Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)

E. (Eugène) Mage · Chapitre 8 sur 9 · partie 3/3

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Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)

En effet, le 26 au matin, il…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Toujours est-il que le soir tout le monde fut rallié, et ce ne fut qu’à la nuit, après un souper convenable, que nous pûmes prendre un vrai repos, car tout le jour une curiosité bienveillante avait fait envahir notre maison par tout le village, impatient de voir ces blancs extraordinaires qui pouvaient faire tout ce que les noirs font et plus encore. Le fait est que nos amis, en exagérant nos qualités, notre savoir et notre bravoure, nous avaient élevés sur un piédestal tel, que, si je me fusse avisé de faire le salam, j’aurais passé pour un grand marabout, parce que je savais déchiffrer quelques mots d’arabe et écrire à peu près au moyen des caractères de cette langue, et je ne suis pas bien sûr qu’un jour ou l’autre on ne dise pas que j’ai gagné des batailles à moi tout seul, avec toutefois mon pistolet à six coups, qu’on se désolait de ne pouvoir admirer ; mais quand je disais que j’avais donné cette merveille à Ahmadou, oh ! alors, c’était un chœur intarissable sur la générosité des blancs.

19 mai 1866.

Le 19, on se mit en route pour aller à Nioro, vers six heures. Huit lieues droit à l’O. nous en séparaient, mais la route qui passe par de nombreux villages, n’a pas mal de sinuosités, et quand on arriva en vue de Nioro, vers quatre heures du soir, des cavaliers vinrent de la part de Mustaf et du père de Mahmadou Abi, ainsi que de ses oncles, prier ce jeune prince de camper à Dianwéli pour la nuit, afin qu’on pût le recevoir le lendemain matin. A mon grand regret donc on entra au village de Dianwéli, et pour me consoler de ce retard, il ne fallut rien moins qu’un superbe mouton que m’envoya Mahmadou Abi, et qui fut tellement apprécié, qu’entre nous et nos parasites on le dévora jusqu’au dernier morceau.

20 mai 1866.

Ce fut le 20 mai que nous fîmes notre entrée triomphale à Nioro. Mustaf, vêtu d’un burnous magnifique, dont le capuchon relevé laissait voir sa figure, était monté sur un cheval maure de grande taille, piaffant entre les mains des Sofas qui le tenaient par la bride. Il était entouré de tous ses fidèles, de ses Sofas, et si un certain nombre de Talibés faisaient acte d’indépendance, en s’écartant de lui pour venir saluer Mahmadou, bien d’autres se tenaient à ses côtés. Il y eut d’abord une fantasia fort belle, bien qu’en ce moment la moitié des cavaliers fussent absents. J’admirais surtout les beaux chevaux, tous de race maure. Puis, après cela, comme, de notre côté, aussi bien chevaux qu’hommes étaient à bout de forces, on n’essaya pas le plus petit exercice, et les deux armées se rencontrèrent. Alors Mustaf vint, toujours à cheval, donner la main à Mahmadou Abi, non comme un esclave ayant affaire au cousin de son maître, mais comme un chef puissant à un autre pour lequel il a des égards. Après cela on rentra dans Nioro.

Il y a dans Nioro deux choses distinctes : la ville fortifiée et la maison d’El Hadj. La ville est entourée d’une muraille irrégulière, ayant plusieurs portes de divers côtés, mais ce n’est pas là ce qui fait sa défense. Ce qui la met à l’abri d’une attaque, c’est la maison d’El Hadj.

Cette maison est un vaste carré de 250 pas de côté, construit régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. Les montagnes peu élevées qui environnent Nioro ont fourni des matériaux tout taillés, et la plupart de ces pierres affectent une forme rectangulaire, ce qui a permis de construire sans les tailler. Ces pierres sont posées à plat. La muraille a environ 2m,50 d’épaisseur. Aux quatre angles sont des tours rondes ; le tout a de 10 à 12 mètres de haut, et je suis sûr que sur le faîte, le mur a encore au moins 1m,50 d’épaisseur. C’est totalement imprenable sans artillerie. Il y a dans ce fort plusieurs compartiments : d’un côté sont les femmes d’El Hadj, le Diomfoutou ; de l’autre, habite Mustaf, et se trouvent la plupart de ses magasins, ses greniers, la case de ses femmes. Dans une cour, des Mauresques prisonnières habitent sous des tentes qu’elles ont dressées, comme si elles se trouvaient au désert. Elles préfèrent cela à la vie des cases. Quelques-unes sont blanches et fort jolies. Elles proviennent des razzias faites par Mustaf, en 1865, sur les Lack Lall, qui s’étaient joints aux révoltés du Bakhounou.

Quant à la ville, les maisons y sont en partie à terrasse, en partie couvertes de paille. Quelques-unes ont un étage.

Mahmadou Abi était allé saluer son père. Je fis demander à Mustaf où je devais loger, et immédiatement on me conduisit dans une maison spacieuse, chez un griot fort riche, nommé Samba Gouloumba, père ou oncle d’un griot de ce nom que j’avais connu à Ségou. Là, on me donna la maison du maître, qui était absent, et son frère, qui vint m’y installer, m’exprima ses regrets et insista pour que j’attendisse le retour du maître de la maison, qui était, me disaiton, grand ami des blancs, et qui serait désolé de ne pas me recevoir lui-même (il avait d’ailleurs fort bien traité Bakary Guëye pendant son long séjour). Je me gardai bien de m’engager, et je pris possession d’une jolie chambre située au premier étage, et peinte proprement en rouge avec divers dessins. Mes laptots logeaient au-dessous. J’avais un véritable escalier, avec une terrasse devant ma porte et des fenêtres. C’était à n’y pas croire. A peine avais-je commencé à m’installer et à profiter de l’eau que les esclaves de la maison venaient de nous apporter, qu’on nous annonça Mustaf, qui venait nous rendre visite et me demandait audience. Je n’étais plus depuis longtemps habitué à ces manières courtoises. Je le priai d’attendre que j’eusse remis mes vêtements et le fis monter. Il fut très-aimable.

