Une Trahison
Une trahison
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
– Vous disiez autrefois que j’étais un enfant... Un enfant, c’est vrai ! Un enfant dans vos mains, car j’avais en vous une confiance ridicule, je croyais tout ce que vous me disiez... Avec un autre moins crédule, votre tâche eût été moins facile !
– Qu’ai-je donc voulu ? murmura faiblement madame Moissy.
– Il vous tardait de jouer un rôle dans le monde, et vous ne pouviez le faire qu’à condition d’avoir un mari pour porte-respect. Vous vouliez mener la grande vie ; avec moi c’était impossible, vous ne pouviez m’aimer qu’à condition de vivre modestement ; vous avez su trouver une combinaison qui arrangeait tout, et vous vous êtes
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vendue, oui, vendue... à cet homme méprisable... et je ne sais en vérité lequel de vous l’est davantage.
Le jet d’eau retombait en pluie dans le bassin, les enfants se poursuivaient avec des cris joyeux, les cerceaux et les balles venaient frôler les vêtements de Valentine.
Immobile et muette, elle attendait ; il pouvait continuer à lui parler ; si cruelles que fussent ses paroles, n’était-ce pas la dernière fois peut-être qu’elle entendait sa voix ?
Dans cette horrible rencontre, dans ces reproches immérités, il y avait une volupté profonde et douloureuse, comme lorsque le sang s’échappe à flots d’une blessure débridée par la lancette du chirurgien.
– Vous m’avez bien marié, reprit-il, se grisant lui-même de sa dureté ; je dois vous rendre cette justice. Vous avez fait pour moi une chose admirable, et je ne saurais vous en être assez reconnaissant ; mais rien ne vous justifie, vous ! Vous auriez dû avoir pour moi plus d’estime, et, au lieu de me mentir pendant six mois, me dire la
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vérité. Il ne m’eût pas été plus dur de l’apprendre alors que de la découvrir ensuite.
Il se tut.
– Je croyais bien faire, dit Valentine d’une voix brisée. Rendez-moi plutôt cette justice que je me suis trompée ; mais je croyais bien faire.
– C’est qu’alors, nous n’avons pas les mêmes idées sur le bien, répondit-il froidement. Soyez heureuse, madame, et vous le serez, je n’en doute pas.
Elle le regarda cette fois avec une telle intensité de désespoir et de sincérité, qu’il fut soudain ému. Dans tout autre lieu, ils eussent peut-être pu s’entendre ; mais les passants qui leur jetaient un coup d’œil, les commis flânant sur le seuil des boutiques, les bonnes et les nourrices qui faisaient leurs remarques sur « le monsieur qui n’avait pas l’air commode », tout conspirait contre un plus long entretien.
– Adieu ! lui dit-elle si bas qu’il l’entendit à peine. Du fond de mon cœur désolé, je vous souhaite le bonheur.
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– Je vous remercie, fit-il ironiquement.
Il s’était tenu devant elle la tête découverte, avec cette apparence de profond respect qui n’exclut pas les paroles amères. Il lui fit un salut irréprochable et la quitta.
Marchant droit devant elle, elle atteignit les grilles qui protègent les arcades, et alors se retourna. Au même moment, il se retournait aussi. À travers les groupes de promeneurs, ils promenèrent un regard où toute leur passion se trouvait concentrée. Chacun d’eux fit un mouvement pour revenir sur ses pas, et s’ils l’avaient fait, à la face du monde ils seraient tombés dans les bras l’un de l’autre ; mais le mouvement de la vie les séparait... ce ne fut qu’une courte hésitation, la durée d’un éclair, et chacun d’eux continua son chemin en sens inverse.
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XIV
La lune de septembre éclairait magnifiquement le lac de Côme : assise à sa fenêtre, Valentine regardait l’éventail d’argent s’ouvrir à mesure que la lune montait dans le ciel. Elle ne pouvait détacher ses yeux ni son âme de ce spectacle qui évoquait tout son passé.
Quand elle voyageait avec René, ils avaient toujours aimé le bord des eaux. Océan, lac ou rivière, ils cherchaient instinctivement l’espace ouvert devant eux, et les changements de couleur des eaux mouvantes. Insensiblement, la pauvre femme laissa son âme s’en retourner vers les jours de son ancien bonheur, déjà si loin, et pourtant si près, car elle les revivait sans cesse par le souvenir. À ses heures de solitude, elle n’était même presque pas triste. Dans son esprit détaché de son amour, elle s’était fait une existence mystérieuse et douce.
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Telle que les vivants, ne pouvant s’accoutumer à la pensée qu’ils sont éternellement séparés des morts qu’ils ont aimés, leur parlent, s’entretiennent avec eux, et grâce à la mémoire du passé se font une illusion dans le présent, Valentine vivait constamment avec René. Il n’était pas mort, lui ! Quelque part, elle ignorait où maintenant, il menait une existence agréable et frivole ; au milieu des jouissances du luxe, entouré de plaisirs mondains, il laissait s’écouler les heures... Pensait-il à Valentine ?
Ah ! si elle avait pu croire que parfois il se ressouvenait d’elle avec une pensée attendrie, le poids de la vie eût semblé moins lourd à celle qui l’aimait plus que jamais. Mais alors il eût souffert ; en la méprisant comme il le faisait, il ne souffrait plus ; l’orgueil blessé avait tué l’amour sans doute... cela valait mieux ainsi...
Oui, cela valait mieux, et pourtant Valentine se hâta de détourner sa pensée de ce mieux-là. Qu’il la méprisât, soit, si cela devait empêcher René de souffrir, mais elle ne pouvait s’arrêter au souvenir de leur rencontre au Palais-Royal ;
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lorsque son esprit effleurait ce coin douloureux de sa mémoire, elle frissonnait et se repliait sur elle-même. Revenant alors aux heures heureuses, lorsqu’ils oubliaient si facilement tout ce qui n’était pas eux-mêmes, elle rouvrait les yeux et regardait l’éventail d’argent s’ouvrir le soir sur les eaux tranquilles.
