Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
Abderhaman Couma, l’un des chefs de cette…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Dans tous les cas, rester sans cauris à Ségou m’était impossible, j’y serais mort de faim ; car réduit à la nourriture ordinaire des noirs, au lack-lallo, je suis bien sûr que je n’eusse pas résisté huit jours, même si j’avais pu surmonter le dégoût qu’elle m’inspirait.
Je me rendis aussitôt chez Abdoul Kadi pour lui exposer ce nouveau grief, lui disant que plutôt que de mourir de faim et de misère, je préférais en finir tout d’un coup et risquer de m’en aller seul, sauf à être massacré par les Bambaras ou à mourir sur la route.
Abdoul entra encore dans ma cause ; il dit qu’il n’y avait là qu’un malentendu, mais qu’il allait me faire avoir une audience d’Ahmadou, et que je m’en expliquerais avec lui ; que pour son compte il s’occupait spécialement du départ de Seïdou.
Je fus cependant quelques jours encore sans voir Ahmadou ; j’en profitai pour voir Sidy Abdallah, qui était malade, afin de l’entretenir, moyennant un cadeau, dans ses bonnes dispositions à mon égard. Bobo, que, malgré son inimitié évidente, je cherchai à voir chez lui, persista dans son aversion prononcée et ne me reçut pas ; mais je partageai ce sort avec la plupart des Talibés de Ségou dont aucun ne pouvait l’aborder.
Sans me montrer blessé, le rencontrant chez Ahmadou, je l’accostai, et, un peu malgré lui, je l’entraînai palabrer dans un coin, où je lui demandai son appui pour faire partir Seïdou le plus vite possible, lui expliquant le haut intérêt qu’Ahmadou pouvait y avoir. Bobo, en dépit de son aversion, était trop politique pour me faire mauvaise mine, et il promit d’appuyer ce départ et de le presser.
7 octobre 1865.
Ce ne fut que le 7 octobre que je parvins à voir Ahmadou, après que j’eus fait entrer Paté Dali dans ma cause. Ce fut lui qui m’introduisit auprès d’Ahmadou avant que personne fût là. Je profitai de l’occasion pour redire à Ahmadou tout ce que j’avais chargé Abdoul Kadi de lui dire, et je lui demandai si on lui avait tout rapporté. Quand il m’eut fait la réponse qu’Abdoul Kadi m’avait déjà transmise, je lui rappelai que depuis cinq mois il me promettait d’expédier ce courrier et que jamais il n’était parti. C’est pourquoi, lui dis-je assez durement, je n’ai plus confiance. A mon grand étonnement, Paté Dali m’appuya, en disant : Gonga (c’est vrai, c’est juste). Ahmadou me dit alors qu’il avait une affaire à terminer, et que, dès qu’elle serait faite, je pouvais être sans inquiétude, que Seïdou partirait, et qu’avant de l’expédier il me ferait appeler pour régler une affaire entre nous deux.
Le ton dont il me dit cela était si bienveillant, si mystérieux en même temps, que je crus un instant, surtout en rapprochant ses paroles de certaines réticences de Paté Dali, qu’Ahmadou était décidé à me faire partir moi-même, mais qu’il cachait cette intention.
L’affaire des cauris, traitée au début, l’avait été à mon entière satisfaction, et l’ordre d’en porter 100000 à la maison avait été donné.
La conversation en resta là, et en rentrant à la maison j’acquis la conviction que l’opinion générale était que j’allais partir.
Dès lors je cessai d’y compter positivement ; il suffisait qu’on y crût pour que ce ne fût pas vrai, et je pensai, non sans raison, qu’Ahmadou avait besoin de faire chercher quelque chose à Bakel ou à Médine, et qu’il voulait s’assurer de mon concours, soit pour cela, soit pour avoir des canons : mais je me promis in petto de le mal recevoir. Les jours suivants, j’acquis la certitude qu’Ahmadou voulait envoyer pas mal de monde en même temps que Seïdou. Cela m’inquiétait.
Il était question de renvoyer le vieux Badara Tunkara dans ses foyers, à Toumboula ; il le demandait avec insistance, et comme il était évident qu’après l’avoir gardé si longtemps on ne le renverrait pas sans secours, cela devait faire traîner la chose en longueur. Sidy Abdallah, du reste, m’affirmait que je ne partirais pas. Au contraire, Paté Dali, avec ses airs mystérieux, semblait me donner de l’espoir.
14 octobre 1865.
Seïdou, qui était intéressé dans la question et qui était tenu au courant par Abdoul Kadi, penchait à croire qu’il partirait sans moi, et le 14 il vint me dire qu’il croyait qu’Ahmadou voulait envoyer du monde jusqu’à Saint-Louis avec lui. Ce bruit m’inquiéta plus que tout le reste, car il répondait à mes secrètes appréhensions. J’en parlai à Samba N’diaye assez vivement, et il dit lui-même que cela ne devait pas se faire, et qu’il ne fallait pas qu’Ahmadou envoyât quelqu’un au gouverneur sans moi ; d’autant plus, ajoutai-je avec intention, que son envoyé pourrait bien être, à son tour, retenu jusqu’à mon retour. Aussi, pour ma part, n’y consentirais-je pas ; je partirais plutôt malgré Ahmadou.
22 octobre 1865.