Mustaf est un esclave du Bornou. C’est un Kanori et, seul à Nioro, avec deux ou trois personnes, il sait la langue de son pays. Plus souvent il trouve avec quelques esclaves à parler le haoussani. Du reste, il parle très-aisément le bambara, le soninké et le peuhl. Il fut longtemps le captif de confiance d’El Hadj, son barbier et son cuisinier, et il est probable que ce contact avait contribué à adoucir ses manières et à les policer.

Il me souhaita la bienvenue, me fit beaucoup de compliments et termina en me demandant de lui dire ce dont j’avais besoin.

Je lui répondis que, n’ayant pas l’intention de m’arrêter, bien que je fusse très-fatigué, je lui demandais dix moules de couscous pour la nourriture des hommes jusqu’à Koniakary ; que quant à moi, je mangeais maintenant la nourriture des noirs et que tout ce qu’il m’enverrait serait bien reçu.

Peu après je reçus 10 moules d’un beau couscous blanc, qui me rappelait enfin le couscous de Saint-Louis.

En outre, on m’envoyait une grande calebasse d’eau miellée, une poule sautée au beurre et fort bien préparée, 100 gourous et du lait. La maison dans laquelle nous logions était chargée de nourrir mes hommes, qui ne s’en plaignaient pas, bien au contraire.

Il n’en fallait pas moins pour réparer nos longs jeûnes des jours passés, et le soir on nous envoyait dix poules vivantes, un plat copieux de riz à la viande et un beau couscous que nous trouvâmes succulent. Depuis notre départ de Médine, nous n’avions rien mangé d’aussi bon en fait de cuisine nègre.

L’après-midi j’allai faire visite à Mahmadou Abi, qui était logé dans une grande case avec tous ses Talibés. Il me reçut d’une façon aimable, quoique un peu embarrassée ; il avait l’air de ne pas se trouver dans une position bien franche. Il me demanda si j’avais ce qu’il me fallait ; je lui dis que oui, à l’exception de mil pour les chevaux. Il paraît que ce n’était pas l’habitude de Mustaf d’en fournir, car Mahmadou me répondit qu’il faisait vendre un captif pour acheter du mil pour ses chevaux.

De là, j’allai chez Mustaf lui rendre sa visite. Il me reçut de la façon la plus aimable, et j’en fus d’autant plus étonné qu’il n’est pas ainsi généralement et qu’il traite les noirs en grand seigneur ; il est plus difficile pour eux de le voir, me disait Bakary, qu’il ne l’est de voir Ahmadou à Ségou.

Mustaf me dit qu’il allait m’emmener voir un schérif blanc. En effet, il sortit avec moi, accompagné d’un interprète d’arabe, et nous allâmes à l’extrémité de la ville dans la maison d’un marabout, Ako de Gambie, possesseur de la plus belle fortune du pays.

Il s’était bâti une maison à l’européenne, autant que les matériaux du pays le permettaient. Il y avait de beaux escaliers en terre, des galeries ouvertes, où des nattes abritaient des rayons du soleil. Tout cela était propre et d’une élégance relative qui m’étonna.

On nous fit entrer dans une salle petite, mais plus soignée encore que les autres, où nous nous assîmes sur de belles nattes de cuir, tressées par les Mauresques.

Peu après, on nous introduisit dans une seconde salle encore plus soignée, où, sur un tapis du Maroc posé sur une de ces nattes, était assis en tailleur un homme vêtu entièrement de mousseline blanche ; il avait un turban dont une partie passant sous le menton et relevée couvrait le bas de la figure. Son teint était incomparablement plus blanc que tout ce que j’avais vu chez les Maures et même chez les Mauresques ; la main était potelée et le pied petit et soigné. L’homme était gros. Son regard était fin ; l’arc sourcilier bien dessiné, mais ni son nez ni sa physionomie ne répondaient au type arabe. Sans le mat de son teint on eût dit un Européen.

Il commença à m’interroger sur mon pays, demandant si nous étions Français, de quelle ville, et quand je lui dis de Paris, il sourit et me dit : « Je connais Paris, c’est une ville où il y a de grandes rues plantées d’arbres. » Il me demanda si j’avais des nouvelles de mon pays, et sur ma réponse négative, il me dit : « Je sais, moi, que tout va bien chez vous. »

A mon tour j’essayai quelques questions : j’appris qu’il était de Fez ; mais quant au but de son voyage je ne pus obtenir de réponse, il éluda.

Je commençais à me demander si c’était bien un Arabe ou quelque voyageur déguisé, et ce soupçon était celui de la plupart de mes laptots, qui affirmaient qu’il comprenait le français et qu’il souriait quand je parlais avec le docteur. Toutefois, il me fut impossible de savoir la vérité, car dès qu’il vit que je le pressais de questions, il commença à me dérouter par des interrogations incompréhensibles. Il est vrai qu’il parlait l’arabe pur, que fort peu de monde comprenait, et les interprètes traduisaient peut-être mal.

Plus tard je demandai à mon schérif marocain s’il le connaissait. « Non, me dit-il, c’est un homme qui parle peu, il dit qu’il est schérif, je ne puis dire le contraire ; » mais il m’avoua qu’il lui semblait qu’il n’avait pas la figure d’un Arabe.

