Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
Nos laptots, tout en se préparant aussi,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Il me raconta que le matin seulement Samba N’diaye était venu lui dire que je voulais sortir, bon gré mal gré, et qu’en envoyant Aguibou pour me faire donner les chevaux, il avait bien vu qu’on ne lui avait pas tout dit, mais que tout était expliqué.
Après d’autres protestations, il me pria de rester logé où j’étais, disant que la maison était à moi, et non à Samba N’diaye, et que dorénavant je n’aurais qu’à envoyer Samba Yoro (l’un de mes noirs) avec Samba N’diaye quand je donnerais une commission à faire près de lui.
Samba N’diaye chercha ensuite à s’excuser, mais ses explications n’avaient pas de sens ; aussi refusai-je pour le moment de lui pardonner, et je dis à Ahmadou qu’il était fort heureux que, depuis mon arrivée dans le pays, j’eusse pris l’habitude de marcher sans arme et même sans bâton, parce que, dans ma colère du matin, j’aurais certainement corrigé Samba si je ne l’eusse pas tué sur le coup. Cela ne souleva pas d’objection, car jusqu’à un certain point les noirs ont le respect de la liberté individuelle et la conscience du cas de légitime défense.
28 novembre 1864.
Cette scène était terminée et j’y avais plutôt gagné que perdu.
Le lendemain nous allâmes passer la journée sous les beaux arbres de Kounébougou, village situé à quelques lieues au Sud de Ségou. Nous nous installâmes sous les grands fromagers, et nous nous rendîmes au village pour emprunter de quoi faire cuire notre déjeuner (une soupe de poule avec du couscous). Nous comptions acheter du mil pour les chevaux ; mais le chef, vieux Bambara, habitué à voir les Talibés prendre au lieu de demander à acheter, refusa de nous en vendre. Nous étions à discuter avec lui, lorsque vint à passer Paté Dali, Talibé (Poul Diawandou), qui jouit d’une grande influence à Ségou, et qui se rendait à ses lougans et à ses troupeaux[185]. Il s’interposa en ordonnant au vieux Bambara de délivrer immédiatement un panier de mil pour les chevaux, de nous donner un coq pour notre souper, le menaçant de faire un rapport de ceci à Ahmadou s’il n’obéissait pas ; puis il emmena un de mes hommes pour lui faire donner du lait au troupeau ; mais comme il était déjà tard, on n’en put avoir, et il m’envoya de son côté une belle poule. Alors nous commençâmes notre cuisine. Dans un grand vase on fit cuire les volatiles à grand bouillon, avec du sel, du poivre indigène et des oignons. Puis, au bout d’une heure, on y versa du riz que nous avions apporté. Nos laptots firent griller de la viande sur les charbons, et comme tout cela se passait par une belle journée, à l’ombre des plus beaux arbres du monde, arbres séculaires dont une douzaine eussent suffi pour abriter un corps d’armée, nous revînmes le soir à Ségou enchantés et reposés.
29 novembre 1864.
Le 29 novembre Samba N’diaye vint me souhaiter le bonjour, et, comme on peut le croire, je le reçus assez mal. Alors il m’expliqua qu’Ahmadou lui avait dit de me retenir, de m’empêcher de sortir, et qu’il avait dû exécuter cet ordre. Samba Farba, qui arriva sur ces entrefaites, trouva le moyen de me faire rire avec ses farces de griot, et le calme se rétablit ; mais bien longtemps encore je gardai une froideur très-grande avec Samba N’diaye. Je savais maintenant ce que je pouvais attendre de lui, et cependant par la suite encore il m’a rendu des services assez importants.
Décembre 1864.
Enfin décembre arriva ; c’était le mois où j’attendais Bakary Guëye et ma délivrance. La température était rafraîchie ; un rhumatisme du genou, qui m’avait fait cruellement souffrir, paraissait enfin céder à l’application constante de cataplasmes très-chauds. Les affaires du pays n’allaient pas plus mal ; on faisait rentrer une partie de l’armée d’observation de Yamina, ce qui semblait indiquer moins de danger de ce côté. Tout semblait donc tourner en notre faveur. Depuis l’arrivée de Seïdou, Ahmadou se montrait plus affable ; il semblait qu’on eût enfin abjuré toute défiance à notre égard, et si ce n’était pas tout à fait exact il s’en fallait de peu[186].
7 décembre 1864.
Le vieux Tierno-Abdoul, au milieu de tous ses mensonges, qu’il avait faits du reste sans intention de nous nuire, avait du bon, et sérieusement il eût été fâché de nous voir arriver malheur. C’était l’homme de Ségou qui pouvait le mieux me donner des renseignements sur le pays, et quand je lui en demandai il m’invita à venir passer une journée à ses lougans. Nous y fûmes admirablement reçus : outre un magnifique repas, il nous avait fait cadeau d’un mouton vivant resté à Ségou. Son fils alla nous conduire à quatre lieues plus au Sud jusqu’aux ruines d’une ancienne capitale du pays, Ngoy Tomassa, village dont on ne voit plus que quelques buttes de terre indiquant la place des murailles, entre lesquelles de nombreux arbres fruitiers du pays croissent, sans que personne, à cause de l’état d’anarchie, se hasarde à aller couper les fruits. Nous ne nous étions nous-mêmes avancés jusque-là que bien armés, et sous l’escorte de quinze à vingt cavaliers. A notre retour, après avoir copieusement déjeuné, nous fîmes cercle, et le vieux nous raconta l’histoire de Ségou depuis Bitto ou Tiguitto, qui semble être le fondateur de la puissance de l’empire bambara.
[Illustration : Feuilles et noix de l’arbre à beurre. (_Bassia Parkii_.)]
Certes le récit de Tierno-Abdoul était loin d’être complet, et j’eusse bien voulu lui adresser des questions. Mais tous les noirs sont les mêmes à cet égard ; ils racontent leurs histoires toujours de la même manière, comme un conte qu’ils ont appris par cœur ou forgé d’après des souvenirs quelquefois un peu vagues, et toute question n’aboutit qu’à leur faire recommencer par le commencement, comme ces élèves en musique qui ne peuvent reprendre une phrase musicale qu’à la première note.
Au reste, cette histoire du royaume de Ségou ressemblait assez à certains abrégés de l’histoire de France. Tel roi régna tant d’années et fit telle chose, tel autre le remplaça et fit…, etc.
Mais tel quel ce récit trouve sa place dans nos études, car il contient une assez grande quantité de faits nouveaux.
HISTOIRE DE SÉGOU.
L’histoire de Ségou, est-il besoin de le dire, n’est écrite nulle part. Il n’existe même pas un seul griot qui puisse la raconter en entier. Quelques griots bambaras, conservateurs par état des légendes et des hauts faits de leurs concitoyens, vous diront bien ce qui s’est passé depuis Bitto, en entremêlant leur récit d’exagérations semblables à celles que Raffenel nous a si poétiquement rapportées.