La porte de sa chambre s’ouvrit, et Hubert Moissy entra sans frapper. La lumière de la lune éclairait mal l’intérieur de l’appartement. Valentine se souleva sur son siège pour voir qui se permettait d’entrer ainsi.
– C’est moi, dit Moissy, d’une voix brève.
Il s’avança jusqu’à la fenêtre, et s’assit sur un fauteuil en face de sa femme. Celle-ci prit une altitude glaciale, comme elle l’eût fait dans le monde vis-à-vis d’un intrus ; mais son mari ne se laissa pas troubler par cet accueil.
– J’ai à vous parler, dit-il, en s’installant commodément ; vous me refusez si obstinément l’occasion de le faire durant le jour, que je suis contraint de recourir à des heures « peu canoniques ». Veuillez m’excuser et ne vous en
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prendre qu’à vous-même.
– Que désirez-vous ? demanda Valentine.
– Je serai bref et clair. Voici : lorsque vous m’avez rejoint, il a été convenu que la moitié de vos revenus servirait à notre vie commune, et que l’autre moitié vous serait réservée. C’était parfait ; seulement cette situation, qui vous agrée, est pour moi totalement intolérable.
– En quoi ? dit froidement madame Moissy.
– En ce que je n’ai jamais à ma disposition une somme qui me permette d’agir à ma guise, de me lancer dans quelque entreprise... Vous me remettez tous les mois le douzième de la somme convenue... c’est absurde ! Je vous demande si c’est là une situation qu’un homme puisse accepter !
– Ne vous emportez pas, dit Valentine, cela ne servirait de rien. Vous avez joué, sans doute, et vous avez perdu ?
– Et quand cela serait ! s’écria Moissy en se levant. N’ai-je pas le droit de jouer, s’il me convient ?
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– J’ai également le droit de déposer une demande en séparation, fit Valentine en reportant son regard sur la fenêtre ; et remarquez bien, monsieur, que la preuve de conciliation et de bonne volonté que j’ai donnée en consentant à reprendre l’existence en commun avec vous, disposerait les juges en ma faveur.
– Sans doute, riposta promptement Moissy ; mais si je faisais un esclandre, et si je provoquais M. d’Arjac, alléguant que j’ai appris seulement maintenant ces liens qui vous ont unie à lui pendant plusieurs années, les rieurs ne seraient plus de votre côté.
– Transigeons, voulez-vous ? dit Valentine avec l’accent d’une profonde lassitude. Je ne vous accorderai rien de plus que ce dont nous sommes convenus, mais je puis vous aider dans la circonstance actuelle. Combien avez-vous perdu ?
– Onze mille francs, dit nettement Moissy.
– Vous voudrez bien remarquer que cette somme est à peu près la moitié de ce que je me suis réservé annuellement sur mes revenus ; il me
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serait bien difficile de recommencer d’ici quelque temps à vous rendre un service analogue, et d’ailleurs vous savez fort bien, monsieur, que si je venais à mourir, vous ne seriez pas mon héritier !
– Ah ! fit Moissy, soudain calmé, vous avez fait votre testament ?
– Avant de vous rejoindre, et si je ne vous en avais pas fait part, c’était pure négligence. Mon testament est entre les mains de mon notaire, à Paris ; ce n’est pas vous qui hériterez.
– Peut-on connaître vos dispositions ?
– C’est absolument inutile, cela ne vous intéresserait pas. Je vous engage donc à m’épargner tous les chagrins et les ennuis qui pourraient hâter ma fin, car vous ne pourriez qu’y perdre. Or, je ne vous cache pas que des émotions du genre de celle que me cause votre visite, me sont extrêmement préjudiciables... Il est dans notre intérêt à tous deux de les éviter autant que possible.
– Vous parlez d’or, fit Moissy en s’inclinant ;
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et qu’avez-vous résolu relativement à mon embarras actuel ?
– Mon Dieu, fit Valentine avec dégoût, je suis persuadée qu’en marchandant vous me feriez un rabais considérable, mais la circonstance actuelle n’est déjà que trop pénible. Je vous remettrai demain les onze mille francs que vous me demandez.
– Pas ce soir ? fit son mari.
– Je ne les ai pas ici, je serai obligée d’aller les chercher à Florence. Allez-y vous-même d’ailleurs, cela vous promènera. Je vous remettrai un chèque.
– Vous êtes parfaite, dit Moissy avec la plus irréprochable urbanité.
Il faisait un geste pour lui prendre la main et la baiser ; elle recula avec une horreur instinctive.
– Oh ! je vous en prie ! fit-elle avec mépris.
– Vous avez tort, ma chère, répondit-il ; pour vous comme pour moi, la bonne harmonie serait préférable, mais il en sera ce que vous voudrez. Je vous souhaite le bonsoir.
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– Bonsoir, monsieur, dit-elle.
Il se retira ; elle le suivit jusqu’à la porte, la referma sur lui et mit soigneusement le verrou, après quoi elle fit deux ou trois tours dans la chambre, avant de pouvoir reprendre son empire sur elle-même.
Ce n’était pas la première fois que son existence se trouvait ainsi troublée par son mari ; depuis quatre mois qu’ils traînaient par l’Europe cette vie ennuyeuse et décousue des gens sans foyer, Valentin s’était plus d’une fois vue à l’épreuve. Elle s’était dit qu’à Paris M. Moissy serait obligé de se contraindre un peu plus et de mener une existence plus régulière ; mais à Paris se dresserait le formidable problème ; quelle attitude prendre vis-à-vis de Régine ? Quelle conduite tenir vis-à-vis de René ?