En rentrant j’assistai à une fantasia assez bizarre : c’était une espèce de parodie d’un combat, faite par deux Talibés, tout en dansant et en jonglant avec leurs fusils d’une façon remarquable. L’un faisait le mort, l’autre tournait autour sans oser l’approcher ; quand il venait trop près, le mort remuait et l’autre se sauvait, puis le mort apprêtait tout doucement son fusil et tout d’un coup, quand l’autre arrivait pour l’assommer d’un coup de crosse, il se relevait d’un bond, lâchait son coup de fusil à bout portant, et les rôles se renversaient.

Cela était remarquablement mimé et imité.

Nous regagnâmes ensuite nos cases, et je passai une excellente nuit, dont j’avais grand besoin.

Jusqu’ici il n’était pas question de partir, et on faisait même courir le bruit que nous allions rester jusqu’à ce que tous les chefs du pays fussent réunis. On venait en effet d’envoyer des émissaires de tous côtés. Cela était fort inquiétant, car si c’était vrai nous avions au moins trois semaines à attendre. Or, quelle que fût l’hospitalité de Mustaf, nous étions trop pressés de rentrer pour supporter volontiers un pareil retard. La saison des pluies était presque arrivée, et nous devions chercher à tout prix à la devancer sur les bords du Sénégal, avant que les marigots grossis ne nous créassent des obstacles sur l’importance desquels je ne me faisais pas d’illusion.

21 mai 1866.

Aussi, le 21, dès que je fus levé, je me rendis chez Mahmadou Abi pour traiter cette question avec lui. Il était chez Mustaf, où j’allai le rejoindre. Bien qu’il fût de bonne heure, j’attendis très-peu et on me fit monter au premier étage, dans un petit réduit qui est le séjour ordinaire de Mustapha. Puis, après un nouveau temps d’arrêt, on ouvrit la porte de la chambre de Mustaf. Toutes ces portes, travail des indigènes, étaient en bois sculpté grossièrement, mais cependant, telles quelles, elles ne manquaient pas d’une certaine élégance. Les plafonds étaient faits en bois, mais les morceaux qui le composaient étaient rangés avec ordre et symétrie au-dessus des poutres principales. Enfin, des serrures ou des cadenas de fer, achetés chez nos traitants, garnissaient la plupart des portes de Mustaf. Il était à demi étendu sur un lit du pays (tara) très-élevé, sur lequel plusieurs tapis maures étalaient leurs brillantes couleurs et remplaçaient des matelas absents.

Je n’oserais affirmer que l’odeur de cette chambre, dont la porte était la seule issue, fût agréable, mais elle était supportable. Il nous fit, ainsi que Mahmadou Abi, asseoir sur son propre lit, envoya chercher des gourous, dont il nous donna quelques-uns, puis nous quitta pour régler une ou deux affaires. A son retour, j’entamai la question du départ, dont il ne se mêla point. Mais Mahmadou fit son possible pour m’engager à rester jusqu’à l’arrivée des chefs du pays, auxquels, d’après les ordres d’Ahmadou, il devait lire le traité fait avec nous. Je refusai, bien entendu, disant que cela ne me regardait pas, que d’ailleurs Ahmadou n’en avait pas parlé, et qu’il m’était impossible d’accepter un nouveau retard. Mahmadou insista, mais pour la forme, et quand il vit que décidément je ne voulais pas, il me dit : « Eh bien, tu partiras quand tu voudras. — Ce sera demain soir, répondis-je. — Alors on part, dit Mustaf ; ah ! c’est bien, je vais faire préparer ce qu’il faut. » Et il causa avec Ali Abdoul pour lui faire préparer du couscous pour sa route.

Pendant la journée l’hospitalité de Mustaf ne se ralentit pas ; je reçus de sa cuisine des plats très-bien préparés, mais toujours pas de mil. Je réussis à en faire acheter un peu contre quelques grains de verroterie ou d’ambre qui me restaient, et le soir je fis avec Tambo l’échange de nos chevaux. Ce n’est pas que son cheval noir valût ma jument fleur de pêcher, bien au contraire ; mais ma jument était tellement blessée par la selle qu’elle souffrait atrocement et que cela me faisait mal à voir ; j’avais lieu de craindre qu’elle ne pût me conduire au Sénégal, tandis que je me croyais sûr du cheval de Tambo, qui, malgré la route pénible que nous avions faite, dans laquelle il avait porté son maître et un bagage considérable, était encore gras et vigoureux, et surtout sans blessure.

Pendant que nous étions chez Mustaf, je demandai à voir les cadeaux envoyés par le gouverneur à Ahmadou, et il les fit apporter. Ils étaient enveloppés avec grand soin : c’était un burnous vert garni d’argent, un bonnet rouge garni d’or et un magnifique sabre avec un fourreau de velours vert et une garniture d’argent.

Mahmadou Abi était en extase, et je crois que cela contribua à le fortifier dans l’idée d’envoyer quelqu’un pour son compte saluer le gouverneur ; mais cela ne faisait pas le compte d’Ali Abdoul, qui maintint ses droits afin de n’avoir pas à partager les cadeaux qu’on lui ferait ; il l’emporta sur le prince, qui se borna à me demander de parler de lui au gouverneur. Comprenant qu’il désirait un cadeau je lui fis alors présent du fusil à deux coups que Bakary Guëye m’avait donné en indemnité des marchandises qu’il avait été forcé de vendre, et que bien entendu je ne voulais pas réclamer.

Aussi comptais-je bien lui payer son fusil.

