te pardonne... moi, je ne saurais.

 

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XII

 

Cent personnes avaient vu Valentine la veille. On ne la savait pas revenue, on ne croyait pas qu’elle dût revenir avant l’automne ; elle eut dans l’après-midi quarante cartes de visite, et à cinq heures ce fut une véritable procession.

Elle reçut tout le monde. On la trouva seule, pâlie, maigrie, toujours souriante et bonne. Une phrase, préparée d’avance, fut la même pour tous.

– J’ai rencontré en Italie M. Moissy ; il m’a paru triste, fatigué et fort repentant. Après tout, c’est mon mari, et c’est un galant homme...

– Vous êtes trop bonne. Mais vous avez bien fait ! Tel fut le cri général. Et chacun s’en allant ajouta, les uns à part soi, les autres en duo ou en trio, suivant l’occasion : – Cette pauvre madame Moissy, elle a inventé le plus joli moyen de se faire exploiter... Quel besoin avait-elle de s’embarrasser de son mari ?...

 

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– Eh mais, c’est probablement lui qui a jugé à propos de l’embarrasser de lui ! fit observer Dubreuil, une heure après, devant Tortoni.

Cette réflexion n’étonna personne.

À six heures et demie, au moment où Valentine pensait avec un inexprimable soulagement qu’elle allait bientôt voir finir son supplice, elle vit entrer dans son salon Régine, suivie de René.

Ils s’avancèrent, au milieu des chaises réunies, des visiteurs levés et prêts à partir ; elle arrivait les mains tendues, tout son joli visage éclairé par le plus charmant sourire, lui, sombre et contraint, se tenant derrière elle.

– Nous ne vous avions pas fait de visite de noces, dit madame d’Arjac en s’asseyant près de son amie, et je mourais d’envie de vous revoir. René ne voulait pas venir, sous prétexte que vous ne deviez pas recevoir ; mais nous ! j’espère bien que vous nous recevrez toujours ! Et d’ailleurs, ajouta-t-elle en riant et en promenant ses regards autour du salon, je vois que nous ne sommes pas une exception.

 

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Le papotage gracieux et banal qui suffit à ce genre de conversations s’engagea bientôt entre les visiteurs, qui prirent congé peu à peu. Régine, entrée la dernière, attendit de pied ferme que tout le monde fût parti, puis lorsque Valentine, après avoir reconduit la plus tardive visiteuse, revint vers eux en fermant la porte du salon, la jeune mariée se jeta au cou de son amie.

– Enfin ! dit-elle, il me tardait de vous remercier de mon bonheur ! Je n’y mets pas d’amour-propre, moi, je l’avoue franchement : je suis heureuse. Et vous, René, vous êtes là depuis une demi-heure, et vous n’avez pas encore ouvert la bouche ? Allons, remerciez, monsieur, remerciez madame Moissy, vous lui devez bien cela.

Valentine sourit, mais ce sourire contrastait étrangement avec la pâleur de son visage et le feu sombre de ses yeux creusés.

– M. d’Arjac n’est pas bavard, dit-elle avec douceur, et puis il a l’air souffrant.

– Je souffre en effet, répondit le jeune homme sans la regarder. J’ai pris hier aux courses une

 

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migraine qui me rend maussade. Madame Moissy me connaît assez, je pense, pour avoir l’indulgence de m’excuser

Régine repartit de plus belle :

– Quelle idée avez-vous eue, ma chérie, de vous affubler de votre mari ? Est-ce que nous n’étions pas tous parfaitement heureux sans lui ? Qui est-ce qui avait besoin de lui ? pas vous, bien sûr, pas moi ! pas vous, René ? Personne absolument ! Et cela va beaucoup vous gêner dans les relations de société. Je n’ai pas la moindre envie de l’inviter à dîner, ce monsieur ! Et puis je ne le connais pas ! Est-il aimable ?

– Il a quelques qualités, répondit Valentine avec effort. Mais, ma chère enfant, vous n’avez pas besoin de l’inviter à dîner. Nous repartirons dans quelques jours.

– Eh, mais ce n’est pas une consolation ! J’aurais voulu vous avoir, vous faire dîner avec nous ! Nous avons cent mille choses à nous dire, n’est-ce pas, René ?

Valentine ne put supporter ce supplice plus

 

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longtemps.