Ces mêmes faits nous ont été racontés par Tierno-Abdoul qui, à une instruction musulmane assez avancée, joignait le jugement acquis par de longs voyages et un séjour assez prolongé près des Européens.
Plus tard, le docteur Quintin obtint d’un vieux pêcheur fort riche quelques détails sur l’arrivée des Bambaras dans le pays, et, en rapportant les faits et discutant les dates, je suis arrivé à faire le résumé suivant :
Les Bambaras sont originaires d’un pays situé au Sud des montagnes de Kong, et désigné sous le nom de Torone ou Torong. Ils arrivèrent dans le Ségou sous la conduite d’un chef nommé Khaladian, s’expatriant, dit-on, pour ne pas embrasser l’islamisme, que les Malinkés, qui dominaient dans leur pays, venaient d’adopter. Il n’y a aucune donnée qui permette de fixer exactement l’époque à laquelle Khaladian arriva ainsi dans le Ségou, mais cependant, comme on sait qu’il fut aïeul de Bitto, le fondateur de la puissance bambara, qui régnait vers l’an 1700, il n’est guère possible de faire remonter cette entrée des Bambaras sur le territoire de Ségou au delà de 1600.
Les Bambaras entraient dans le pays des Soninkés qui étaient commandés par une famille de Koïta. Ces Soninkés étaient musulmans, et ce sont leurs descendants qui peuplent encore les villages soninkés et musulmans de Ségou ; ils étaient en guerre avec les peuplades environnantes, Malinkés à l’Ouest dans le Manding et le Bélédougou, Soninkés non musulmans au Nord dans le Ouagadou, et Pouls du Macina, dans l’Est.
Cultivateurs de mœurs douces et commerçants, ils accueillirent les Bambaras qui venaient leur demander l’hospitalité et qui, étant plus aguerris, leur devenaient de précieux auxiliaires.
En effet, les Bambaras jouèrent de suite un rôle très-important, et s’ils ne commandaient pas le pays, ils y avaient du moins une grande influence.
La capitale du pays avait été longtemps à Kangaba, où les Soninkés étaient mélangés de Malinkés (et de fait les Koïta sont, je crois, d’origine Malinké, ou du moins il y a des Malinkés-Koïta).
Le dernier roi des Soninkés de Ségou fut Siramakha Koïta, qui vivait à Marcadougouba. Lorsqu’il mourut, telle était l’influence des Bambaras, que tout le pays était entre leurs mains et qu’on ne renomma pas de chef.
Khaladian Kourbari eut sept fils qui se dispersèrent dans tout le pays, s’en partageant pour ainsi dire le commandement. Parmi ses petits-fils, on en cite particulièrement deux : Massa, qui fut le père de tous les Massassis (littéralement Massasi, graine de Massa), et Souma, qui fut père de Bitto.
Jusqu’à ce que ce dernier chef se fît connaître, le pays fut en proie à l’anarchie. Après la mort de Siramakha Koïta, les fils et les petits-fils de Khaladian se disputaient, se battaient. Bitto, qu’on appelle aussi Tiguitto, fut le fondateur de Ségou-Koro ; c’est là qu’il organisa son armée et qu’il commença la guerre acharnée qu’il fit à tous ses parents. On estime son règne à quarante ans. Il soumit tout le pays, en chassa tous les Massassis ses cousins, et entre autres Sey Bamana, qui alla fonder le royaume de Kaarta, dont il fut le premier roi Kourbari[187]. Lorsque Bitto mourut, il était maître de toute la fortune possible. Ses magasins regorgeaient de trésors, d’étoffes d’or, de cauris et de sel, et ses captifs se comptaient par milliers.
Ce fut Dékoro, son fils, qui lui succéda. Dès cette époque, les captifs de Ségou étaient organisés par grands commandements, à peu près comme je retrouve aujourd’hui les sofas : c’est-à-dire que lorsqu’un captif avait la confiance du maître, on lui donnait des esclaves, des trésors, qu’il devenait chef puissant tout en restant esclave. Ces captifs composaient toute la force armée du pays. C’étaient eux qui allaient à la guerre faire des razzias, enlever des villages, dont les femmes et hommes se vendaient à Tombouctou et à Sansandig, en échange des marchandises apportées d’au delà du désert par les Maures, tandis que les enfants étaient dressés à ce métier de sofas du roi, en attendant qu’ils fussent en âge d’aller grossir les rangs de l’armée et de marcher à de nouveaux massacres.
On prétend que les Kourbaris se montraient fort cruels et que, par simple caprice, ils faisaient souvent couper un nombre considérable de têtes, et que Dékoro qui montait sur le trône, dépassait tout ce qu’on avait vu jusqu’alors dans ce genre.
Fit-il, comme nous l’a rapporté Raffenel dans un récit émouvant, tuer dix mille esclaves pour arroser de leur sang les fondations naissantes de Ségou-Sikoro, ou projeta-t-il simplement d’accomplir cette monstruosité, comme Tierno-Abdoul nous l’a affirmé ? Avait-il, comme le dit un autre informateur, projeté la mort de cent grands chefs d’esclaves et deux cents petits chefs, afin de diminuer leur puissance ? Toujours est-il qu’un beau jour les chefs de captifs de Ségou complotèrent de l’assassiner, et qu’ayant séduit par leurs promesses le nommé Bilal, son esclave de confiance, ils entrèrent dans sa maison pendant qu’il se baignait et s’en saisirent, le mirent à mort ainsi que tous ceux de ses enfants qui ne prirent pas la fuite. Et loin de tenir leurs promesses, ils tuèrent aussi Bilal, qui fut ainsi puni de sa trahison.
On nomma alors roi un deuxième fils de Bitto, nommé Bakary ; mais quinze jours après il disparut et nul ne sait ce qu’il est devenu.
C’est alors qu’un des chefs de captifs prend le pouvoir. Cet esclave de la veille, roi aujourd’hui, se nomme Tomassa. Quelques années avant, tout jeune encore, il était esclave d’une femme fort riche du village de Nérékoro : il quitta sa maîtresse, vint trouver Bitto et lui demanda de le prendre comme esclave en l’achetant à sa maîtresse ; il disait qu’il aimait le travail et que sa maîtresse était une femme de vie déréglée qui buvait et gaspillait tout son bien.
Bitto le racheta et le donna à une de ses femmes favorites. Quand l’époque des semailles arriva, celle-ci envoya Tomassa cultiver en lui confiant six esclaves ; il travailla tellement qu’une fois le mil coupé, il vint dire à sa maîtresse qu’à eux sept ils ne pouvaient suffire à transporter toute la récolte, et, une fois cela fini, il fallut plus de trois mois pour creuser et préparer toutes les calebasses qu’il avait plantées sans parler du coton et des autres graines. Il demandait chaque jour du monde pour l’aider. Cela vint aux oreilles du roi qui, enchanté de voir un si rude travailleur, le fit appeler et le nomma de suite chef de captifs. Alors, dit Tierno-Abdoul, qui, comme tous les noirs, ne se fait pas faute d’exagérer, la première année, le roi lui confia tous les captifs pris à la guerre au nombre de 10000, la deuxième année, ce fut 20000, la troisième 40000 et la quatrième 60000. Ce fut alors que Bitto mourut et que Dékoro lui succéda.