Mahmadou fut enchanté et me réitéra ses promesses d’amitié à distance ; il me demanda de lui écrire et me dit qu’il voulait aussi me donner quelque chose en souvenir de lui.

Le soir j’allai voir les trois frères d’El Hadj, ou plutôt ses deux frères, Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, et l’un de ses cousins, qui tous trois me reçurent avec des paroles gracieuses, mais ce fut tout. Ils se trouvent, du reste, à Nioro dans une position d’infériorité vis-à-vis de Mustaf comme fortune et comme influence ; cela leur est pénible et ils ne s’en cachent guère. De plus, comme il y a là deux fils d’El Hadj encore en bas âge, mais qui un jour ou l’autre prendront en main toute la direction des affaires, on peut dire que ces parents du conquérant sont à tout jamais annihilés.

22 mai 1866.

Le 22 je fis mes préparatifs et j’allai vers une heure prendre congé de Mustaf, auquel, n’ayant rien à donner, je promis d’envoyer un fusil par Ali Abdoul ; il me demanda aussi un foulard noir, que j’eus la chance de trouver à Saint-Louis. Je payai ainsi de retour son hospitalité. Il me fit, du reste, cadeau d’un petit panier de dattes pour la route et donna une lettre à Ali Abdoul pour qu’on nous reçût sur tous les points où nous passerions jusqu’à Koniakary.

J’allai ensuite prendre congé de Mahmadou Abi, qui voulut monter à cheval pour m’accompagner et me mettre en route. Je fus donc escorté de toute la bande de ses fidèles jusqu’à bonne distance de Nioro. Là, au moment de me quitter, il me prit à part et me remit dans la main deux anneaux d’or d’une valeur d’au moins 120 francs, en s’excusant de me faire un aussi mince présent, que moi je trouvais d’autant plus beau que je n’y comptais pas du tout. Nous nous quittâmes après une bonne poignée de main.

C’est un devoir pour moi de dire qu’après mon départ de Ségou je n’avais reçu de ce jeune homme et de son entourage que des attentions et des témoignages d’affection bien désintéressés, puisqu’ils me savaient sans autres ressources que les cadeaux que m’avait faits Ahmadou, et qu’aucun d’eux n’eût osé accepter si même j’avais voulu les lui donner.

Nous quittâmes Nioro à trois heures. Après une lieue au Sud nous atteignions Tambabougou ; puis, après une demi-lieue au S.-S.-O., le grand village de Médina ; nous traversâmes ensuite deux villages de Gadiaba. Le premier, Gadiaba Kayè (Gadiaba, les pierres), est l’ancien village du Diawara, Karounka, qui fit une si rude guerre à El Hadj ; l’autre se nomme Gadiaba Diala. Il était sept heures quand nous arrivâmes à ce village ; en le quittant nous fîmes trois lieues et demie à l’O. 1/4. S.-O. pour venir à Youri, où nous arrivâmes à nuit close et par un commencement de petite pluie fine. On entra dans le village, et mes conducteurs allèrent s’étendre sous le hangar de la place du village. Quand, après une courte attente, je voulus les faire repartir, il me fut impossible de les réveiller ; ils me disaient de camper là. Camper sur une place en plein vent par un temps semblable, j’aimais autant marcher ; aussi, prenant Seïdou pour guide, je me remis en route et je fis trois lieues de marche pour aller camper à Birou, où je vins frapper à une heure et demie du matin au village des Talibés. La nuit était noire. J’avais cependant pu me rendre compte de la nature du terrain. Depuis Touroungoumbé le sol avait changé. Ce n’étaient plus les plaines du Bakhounou, c’était un pays encore plus aride, mais moins monotone et moins plat ; par rares places la végétation y était bien accentuée, mais en général c’est un pays coupé de plaines de sable et de collines de roches peu élevées ; ce sont des bancs d’ardoise, qui percent le sol en différents endroits et dont les feuillets détachés par les pluies et par les chocs viennent former une poussière noirâtre ; plus loin ce sont des quartz grenus, de différentes nuances plus ou moins opaques, jaunes ou rouges ou d’un blanc laiteux (on les emploie quelquefois comme pierres à feu ; ces pierres sont, faute de taille, d’un mauvais usage). Enfin, sur une foule de points nous trouvions des grès noirs et du minerai de fer en grande quantité.

La présence des ardoises à Nioro, de quelques schistes bitumineux dans le Foula Dougou est-elle un indice de l’existence du charbon de terre ? C’est ce que les siècles futurs nous apprendront. Mais si, surtout dans le Foula Dougou, on venait à découvrir le charbon, ce serait à n’en pas douter une découverte plus précieuse pour le pays que ne l’a été celle de l’or.

Depuis Nioro jusqu’à Birou le terrain n’avait changé d’aspect qu’entre Youri et Birou. En quittant Youri on se dirige sur une montagne peu élevée dont le massif épais sépare le Kingui du Kaniarémé, qu’on appelle vulgairement la route du désert. On la traverse en gravissant une pente douce dans le défilé, et l’on arrive dans une plaine qui semble entourée de tous côtés par des collines, qui se croisent de manière à ne pas laisser apercevoir les issues de ce plateau. Tel est l’aspect général de ce pays dont l’exploration de MM. Perraud et Béliard a complété la carte, dressée par les renseignements que j’avais, et par mon propre itinéraire.

Dans cette dernière route nous avions traversé deux marigots secs : c’étaient les premiers que nous apercevions depuis longtemps ; ils se dirigent vers l’Ouest.

23 mai 1866.