Les choses allèrent ainsi jusqu’au 22, jour où nous recevions de bonnes nouvelles du Bakhounou. On annonçait que Falel, le frère de feu Sambouné, avait repris le pouvoir à Hofara, après avoir fait assassiner Amadi Sambouné, son neveu. En enregistrant cette nouvelle, favorable au succès du voyage de Seïdou, je me demandais si nous n’allions pas partir. La veille, en effet, j’étais allé tenter un coup de théâtre chez Ahmadou. Après avoir attendu une audience toute la journée, je l’avais arrêté au passage dans un des hangars que Samba N’diaye lui avait fait construire peu avant de partir pour Sansandig, et le forçant, pour ainsi dire, à m’écouter sous ce hangar, et seul à seul, je lui avais redemandé de me laisser partir, lui alléguant les nouveaux retards qu’il apportait à l’envoi du courrier et toutes les raisons que je lui avais si souvent données. A mon grand étonnement, il n’avait pas dit non et avait remis sa réponse au lundi 23 octobre.
23 octobre 1865.
Aussi, ce jour-là, j’étais dès le jour chez lui. A dix heures et un quart, il envoya chercher Sidy Abdallah et Bobo, et j’entrai peu après. Le cœur me battait ; qu’allait-il me dire ? Hélas ! rien de plus que ce qu’il m’avait déjà dit. Après avoir repris les choses depuis ma première demande d’envoyer un courrier, il en revint à me répéter toutes les raisons que je lui avais données pour me laisser partir et me donna toute sorte de mauvaises raisons pour me retenir, et cela avec plus d’onction que jamais.
Enfin, il arriva à ce qu’il avait à me dire : c’est qu’il allait faire partir mon courrier avec un homme à lui pour aller voir le gouverneur de sa part !
Ainsi, Seïdou ne s’était pas trompé.
Je pris aussitôt la parole et, déguisant ma colère, j’insistai en vain pour partir moi-même ; quand je vis que je perdais mes paroles, je lui déclarai que pour expédier un homme avec Seïdou, il était libre de le faire, que moi je n’y donnerais pas mon consentement.
« Le gouverneur doit être mécontent de ce que je ne reviens pas, lui dis-je ; il saura bien que du moment que Seïdou et un de tes envoyés auront passé, j’aurais pu le faire aussi bien qu’eux, et que si je ne reviens pas, c’est que tu ne veux pas me laisser partir. Aussi, si tu envoies un courrier, je pense que le gouverneur, à son tour, le retiendra ou au moins le recevra mal. Je ne veux pas que cela arrive par ma faute, et je te préviens, afin que si cela embrouille les affaires entre le gouverneur et toi, tu ne dises pas que j’y suis pour quelque chose. »
Il céda tout de suite à cet égard et me dit que son homme irait à Nioro et y attendrait Seïdou pour le ramener.
J’insistai encore pour partir. Mais il me dit alors : « Tu as raison, je sais combien tu as besoin de partir : mais je te demande de rester par amitié pour moi. » Que faire ? il pouvait commander, il priait. Je dus me rendre, mais je ne le fis qu’avec réserve, et, affectant plus de défiance encore que je n’en avais, je ne consentis qu’à la condition qu’on allait fixer le jour du départ de Seïdou.
Ahmadou alors se mit à causer avec Bobo en langue du Haoussa, que personne ne comprenait qu’eux d’eux, et il me répondit peu après : « Il partira lundi prochain. » Che Allaho, ajouta Sidy Abdallah.
A ce moment, je me levai et Ahmadou me tendit la main avec plus d’affabilité encore que d’habitude. En rentrant chez moi, je commençai à écrire des lettres.
Pendant les quelques jours qui suivirent, les bonnes nouvelles du Bakhounou furent confirmées par des hommes venus de Toumboula pour parler à Badara.
Voici comment ils décrivaient l’état du pays :
Depuis Ouosébougou jusqu’à Nioro, tout le pays était libre par la victoire de Falel, tous les révoltés avaient fui à Gombou vers l’Est.
Par contre, la position de Toumboula était devenue de plus en plus critique. Autour de ce village les Bambaras de Guigué, de Tiéfougoula s’étaient révoltés sous l’action des Massassis, qui de Guémené n’arrêtaient pas leurs razzias et avaient enlevé tous les bœufs et une partie des captifs, si bien que la famine était à Toumboula. Heureusement, Galadjo, un des principaux Massassis, et un des plus acharnés contre Toumboula, avait été tué dans une des attaques, et il devenait probable que tout allait s’arranger.
De Toumboula à Yamina, on ne pouvait, jusqu’à Kiba, traverser aucun village, mais on passait dans les broussailles, car bien des villages étaient abandonnés.
Enfin, ces renseignements furent terminés par une nouvelle qui me transporta d’aise, mais que je mis quelque temps à accueillir. Les envoyés du gouverneur, disaiton, étaient venus à Ouosébougou pendant l’hivernage, et ils y étaient encore avec beaucoup de marchandises.
29 octobre 1865.
Dès l’après-midi, j’allai pour parler de cela à Ahmadou, que je ne pus voir que le 29 et qui me dit qu’il le savait. J’insistai alors pour que Seïdou ramenât tout de suite ces envoyés, en laissant, s’il le fallait, toutes les marchandises entre les mains du chef du village. Ahmadou me répondit qu’il en parlerait à l’homme qui devait conduire Seïdou, et bien que le départ fût fixé au lendemain, nous ne terminâmes rien ce jour-là.
30 octobre 1865.
Le lendemain au matin, Ahmadou ne sortit pas, et quand, l’après-midi, je lui fis demander s’il n’allait pas faire partir Seïdou, il me répondit qu’il m’avait attendu toute la matinée et qu’actuellement il était trop tard, qu’il fallait remettre ce départ au jour suivant. Enfin, malgré cette mauvaise foi évidente, le lendemain, bien qu’il n’y eût rien de prêt, je trouvai Ahmadou très-aimable, et à mon grand étonnement, pour ne pas manquer à sa parole, il expédia Seïdou à Yamina, sous la conduite d’un homme, en le recommandant, et en lui donnant un sauf-conduit pour toute la route. Ibrahim, le courrier qui avait refusé de partir au mois de septembre de l’année précédente, et qui depuis cette époque vivait comme il pouvait et presque de la charité de Samba Farba, avait sollicité de moi de partir avec Seïdou ; j’en parlai à Ahmadou, qui y consentit facilement.