Il y avait au village de Pérenguilé un autre chef de captifs (Poul Bari) nommé Kagnoubagnouma, il avait reçu de Bitto autant de chevaux que Tomassa d’esclaves.
Lorsque Dékoro, trahi par ses esclaves, fut assassiné, Kagnoubagnouma vint trouver Tomassa à N’goy et ils s’entendirent entre eux pour venger leur maître, dit Tierno-Abdoul, mais en réalité pour s’emparer du pouvoir. Ils tombèrent sur les esclaves de Ségou, et Tomassa, d’après ses conventions avec Kagnoubagnouma, fut nommé roi (vers 1744).
Mais bientôt il fut en dispute avec les chefs de captifs qui voulurent le forcer à venir habiter à Ségou-Koro, comme les rois, ses prédécesseurs. Tomassa qui, chez lui, à N’goy, se sentait indépendant, refusa en disant qu’il ne voulait pas habiter le lieu où son maître avait été tué. On lui dit alors : « Mais tu manques d’eau. » « J’en aurai », dit-il, et il donna à chaque chef de compagnie d’esclaves l’ordre de percer un puits, on en fit 349, et il alla se construire un petit village à côté où, pour lui seul, il fit faire 60 puits.
Alors on revint à la charge et on lui dit :
« Là où tu es, tu ne peux avoir de poisson, rien qu’en te l’apportant il a le temps de se gâter. »
(N’goy n’est guère qu’à quatre ou cinq heures des bords du fleuve.)
« C’est bien, dit-il, je ferai faire un canal, et les pirogues viendront me le porter jusqu’ici. »
Et il fit commencer le canal.
Alors les chefs, voyant qu’ils n’auraient pas gain de cause, se réunirent, le trahirent et le tuèrent.
Kagnoubagnouma était-il pour quelque chose dans ce meurtre ? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il appela le fils de Tomassa et lui dit :
« J’avais nommé ton père roi, il est mort, c’est à moi de le remplacer, vous me remplacerez à ma mort. »
Le fils aîné de Tomassa ayant refusé cet arrangement, la guerre fut déclarée entre eux. Kagnouba roi alla l’assiéger dans son village et l’enferma pendant huit mois. Le village fut pris, 20000 hommes furent massacrés et les autres partisans de Tomassa furent obligés de passer le Bakhoy pour se soustraire à la fureur du vainqueur. Ils retournèrent au Bendougou, pays de Monga, sous la conduite des fils de Tomassa, et partout sur leur passage dévastèrent le pays en brûlant les villages et en emmenant le peuple en esclavage.
Kagnoubagnouma, quatrième roi, Bambara, fut alors définitivement nommé (1747) ; il gouverna trois ans et mourut naturellement.
1750. C’est alors Kafa Diougou, un des esclaves, chef de la conspiration contre Dékoro, qui prend le commandement et, après environ trois ans de règne, meurt naturellement.
1753. Alors paraît N’golo, le vrai fondateur de la monarchie bambara. Ce n’était qu’un esclave né au village de Niola, près Boghé (Ségou). Il avait été donné au roi en payement de coutumes (impôt) et était arrivé, par son mérite et par sa bravoure, à être chef de sofas. Dès qu’il voulut prendre le pouvoir, il trouva un compétiteur dans un autre chef de captifs nommé Sangué. Mais il triompha de son rival et commanda 37 ans.
Il se battit surtout avec le Macina et repoussa ses tentatives d’envahissement et d’indépendance. Il fut alors maître de tout le pays depuis le Manding jusqu’à Tombouctou qui lui payait tribut.
Un Kalari, nommé Sidy Baba, qui voulut rester indépendant, soutint contre ce roi une guerre qui dura huit ans, mais il fut défait et tué à Sologna, près de Ségala (Sarnari).
N’golo, maître alors sur les bords du fleuve, se dirigea vers le Sud et alla jusqu’au Mosi. Il y était depuis un mois et dix jours quand il tomba malade et mourut.
Ce fut un grand deuil : on tua un bœuf noir, on en prit la peau et on y cousit le corps du roi qu’on ramena à Ségou-Sikoro (que le premier il avait habité comme roi) où on l’enterra (1790).
Le fils aîné de ce grand roi était mort dans un combat au Macina. Ce fut Mansong qui monta sur le trône. Il était, lui, fils d’une femme esclave prise à la guerre, et son frère Niénancoro était fils d’une femme libre qui était fille ou petite-fille de Bitto, et qui était d’ailleurs la première femme de N’golo.
Niénancoro refusa d’obéir à son frère et la guerre civile fut dans le pays. Mansong était à Ségou-Sikoro et son frère à Ségou-Koura avec une armée. Mansong alla attaquer, mais il fut chassé jusque près de la maison d’Abdoul (Douabougou). Le chef de l’armée de Niénancoro était Marca Bemba (Marca est l’équivalent de Soninké). Chaque fois qu’il faisait une sortie, ses ennemis étaient pris de panique, tant il maniait sa lance avec force et adresse.
Mansong alors, pour entraîner ses esclaves, leur distribua de l’or et Niénancoro appela à son secours les chefs du Kaarta, dont Daisé Courbari était alors roi. Daisé vint camper dans Yamina et dit à Niénancoro :
« Tu m’as donné de l’or, mais Bitto a tué mon grand-père et a pris son crâne dont il a fait un grisgris. Si tu veux que je vienne à ton secours, il faut me rendre la tête de mon aïeul. »
Niénancoro accepta, mais Marca Bemba lui fit observer que les grisgris de N’golo étaient dans cette tête et qu’il ne pouvait pas la donner sans déshonneur. Ils arrangèrent alors une autre tête semblable et la livrèrent à Daisé qui, satisfait, retourna chez lui.
Mansong continuait à distribuer de l’or à ses chefs de captifs, et ceux-ci en envoyèrent aux chefs de captifs de Niénancoro, qui consentirent alors à trahir leur maître. On convint qu’à la première bataille, on ne mettrait pas de balles dans les fusils.
La bataille eut lieu suivant le plan convenu, l’armée de Mansong se sauva, on la poursuivit et, pendant ce temps, une autre armée faisant le tour vint prendre Niénancoro à Diofina. On le mit en pirogue et on le conduisit à Mansong qui le mit aux fers (1792).
Après ces événements Mansong commanda seize ans, et ce fut dans cette période qu’il reçut, en 1796 et en 1805, les deux visites de Mongo Park. Si l’on se reporte au récit de ce voyageur, on voit qu’au moment de son premier voyage, les armées de Mansong ravageaient le Kaarta gouverné par Daisé ; c’étaient sans doute des représailles de la visite de Daisé à Yamina et du secours moral que sa présence avait apporté à Niénancoro.