Supporter les témoignages de son dédain ? Elle s’en serait senti la force, qu’elle eût dû reculer devant les dangers que cette situation lui créait devant le monde. Lui faire comprendre qu’il allait de leur honneur à tous les deux de se faire réciproquement bon visage, et se conformer
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à ce programme ? Quel douloureux mensonge et pénible à soutenir ! Pour elle-même, elle était certaine de lui témoigner toujours une affection sûre et sincère, qui justifiât l’ancienne amitié qui les avait toujours liés aux yeux de leurs amis et connaissances ; mais lui, pourrait-il se composer une attitude ? saurait-il la soutenir ? Elle se répondait non avec un découragement sans bornes.
Son esprit fatigué retourna vers la demande de son mari et le chèque promis pour le lendemain.
– Quelle date sommes-nous ? se demanda-t-elle machinalement.
La date lui revenant à la mémoire la frappa comme un coup de foudre, et elle alla s’abattre sur son fauteuil, près de la fenêtre. Il s’était écoulé un an, jour pour jour, depuis la soirée où la lettre de Moissy avait détruit en une seconde tout son bonheur passé et à venir.
Un an seulement, – quel siècle ! Valentine se détourna de sa propre pensée avec un gémissement inarticulé.
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Au point où elle en était, elle ne pouvait plus supporter la douleur morale, sans ressentir en même temps une douleur physique intolérable, quoique mal définie. Le désir de la mort qui la hantait depuis longtemps s’empara de son âme avec une force nouvelle.
Le lac était là, tentant ; l’hôtel était endormi. Rien de plus facile que de sortir de sa chambre, de gagner le bord du lac... Que la mort serait douce, entre les lames de l’éventail d’argent ! Elle se leva et tendit les bras à la clarté compatissante, qui lui donnait cette fête des yeux pour la dernière fois...
– Et s’il était malheureux un jour ? se dit-elle tout à coup en laissant retomber ses bras à son côté. S’il souffrait, s’il avait besoin de moi ? Si, blessé dans tout ce qu’il a aimé, il cherchait un jour un appui dans la vie... Qui jamais l’aimera mieux que moi ? Qui le consolerait dans ses peines ?... Il faut vivre – vivre !
Elle retomba découragée. Oui, il fallait vivre, non pour elle. Lorsqu’elle serait certaine que René était heureux, lorsqu’elle l’aurait revu et
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qu’elle aurait la preuve que la vie lui paraissait bonne et douce, elle pourrait mourir, pas avant.
– Je vivrai donc ! se dit-elle, et à cette pensée, les pleurs, dont ses yeux saturés d’amertume s’étaient déshabitués, coulèrent sur son visage amaigri.
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XV
L’hiver s’avançait ; M. et madame Moissy s’étaient installés à Nice. Non qu’ils y trouvassent les éléments d’une vie agréable, mais elle pouvait y vivre en recluse, et lui, près de Monaco, pouvait satisfaire ses instincts de joueur. De plus, la société cosmopolite qui vient, passe et s’en va dans ces sortes de villes, faisait à Moissy un accueil qu’il n’eût probablement pas rencontré à Paris. La manière dont il avait été salué au Grand Prix par ceux qui l’avaient reconnu, ne l’avaient pas encouragé à revenir de sitôt. Avec tout cela, Hubert Moissy s’ennuyait ; il avait rêvé un foyer, il ne l’avait pas. Il s’était imaginé recommencer le mariage où il l’avait laissé, avec une femme polie, aimable, bien élevée, que sa liaison avec un autre ne déparait pas à ses yeux. Il l’avait quittée fidèle, patiente, esclave de son devoir, – un peu nigaude, – se disait-il jadis ; il la retrouvait affinée par le malheur, ennoblie par la
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passion, avec cet attrait indicible et souverain que met l’amour sur tout être qu’il s’approprie ; – étant donné qu’il avait bien quelque chose à se faire pardonner, il mettait un peu de grandeur d’âme de son côté, un peu d’indulgence du côté de Valentine, – et le tout devait former une combinaison fort agréable où sa femme eût remplacé avantageusement n’importe quelle maîtresse.
Voilà que cette « nigaude » renversait tous ses plans ! Au lieu du foyer promis, les villes de plaisance ; au lieu de la maîtresse conjugale rêvée, cette femme indifférente et hautaine, qui lui parlait peu en public et pas du tout à la maison. À part la question d’argent, qui, convenons-en, avait bien son importance, Moissy s’avouait carrément, à ses heures d’expansion, qu’il avait conclu une sotte affaire.
– J’aurais bien mieux fait, se disait-il, de la laisser tranquille en me faisant payer une grosse pension.
Oui, mais ici l’autre côté de Moissy regimbait énergiquement.
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Cet être sans valeur morale avait son amour-propre ; il se savait fort bien malhonnête, mais il voulait être considéré comme un honnête homme par les honnêtes gens. L’attitude de sa femme à son égard l’exaspérait, parce qu’elle était faite surtout de dédain.
– Elle me boude, se dit-il enfin certain jour. C’est une conquête à refaire ; essayons !
Il devint aimable, il déploya une foule de procédés galants. À son inexprimable stupéfaction, Valentine vit apparaître sur son horizon des bouquets imprévus ; des boîtes de bonbons arrivèrent sur ses genoux, pendant qu’elle écoutait nonchalamment, l’esprit ailleurs, un opéra dont ses oreilles étaient rebattues. Hubert Moissy l’entoura de son manteau avec une sollicitude inquiète, rabattit sur les yeux de sa femme des dentelles vagabondes, soulevées par le vent de la nuit, veilla aux portes, se tourmenta des fenêtres... en un mot, devint le mari le plus tendre, le plus prévoyant qui se fût jamais vu. Valentine étonnée d’abord, puis écœurée, resta indifférente.
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Hubert Moissy chercha autre chose, et comme il avait l’esprit inventif, il trouva.
L’air sombre, préoccupé, il erra dans les rues comme un être accablé sous le poids d’un mortel souci : de temps en temps, il laissa échapper une parole amère sur la fragilité des femmes, par exemple, ou sur l’éternel axiome : Fuyez la femme, elle vous aime ; aimez-la, elle vous fuit. Il déplora la perversité naturelle de l’homme qui passe à côté de son bonheur sans le savoir. – Ah ! si j’avais à recommencer ma vie ! s’écria-t-il...