En un mot, il fut charmant, mais je ne pus savoir encore quand Seïdou serait définitivement en route, puisqu’il fallait attendre que ceux qui devaient partir avec lui fussent prêts. Personne ne savait au juste qui partait.
Tambo le Bakiri était convaincu qu’il allait partir, Badara aussi ; on comptait les hommes de diverses compagnies, entre autres de Nioro ; chacun faisait des conjectures. En attendant, Seïdou était à Yamina.
3 novembre 1865.
Le 3 novembre, je revis Ahmadou très-occupé d’affaires du pays : des Bambaras venaient lui apporter des moutons et du miel. Je ne pus obtenir que cette réponse vague : « Bientôt, che Allaho. » Mais ce bientôt traîna encore en longueur.
Le 8 novembre, le chef de Yamina, qui était venu porter l’impôt de cauris, repartait avec l’ordre de préparer des boubous, des tamba sembés et des dampés pour habiller les gens qui allaient partir[220].
Malgré ces apparences et malgré le départ de Seïdou, je commençais à craindre que les choses ne traînassent encore longtemps, car on comptait l’armée, et Ahmadou faisait des cadeaux comme s’il préparait une nouvelle expédition. Aussi le 9 j’allai au palais et je tentai de voir Ahmadou, mais il me renvoya au lendemain, vendredi, 10 novembre.
10 novembre 1865.
Au moment où je me préparais à retourner chez lui, le Sofa de sa porte vint m’apporter un mouton de sa part, et, comme témoignage que ses paroles étaient celles du roi, me présenta sa pantoufle en me disant que le lundi suivant tout le monde qui devait s’en aller partirait avec Seïdou, et qu’il était inutile de m’en occuper davantage, que c’était une affaire finie.
Les choses en étaient là, Seïdou allait partir, dans dix jours il serait à Toumboula, deux jours après à Ouosébougou, d’où il pouvait me ramener mes courriers ou les envoyés qui devaient s’y trouver ; je pouvais espérer de voir avant un mois Ahmadou obligé à tenir les promesses solennelles de rapatriement qu’il m’avait faites, et j’acceptai ce dernier délai presque avec joie, tant l’idée que la délivrance était proche me soutenait !
Pour le cas où, fatigués d’attendre, les courriers fussent retournés en arrière, j’avais écrit aux commandants de Médine et de Bakel, au gouverneur même afin qu’ils hâtassent le retour de Seïdou et m’envoyassent des ressources. Mes mesures étaient bien prises, et au pis aller, dans trois mois je devais être délivré.
Aussi le temps me semblait long, je m’impatientais de ne pas voir les jours passer plus vite ; et maintenant qu’Ahmadou m’annonçait le départ, je ne me sentais plus de joie.
11 novembre 1865.
Qu’on juge du lendemain et de ce que je dus éprouver en voyant Seïdou arriver de Yamina. Il revenait vêtu d’un boubou lomas neuf et d’une tamba sembé que le chef de Yamina lui avait donnés par ordre d’Ahmadou. Je crus d’abord qu’il s’était fatigué d’attendre, et qu’il revenait parce qu’il manquait de ressources, et je pus à peine le croire quand il me dit : « Sidy est arrivé. — Sidy ! — Oui, Sidy. »
L’homme que j’avais envoyé en punition m’arrivait avec des lettres du gouverneur, et Bakary ne revenait pas. Ce n’était pas possible ! Bakary fût plutôt revenu seul et mendiant, j’en avais la conviction, je l’ai encore.
Quelques instants après j’eus un commencement d’explications. Pour ne pas fatiguer le lecteur de toutes les incertitudes par les quelles je passai, je vais raconter ce qui était arrivé d’après le récit de Sidy, contrôlé et modifié par de nombreux témoignages.
VOYAGE DE BAKARY GUEYE ET DE SIDY.
Partis de Ségou le 20 septembre 1864 avec la promesse qu’on hâterait leur voyage le plus possible, ils devaient se rendre à Saint-Louis pour y porter mon courrier ; Bakary seul devait revenir avec deux laptots de son choix si le gouverneur donnait son assentiment à cette mesure, et mon calcul les ramenait dans un délai de trois mois.
On leur fit essuyer un premier retard de dix jours à Yamina, sous prétexte de les habiller, de leur fournir des chevaux, et, en effet, on leur donna à chacun un vêtement du pays et à Bakary un cheval.
Entre Yamina et Nioro, leur guide leur causa de nouveaux retards tels qu’ils passèrent trois jours à Damfa et deux jours à Alasso. La révolte n’avait pas encore éclaté, mais en arrivant dans le Bakhounou, Bakary, qui vit Amadi Sambouné, put constater l’état d’effervescence du pays.
Ils entrèrent à Nioro vingt jours après leur départ de Yamina, et là il leur fallut subir un nouveau retard de cinq jours dont voici la cause.
Bakary avait changé son cheval à Diabigué ; mais à Nioro, s’étant aperçu que celui qu’on lui avait donné était malade, il avait réclamé auprès de Mustaf, qui avait envoyé reprendre le premier et annuler le marché.
De Nioro ils n’avaient mis que cinq jours à se rendre à Médine, où ils étaient arrivés le 29 octobre.