Mansong fut malade à Ségou et alla habiter Siracoro, qui était en quelque sorte sa maison de campagne.
Ce fut là qu’il mourut, mais on l’enterra à Ségou-Sikoro. C’est alors que se succèdent ses enfants.
1808. C’est Dah qui ouvre la liste. A peine nommé, il se vit obligé de faire une armée et de porter la guerre au Bendougou, où il s’empara de Khoré.
1818. Après dix ans de règne, il vit le Macina qu’il commandait encore, dit-on, à Ségou, lui échapper. Amadou Amat Labbo, marabout peuhl, était alors à la tête de ce mouvement politique et religieux et fondait l’empire du Macina, où il eut pour successeurs Amadou Cheickou (Sego Ahmadou, de Caillé) et Amadi Amadou, ses fils et petit-fils.
Le règne de Dah finit en 1827, et ce monarque est remplacé par son frère Tiéfolo. Ce dernier était né le même jour que Dah, mais d’une autre mère. Mansong était alors malade et couché ; la mère de Tiéfolo, dès qu’elle fut délivrée, envoya un esclave prévenir le roi de la naissance de ce fils, mais l’esclave en route trouva des gens qui dînaient et s’arrêta à manger, si bien qu’il arriva chez Mansong après le captif qui venait d’un autre côté annoncer la naissance de Dah, qui pourtant était né quatre heures plus tard que son frère.
Le lendemain, il y eut grande discussion pour savoir quel était l’aîné. Bien qu’il ne fût pas musulman, Mansong consulta les marabouts ; mais, malgré leur avis, il dit : « Dah a été annoncé le premier, ce sera l’aîné. » Et il fut fait ainsi qu’il avait décidé ; seulement Tiéfolo une fois grand tua de sa main le captif qui, par sa négligence ou sa faim, lui avait fait perdre son droit d’aînesse.
1827. Tiéfolo régna environ douze ans ; c’est sous son règne qu’Abdoul, mon informateur, vint dans le Ségou pour y habiter, après la défaite de Dilé dans le Oualo (1833). C’est également à cette époque qu’El Hadj passa dans le pays revenant de son pèlerinage à la Mecque.
1839. Tiéfolo mourut et fut remplacé par son frère Niénemba, qui était à Oïtala. Il ne régna que deux ans et quelques mois et mourut.
1841. Kragno Beuh, qui le remplaça, régna huit ans et mourut. Il avait habité Kragno ou Kerango avant d’être roi, d’où son surnom.
1849. Nalouma Kouma, de Sani, son frère, le remplaça, mais vécut deux ans à peine sur le trône.
1851. Massala Demba, qui le remplaça, règne trois ans.
1854. Torocoro Mari règne quatre ans et quelques mois, et nous avons raconté sa mort, qui a lieu en 1859. Il est assassiné par les esclaves, et son frère Ali, qui le remplace, est détrôné par El Hadj en 1861 et tué au Macina en 1863.
Il reste encore, comme descendant de Mansong :
Mari, qui a lui-même des enfants et soutient une lutte acharnée contre Ahmadou, et deux fils de Torocoro Mari, qui sont Sofas d’Ahmadou, à Ségou, et en plus, quelques enfants en bas âge.
Telle est l’histoire de Ségou. Le jour où j’obtins ces renseignements j’eus avec Tambo un entretien sérieux. Cet homme était celui qui, en 1859, après l’expédition de Guémou, était allé porter à El Hadj, alors à Marcoïa, la nouvelle de la prise du village et de la mort de son neveu Sirey Adama, l’héroïque défenseur de cette ville. L’année suivante, revenu vers le Sénégal, il s’était établi à Tiguin, et au mois de juillet venait sans crainte à Bakel faire des achats. Là il avait rencontré le gouverneur, M. Faidherbe, auquel il n’avait pas craint de se présenter, lui donnant l’assurance des bonnes intentions d’El Hadj au sujet des blancs, et faisant ainsi décider un voyage, pour lequel M. Faidherbe me désigna tout d’abord, malgré les demandes nombreuses d’officiers de bonne volonté qui sollicitaient cette mission comme une faveur.
Malheureusement le conseil d’administration de la colonie fit des difficultés et le voyage n’eut pas lieu. Je dis malheureusement, car à cette époque il se fût effectué sans peine ; on serait arrivé, avec El Hadj vainqueur, jusqu’au Ségou, et peut-être au Macina, et à coup sûr la science eût eu une plus large part dans les résultats. Quoi qu’il en soit, Tambo me raconta ces détails, que je connaissais depuis longtemps, et ajouta, ce que je savais aussi, que Sambala, roi du Khasso, cherchait, par tous les moyens possibles, à susciter des difficultés entre les partisans d’El Hadj et le gouverneur, soit en pillant à l’occasion les Talibés, afin de les pousser à des représailles sur les traitants, soit en faisant courir de fausses nouvelles. C’est ainsi que, d’après Tambo, et Seïdou confirmait ce fait, Sambala avait répandu le bruit de notre mort, nous disant tués par El Hadj. C’est encore ainsi qu’au moment de mon départ, il avait envoyé, si j’en crois Tambo, prévenir son frère Khartoum Sambala, qui réside à Médina, près Kouniakary, que j’allais à Bafoulabé pour y construire un poste, disant qu’il l’en avertissait afin qu’on le fît savoir à El Hadj, etc.
Au même moment, Sambala envoyait son armée piller Courba, village soumis à El Hadj près de Koundian, ce qui, comme je l’ai dit au commencement de cette relation, nous avait suscité bien des difficultés.
Il était assez singulier, il faut en convenir, de venir étudier la politique du Sénégal, à Ségou-Sikoro, mais je ne pouvais faire autrement que de reconnaître beaucoup de justesse dans tous ces faits et ces appréciations.
A cette époque de l’année, le temps se refroidit considérablement à Ségou. Souvent le matin jusqu’à dix heures, la température ne dépasse guère 15° à 18° centigrades, et à quatre ou cinq heures du matin dans la campagne, il n’est pas rare de la voir à 10° ou 11°. Les habitants gèlent, ils restent dans leur case, enveloppés de couvertures de coton, accroupis autour d’une sorte de marmite en terre (les cuisines du pays), où ils brûlent de petits morceaux de bois, se chauffant et s’enfumant tout à la fois, et en les voyant se plaindre du froid, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler les Péruviens de Lima, qui ne voyant jamais de pluie, mais ayant quelquefois une rosée assez forte qui se prolonge en brume jusqu’à neuf ou dix heures du matin, s’accostent dans les rues en se plaignant de cette affreuse pluie.