Birou a deux villages séparés, entourés chacun de palissades. L’un est le village des Talibés, tous originaires du Fouta ; l’autre le village des forgerons bambaras. Nous arrivâmes à Birou par une petite pluie fine au milieu de la nuit. Lorsque nous réveillâmes le gardien de la porte il me sembla tout d’abord qu’on nous faisait une triste réception. J’étais avec Quintin et deux seulement de mes hommes ; mais quand on sut qui nous étions, on nous conduisit chez un marabout, qui fit dégager une case pour y loger nos bagages. Nous parvînmes à allumer du feu pour nous sécher ; mais le plus difficile fut d’attacher nos chevaux et nos mules, qui mangeaient toutes les clôtures de la maison, au grand désespoir du maître. Enfin tout s’arrangea, sauf le temps qui continua à être légèrement pluvieux. Vers sept heures, ceux qui étaient restés en route commencèrent à arriver, et à sept heures et demie tout le monde était réuni. Nos ânes, trop fatigués, avaient passé la nuit avec leurs conducteurs à Youri.

Ali Abdoul commença à s’employer auprès des gens du village pour nous faire donner une hospitalité splendide ; mais d’abord le mil était rare, et nous n’en pûmes avoir ni pour les chevaux ni pour les mules ; ensuite Ali Abdoul, bien que Tall et fils d’Elimane Donaye, ne jouissait d’aucune influence et son meilleur argument ne valait pas grand’chose, car le pauvre garçon ne brillait pas par un esprit transcendant. Il était bien un type du Toucouleur, braillard, vantard et hableur, mais il lui manquait cette qualité qui chez quelques-uns est très-grande : la finesse.

Néanmoins le village se comporta bien à notre égard : on nous envoya six poules vivantes et du lait aigre ; le chef des Diawaras de l’endroit, qui vint me voir, me procura même un peu de beurre ; nous n’avions pu en avoir à Nioro à cause du manque de bestiaux, qui tous avaient succombé à l’épizootie ; puis nos hommes reçurent un nombre indéfini de calebasses de couscous et de niéri[248].

Quelque bienveillance qu’il y eût dans cet accueil, cette hospitalité n’avait rien qui pût me retenir, et comme on nous annonçait une longue route pour arriver au premier village habité du Guidi-Oumé, je me décidai à partir à deux heures après midi.

24 mai 1866.

Notre chemin se dirigea d’abord à l’Ouest, à travers un pays peu accidenté, mais assez aride, et nous ne nous arrêtâmes pas avant une heure du matin, heure à laquelle nous campâmes sur l’emplacement d’un village détruit nommé Ouagadou. Un baobab et quelques débris sont les seuls vestiges de ce village, qui était placé au bord d’un marigot, où l’on chercha vainement de l’eau. Quand je vis qu’on n’en trouvait pas, je sollicitai Ali Abdoul de continuer la route ; mais les ânes étaient loin derrière nous, et après en avoir causé nous campâmes. Au jour, laissant quelqu’un avec les mules, je partis avec Ali Abdoul, Quintin et le vieux schérif, qui s’attachait à mes pas et se montrait bon homme. Nous avions quatre bons chevaux, et nous voulions arriver le plus vite possible. Mais nous eûmes à descendre la montagne sur laquelle nous nous trouvions, qui appartenait au sol du Kaarta, pour entrer dans la vallée de Guidi-Oumé peu élevée au-dessus du sol du Sénégal. Nous descendions visiblement depuis Nioro, mais sans secousses brusques, sans différences palpables de niveau. Là, nous eûmes une descente dans un ravin qui équivaut à plus de cent mètres de différence de niveau. La terre était travaillée de tous côtés par les eaux, d’immenses blocs de roches étaient mis à nu par l’action des pluies, les uns polis, les autres en forme de scories ; les lits de torrents que nous traversions aujourd’hui à sec, avaient roulé d’immenses cailloux de plusieurs mètres cubes, quelques arbres vigoureux et verts avaient poussé dans les endroits où la terre végétale, arrachée du plateau supérieur, avait pu s’amasser ; ailleurs on voyait d’autres troncs décharnés, sans feuilles, suspendus par des racines qui allaient leur manquer au premier ravinage des pluies.

Cet endroit, bien que sauvage, avait un caractère de grande beauté, et il me frappa d’autant plus vivement que depuis trois ans je m’étais toujours trouvé en pays de plaine.

Nous arrivâmes bientôt sur l’emplacement d’une ruine : c’était Khoré, un village de la vallée du Guidi-Oumé.

Cette vallée étroite, qui est certainement le plus beau pays que j’aie vu dans la Sénégambie, est resserrée entre deux chaînes de montagnes, dont les méandres s’éloignent ou se rapprochent sans pouvoir s’écarter à une journée de marche l’un de l’autre ; un marigot ou plutôt un ruisseau d’écoulement des eaux de pluies, la parcourt, tantôt sec comme au moment où nous y passions, tantôt roulant des eaux torrentueuses ; de chaque côté de son cours, le sol, alimenté continuellement par les écoulements d’eau bourbeuse de la montagne, fournit des cultures magnifiques, donne deux récoltes par an et produirait tout ce qu’on lui demanderait en fruits ou légumes, si par routine on ne se bornait à la culture des céréales africaines : le maïs et le mil, et, accidentellement, le riz.

Après Khoré, nous arrivâmes à Khassa, également désert, et après avoir désaltéré nos chevaux dans des mares, où l’eau, par extraordinaire, n’était pas corrompue, mais était chaude, nous continuâmes à descendre la vallée, traversant et retraversant le lit sablonneux de son ruisseau, qu’on appelle, je crois, le Kirigou (Kriégo, de Mongo Park).