Voyant que Bakary était accompagné d’un grand nombre de Talibés dont il ne pouvait se séparer parce qu’ils lui avaient rendu service sur le terrain d’El Hadj, et qu’en entrant sur les terres des alliés de la France ils craignaient d’être pillés, le commandant de Médine ne put les faire conduire en chaland, et Bakary fut réduit à aller par terre, accompagné de ces Talibés.
Leur voyage de Médine à Bakel eut deux épisodes : à Makhana, Sulman Kama ne permit pas aux Talibés de passer à travers son village, et ne céda que devant les menaces que Bakary lui fit en mon nom. A Tafacirga, pendant qu’ils étaient campés, le soir, les Talibés s’étant mis à chanter El Hadj dans leurs prières, les gens du village leur imposèrent silence.
Le 1er novembre ils entraient à Bakel et allaient chez le commandant du poste, et il résulte de l’enquête qui a été faite à ce sujet, d’abord par ordre du gouverneur et ensuite par moi-même, à mon retour, que Bakary n’ayant pas été logé dans le poste, offrit au commandant de lui remettre la correspondance jusqu’au départ du premier bateau à vapeur. Le commandant ayant refusé et lui ayant dit d’aller se loger chez ses connaissances en ville, il alla chez Abdoulaye Guëye, traitant noir des plus honorables, avec lequel je suis en bonne relation d’amitié.
Le 3 novembre, on lui volait dans cette maison sa peau de bouc fermée à cadenas et qui contenait, outre ma correspondance, ses effets, représentant à Bakel une valeur de plus de 300 francs, et qui sans doute avaient causé la convoitise du voleur, encore plus à cause de la rareté de ces effets fabriqués à Ségou que par leur valeur brute.
Le lendemain, la canonnière la Bourrasque arrivait, et Bakary, désespéré, refusait de descendre à Saint-Louis, voulant à tout prix retrouver les lettres. Il tenta l’impossible et fut secondé par le commandant du poste qui fit arrêter tous les Maures logés dans la maison où avait été commis le vol et que l’opinion désignait comme coupables. Mais la Bourrasque, pressée par l’état des eaux du fleuve, devait redescendre, et Sidy partit seul à bord. Arrivé à Saint-Louis, il alla se présenter au gouverneur et lui raconter ce qui s’était passé. Des soupçons planèrent d’abord sur Bakary, mais le gouverneur, comprenant ma position d’après le récit de Sidy, lui donna une lettre pour Ahmadou, une pour moi, et pour le décider à revenir vers moi, il lui fit cadeau d’un beau cheval, d’un fusil damasquiné en argent, d’un sabre d’officier et de diverses marchandises. Il le chargea, en outre, de porter à Ahmadou des cadeaux magnifiques. Bakary, après ses essais infructueux, s’était décidé à descendre par terre à Saint-Louis, malgré les dangers qu’offrait en ce moment la route à travers le Fouta.
Bakary apprenait le 18 novembre à Matam que le Basilic[221] était remonté pendant la nuit avec Sidy.
Il attendit le retour du Basilic et arriva à Saint-Louis le 27 novembre.
Il était impossible, en voyant l’honnête figure de Bakary, son chagrin, de ne pas lui rendre justice ; d’ailleurs, il suppliait qu’on le renvoyât vers moi. Le gouverneur, M. Faidherbe, n’hésita pas et lui remit les doubles des lettres expédiées par Sidy et 500 francs de marchandises pour moi, juste la même somme qu’il avait confiée à Sidy.
Bakary partit au bout de cinq jours sur la canonnière la Couleuvrine, qui le remonta jusqu’à Podor. De là il se rendit par terre à Médine, bravant les pillages du Fouta dont on l’avait menacé, et arriva à Médine le 22 décembre. Il en repartait le 24 sur son cheval, qu’il avait repris à Bakel, et accompagné par M. André, lieutenant d’infanterie de marine, qui se proposait de se rendre à Nioro, mais qui rebroussa chemin dès Koniakary, à la suite d’une indisposition[222].
Enfin, le 10 janvier, Bakary était de retour à Nioro ; ayant été malade lui-même en route des suites de ses fatigues, il y rentrait vingt jours après Sidy, qui avait d’abord passé dix jours dans sa famille à Khay, d’où on l’avait presque fait partir de force. Pendant le voyage à Saint-Louis, le Bakhounou s’était entièrement révolté et Amadi Sambouné était à la tête du mouvement.
Quand Sidy était arrivé, l’armée de Tierno Moussa opérait contre les révoltés du Bakhounou ; Sidy pouvait donc s’avancer à Bagoyna et venir à Ségou avec le chef de ce village, Daouda Gagni, qui m’avait apporté la nouvelle de son arrivée ; mais il avait bien autre chose à penser.
Vaniteux à l’excès, se targuant de sa position d’envoyé du gouverneur, tirant orgueil des cadeaux même qu’il portait et dont il faisait parade, mettant sur sa tête le bonnet brodé de velours rouge et d’or, destiné à Ahmadou, se parant du burnous vert et argent et du magnifique sabre que le gouverneur lui avait confié, il ne songeait que fort peu à se mettre en route.
D’ailleurs il avait quelques marchandises, et tout le monde le flattait pour en avoir sa part ; il entendait en se regorgeant dire sur son passage, et cela avec l’emphase inimitable des noirs : Diakhité ! Il était heureux et s’inquiétait fort peu de moi.
Aussi laissa-t-il passer l’instant favorable, et quand Bakary arriva vingt jours après lui, demandant à partir tout de suite[223], Tierno Moussa était déjà rentré à Koniakary à la suite d’échecs éprouvés dans le Bakhounou et dont la cause principale était la mésintelligence qui existait entre lui et Samba Oumané, alors chef de l’armée de Nioro.