Néanmoins, telle quelle, la température de Ségou qui, à cette époque de l’année, passerait en Europe pour fort agréable, est dans ce pays la cause de bien des souffrances. Les pauvres, qui ne peuvent se chauffer, car il faut acheter le bois, les captifs qui couchent dans des cours ou des hangars non fermés, et qui n’ont pas toujours des vêtements, et à plus forte raison des couvertures, tous ces gens souffrent. On entend des enfants tousser, pleurer ; les malades abondent, et les blessés, qui sont nombreux, souffrent de leurs plaies cicatrisées, aussi bien que de celles qui ne sont pas encore guéries.
Quant à nous, nous avions froid, et nous sortions nos derniers vêtements d’Europe, réservés pour les occasions exceptionnelles de maladie. Nous allions nous promener dans les rues désertes de la ville, combattant la fraîcheur du temps par l’exercice, mais ne trouvant pas d’imitateurs.
J’ai dit qu’au nombre de nos voisins se trouvait une pauvre femme dont le mari avait été tué à Tocoroba ; la malheureuse veuve était encore enceinte, et la misère pesait de tout son poids sur elle. Un matin elle n’avait rien à manger, et rien pour se chauffer ni couvrir sa petite fille qui pleurait. Je lui fis donner quelques morceaux de bois pardessus le mur, et nos laptots, plus humains que les trois quarts des Talibés de Ségou, lui firent passer, n’ayant rien autre chose à donner, une portion de leur repas de couscous. Ce repas, cependant, était diminué chaque jour par les nombreux parasites qui venaient régulièrement à l’heure s’asseoir dans la cour jusqu’à ce qu’on les eût invités à faire comme nous, c’est-à-dire à manger. Aussi nos pauvres laptots, victimes de leur hospitalité et d’ailleurs un peu rationnés pour leur mil par Oulibo, leur fournisseur habituel, se plaignaient-ils souvent d’avoir l’estomac creux.
Plus l’époque probable du retour de Bakary approchait, plus je m’efforçais de recueillir des renseignements sur les pays que je ne pouvais plus espérer de visiter. J’atteignis dans ces occupations le 18 décembre, quatre-vingt-dixième jour depuis le départ de nos lettres. A cette époque on réunissait une armée ; on disait que Mari était à Holocouna, et on se préparait.
Ahmadou distribua six cents fusils aux Talibés. C’étaient ceux qui provenaient du désarmement des Bambaras ; ils étaient très-mauvais, car, bien entendu, les bons n’avaient pas été livrés. Pour les cacher, les Bambaras emploient une grande habileté : ils font une rigole dans la muraille ou le sol de leur case, et après avoir bien enveloppé le fusil, ils le mettent dedans et maçonnent pardessus, de telle sorte, qu’à moins de démolir la case, il est impossible de rien trouver. C’est, du reste, de la même manière, dit-on, que les Malinkés du Bambouk cachaient leur or : si bien qu’on raconte que lorsque El Hadj entrait dans un village, on en défonçait entièrement le sol et les maisons, non pas tant pour le détruire que pour découvrir l’or, dont on trouva, de cette façon, des quantités considérables.
Nous comptions les jours avec impatience, et cependant ils n’étaient pas vides pour nous, mais remplis de scènes de mœurs au moins bizarres.
Le 23 décembre, j’apprenais que quelques jours auparavant le jeune Mahmadou Abi, cousin germain d’Ahmadou, ayant besoin d’un esclave, avait envoyé quatre sofas chez un Somono assez riche, et qu’après l’avoir mis aux fers dans sa propre maison, il avait fait faire une razzia de ses captifs et en avait envoyé vendre deux au marché.
Ahmadou, en ayant été prévenu, avait fait appeler son cousin devant tout le monde et l’avait traité très-durement, le menaçant, s’il recommençait, de le mettre aux fers comme le premier venu, puis il l’avait forcé à restituer sa prise ; et, comme il fallait une victime, les quatre sofas qui avaient fait le coup avaient reçu cent coups de cordes chacun. Le plus joli, c’est que le malheureux Somono, appelé à son tour, et vivement interpellé pour s’être laissé piller sans porter plainte à Ahmadou, avait reçu aussi cent coups de corde, afin qu’il sût dorénavant qu’on lui rendrait justice même contre les princes.
Presque au même moment, un Diula qui était venu faire une réclamation, me racontait ceci : « Je vais depuis plusieurs années acheter des marchandises à Bakel, je les porte à Nioro, où je les change contre du sel, que je vais vendre au Bouré ; j’achète de l’or, que je rapporte à Bakel, ainsi que des bœufs que j’achète aux Maures. Or, l’année dernière, comme j’allais à Bakel avec ma caravane d’or, de dents d’éléphants et de gomme du Bakhounou, Tierno Moussa (Talibé, chef à Kouniakary,) n’a pas voulu me laisser passer, alléguant la défense d’El Hadj de faire commerce avec les Keffirs. Mais ce n’est qu’un prétexte, car lui, il fait ce commerce, et il ne veut pas que d’autres le fassent, parce que c’est le moyen d’être seul et de vendre les marchandises le prix qu’il veut. »
Enfin, pour clore cette série d’anecdotes, le 25 décembre les princesses prisonnières au Diomfoutou, les femmes d’El Hadj comme on les appelle ici, étaient convaincues d’avoir formé un complot, d’avoir défoncé un magasin de cauris et d’en avoir volé une assez grande quantité. Ahmadou était allé avec un nerf de bœuf à la main, décidé à faire lui-même une distribution à ses mères comme il dit, que seul il peut visiter avec Samba N’diaye et Aguibou ; mais en route l’influence d’Oulibo l’avait décidé à en rester aux menaces, et il avait reçu comme excuse ce simple mot : « Nous mourons de faim et nous avons pris ces cauris pour acheter de quoi manger. »
Le Diomfoutou, on le sait, est le harem d’El Hadj, ou son sérail. Il y a là de tout, non-seulement ses propres femmes, mais encore toutes les femmes ou filles de chefs qu’il a vaincus et qui sont tombées en son pouvoir. Ce sont ces dernières qu’on désigne sous le nom de princesses. La plupart ont un certain nombre de femmes esclaves affectées à leur service et qui vont chercher l’eau, faire les achats au marché, vendre le coton filé par les nobles mains de leurs maîtresses, ou les gourous (noix de colats) qu’Ahmadou leur a fait distribuer.
Le total de ces femmes est d’au moins huit cents. Elles reçoivent pour leur entretien du mil en quantité suffisante, du poisson, que les Somonos fournissent régulièrement à certains jours de la semaine, du lait et du beurre une fois la semaine. Voilà pour la nourriture. Ce qu’elles veulent en plus, elles sont obligées de se le procurer par leur travail, qui se borne généralement à filer le coton, qu’elles font ensuite tisser en pagnes, quand elles ne le vendent pas tel quel : quelques-unes font de la teinture, d’autres tissent en paille des ronds fort jolis, nuancés de différentes couleurs et destinés à servir de couvercles de calebasse.
De temps à autre, Ahmadou fait à ses mères une distribution de cauris ou de gourous, puis deux fois l’an elles reçoivent un grand pagne et un petit ; les femmes adultes et les vieilles reçoivent de plus un dampé ou couverture de coton.