Après Khassa, nous parvînmes à un petit village habité, nommé Togno ou Tango. Il est, pour ainsi dire, perdu dans un repli du marigot, qui entre à cet endroit dans une baie que forme la montagne et en ressort bientôt pour redescendre la vallée. Les toits de paille, récemment reparés pour la saison d’hivernage, tranchaient sur le beau feuillage vert de nombreux arbres ; quelques colonnes de fumée animaient ce paysage, auquel les montagnes, sur deux ou trois plans, servaient de fond. C’était charmant à voir. De là, notre route descendit vers le Sud, à Fanga, éloigné d’à peine une demi-heure de chemin. C’était notre étape de la journée. On y fut d’abord peu aimable pour nous, mais Ali Abdoul palabra si bien, la lettre de Mustaf venant à l’appui de ses paroles, qu’on finit par nous pourvoir abondamment, et nous reçûmes quatre poules, un mouton et une chèvre très-maigre. Le tout fut bien vite mangé par nous et nos compagnons.

25 mai 1866.

Le lendemain, nous continuâmes, dès le jour, à descendre la vallée. Les villages y sont très-rapprochés, tous ont le même aspect, et en deux heures et demie nous en traversâmes quatre. A six heures nous avions quitté Fanga, et à huit heures et demie nous étions à Niogomera, après avoir passé à Tanganaya-Takhaba et Niakatéla. On me pressa de rester à Niogomera, où je devais, disaiton, recevoir une splendide hospitalité. D’abord on m’envoya cinq poules et du mil pour mes chevaux ; puis, vers deux heures et demie, comme j’allais partir, on apporta deux chèvres et du couscous. Je pris une chèvre et je donnai l’autre à un Talibé nommé Amadi Ali, qui m’avait servi de guide ; mais comme mes hommes avaient mangé à leur faim nous laissâmes le couscous, et nous allâmes camper à Makhana, à une lieue à l’O.-S.-O., pour faire cuire notre dîner.

A mesure que nous approchions, nous nous permettions le luxe de deux repas par jour. C’était le cas de dire que l’appétit nous venait en mangeant.

Pendant les quelques heures que je passai à Makhana, je reçus une belle chèvre, deux calebasses de mil et du couscous. C’était donné d’une façon aimable et empressée, qui contrastait avec les cadeaux un peu forcés que nous avions reçus jusqu’alors depuis Nioro. Néanmoins, à neuf heures et demie du soir, il me fallut me mettre en route. Nous avions un long chemin à parcourir pour aller à Mounia ; nous allions quitter le Guidi-Oumé pour le Diafounou. Il y avait des marigots à traverser, et on m’avait dit qu’il y avait un peu d’eau dedans ; j’étais pressé de les passer avant qu’ils ne grossissent.

La route traverse une forêt, le pays est peu accidenté, on a laissé derrière soi les montagnes du Guidi-Oumé, et en quittant Makhana la vallée prend un développement immense.

Nous laissions sur notre droite le marigot de Kirigou.

Nous fîmes une première traite de sept lieues sans halte. Comme la nuit était très-noire, que les guides demandaient à s’arrêter, nous campâmes pour attendre le jour. Je fis décharger les mules, on plaça les cantines au pied d’un arbre, on entrava les chevaux sans les desseller, de manière à les laisser manger, et, enveloppé dans les lambeaux de mes vieux paletots, je m’étendis sur ma tente. Je dormais d’un profond sommeil, lorsque, vers quatre heures, les éclats du tonnerre me réveillèrent en sursaut. Une tornade arrivait sur nous avec une rapidité prodigieuse. Le temps de ramasser ma toile de tente, et la pluie tombait déjà en larges gouttes, un vent violent soulevait une poussière intense à travers laquelle on n’apercevait rien ; les éclairs déchiraient par moments le ciel en éclairant la scène d’une lueur passagère qui rendait plus profonde encore l’obscurité qui les suivait.

Nos chevaux avaient tourné la queue au vent, ils ne bougeaient pas, et comme la pluie inondait déjà le sol plat et bas, nous montâmes sur nos cantines, pêchant dans la mare qui nous environnait les sacs, peaux de bouc et autres objets qui y nageaient.

26 mai 1866.

Nos compagnons, qui n’avaient eu qu’une préoccupation, celle de se garantir de la pluie, avaient laissé leurs bagages où ils étaient.

Aussi, dès que le jour se fit, quel spectacle ! Nos cantines entourées d’un demi-pied d’eau, mon sac de cuir, dans lequel étaient mes carnets de notes, enfoncé dans la vase et fort heureusement seul perdu, sauf que le contenu eût souffert. Rien de sec, ni sur nous ni dans les cantines, qui, disjointes, avaient absorbé l’eau de telle façon qu’en les soulevant on l’en faisait sortir. Nos compagnons étaient encore plus mal que nous, et pardessus le marché une pluie fine avait remplacé la pluie d’orage et un vent glacial venait ajouter au malaise général.

Nous rechargeâmes les bagages et essayâmes de reprendre notre route. Le terrain était glissant, détrempé. Nos chevaux tombaient et je fis trois ou quatre chutes dans la vase ; puis nous arrivâmes au marigot. Il avait subitement grossi ; on y avait de l’eau, à pied, jusqu’aux épaules. Les berges étaient roides à descendre et à remonter. Ma foi, nous prîmes un bain, mais nous passâmes avec nos chevaux, et c’est miracle qu’après cela, par le froid qu’il faisait, la fièvre ne soit pas venue nous rendre visite. Quand j’eus traversé, je me pris à penser que, si les mules chargées descendaient dans ce marigot transformé en torrent boueux, non-seulement elles n’en sortiraient pas, mais que mes cantines seraient inondées, mes notes, cartes et plans perdus. Je me décidai donc, tout ruisselant d’eau et de boue, à attendre les mules pendant une demi-heure. Alors Seïdou, grand et vigoureux homme, se mit à transporter les cantines sur sa tête. Il se chargeait, s’accroupissait sur la berge et se laissait glisser sur la pente jusque dans le lit du marigot, où il fallait alors reprendre subitement la position verticale pour garder son équilibre et ne pas se noyer.