Ce Samba Oumané, traqué par le gouverneur du Sénégal à la suite d’un assassinat commis sur un lamtoro[224], était venu se réfugier à Nioro à la tête d’une bande de partisans, et entre autres de son fils que nous avons vu tué à Toghou. Là il s’était donné pour fanatique, s’était fait concéder des terres, il avait rallié de nombreux Talibés et on lui confiait le commandement de l’armée de Nioro, au grand mécontentement de Tierno Moussa.
Quoi qu’il en soit, Bakary ne put obtenir de guide, la route était fermée et bien fermée, si bien que, depuis, personne de Nioro n’était venu à Ségou.
De plus, les Maures cernèrent Nioro, et le jour même de l’arrivée de Bakary ils venaient enlever les bœufs du village à côté de Nioro.
Force fut donc à Bakary et à Sidy de rester à Nioro. Ils ne logeaient pas ensemble et ne se voyaient pas. Bakary avait toujours soupçonné Sidy d’avoir été complice du vol de sa peau de bouc, non pour le voler, mais pour faire disparaître avec la correspondance la plainte qu’il craignait avec quelque raison que j’eusse faite sur son compte. Et bien que rien ne justifiât cette accusation, il y avait entre eux une certaine animosité augmentée d’un peu de dépit de Bakary, que Mustaf ne pouvait pas reconnaître comme envoyé, parce qu’il n’avait pas de cadeaux comme Sidy et que par prudence il ne laissait pas même voir ses lettres ni ce que contenaient ses paquets.
De son côté Sidy, parlant le bambara, adulé, bien traité, laissait Bakary presque seul.
Au milieu d’escarmouches diverses avec les Maures, le temps passait, et dans le courant de mars, le commandant de Médine, M. Perraud, officier de spahis, arriva à Nioro accompagné du docteur du poste, M. Béliard. Ils venaient, avec autorisation du gouverneur, à ma recherche et désiraient s’avancer s’il le fallait jusqu’à Ségou.
Ils ne tardèrent pas à acquérir la certitude que c’était impossible en ce moment, et ayant été témoins d’une attaque des Maures, ils se décidèrent au bout de huit jours à revenir à Médine, ne rapportant que les assurances données par Mustaf que nous étions bien portants. Tristes et vagues nouvelles, auxquelles peu de personnes ajoutèrent foi, même dans nos familles !
Dans le mois d’avril les Maures venaient attaquer Dianvéli[225], et peu après se formait la coalition du Bakhounou révolté, des Maures et des Bambaras, pour attaquer Nioro. Nous avions appris à Ségou le sort de cette coalition, détruite en un seul combat, à Touroungoumbé, par l’armée de Nioro. La route du Bakhounou était dégagée, et, dès le mois de juillet, Bakary Guëye arrivait à Ouosébougou, devançant Sidy de huit jours. Avant cela ils avaient parcouru tout le pays, et étaient allés jusque dans le Bakhounou ; il leur avait fallu descendre jusqu’à Farabougou pour arriver à Ouosébougou par la route de Dianghirté, et ils avaient fait une rude expérience de la misère. Sidy, vivant en grand seigneur, dépensait tout ce qu’il était chargé de m’apporter, si bien qu’avant d’arriver à Ouosébougou il avait déjà défoncé une boîte, contenant de l’argent et de l’ambre, que le gouverneur lui avait remise pour moi, et qu’il en avait dépensé une bonne partie.
Arrivés à Ouosébougou, mes deux courriers eurent à subir un nouvel arrêt, et dans ce village de Bambaras, Bakary, qui ne parlait pas leur langue, ne reçut ni subside de vivres ni autre chose de presque personne. Dès lors réduits à leurs propres ressources, ils furent forcés de prendre part à toutes les expéditions pour chercher à gagner leur vie par leurs prises.
C’est ainsi que presque chaque jour ils sortaient avec une colonne, et c’est vraiment un miracle qu’ils aient échappé à la mort. Toutefois, à Goumbou, où l’armée de Ouosébougou alla se faire battre et fut mise en déroute, Sidy perdit son cheval ; Bakary resta deux jours perdu dans les broussailles, sans eau à boire, sans rien à manger, et, à partir de ce moment, Djolo, le chef de Ouosébougou, craignant des reproches ultérieurs, leur fit donner de quoi manger afin qu’ils ne sortissent plus.
Bakary cherchait de tous côtés un guide qui pût le conduire à Ségou, mais son cheval était un obstacle, car pour voyager la nuit dans les broussailles il faut être à pied ; un hennissement de cheval peut être un danger et effraye les Pouls qui sont les guides ordinaires. Il se trouva cependant un Poul qui, moyennant la promesse d’un captif, que Bakary lui fit à tout hasard, consentit à le conduire, mais au moment du départ il recula.
Sidy, qui était à bout de ressources, qui avait mangé tout ce qu’il avait, sauf son fusil et son sabre et quelques boules d’ambre, ayant rencontré par hasard deux hommes qui allaient à Toumboula, s’y rendit avec eux, sans prévenir Bakary, qui resta ainsi à Ouosébougou.
Une fois à Toumboula, les difficultés étaient vaincues ; il venait presque tous les huit jours à Ségou des hommes de Badara. Sidy leur fit un cadeau de mes dernières boules d’ambre et arriva le 11 novembre juste à temps pour empêcher le départ de Seïdou et de toute la bande de Badara et des Talibés d’Ahmadou, circonstance fort heureuse sans laquelle peut-être nous ne fussions jamais partis de Ségou.