– Je pars, dit-elle, pour un voyage qui sera long. Je comprends très bien que je ne peux imposer la société de M. Moissy à ceux qui ont eu la bonté de me témoigner quelque amitié, précisément en raison de mon isolement. Lorsque je reviendrai, nous reviendrons, veux-je dire, à Paris, notre maison sera forcément un peu différente de ce qu’elle a été. J’espère néanmoins que nos vrais amis me resteront.

Elle tendit à la jeune femme sa main qui tremblait un peu ; Régine lui sauta au cou.

– Mais ! je crois bien ! Mais, chère, c’est vous qui nous avez mariés ? Nous vous devons le bonheur de notre existence, je ne me lasserai jamais de le répéter. Alors on ne vous verra pas avant votre départ ?

– Veuillez m’en dispenser, fit Valentine défaillante, je quitte Paris pour plusieurs mois, pour un an peut-être ; je suis accablée de préparatifs...

– Vous m’écrirez, au moins ? dit Régine en lui

 

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serrant affectueusement les mains. Nous lui écrirons, n’est-ce pas, René ? Elle nous répondra, car elle est très consciencieuse.

Ils étaient prêts à partir. Valentine se tourna vers René et lui tendit la main. Il avança la sienne, et leurs doigts se rencontrèrent sans se serrer.

– Voyons, dit Régine à son mari, baisez la main de notre bienfaitrice, vous lui devez bien cet hommage !

René s’inclina lentement sur la main de Valentine. La pauvre femme désespérée ne sentit pas ce baiser glacial. Elle se cramponnait à ses propres forces, qui lui échappaient rapidement.

Les jeunes époux sortirent ; madame Moissy, après les avoir reconduits, se laissa tomber sur le premier siège, auprès de la porte, et resta immobile. Elle ne savait plus rien de la vie.

Il lui semblait qu’elle était morte depuis longtemps et qu’on avait oublié de l’enterrer.

La voix et le pas de M. Moissy qui rentrait la tirèrent de cette torpeur.

 

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– Venez-vous dîner ? lui demandait-il.

Elle se leva.

– Je ne dînerai pas avec vous, monsieur, lui répondit-elle. J’avais trop présumé de mes forces, quand j’ai accepté le rôle que vous m’avez fait jouer hier. Jusqu’au jour de notre départ, veuillez me laisser absolument seule et maîtresse de mes actions, sans quoi...

– Sans quoi ? répéta Moissy avec un demi-sourire.

– Sans quoi, vous savez que je puis vous échapper définitivement.

Il la regarda et vit que ce n’était pas le moment de plaisanter.

– Comme il vous plaira, fit-il en s’inclinant. Mais nous partirons jeudi.

– Fort bien.

Il s’en alla en chantonnant un air d’opérette. Au fond, il n’était pas content, bien que Valentine eût rigoureusement tenu ses promesses.

Elle avait même payé quelques dettes, et

 

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l’avenir matériel de Moissy se trouvait assuré. Mais cet homme usé par la vie avait des ambitions morales. Incapable d’éprouver lui-même un sentiment élevé et généreux, il voulait être considéré comme un être supérieur. Le mépris de sa femme pesait lourdement sur lui. Il eût voulu la contraindre par la force à l’estimer et lui témoigner de la sympathie. C’était un rêve, hélas ! irréalisable, comme la plupart de nos rêves.

 

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XIII

 

Deux jours après, Valentine traversait le jardin du Palais-Royal, vers quatre heures. Les enfants jouaient et couraient dans le sable, les bonnes causaient sur les bancs, le jet d’eau retombait avec un bruit de pluie dans son bassin, les moineaux pépiaient dans les arbres, et madame Moissy se sentait profondément accablée. La chaleur du jour lui pesait moins que le fardeau de son chagrin irrémédiable. Elle marchait la tête baissée sous son ombrelle, fatiguée, désolée, faisant chaque pas comme s’il eût été le dernier.

Soudain une commotion intérieure la cloua au sol. En face d’elle, à quelque distance, venait René.

Lui aussi semblait écrasé sous ces préoccupations, et marchait distraitement. Il leva la tête et aperçut Valentine.

Avant qu’elle pût prendre un parti, il était près

 

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d’elle. Ils échangèrent machinalement un salut, puis il lui parla avec une violence contenue.

– Vous êtes contente, n’est-ce pas ? dit-il ; ah ! vous avez bien joué votre partie ! Aussi, vous l’avez gagnée haut la main.

Valentine le regarda d’un air éperdu ; il n’en ressentit que plus de rage intérieure.

Continuer : partie 4 sur 4