Les jours de fête, Ahmadou envoie un certain nombre de bœufs et de moutons, qu’on abat pour ces dames, qui souvent s’arrachent les morceaux, car chez elles les disputes ne sont pas rares.
Quelques-unes doivent aux générosités d’Ahmadou ou de son père (celles qui ont été honorées de ses faveurs) un certain nombre d’esclaves, ou bien des vaches qu’elles confient au berger du village, et dont on leur porte le lait chaque soir. Voilà ce qu’est le Diomfoutou, qui, malgré la parcimonie d’Ahmadou, coûte fort cher à entretenir, eu égard au peu de revenus de la couronne.
Cependant les jours passaient et Bakary n’arrivait pas. J’essayai de voir Ahmadou, mais il était très-préoccupé avec les Talibés de divers villages. Je lui fis demander l’autorisation d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary, mais je n’obtins d’autre réponse que celle-ci : « Bakary ne peut pas être encore revenu. » Et de fait Ahmadou ne l’attendait pas encore, ne pouvant supposer que le gouverneur se fût hâté au point de le faire repartir aussitôt arrivé.
[Décoration]
[Note 181 : M. Lafon de Fongaulfier, lieutenant de vaisseau.]
[Note 182 : Depuis, à la suite d’une discussion, Ahmadou les a renvoyés tous, et ils ne mangeaient plus chez lui, à mon départ, que sur invitation.]
[Note 183 : Village situé à six ou sept lieues de Ségou-Sikoro.]
[Note 184 : 12 à 14° centigrades.]
[Note 185 : Paté Dali est un des hommes de confiance d’Ahmadou, qui lui a confié de grands troupeaux, ce qui lui donne une véritable fortune, qu’en vrai Diawandou il ne prodigue pas.]
[Note 186 : Seïdou, ancien captif de la maison de Tierno-Abdoul kadi, talibé de Ségou, plus tard kadi de la ville, s’était racheté par son travail de tisserand. Il jouissait de l’amitié et de la confiance absolue de son ancien maître, grâce à l’influence duquel il pouvait s’employer en notre faveur. Il nous a rendu de la sorte, et presque en secret, de grands services. Il était, du reste, très-estimé d’Ahmadou.]
[Note 187 : Ces quelques mots peuvent suffire à faire comprendre la différence entre Massassis et Kourbaris. Tous sont Kourbaris, mais les Massassis sont une branche de la famille.]
CHAPITRE XXVII.
Le jour de l’an 1865. — Cadeaux à Ahmadou et à divers. — Visite du fils de Samba Oumané. — Les nouvelles qu’il apporte. — Nouvelles de Bakary. — Arrivée de Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. — Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je l’accompagne. — Munitions de l’armée. — Arrivée à Marcadougouba.
Janvier 1865.
Enfin le 1er janvier 1865 arriva, et, d’après ce principe que les petits cadeaux entretiennent l’amitié, j’envoyai à Ahmadou 100 fr. d’argent, une filière d’ambre no 4 et une de corail no 6 (en tout environ cent quatre-vingts francs), en lui faisant expliquer que c’était le premier jour de notre année, et qu’il était d’habitude parmi les blancs de faire des présents ce jour-là.
Je fis distribuer cinq cents cauris à chacun de mes laptots et je leur donnai une calebasse de miel en ruche, qu’Ahmadou m’avait envoyée, puis je distribuai à toutes les femmes de la case deux cents cauris chacune, et aux captifs quelques centaines de cauris à partager.
Samba N’diaye, à sa grande joie, et d’autant plus qu’il ne l’espérait pas, eut un boubou de coton blanc, d’une valeur de six mille cauris au moins à Ségou ; et j’en donnai également un au vieil Abdoul, pour le remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue de lui à ses lougans.
Ahmadou avait paru enchanté de son cadeau, surtout de l’argent, et avait promis qu’il me ferait appeler, dès qu’il serait un peu dégagé des occupations qui l’accablaient. En effet, il y avait diverses questions pendantes, et d’abord celle de la formation de l’armée, qu’il cherchait à réunir sans succès ; puis, une querelle suivie de bataille, qui avait eu lieu au marché de Bamabougou, entre les Bambaras et les Talibés, qui avaient voulu prendre des marchandises sans payer, ce qui leur valut par la suite cinquante coups de corde à chacun, donnés par l’ordre d’Ahmadou. Enfin différentes razzias s’opéraient, et l’une avait ramené cent quatre-vingts bœufs, enlevés autour de Sansandig.
2 janvier 1865.
Le 2 janvier je reçus la visite du fils de Samba Oumané, qui a joué et joue encore un rôle dans les affaires du Toro (Sénégal). Samba Oumané, on le sait, avait fait assassiner par son fils le Lamtoro[188] nommé par le gouverneur, et voyant qu’il allait avoir maille à partir avec la justice des blancs, il s’était enfui. Il était venu à Nioro, et son fils arrivait à Ségou pour y chercher fortune. Il me disait que son père et lui aimaient bien les blancs, que leurs disputes étaient entre eux et les gens du Toro, noirs comme eux, mais qu’ils n’avaient rien contre nous ; au contraire. Je le reçus froidement, car, bien que de sa part ce fût plus excusable peut-être que de la part de tout autre, il s’était en somme rendu coupable d’un assassinat de sang-froid.
Il m’apportait quelques nouvelles, entre autres que l’armée de Koniakary, commandée par Tierno Moussa, était venue à Nioro, et qu’avec ces deux armées réunies on avait attaqué le Bakhounou révolté. Comme toujours, lorsqu’un noir raconte une bataille à laquelle il a pris part, on avait remporté la victoire, à Bollé et à Barsafé. Son père était resté avec l’armée de Nioro à Bagoyna.
Mais ce qu’il ne put me dire, c’est ce que venaient faire des envoyés de Tierno Moussa qui étaient arrivés depuis quelques jours.
A force de le faire causer, je finis cependant par savoir que Tierno Moussa, après avoir attaqué, avait été attaqué à son tour par les révoltés de Ouaïnka et de Bassakha et qu’il avait été forcé de se réfugier à Bagoyna. Il était donc probable que son envoyé venait apporter une lettre pour demander du renfort.
Ces bruits n’étaient qu’à demi rassurants, et le retard de Bakary compliquait notre situation. Ahmadou, à qui j’avais fait demander des cauris, avait, en me les envoyant, refusé de répondre à ma demande d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary ; sa grande préoccupation était de faire faire de bons tatas dans tout le pays et il distribuait des cauris aux Talibés des maisons de Ségou.
8 janvier 1865.
Le 8 janvier, nous eûmes, par un individu qui avait accompagné Bakary jusqu’à Médina, près Koniakary, la certitude que celui-ci était arrivé au Sénégal. Cet homme disait avoir quitté Nioro le 13 décembre et n’avoir pas eu de nouvelle du retour de Bakary. Cependant, à Yamina, il avait entendu, dans les derniers jours de décembre, des hommes du Bakhounou dire que les envoyés des blancs étaient en route pour revenir et qu’on les avait vus à Serro.