11 novembre 1865.
Sidy m’arrivait les mains vides, ce qu’il expliquait en disant qu’il avait perdu la boîte de marchandises à l’expédition de Goumbou, où il avait laissé son cheval : il était assez embarrassé, et tout d’abord me montrant son fusil et son sabre, il me dit que je pouvais les prendre.
Du reste, il avait bien tort de craindre ; ne m’apportait-il pas la lettre du gouverneur, la délivrance ?
Ces lettres, si impatiemment attendues, je les ouvris fiévreusement. Quelle joie ! Le gouverneur avait compris ma position, il nous réclamait et promettait un canon quand nous serions de retour.
Du reste, voici cette lettre :
« Saint-Louis, le 7 novembre 1864.
« Mon cher monsieur Mage et mon cher monsieur Quintin,
« Je vous écris par la main de mon officier d’ordonnance parce que j’ai à la main droite un panari qui m’empêche d’écrire : nous avons tous été, sans exception, abîmés par cet hivernage.
« Nous étions depuis un mois dans l’inquiétude parce que l’on disait que Ségou avait été pris, lorsque vos envoyés sont venus nous donner les meilleures nouvelles de vous.
« Je n’ai pas encore la lettre que m’a envoyée Amédou[226] ; elle est restée à Bakel. Je lui écris cependant pour le décider à vous laisser revenir, en lui promettant un canon s’il vous fait ramener à Médine.
« Je commence toujours par lui envoyer un très-beau sabre et d’autres cadeaux. Tout le monde ici et en France s’intéresse à votre beau voyage, et j’espère quand vous reviendrez, que j’aurai obtenu pour chacun de vous deux une promotion dans la Légion d’honneur que j’ai sollicitée du ministre.
« Bon courage et croyez à mes sentiments les plus affectueux.
« Le gouverneur,
« L. FAIDHERBE. »
« P. S. Sidy vous porte une boîte contenant pour 500 francs de marchandises. Seïdou vous en avait déjà porté une pareille. »
Et enfin, dernier Post-Scriptum :
« Au moment où je vous écris je n’ai pas encore vos lettres, qui sont restées à Bakel. »
A cette lettre en étaient jointes deux, l’une du commandant de Bakel, l’autre du commandant de Médine, qui me donnaient quelques détails sur le vol des lettres et les retards volontaires de Sidy au moment du départ.
J’étais trop heureux en ce moment pour songer à faire des reproches, bien que je n’en eusse que trop sujet.
Je me rendis aussitôt chez Ahmadou ; il était chez les femmes de son père. J’attendis longtemps à la porte au milieu d’une foule qui venait me questionner et de gens qui venaient me féliciter. Enfin Ahmadou sortit et se dirigea vers sa maison ; mais ayant aperçu Seïdou, il le prit à part, et, s’appuyant sur son épaule, se mit à l’interroger sur les motifs de son retour. Je le suivis et j’entrai avec lui, à mon grand étonnement, jusque sous son hangar. Là il appela Sidy : je me présentai et lui dis, après l’avoir salué, que Sidy venait de m’apporter une lettre du gouverneur pour lui, et je la lui remis.
Il me pria d’attendre parce qu’il rentrait faire salam.
Nous attendîmes trois quarts d’heure, pendant lesquels les princes accourus en foule ne cessèrent de manier et d’admirer les armes de Sidy, qu’ils convoitaient tous.
Ahmadou rentra ; il s’était débarrassé de son burnous bleu garni d’argent, de son turban, qu’il avait mis pour aller visiter ses mères, mais il portait encore un boubou blanc brodé sur lequel des taches jaunes étaient semées, révélant par leur odeur qu’elles avaient été faites avec de l’eau-de-vie de lavande (qui est le parfum d’Ahmadou)[227].
Il commença par arranger deux affaires insignifiantes, qu’il expédia rondement, puis il renvoya la nombreuse assistance qui remplissait la cour, et mon palabre commença.
Après l’avoir salué, je lui dis tout de suite :
« Ahmadou, la lettre du gouverneur est arrivée, je te l’ai remise. Tu sais ce dont nous sommes convenus. Or, voici ce que dit la lettre :
« 1o Que tu me renvoies ; 2o que tu as des cadeaux apportés par Sidy et qui sont à Nioro entre les mains de Mustaf ; 3o que quand j’arriverai à Médine on te donnera un canon. »
Alors, sans réfléchir, je lui racontai ce qui s’était passé, et lui dis que les lettres avaient été volées, pensant que cela lui montrerait combien le gouverneur tenait à notre retour, puisque de lui-même il faisait ces cadeaux.
Ce fut une maladresse, car Ahmadou, qui d’abord avait répondu, à ma demande de partir, qu’il nous fallait causer d’affaires, prit ce prétexte au vol et dit : « Mais alors je n’ai pas la réponse à ma lettre au gouverneur, et il ne me dit pas ce que je lui avais demandé, si je dois arranger les affaires avec toi. »
Cette réponse nous inquiéta, le docteur et moi ; je craignis un instant qu’il n’en prît prétexte pour ne pas nous renvoyer, et je tranchai la difficulté en lui disant :
« Tu m’as dit que quand mon courrier serait de retour, tu me renverrais si le gouverneur le demandait. Pour les affaires, tu les arrangeras si tu veux, mais le gouverneur me dit de rentrer, il faut que je parte. »
Il répondit d’abord par cette terrible phrase des ajournements : Min ani[228] ; mais je ne voulus pas l’accepter pour réponse et je le pressai jusqu’à ce qu’il m’eût dit, en riant de mon obstination, à laquelle il n’était pas encore habitué :
« Eh bien, maintenant, les envoyés sont revenus, c’est fini. »
Je me levai en lui disant : « Si c’est fini, il faut te presser, car moi je voudrais partir demain. » Cela le fit rire, et cependant ce n’était que l’exécution textuelle de sa promesse que je venais réclamer, et en rentrant à la maison nous nous disions : « Nous partirons, mais quand ? »
J’étais désappointé, et ma seule ressource en arrivant chez moi fut de questionner Sidy, car je n’avais pas de lettres, pas de nouvelles de ma famille, non plus que Quintin. Il me donna des nouvelles de Saint-Louis, mais il n’y avait passé que quelques heures.