Valentine ne parut même pas s’apercevoir de ce changement d’humeur.
Moissy se résolut à tenter un coup d’audace.
Un soir de printemps, après le dîner, Valentine se trouvait seule sur la terrasse de la maison qu’ils avaient louée ; le grand jardin d’une maison voisine descendait sous ses pieds, et laissait voir la mer par une trouée ménagée dans les arbres. Elle avait un livre sur les genoux et ne lisait pas ; sa pensée s’en allait, suivant sa pente éternelle, vers tout ce qu’elle avait aimé, tout ce qui avait rempli sa vie.
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On peut en arriver à vivre rien que de souvenirs, à considérer l’heure présente comme un empêchement sans importance, et à concentrer son existence entière dans le passé, ce passé fût-il de quelques heures, de quelques minutes. Pour Valentine, c’étaient des années ; sa mémoire était riche, elle pouvait s’absorber dans la contemplation de ses trésors.
La voix de son mari la tira de sa rêverie. Elle se redressa aussitôt sur sa chaise et reprit l’attitude impénétrable et correcte qui exaspérait Moissy. Il vint s’asseoir auprès d’elle.
– Voici la saison d’hiver qui s’achève, lui dit-il ; que décidez-vous pour le mois prochain ?
– Moi ? rien. Ce qu’il vous plaira. Proposez, et nous discuterons votre projet.
– J’aurais voulu rentrer à Paris, dit Moissy, mais... hum ! Mais je crains d’avoir quelque peine à me faire accepter de vos amis... Vous leur avez dit beaucoup de mal de moi, Valentine ; ce n’était pas généreux de votre part.
– Je n’ai dit de mal de vous à personne,
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répondit-elle avec quelque vivacité, tant elle se sentait blessée de ce reproche injuste. Votre conduite seule vous a condamné.
– C’est possible, reprit-il avec une déférence pleine de soumission. Quoi qu’il en soit, vos amis n’ont guère envie, à ce que j’ai cru entrevoir, de m’adopter pour un des leurs...
– N’y comptez pas, dit nettement la jeune femme.
– Alors, que me reste-t-il à faire ? Vous prier de bien accueillir les miens, et de nous former un nouveau cercle ?
– Vos amis ? fit-elle. Vous avez donc des amis ? Je ne vous en connaissais pas, car je ne puis considérer comme des amis les hommes que vous me présentez de temps en temps, qui dînent ici une fois, déposent une carte et disparaissent.
– Parmi ceux-là, dit Moissy piqué, il y en a qui pourraient devenir des amis et des relations utiles si vous les receviez d’une façon un peu plus encourageante...
– Je tiens à ne former de relations durables
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qu’avec les personnes que je connais bien, répondit Valentine en regardant le paysage.
Moissy se mordit les lèvres.
– Vous ne me comprenez pas, dit-il après un silence. Parlons franchement. Lorsque vous avez accepté le pacte que je vous proposais, vous saviez que je vivais dans un milieu différent du vôtre ; si vous avez consenti, c’est que vous acceptiez ce milieu avec toutes ses conséquences...
– Pas le moins du monde, répliqua tranquillement madame Moissy. Vous me mettiez le marché à la main, j’ai subi vos conditions, mais je les ai subies à la lettre, sans leur donner aucune interprétation. Je me conforme à ce que j’ai promis, mon devoir ne va pas au-delà.
– Mais, s’écria Moissy avec un mouvement pathétique où tout n’était pas joué, car il était sincère jusqu’à un certain point, – ma situation à moi est intolérable ! Voyons, Valentine, croyez-vous, de bonne foi, que j’aie pu vivre auprès de vous depuis un an bientôt, sans être touché de vos mérites, – et bien que le mot soit étrange en vérité
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entre nous, – de vos vertus ? Croyez-vous que je sois resté insensible à ce parfum d’honnête femme qui se dégage de vous ? que je ne sois pas repentant de mes anciennes erreurs ? Enfin, Valentine, vous devriez comprendre que si j’ai quelque chose à me reprocher, vous de votre côté...
– J’attendais cela, dit-elle en se levant frémissante. J’étais bien sûr qu’un jour ou l’autre vous auriez besoin de m’insulter. Parce que vous êtes un homme déclassé, perdu de vices, et que moi, abandonnée par vous, mise en possession de ma liberté par cet abandon, j’ai usé de mon droit... – oui, monsieur, de mon droit ! sinon légal, au moins moral, de me dévouer entièrement à un être qui m’aimait, – vous vous êtes dit : J’ai fait quelques sottises, elle a commis une faute ; nous allons nous réconcilier, nous nous pardonnerons réciproquement nos peccadilles, et nous ferons un ménage modèle. Vous avez pensé cela !... Mais, monsieur, si j’avais consenti, en vérité, je m’abaisserais jusqu’à vous, je serais votre égale !
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– Madame ! fit Moissy devenant blême.
– Je ne crains pas plus votre colère que je ne crains votre tendresse, continua-t-elle ; je suis au-dessus de l’une comme de l’autre. Jamais, comprenez-le bien, jamais vous n’obtiendrez de moi autre chose que cette politesse extérieure que je vous témoigne par égard pour moi-même.
– Je puis toujours me venger de vous, dit-il entre ses dents serrées.
– Sans doute, mais vous vous atteindrez vous-même du même coup, répondit-elle en se tournant vers la maison. Écoutez, monsieur, je suis profondément lasse de tout ceci. Si vous voulez que nous vivions en paix, je me soumettrai comme je l’ai fait jusqu’à présent. Sinon, eh bien, faites tout ce que vous voudrez : votre conduite dictera la mienne. Je suis si lasse que j’accepterais une catastrophe, plutôt que de continuer une lutte semblable.
Elle rentra dans la maison, laissant sur la terrasse Moissy décontenancé. Il n’avait même pas pu jouer toutes ses cartes ; quelle défaite !