Ceci nous donnait bien peu d’espoir et je commençais à croire que la route du Bakhounou était fermée et qu’on me le cachait, lorsque le 10 janvier Daouda Gagny, chef de Bagoyna, arriva à Ségou. Je mis Seïdou en quête de nouvelles, et tout d’abord il n’apporta rien de bon : on n’avait pas entendu parler de Bakary. Mais le 11 janvier, un de nos amis nègres, un Massassi de Bongourou, nommé Diocounda, député près d’Ahmadou par son père, vint nous faire le récit suivant : « Daouda Gagny, avant de se mettre en route, a envoyé son captif de confiance à Nioro, où il a trouvé, chez Mustaf, deux envoyés des blancs qui portent un bonnet comme on n’en a jamais vu dans le pays. Le lendemain ce captif a quitté Nioro, et trois jours après son arrivée à Bagoyna, Daouda est parti. » C’est au docteur que nous étions redevables de cette bonne nouvelle, car Diocounda était surtout son camarade à lui, et c’était lui qui l’avait envoyé en quête d’événements.
Tout compte fait, il y avait dix-neuf jours que nos messagers étaient à Nioro. Cette nouvelle nous fut confirmée par Samba N’diaye, qui alla voir Daouda Gagny en personne. Quant aux événements du pays, on disait que Tierno Moussa avait été battu à Bollé, et que, n’ayant pas voulu rentrer à Bagoyna, il était à Touroungoumbé, dans le Kingui. On disait aussi que la route de Nioro à Bagoyna était difficile à cause des pillages des Maures, et que de Bagoyna à Ouosébougou elle l’était à cause des Bambaras.
Avec tout cela nous ne soupçonnions pas la vérité et nous nous réjouissions. Sans doute Bakary allait arriver, chaque jour je l’attendais et je n’attachais plus d’importance aux fausses nouvelles qui arrivaient du Macina. Enfin, le 19 janvier, je fis de nouveau prier Ahmadou d’envoyer au-devant de Bakary. Il répondit qu’il l’attendait lui-même chaque jour, et que si dans quelques jours il n’arrivait pas on pouvait revenir lui parler.
Ce fut à ce moment que la situation changea de face à Ségou même, et qu’il nous fallut dévorer notre impatience en face des dangers qui venaient nous assaillir.
Au moment où Ahmadou cherchait de plus en plus à réunir son armée, luttant contre les nombreux mécontentements, surtout contre ceux de gens tels que Amadi Boubakar, Tambo, etc., qui, arrivés depuis peu, se plaignaient de n’avoir ni maison, ni femme, ni moyen d’existence, et de ne pouvoir rentrer chez eux, retenus qu’ils étaient comme moi par Ahmadou ; au moment où il venait de donner l’ordre que personne ne quittât la ville pendant deux jours parce qu’il avait des nouvelles à donner à l’armée, un cavalier arriva bride abattue de Koghé, annonçant qu’un homme, parti pour la chasse, avait rencontré une armée campée à Toghou, près de ce village.
Aussitôt le tabala battit à la mosquée, et dès qu’un peu de monde fut réuni, Ahmadou alla à la grande place des palabres, sous les grands arbres des Somonos, et l’armée partit, comme d’habitude, à la débandade.
Le soir, cette nouvelle, à laquelle peu de gens croyaient, était confirmée.
24 janvier 1865.
Le 24 janvier, on savait que c’était l’armée de Mari qui était venue à Toghou. On disait que ce village avait refusé de le recevoir. En attendant, il partait de nouveaux renforts pour l’armée. Ahmadou avait donné l’ordre de cerner le village, si l’ennemi s’y trouvait renfermé, et de le prévenir ; si, au contraire, on le trouvait dans la campagne, on devait le chasser et le poursuivre. Les uns disaient que Mari n’avait que ses captifs, les autres, qu’il avait une forte armée. Les uns racontaient qu’il était aux abois, ayant été chassé de Sarrau, de Sansandig, et qu’il n’osait plus rentrer dans le Baninko dont la population, fatiguée de ses exactions, lui était hostile ; d’autres que le village de Toghou l’avait appelé au nom de tous les Bambaras du pays.
Tout cela, ajoutai-je sur mon journal, ne m’amène pas Bakary, et si Tierno Moussa, comme on le dit, est retourné chercher des renforts à Koniakary, c’est notre seule chance de le voir bientôt. Malheureusement jamais je n’avais mieux jugé.
Dans l’après-midi, on vint demander de la poudre. Ahmadou fit partir cent vingt barils portés à tête d’homme. Le soir deux cavaliers arrivèrent et après avoir parlé avec Ahmadou, repartirent tout de suite avec ordre de ne dire mot à qui que ce soit. C’était mauvais signe.
Aussitôt Ahmadou fit appeler les chefs, et leur palabre dura une partie de la nuit.
25 janvier 1865.
Le 25 janvier, on disait que les Bambaras avaient repoussé l’armée en plaine après lui avoir enlevé son tabala et ses poudres, et étaient rentrés ensuite dans le village de Toghou. On disait aussi que le pavillon avait été pris et que Tierno Alassane, le chef de l’armée, ayant eu son cheval tué, avait failli être pris. Plus tard on niait la prise du pavillon, et on racontait qu’au premier choc le porteur du tabala ayant été tué, les Bambaras (Somonos), qui portent la poudre, avaient jeté leurs barils et s’étaient sauvés ; que c’est à cela qu’on avait dû la perte des poudres et du tabala ; mais que, dès que le gros de l’armée était arrivé, on avait chassé les Bambaras, qui s’étaient sauvés dans le village où se trouvait Mari.
On rapportait aussi qu’on avait tué cent Bambaras et pris vingt chevaux, et qu’on n’avait perdu que trois hommes.
Mais nous ne tardâmes pas à apprécier la gravité de la situation. Ahmadou, furieux de son nouvel échec et comprenant peut-être qu’il jouait sa dernière partie s’il la perdait, s’était décidé à prendre le commandement de l’armée en personne. Il avait envoyé chercher des renforts de tous côtés jusqu’à Kenenkou, où se trouvaient les Djawaras, et en attendant qu’il s’y rendît en personne, il avait envoyé Oulibo et Tierno-Abdoul à l’armée. Tout le monde, à part quelques vieillards impotents, faisait ses préparatifs de départ ; la situation était grave ; Ahmadou battu ne fût peut-être pas rentré dans Ségou, je n’aurais peut-être su sa défaite qu’en tombant au pouvoir des Bambaras, et dans ce cas ma mort eût été immédiate. Ces réflexions me décidèrent à lui demander de partir avec lui. Cela ne pouvait que lui être agréable, et, en cas de désastre, nous étions plus en sûreté avec son escorte que seuls et sans chevaux dans Ségou. Ahmadou accueillit notre demande avec plaisir ; il en fut même flatté, mais il ajouta qu’il ne partait pas encore.