[Décoration]
[Note 219 : On dit le Diawandou d’Ahmadou d’un Diawandou qui est son homme de confiance.]
[Note 220 : Il est d’usage, lorsque Ahmadou ou un chef expédie quelqu’un, de lui donner un vêtement complet.]
[Note 221 : Un des petits avisos de la flottille.]
[Note 222 : Ce retour en arrière fit un très-mauvais effet sur les chefs du pays, qui l’attribuèrent à un sentiment de crainte. Je me suis efforcé de combattre cette opinion dans leur esprit.]
[Note 223 : J’ai eu à cet égard le témoignage de Mustaf, qui était désintéressé.]
[Note 224 : Lamtoro, chef du Toro.]
[Note 225 : Village près de Nioro.]
[Note 226 : C’est par erreur que ce mot est ainsi écrit dans l’original ; on doit lire Ahmadou.]
[Note 227 : Trouvé dans les magasins de Ségou comme le reste.]
[Note 228 : J’ai entendu.]
CHAPITRE XXXVI.
Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre Ahmadou et les Talibés. — Impossibilité d’avoir une audience. — Je donne un ultimatum. — Je vais voir Ahmadou et j’obtiens une audience. — Le départ fixé à deux mois. — Arrivée de Bakary Guëye. — Cadeau à Ahmadou et à diverses personnes. — Le schérif marocain.
Dès le soir nous eûmes une diversion ; ce fut le tabala qui se chargea de nous distraire. Il y avait quelque temps qu’on ne l’avait entendu.
En revenant de Sansandig, j’avais cru la cause d’Ahmadou perdue, et bien au contraire les Bambaras se tenaient tranquilles. Tous ceux qui pendant le siége étaient venus faire leur soumission avaient rallié. Les captifs de Koro Mama se soutenaient dans leur village contre les attaques de l’armée de Mari, qui maraudait de tous côtés, après avoir pillé Sansandig, qu’elle était venue délivrer.
12 novembre 1865.
Ces nouvelles nous arrivaient toujours plus ou moins défigurées, mais telle était à peu près la situation le 12 novembre quand le tabala battit.
J’envoyai aux renseignements. Ahmadou était sorti et se tenait sous les arbres de son père. On disait qu’une femme arrivait de chez Mari, affirmant qu’elle était partie au moment où il réunissait son armée pour envahir le pays : il venait sur la demande de quelques-uns des villages d’Ahmadou, qui lui avaient écrit que toute l’armée d’Ahmadou avait été finie (gassi) au siége de Sansandig.
Le plan de combat était que le fils aîné de Mari qui occupait le village fortifié de Kenié Kouloumba, tombât sur Nagassola, tandis que l’armée envoyée à Sansandig, qu’on avait rappelée, attaquerait Koghé, et pendant ce temps tous les Bambaras se révolteraient.
Ahmadou décida immédiatement qu’il enverrait une armée près de Dougassou et une à Koghé, et, séance tenante, il fit rappeler tous les Talibés qui erraient dans le pays.
Mais à partir de ce moment commença entre lui et les Talibés une lutte journalière. Les Talibés ne voulaient pas sortir et ne sortaient pas. Ahmadou passait ses journées à palabrer sous les arbres, mais gagnait peu et cela le mettait de très-mauvaise humeur. J’allai plusieurs fois le voir, et je demandai à lui parler pour notre départ, mais chaque fois il prétextait les occupations pressantes que lui causait l’armée, et je fus remis de jour en jour.
Pendant ce temps, de tous côtés on me disait que j’allais partir ; j’appris même que plusieurs personnes assez haut placées, et entre autres Tierno Alassane, demandaient à partir avec moi comme envoyés d’Ahmadou.
Ce qui semblait le plus vrai au milieu de toutes les nouvelles impossibles qu’on faisait circuler, c’est qu’Ahmadou craignait un coup de main des Bambaras, et qu’il voulait se mettre en mesure pour ne pas se laisser surprendre.
Aussi chaque fois que j’allais lui demander si je ne partirais pas bientôt, il me répondait : « Je n’ai pas encore de nouvelles sûres du pays, je te ferai appeler quand j’en aurai. »
Mais je ne me rebutais pas, et au risque de l’importuner, je revenais à la charge.
Il n’y avait pas jusqu’à Samba N’diaye que ne se berçât par moments de l’espoir de venir avec nous à Saint-Louis. Un ami d’Ahmadou, un Talibé, nommé Saadou, Fouta Diallonké, remarquable par sa beauté, vint le voir et s’inquiéter de sa maladie ; Samba vit aussitôt là l’intention d’Ahmadou de savoir s’il pourrait bientôt nous accompagner.
En attendant, nous ne partions pas ; chaque jour j’allais importuner et presser le roi, mais je ne gagnais rien. On faisait courir la nouvelle que Tidiani était à Jenné, mais à ce moment tout cela m’importait peu, d’autant que je n’y croyais pas.