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À partir de ce jour, il mit de côté toute considération étrangère à ses goûts et à ses plaisirs.
On le rencontra avec des femmes quelconques ; il passa des nuits au cercle, perdit sur parole, se rattrapa, reperdit, regagna, le tout sans la moindre vergogne. Il ne demandait plus d’argent à sa femme, mais se servait pour son usage personnel de celui qu’elle lui remettait pour leurs dépenses, de sorte qu’au moment de partir pour la Suisse, ainsi qu’ils l’avaient projeté, elle se vit présenter une foule de notes qu’elle croyait payées.
Elle les paya sans mot dire et écrivit à Paris, pour que son notaire vendit quelques obligations.
Lorsque Moissy se présenta le premier du mois suivant, pour recevoir les deux mille francs qui constituaient leur dépense mensuelle, elle lui présenta une enveloppe.
– Ceci, monsieur, dit-elle, contient mille francs. Vous en aurez autant tous les mois ; c’est une pension que je vous fais, au moyen de laquelle j’achète mon repos. Vous la dépenserez
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où il vous plaira. Si vous jugez à propos, dans vos jours de gêne, de vous réfugier près de moi, je paierai vos dépenses à l’hôtel. En dehors de ceci, n’espérez rien de moi.
La scène qui s’ensuivit fut d’une violence inouïe. Moissy voulait absolument être pris au sérieux ; cet homme avait soif de considération. Mais Valentine, toute brisée par la colère et l’émotion qu’elle pût être, avait sur lui l’avantage du sang-froid.
Elle tint bon ; au bout d’une heure, en vérité fort mal employée, Hubert Moissy se retira, emportant son billet de mille francs.
Valentine avait puisé sa force dans une nouvelle reçue le jour même.
Depuis qu’elle avait quitté Paris, elle avait eu soin d’entretenir avec Régine une correspondance assez rare, mais régulière. La jeune femme menait une vie trop en dehors pour se livrer à des épanchements épistolaires ; ses lettres étaient courtes, mais qu’importait à Valentine, pourvu qu’elle sût de temps en temps que René se portait bien et qu’aucun événement extérieur
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n’assombrissait son existence !
Le courrier de ce jour avait apporté à madame Moissy une petite enveloppe carrée, aux armes de René ; c’était seulement depuis son mariage que ce blason s’étalait sur les objets à son usage ; jusque-là, le jeune homme l’avait modestement tenu dans l’ombre ; mais Régine n’entendait pas perdre une ligne du moindre des avantages que lui conférait le sort.
Dans cette lettre, Régine se plaignait amèrement de sa santé, qui, disait-elle, lui interdisait les distractions même les plus innocentes. « Encore cinq mois de ce supplice, disait-elle, que c’est long et ennuyeux ! en vérité le monde est bien mal fait. »
Dans cinq mois, René serait père ; Valentine connaissait trop bien la vie pour penser que dès sa venue, l’enfant pût apporter à son père beaucoup de joie et de consolation. La mère est mère dès la première heure ; le père ordinairement ne sent le lien réel entre lui et son enfant que lorsque celui-ci est assez développé pour le reconnaître et lui donner de douces
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émotions. Mais dans un temps plus ou moins rapproché, René aurait dans son existence l’élément nouveau de la paternité. Ce serait une joie prochaine... Pauvre René ! il aurait donc un peu de bonheur, enfin !
Valentine se répétait qu’elle était enchantée. Ne devait-elle pas l’être ? Et cependant une douleur horriblement cruelle la mordait au cœur au point de lui causer un malaise physique.
Elle allait et venait, cherchant une occupation capable de l’absorber, et n’en trouvait pas. La vie nomade ne comporte aucune de ces distractions d’intérieur qui peuvent faire momentanément oublier à une ménagère le souci trop lourd tombé sur ses épaules. Tout à coup, elle s’arrêta au milieu de sa chambre, vaincue par un indicible découragement.
– Je suis jalouse, se dit-elle, désespérée.
Jalouse ! en effet, elle l’était, et sans remède.
Dans son renoncement, elle avait tellement anéanti son être intérieur qu’elle n’avait pas été jalouse de Régine lorsque celle-ci était devenue
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la femme de René ; – ou pour mieux dire, cette souffrance s’était si bien confondue avec les autres, qu’elle n’avait pas su distinguer. Maintenant la pensée de l’enfant aimé par son père, l’enfant né d’une autre, lui causait une douleur intolérable.
Cet enfant, c’est d’elle qu’il eût dû naître ; elle voyait, car son imagination ne lui faisait jamais grâce d’une torture, – elle voyait René se pencher avec un sourire d’extase sur ce joli groupe d’une mère inclinée vers l’enfant suspendu à son sein ; une jalousie féroce la prenait, à la pensée que l’enfant était de René, et que ce n’était pas elle qui en était la mère.
Remontant vers le passé, elle se rappela combien ils avaient redouté la possibilité de la naissance d’un enfant ; avec un rire amer, elle se souvint qu’elle avait invoqué elle-même cet argument lorsqu’elle avait voulu détacher d’elle celui qui était toute sa vie. – Marie-toi pour avoir des enfants, lui avait-elle dit...
Elle croyait avoir épuisé toutes les souffrances, mais elle s’aperçut que l’avenir lui
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tenait en réserve un nouveau filon de tortures entièrement inexploré.
Donc l’enfant naîtrait, elle le verrait grandir, car elle ne pouvait rester éternellement éloignée de Paris. Il appellerait René : mon père, et ce n’est pas elle qu’il appellerait : ma mère ! Elle verrait René le couvrir de caresses, et elle ne serait rien, dans cette joie, pis que rien... En présence d’un mariage heureux, quelle attitude peut prendre une ancienne maîtresse ?
Valentine était exclue à jamais de cet heureux cercle de famille qu’elle avait créé.