Néanmoins je me préparai à tout événement. Je mis en état mes harnachements et tout mon bagage portatif de voyage ; je mis mes carnets de notes et mes papiers en bon ordre, donnant mes instructions à tout le monde pour le cas où il m’arriverait malheur, afin que ces papiers ne fussent pas perdus. Puis je rassemblai mon peu d’argent, d’ambre et de corail, avec un peu d’or que j’avais acheté pour avoir une valeur portative, et j’attendis.
Le 26, les sofas de Yamina et les Pouls de Ségou arrivèrent.
Le 27, les détachements de Kenenkou se rallièrent à leur tour, et Ahmadou demanda deux cents hommes de bonne volonté pour former une avant-garde. Quand il les eut choisis, il en prit cent pour garder la ville sous le commandement d’Oulibo.
28 janvier 1865.
Le 28 janvier, nous fûmes réveillés par le tabala ; nous nous hâtâmes de faire nos préparatifs. Le docteur, qui, quand il m’avait vu décidé à accompagner Ahmadou, m’avait simplement dit de demander aussi un cheval pour lui, était prêt ; on assurait qu’Ahmadou partait à deux heures, et, comme il avait dit à Samba N’diaye de me prêter son cheval, je lui en fis demander un second, et il répondit de le demander à Aguibou, mais qu’il allait d’ailleurs m’envoyer Oulibo.
En effet, vers une heure, Oulibo vint me dire qu’Ahmadou craignait pour nous les fatigues et les dangers de l’expédition, et que si nous voulions rester à Ségou, nous ne manquerions de rien ; que si nous voulions partir, il ne nous en empêcherait pas, mais qu’il fallait que nous sussions qu’il allait se battre jusqu’à la victoire et qu’il ne reculerait pas devant les Bambaras, Ché-Allaho.
Il était évident qu’Ahmadou ne demandait pas mieux que de nous voir l’accompagner ; les Talibés qui étaient avec Oulibo ne le cachaient même pas. J’insistai et ne trouvai pas de résistance. Il avait seulement voulu mettre sa responsabilité à l’abri en cas d’accident.
A deux heures, le second cheval arrivait, et à deux heures et demie nous allions rejoindre Ahmadou sous les arbres de la place, dont il ne bougeait plus depuis trois jours. On assemblait devant lui la poudre et les balles, et, à quatre heures, après le salam, on en fit la distribution aux porteurs qui commencèrent tout de suite à se mettre en marche. J’emmenais tous mes hommes, à l’exception de Boukary Gnian, qui, ayant un gros abcès, ne pouvait marcher.
Les munitions se composaient de :
140 barils de poudre du pays, d’environ 30 kilogrammes l’un ; soit 4200 kilogrammes.
33 sacs de poudre d’Europe de 15 à 20 kilogrammes.
27 paquets de 4 fusils chaque, pour rechange.
9 gros toulons de pierres à fusil.
150 sac de 1000 balles de fer chacun, soit 150,000 balles.
A cinq heures et demie, le tout était chargé et en route, sur la tête de plus de trois cents Somonos, dont quelques-uns ployaient sous le faix ; quelques-uns, plus riches, avaient chargé des ânes de leur fardeau et n’avaient que le soin de les conduire. Enfin, une douzaine d’énormes calebasses représentaient le bagage d’Ahmadou et ses provisions. Quant à nous, nous n’avions qu’un toulon de couscous, deux de bourakié ou couscous mélangé de miel et d’arachides pilées, un sac de sel et des peaux de bouc pour l’eau. La marche fut d’abord lente ; l’armée, qui accompagnait Ahmadou, occupait un immense espace, et à travers la poussière, éclairée des rayons du soleil couchant, les costumes bigarrés, cette énorme foule mélangée de piétons, de chevaux et même d’ânes, présentaient un coup d’œil magnifique. Je voulais d’abord me tenir près d’Ahmadou, mais comme il marchait au milieu de sa garde de Sofas à pied, il me fallut y renoncer sous peine d’en écraser quelques-uns.
A Soninkoura, le premier village après Ségou, on fut obligé d’arrêter un instant. Là, deux Talibés se prirent de querelle et menaçaient d’en venir aux coups. Ahmadou mit le holà par ces simples paroles : « Ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut se battre. Gardez votre courage pour demain, cela vaudra mieux. »
En effet, nous supposions tous que le lendemain Ahmadou attaquerait l’ennemi.
Après Soninkoura, la marche devint plus facile ; je me décidai à m’en aller tout tranquillement, et comme, dans les ténèbres, mes laptots, en voulant me suivre, se déchiraient les jambes dans les épines, je les renvoyai, leur disant que je les retrouverais au campement. Le docteur était parti de son côté. Je laissai mon cheval marcher à son pas, et bientôt je rattrapai les porteurs de poudre de l’avant-garde. Nous passâmes successivement les villages de Koghou Mbébala, Banancoro, Nérecoro, Dialocoro, Bafoubougou, et là nous quittâmes le bord du fleuve que nous avions suivi jusqu’alors. Les sons d’une musique composée de tamtams et de flûtes se firent bientôt entendre ; puis nous aperçûmes de nombreux feux au milieu des arbres ; nous étions à Marcadougouba, où se trouvait campée en dehors du village l’armée de Tierno Alassane, et c’était Fali, le chef des sofas, qui se donnait un bal pour se distraire et se consoler de la défaite. Après avoir erré quelque temps au milieu de ces feux et des divers groupes, je finis par rallier mes laptots, puis enfin le docteur et nous campâmes au pied du premier arbre que nous trouvâmes sur le bord de la route. Le difficile était d’attacher les chevaux qui, animés par le grand air, par la vue des juments, s’échappaient et parcouraient le camp en hennissant. Par trois fois le mien s’échappa ; enfin je perçai un trou profond en terre en forme de cône renversé ; un bâton fut mis en travers au fond et une entrave fixée dessus nous fournit un point d’attache suffisant. Nos laptots trouvèrent un amas de cannes de mil dans le village, et sans plus de façon, imitant l’exemple des Talibés, ils s’en emparèrent, de telle sorte que nous eûmes un feu comme tout le monde. Au surplus, ce n’était pas du luxe, car la nuit était fraîche et nous n’avions emporté qu’une couverture pour tout campement, pensant que le lendemain serait jour de combat.
[Décoration]
[Note 188 : Lamtoro, chef du Toro (province du Fouta).]
CHAPITRE XXVIII.
Préparatifs d’Ahmadou et séjour à Marcadougouba. — Égards que l’on a pour nous. — Nous devenons populaires. — Causes de l’insuccès de Tierno Alassane. — Récit de Tambo. — Palabres d’Ahmadou. — Défi des Talibés aux Sofas. — Réponse des Sofas. — Visite d’Aguibou. — Impressions. — Départ pour Toghou. — L’ordre de marche. — Halte.