D’un autre côté, le petit nombre de combattants qui étaient sortis et qui campaient à Marcadougouba demandaient à rentrer. Ahmadou leur fit répondre d’aller à Koghé, mais ils refusèrent, disant qu’ils y mourraient de faim, et les gens de Koghé envoyèrent dire à Ahmadou qu’ils ne les recevraient pas parce qu’ils n’avaient pas eux-mêmes de quoi manger.
20 novembre 1865.
Les choses allèrent ainsi jusqu’au 20 novembre, où l’on apprit que l’armée de Mari était en marche ; c’étaient des femmes de Talibés, prises à Banancoro par les Bambaras, qui, ayant réussi à s’échapper, apportaient cette nouvelle. Elles disaient l’armée très-forte et avaient travaillé à faire le couscous des Sofas de Mari.
Aussitôt Ahmadou fit dire aux Sofas, qui étaient à Dougassou, sous la conduite d’Arsec, de se rendre à Koghé, qu’on désignait comme lieu d’attaque, et une certaine panique s’empara des petits villages du Sud, qui se réfugièrent en masse à Ségou. Mais les Talibés ne sortirent pas davantage et même un certain nombre rentrèrent.
Au milieu de tout cela, bien qu’officiellement il ne fût pas question de mon départ, chacun était convaincu que j’allais partir et il y avait bien des intrigues pour partir en même temps. Un jeune chef du Bakhounou, Alpha Mahmodou, neveu de Falel, qui était à Ségou depuis longtemps, demandait à retourner au Bakhounou, et disait avoir la promesse de partir avec moi : il venait de temps à autre me voir et savoir si je n’avais pas de nouvelles. De ma vie je n’ai vu un si beau type d’homme.
D’une taille moyenne, Alpha Mahmodou avait une démarche d’une noblesse peu commune : sa tête rasée était ronde, son front, naturellement très-haut, dominait un bel arc sourcilier sous lequel brillaient de grands yeux d’une douceur peu commune ; son nez aquilin n’avait presque pas plus de narines qu’un nez européen ; ses lèvres étaient assez épaisses pour donner à sa bouche une expression voluptueuse ; son menton, bien formé, complétait cet ensemble d’une beauté peu commune. Son teint était d’un bronze très-clair.
Alpha Mahmodou avait un sang mélangé de Peuhl et de Maure ; il n’avait presque pas de sang nègre, et cette remarque est applicable à la plupart des beaux types que l’on rencontre et dans lesquels c’est toujours la race blanche[229] qui domine.
23 novembre 1865.
Le 23 novembre, Oulibo m’affirma qu’Ahmadou ne manquerait pas à sa parole et que nous partirions, et comme le lendemain était un vendredi, j’allai après le salam saluer Ahmadou, qui répondit à ma demande éternelle que l’affaire de l’armée n’était pas terminée. En même temps je vis Tierno Abdoul Kadi, qui essayait de palabrer avec les Talibés récalcitrants, mais qui ne réussissait pas.
Les derniers jours du mois se passèrent à recevoir de fausses nouvelles, dont quelques-unes étaient assez menaçantes pour m’empêcher d’aller importuner Ahmadou ; heureusement elles étaient presque aussitôt démenties que publiées.
Je commençais à être exaspéré de ces retards ; je ne savais plus que faire.
Je consultai le docteur qui, par extraordinaire, fut d’avis qu’il fallait attendre quelques jours avant de faire un éclat.
Décembre 1865.
Enfin, avec le mois de décembre les menaces des Bambaras s’évanouirent. Badara Tunkara mêlait ses supplications aux nôtres pour obtenir d’Ahmadou de se mettre en route, mais la dispute d’Ahmadou et des Talibés durait toujours, et ce ne fut que le 11 décembre qu’ils consentirent à demander pardon à Ahmadou de leur entêtement à ne pas sortir, sans recevoir de cadeaux. Encore ce fut à l’influence d’Abdoul Kadi que fut dû ce résultat.
11 décembre 1865.
Mais, quand ils se présentèrent à la porte d’Ahmadou, ce dernier ne voulut pas les recevoir, et cela faillit tout faire recommencer. C’était une vraie comédie, dont je me serais réjoui si elle ne m’avait pas fait perdre de temps. Les uns, furieux de n’avoir pas reçu de cadeaux, venaient à composition sous la condition qu’on leur en ferait un tôt ou tard. Ahmadou, lui, décidé à faire le cadeau, sauvait sa dignité, voulait avoir raison et faisait semblant de bouder.
12 décembre 1865.
Enfin, le lendemain, Ahmadou se rendit au marché et les Talibés vinrent faire Toubi. Ahmadou profita de cela pour les sermonner. Il dit que, quant à lui, il n’était pas fâché, qu’on lui avait rapporté que les Talibés se plaignaient qu’il ne leur donnait rien, qu’ils disaient qu’ils ne voulaient plus se battre ; que si le pays se révoltait, c’était leur affaire autant que la sienne, que le jour où on lui couperait le cou on le couperait à bien d’autres.
Et pour terminer il leur dit :
« Je vous demande de faire rentrer tous les Talibés qui sont dans le pays et qui vivent chez les Bambaras, ce qui brouille les affaires. Il faut que les Talibés restent à Ségou afin que si les Bambaras reviennent pour nous attaquer nous sortions tous ensemble. »
Puis, au milieu de ses recommandations, il fit celle de ne pas laisser sortir les femmes mariées dans la rue ni au marché.
Le soir, les griots parcoururent la ville en criant cet ordre pardessus les murs ; et j’entendis une de ces dames répondre : « Va dire à Ahmadou qu’il me donne alors de quoi manger. » Du reste, il n’y avait pas de cadeau de fait, et si l’affaire était arrangée dans la forme, elle ne l’était pas au fond.