Trompée par le besoin qu’éprouve tout être humain de se raccrocher à quelque branche quand il se noie, au réel ou au figuré, elle s’était dit qu’elle aurait sa place un jour près des époux, que René guéri, sachant enfin jusqu’à quel point elle l’avait aimé, mais retenu par les liens d’un amour nouveau consacré par le mariage, René garderait pour elle une affection grave et douce un peu attendrie ; que marchant côte à côte sans se joindre jamais, ils descendraient ainsi le chemin de la vie. Son rêve s’écroulait sous la rude
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étreinte de la réalité, et elle devait s’avouer à elle-même que cela avait été folie d’y croire, que c’était impossible !... Elle ne pouvait être l’amie de cet homme, après qu’il avait été tout pour elle ; son cœur saignerait toujours, quoi qu’elle fît... et elle serait jalouse de ses enfants, comme une mère qui a perdu le sien est jalouse des mères heureuses, qui étalent avec orgueil leur joie maternelle.
Quand elle eut bien savouré l’horreur de sa souffrance, elle reprit haleine par un grand effort, et remonta à la surface, comme un plongeur, un instant étourdi, qui retrouve son énergie.
Sans doute, quoi qu’elle fit, quoi qu’il arrivât, tout était douloureux et irrémédiable ; mais puisqu’il lui fallait subir sa destinée, elle avait bien le droit de chercher à en tirer le meilleur parti possible.
Après tout, qu’importait qu’elle souffrît ? Si René pouvait arriver à être heureux à quelque prix que ce fût, ne serait-elle pas satisfaite ? Et même s’il devait la mépriser toujours, qu’importe ? Elle aurait pour se consoler le ciel
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bleu, les fleurs, et la conscience d’avoir accompli son devoir.
Mais après elle il fallait que sa mémoire fût justifiée. Elle n’avait pas le courage d’emporter son secret dans la tombe. Lorsque sa présence ne serait plus un danger ou une honte pour son cher René, il saurait jusqu’à quel point elle l’avait aimé.
Cette pensée lui rendit toute son énergie. Elle s’assit devant son bureau, et tout d’une traite, sans s’arrêter, elle écrivit le récit de sa vie, depuis le jour où elle avait reçu la première lettre de son mari, jusqu’à l’heure présente. Ce ne fut pas très long, parce qu’elle se bornait aux faits, et qu’ils étaient peu nombreux. Au moment de cacheter ce papier, elle s’arrêta ; devait-elle se refuser la dernière douceur d’affirmer une fois encore sa tendresse, presque divinisée par la souffrance ?
« Si je vous avais moins aimé, ajouta-t-elle, je n’aurais jamais pu accomplir mon sacrifice jusqu’au bout. Il m’a fallu pour cela me répéter à toute heure que vous passiez avant tout. Votre colère, vos reproches m’ont fait mal, parce qu’ils
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me faisaient craindre qu’au lieu de vous donner le bonheur, je vous eusse rendu plus malheureux encore.
« Mais la colère s’épuise quand on l’exprime. J’espère qu’à l’heure où vous lirez ces lignes vous serez calmé, et que vous n’aurez plus dans votre âme de place que pour une douce pitié. Je mérite cette pitié, je vous assure, car au moment où j’aurai cessé de vivre comme au moment où je vous écris, je vous aurai toujours aimé plus que moi-même. »
Elle cacheta ce document, y mit le nom de René, le recouvrit d’une double enveloppe et l’adressa à son notaire, en le priant de le conserver à sa disposition tant qu’elle vivrait, et dans le cas où elle mourrait subitement, d’ouvrir la première enveloppe et d’envoyer le contenu au destinataire.
Cela fait, elle se sentit extraordinairement calme, et attendit son mari de pied ferme.
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XVI
Moissy n’était pas homme à se désoler longtemps d’une situation à laquelle il ne pouvait remédier. Il avait d’ailleurs sous la main un moyen tout simple de se tirer d’affaire. C’était de faire des dettes et d’adresser ses créanciers à Valentine. Du moment où elle ne voulait pas l’accepter de bonne grâce tel qu’il était, elle devenait simplement une valeur de rapport bonne à exploiter de toute façon. Tant qu’elle en aurait envie, elle paierait. Le jour où elle ne voudrait plus payer... eh bien, on verrait !
Il commença par jouer le jour même les mille francs que sa femme lui avait remis le matin, et par une chance extraordinaire il gagna.
Il gagna tout le temps, avec une telle série de coups qu’il en était étonné lui-même.
Quand il quitta le tapis vert, il avait les mains et les poches pleines d’or et de billets de banque.
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– Voici de quoi me moquer d’elle ! pensa-t-il en boutonnant son paletot. C’est la première fois de sa vie qu’elle m’a porté bonheur, mais cela en vaut la peine en vérité.
Il était gris de son bonheur, bien qu’il n’eût pas même bu un verre de limonade ; il sortit la tête haute, de l’air d’un homme qui ne reconnaît aucun maître. Dans l’éblouissement de cette bonne fortune, il se sentait des envies soudaines et irrésistibles d’arrêter les passants, de leur raconter des histoires, de leur chercher querelle, de frapper du bout de sa canne les chiens qui le regardaient d’un air placide... Dans l’ivresse d’une joie inespérée, d’aucuns ouvrent leur cœur, leur bourse, et font l’aumône ; Moissy se sentait agressif et eût offert des coups de bâton.
Sur la promenade, il rencontra Dubreuil. Celui-ci fréquentait un peu tous les mondes. Sa parfaite honorabilité lui permettait d’entrer dans bien des endroits devant lesquels d’autres n’osaient seulement passer, et de toucher des mains quelconques ; il en était quitte pour se secouer ensuite le bout des doigts, avec un geste
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de dédain. Il appelait cela étudier la nature sur le vif.