Les trois premières fois il réussit d’une façon admirable, mais à la quatrième, où justement il portait la cantine la plus précieuse pour moi, celle qui contenait mes cartes, il trébucha, et, sans sa présence d’esprit, c’en était fait de mon bagage. Il se rejeta sur la berge où la cantine s’enfonça dans la vase, et Samba Yoro put la saisir par la corde au moment où Seïdou glissait totalement dans l’eau. Il en fut quitte pour la peur, et à huit heures et demie nous étions au village de Mounia, où, après bien des efforts, je parvins à faire allumer un grand feu et à sécher successivement tout notre bagage ; livres, effets, instruments, tout était trempé, et le soir nous étions encore humides. Nous reçûmes là une bonne hospitalité ; les Pouhls du village de Mangassi ou Bangassi, situé près de là, vinrent nous apporter une belle chèvre et du mil, et d’autres côtés les différents chefs m’envoyèrent trois chèvres ; aussi fûmes-nous dans l’abondance.

27 mai 1866.

Le lendemain j’étais décidé à me rendre à Koniakary ; aussi je partis de bonne heure, et, devançant les mules avec Ali Abdoul pour guide, nous commençâmes à trotter de toute la vitesse de nos chevaux un peu fourbus. A mesure que nous approchions, l’impatience d’atteindre le but nous prenait et nous eussions voulu pouvoir voler avec nos chevaux. Malheureusement les pauvres bêtes étaient à bout de forces, et, quoi que nous fissions, elles allaient fort lentement. Nous passâmes deux ou trois marigots. Ils se déversaient sur la droite de notre route, qui se dirigeait vers le Sud. Nous laissions sur notre gauche une montagne. Il paraît qu’au lieu de prendre la vraie route nous inclinâmes trop au Sud. Toujours est-il que nous nous enfonçâmes dans une gorge de montagnes et que nous arrivâmes très-près du village de Makhana. Un peu avant d’y parvenir, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer deux Khassonkés, qui nous remirent dans une route de traverse, nous ramenant directement à l’Ouest. Nous éperonnâmes nos chevaux, ils firent un effort et nous partîmes au galop, car la traite était longue. Nous traversâmes alors trois villages habités, où nous ne nous arrêtâmes que pour boire, et nous vînmes passer au Sud de la montagne de Tapa, d’où nous aperçûmes Koniakary. Il était deux heures de l’après-midi. Cet immense village, chef-lieu du Diombokho, est défendu par un tata fortifié, ou maison d’El Hadj, confiée à la garde de San Mody, l’un de ses captifs.

Notre première visite fut pour Tierno Moussa, chef des Talibés et véritable chef de Koniakary. Il savait déjà, par Ibrahim Mabo, qui, revenu avec nous, nous avait devancés, les quelques bontés que j’avais eues pour son fils à Ségou, et son accueil fut aussi cordial qu’il est possible. Celui de San Mody fut moins avenant ; il ne voulut pas me recevoir, et me fit conduire à une case assez sale qui me déplut. Aussi, lorsqu’il vint m’y visiter, je le reçus très-mal et le contraignis, pour ainsi dire, à me faire des excuses. J’en pris prétexte pour annoncer que je partirais le lendemain matin, et toutes ses tentatives pour me retenir échouèrent.

Je comptais à Koniakary quelques amis : Tierno Moussa, son Mabo Ibrahim, et Amady Boubakar qui arrivait avec nous. Ils me traitèrent de leur mieux. Ce fut Amady Boubakar qui, le premier, m’envoya un magnifique mouton gras ; peu après, j’en reçus un autre de San Mody. Ils furent tous deux immolés à nos grands et nombreux appétits. Plus tard, Tierno Moussa m’en donna un troisième qui dépassait en beauté les deux premiers, et je me décidai à l’emmener à Médine, où certainement jamais plus bel échantillon de la race ovine, dite mouton de Galam, n’était entré.

Je reçus aussi de différents côtés des gourous, du couscous ; enfin, je me trouvai abondamment pourvu.

Pour faire ma paix avec San Mody, j’allai le saluer, et cette fois je fus reçu. Je lui demandai de me prêter des chevaux pour aller à Médine ; mais il allégua pour refuser l’obligation de se rendre à Nioro, où il était appelé près de Mahmadou Abi.

[Illustration : Femme Khassonkée, de Médine.]

Il me fallut donc imposer à ma pauvre monture une dernière journée de près de dix-huit lieues.

Avant de quitter Koniakary, il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil sur la situation politique de ce pays.

Différents Talibés se partagent l’influence dans le Diombokho et même dans Koniakary, ce qui fait que ce village ressemble beaucoup par son organisation aux villages du Fouta. Tierno Moussa et San Mody ne s’entendent pas d’ailleurs ; et comme San Mody n’est pas assez riche pour se faire des partisans au moyen de cadeaux, il n’a vraiment d’influence que sur les esclaves d’El Hadj et les Bambaras du pays.