Où avait-il connu Moissy ? dans le monde, peut-être, à l’époque où Moissy était reçu partout, reçu au point d’avoir pu épouser Valentine ; il est vrai que celle-ci, orpheline, confiée aux soins d’un tuteur indifférent et de sa femme jalouse, avait été mariée en toute hâte au premier venu, pour s’en débarrasser. Moissy n’aimait pas Dubreuil. La fine malice aiguisée d’ironie qu’employait volontiers ce Parisien du boulevard, gênait le viveur compromis, qui ne savait comment prendre la boutade ; aussi Dubreuil s’était-il créé le devoir de ne pas laisser passer la moindre occasion d’ennuyer autant que possible le mari de Valentine. Dans son idée, peut-être était-ce un moyen de venger l’aimable femme.
Plus que jamais, depuis l’apparente réconciliation des époux, Dubreuil en voulait au mari. Le mystère de cette réconciliation, la mauvaise grâce évidente de René pendant l’hiver qui avait précédé son mariage, le changement visible opéré par la douleur sur la malheureuse
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femme elle-même, tous ces indices avaient mis cet oisif sur la piste d’un roman à coup sûr attrayant. Il n’était pas décidé à prendre parti pour qui que ce fût, dans cette aventure qui menaçait tantôt de s’évaporer en fumée, tantôt de prendre un caractère tragique ; mais il la suivait avec un intérêt constant.
Peut-être ne fût-il pas venu à Nice s’il n’avait appris que Valentine s’y trouvait.
– Bonjour, Moissy, dit-il tranquillement, lorsque l’heureux gagnant lui apparut, plein de sa joie conquérante. Vous rayonnez, mon ami ! Nous avons donc dévalisé un galion ?
Moissy était ombrageux, mais avec ce diable d’homme, on ne savait jamais s’il fallait rire ou se fâcher. À tout autre, il eût riposté par une impertinence ; avec celui-ci, il se fit plus traitable.
– La vie a du bon parfois, dit-il d’un air supérieur : il y a dans l’existence des heures clémentes...
– Oui, fit Dubreuil avec philosophie, quand on
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hérite ou quand on gagne. Vous n’avez pas hérité, car vous n’êtes pas en deuil ; donc vous avez gagné aujourd’hui à la loterie. Ces loteries italiennes ne manquent pas d’un certain charme... mais vous êtes du côté français de la frontière. – C’est au jeu. Eh ! j’ai deviné !
– En effet, dit Moissy, qui ne put s’empêcher de se vanter de sa chance ; je sors du cercle, nous avons fait une petite partie d’avant-dînée. J’ai gagné.
– Combien ? dites-le-moi, à moi ; cela ne tire pas à conséquence, et puis ceux qui ont perdu me le diront, si vous voulez me le cacher. Combien ?
– Soixante mille en chiffres ronds, dit Moissy, dont les yeux étincelèrent à la pensée de cette somme et de tout ce qu’elle représentait.
– C’est un joli chiffre ! fit Dubreuil avec bonhomie. Mais si vous aviez perdu ?
Moissy indiqua du geste que, cette éventualité ne s’étant pas présentée, il était absolument inutile de s’en préoccuper. Dubreuil continua :
– Qu’est-ce que vous allez faire de tout ça ?
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– Je ne sais pas, dit Moissy.
– Moi non plus, pensa Dubreuil ; mais à coup sûr, ce ne sera rien de bon. Il ajouta tout haut : Et madame Moissy, comment se porte-t-elle ?
– Très bien, répondit le mari d’un air indifférent.
– J’ai l’intention de me présenter chez elle pour lui offrir mes hommages. Où demeurez-vous ?
Moissy indiqua son adresse et prit l’air d’un homme qui va à ses affaires. Dubreuil le salua sans lui serrer la main, et ils se séparèrent.
Ce soir-là, Valentine dîna seule. C’était pour elle une bonne fortune que de ne pas avoir la figure de son mari de l’autre côté de la table ; ils ne se parlaient guère ; mais si Moissy s’arrangeait volontiers de cette conversation à peu près semblable à celle d’une table d’hôte, c’était pour Valentine une véritable torture ; le silence et la solitude lui semblaient un bienfait.
Vers neuf heures, au moment où elle s’installait pour passer confortablement la soirée
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seule avec elle-même, on lui apporta la carte de Dubreuil, qui n’avait pas eu besoin de longues informations pour s’assurer que Moissy n’était pas rentré chez lui. Elle donna ordre de le recevoir avec un singulier serrement de cœur : elle éprouvait une peur instinctive de tout ce qui venait de Paris ; il lui semblait qu’on ne pouvait lui apporter que de mauvaises nouvelles.
L’air tranquille de son visiteur la ranima ; Dubreuil n’était porteur d’aucun message, elle le comprit dès les premiers mots.
Par un phénomène bizarre, quoique assez fréquent, au bout d’un quart d’heure de conversation avec cet homme qui n’avait jamais été un ami, bien qu’elle le connût depuis très longtemps, elle s’aperçut que forcément ils allaient glisser sur le terrain des confidences ; elle aurait beau s’en défendre, ils en viendraient là tout de même tôt ou tard.
Une pudeur instinctive, jointe à une sorte de méfiance que justifiait un peu la réputation d’égoïsme de son hôte, lui déconseillait de s’abandonner ; et cependant elle sentait aussi que
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cet homme n’était pas venu là en ennemi.
Ce fut ce dernier sentiment qui l’emporta.
– M. Moissy n’est pas rentré pour dîner, n’est-ce pas ? fit Dubreuil sans affectation.
Valentine respira. Elle avait eu peur qu’il ne lui parlât de René. S’il ne s’agissait que de Moissy, elle n’avait plus besoin de se tenir sur ses gardes.
– Non, répondit-elle ; mais je ne m’en inquiète pas ; cela lui arrive parfois.
Dubreuil la regarda d’un air qui signifiait clairement : – Vous auriez grand tort de vous inquiéter de lui. Quoi qu’il lui arrive de désagréable, vous ne pouvez qu’y gagner.
Elle comprit et baissa les yeux pour chercher une phrase. Il lui tendit la perche avec beaucoup d’à-propos.
– Ne vous inquiétez pas non plus, chère madame, dit-il, s’il ne rentre pas ce soir...
– Il vous a chargé de me le dire ? demanda Valentine sans autre étonnement.
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– Pas précisément, mais c’est une petite conclusion de mon cru tirée des circonstances. Je l’ai rencontré avant le dîner, et j’ai pensé qu’il ne rentrerait pas pour dîner. L’événement m’a donné raison, et maintenant je pense qu’il ne rentrera pas non plus ce soir... ni demain. Vous serez au moins quatre ou cinq jours sans le voir, et peut-être bien davantage.
Il allait ajouter : s’il plaît à Dieu. Mais il garda ce souhait pour lui.
– Il ne lui est arrivé aucun malheur ? demanda Valentine avec beaucoup de calme.
– Non, répondit Dubreuil avec un soupir.
Ils se regardèrent très sérieusement.
– Il a gagné tantôt soixante mille francs au jeu, dit Dubreuil avec une placidité parfaite.
Valentine le regarda, puis laissa tomber son regard sur la table.
– Cela va faire du bon argent bien mal employé, reprit Dubreuil. Mais enfin nous n’y pouvons rien, n’est-ce pas, chère madame ?... Vous devez mener une vie assez ennuyeuse ici ?
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Voyez-vous beaucoup de monde ?
– Personne, répondit Valentine.
Le silence régna dans le petit salon.
– Votre belle amie, madame d’Arjac, est partie ces jours-ci pour la terre de Broye, reprit Dubreuil, en jouant avec un couteau à papier. Sa santé n’est pas bonne, mais en somme il n’y a là rien d’inquiétant.
– Je le sais, dit faiblement Valentine. Elle m’a écrit.
– Saviez-vous, fit-il, comme un homme qui s’avise tout à coup de quelque chose, que son mari est pris de la démangeaison d’écrire ? Il s’est mis à faire un catalogue raisonné des médailles de son beau-père. Cela lui prend énormément de temps et lui donne beaucoup de peine ; il a acheté une loupe et regarde tous les gens sous le nez pour examiner leur épingle de cravate ; à cela près, toujours aimable et charmant. Entre nous, je crois qu’il s’ennuie assez dans le mariage. Mais j’ai tort de vous dire cela : n’est-ce pas un peu vous qui avez marié
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mademoiselle de Broye ?
Il souriait en la regardant d’un air si parfaitement détaché, qu’elle lui sut gré de lui parler ainsi de choses qui lui tenaient de si près au cœur. Parler de René... c’était une jouissance qu’elle ne connaissait plus depuis près d’un an. Elle y trouva la douceur d’une émotion nouvelle.
– C’est moi, en effet, qui ai servi d’intermédiaire pour ce mariage, dit-elle, et j’espère que vous n’allez rien me dire qui soit de nature à m’en faire repentir ?
– Certes non ! se hâta de reprendre Dubreuil. M. et madame d’Arjac sont un couple aimable, que chacun recherche. Je crois seulement avoir remarqué que suivant une loi commune à plus d’un ménage, madame d’Arjac devient de plus en plus mondaine, à mesure que son mari prend goût aux choses sérieuses ; après tout, peut-être est-ce le contraire ? Qu’importe, pourvu qu’ils soient heureux tous les deux, n’est-ce pas, madame ?
Valentine acquiesça du geste.
– Je croyais Régine plus sérieuse, dit-elle avec
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un peu de doute ; comme jeune fille, elle paraissait aimer la lecture et les arts.
– Ah ! chère madame, s’écria Dubreuil, ne sont-elles pas toutes les mêmes ? C’est cela qui m’inspire à l’endroit du mariage une sorte de terreur superstitieuse. Vous voyez une demoiselle, elle aime la lecture et les arts, va au Salon, annote son livret, suit les concerts avec la partition... Vous l’épousez, et huit jours après la noce, car il faut ordinairement huit jours pour ces découvertes-là, vous vous trouvez en face d’une jolie perruche qui déteste la musique, ne lit plus que le Figaro et s’enferme avec sa couturière pour méditer des toilettes qui feront retourner les passants sous prétexte qu’elles sont « de style ». Ah ! madame !...
Valentine sourit, un peu inquiète.
– J’espère que ce n’est pas le portrait de madame d’Arjac que vous venez de tracer ? dit-elle avec douceur.
– Oh ! non, chère madame, c’est une simple caricature ! répondit Dubreuil.
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Mais son ton n’était pas rassurant.
– El lui ? demanda Valentine, après quelque hésitation. Remplit-il le programme opposé ? Passe-t-il son temps au cercle ou à l’écurie, dans les intervalles de loisir que lui laissent les médailles ?
– Non, madame ; il vit comme il a toujours vécu, comme nous devrions vivre tous, si nous étions intelligents. Il me paraît seulement plus absorbé qu’autrefois ; si ce n’était pas ridicule de parler ainsi d’un homme de trente ans, je dirais qu’il a vieilli.
– La responsabilité de l’homme marié, dit Valentine avec quelque effort.
– Ce n’est pas cela, fit Dubreuil en évitant de la regarder. Si j’étais poète, je dirais que le soleil paraît s’être retiré de sa vie. Mais je ne suis pas poète ; je ne suis qu’un pauvre mondain très bavard. Aussi je me retire. Me permettrez-vous de revenir, ajouta-t-il avec un sourire, quand ce ne serait que pour savoir si Moissy est rentré ?
– Certainement ! dit Valentine en lui tendant
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la main.
Elle éprouvait une sympathie singulière, presque tendre, pour cet étranger qui lui avait parlé ainsi de René.
Quand il fut parti, elle resta immobile, absorbée dans des idées confuses, mêlées de douleur et de joie
Tout au fond d’elle-même, sans qu’elle osât se l’avouer, elle sentait que les paroles de Dubreuil avaient laissé la chaleur d’une brûlure.
– Le soleil s’est retiré de sa vie... pensait-elle.
Et, avec la cruauté d’un regret, elle trouvait à cette idée une douceur inexprimable.
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