En dehors de cette population, mélangée déjà de toutes les races musulmanes de la Sénégambie, c’est-à-dire Yoloffs, Peuhls, Toucouleurs, Soninkés, il y a les Khassonkés, qui composent peut-être la plus grande partie de la population des villages du pays. Ils y apportent, sous le commandement nominatif de Khartoum Sambala, frère du roi de Médine, une indépendance assez semblable à celle dont jouissent leurs frères de l’autre côté du fleuve ; plus grande même, car Sambala de Médine ne souffre pas qu’on lui désobéisse.

Du reste, mécontents de leur gouvernement actuel et des impôts qui pèsent sur eux, ils aspirent à l’indépendance et seraient tout prêts à se révolter pour piller les Talibés.

Enfin, Koniakary est harcelé par les Maures Askeurs et Oulad El Rhrouizi, qui, en représailles des pillages que s’est permis sur eux Tierno Moussa, viennent de temps à autre fermer la route de Médine à Koniakary.

On le voit, Koniakary n’est pas une position aussi formidable qu’elle a pu le sembler à quelques voyageurs moins au courant de la politique locale que je ne le suis, et je reste convaincu que si jamais nous avions à diriger contre cette place une expédition nous aurions bien vite révolutionné ce pays.

28 mai 1866.

Lorsque j’eus annoncé mon départ, tout le monde me conseilla de marcher de compagnie avec tout mon monde, afin de ne pas risquer un pillage des Maures. Mais mon impatience ne me le permettait pas ; à six heures, le 28 mai, je quittai Koniakary et me dirigeai sur Médina, village de Khartoum Sambala, situé dans le Khasso (rive droite), auquel j’avais à donner des nouvelles de sa fille, première femme de Samba N’diaye, à Ségou. Il me reçut avec affabilité et me fit servir un déjeuner de couscous et de lait frais, que je pris avec d’autant plus de plaisir, que partout sur ma route j’avais vainement demandé du lait de vache ; la réponse était partout la même : les vaches sont mortes.

Après une heure d’arrêt je quittai ce village, et Ibrahim Mabo, qui nous avait accompagnés, nous laissa pour rentrer à Koniakary.

Nous commençâmes alors une lutte avec nos chevaux ; les éperons ne cessaient pas de déchirer les flancs de ces pauvres bêtes auxquelles de temps en temps nous réussissions à faire prendre le galop. Vers dix heures et demie nous fûmes à Kana-Makounou, où le marigot était presque sec. Il y avait de l’eau dans des mares ; nous fîmes rafraîchir nos montures et reprîmes notre course.

Bientôt j’aperçus des montagnes devant nous, et sur la gauche je reconnus la curieuse montagne de Dinguira qu’on voit de Médine. Le docteur, à qui je le disais, ne pouvait croire à cette nouvelle, et Ali Abdoul, qui n’était jamais venu sur cette route, ne pouvait le renseigner ; néanmoins nous pressions d’autant plus nos montures, et tout à coup je m’écriai : Voilà le poste ! Le docteur parvint à faire prendre le galop à sa jument ; mais mes coups d’éperons furent vains aussi bien que ceux d’Abdoul : les pauvres bêtes étaient fourbues. Nous arrivâmes au petit trot sur la berge située en face du poste, où nous rejoignîmes Seïdou, qui, parti la veille au soir de Koniakary pour nous devancer, avait dormi trop longtemps en route et arrivait en même temps que nous.

Dire nos impressions au moment où, haletants, nous nous penchions sur l’eau claire du Sénégal pour y boire, dire de quels battements notre cœur était agité dans nos poitrines, c’est chose impossible ; ce pavillon tricolore surmontant les blanches murailles du poste nous disait que nous étions en France, que désormais nous n’avions plus rien à craindre des hommes ; que bientôt nous serions dans les bras de nos compatriotes, dans ceux de nos amis.

Oh ! c’est là un de ces moments terribles dont on peut mourir aussi facilement que d’une balle ennemie, car la joie tue aussi bien que la douleur, mais il était dit que cette fois encore nous ne mourrions pas. Nos coups de fusil et nos cris eurent bientôt donné l’éveil. Le canot d’un traitant, du nommé Clédor, un des héros de la défense de Médine, en 1857, se détacha, et quand nous arrivâmes sur la berge française, nous fûmes reçus dans les bras de Béliard, le commandant du poste, qui ne nous connaissait cependant ni l’un ni l’autre et qui, réveillé en sursaut par la nouvelle de notre arrivée, osait à peine y croire.

[Illustration : Combat et délivrance de Médine (13 juillet 1857) (d’après le tableau de M. Chagot).]

Que cette accolade fraternelle me fit de bien !

Il serait superflu de dire quelle fut notre réception. A Médine, à Bakel, partout sur notre route, nous marchâmes d’ovations en ovations jusqu’à Saint-Louis. La nouvelle de notre arrivée nous avait précédés de quelques jours, et sur les murs de la ville, de tous côtés, nous trouvâmes affiché l’avis suivant :

 

Saint-Louis, le 15 juin 1866.

MM. Mage et Quintin sont arrivés à Médine le 28 mai, de retour de leur voyage dans l’intérieur de l’Afrique.

Le Gouverneur s’empresse d’annoncer cette heureuse nouvelle à la colonie, persuadé qu’elle l’accueillera avec les sentiments qu’inspirent à tout homme de cœur le courage, la persévérance et le dévouement déployés dans les entreprises grandes, périlleuses et qui intéressent au plus haut degré l’humanité.

Signé : Le colonel du génie, gouverneur,

PINET LAPRADE.

 

Notre voyage de Bakel à Saint-Louis s’était fait dans un chaland, que nous avions dû armer en guerre à cause de la situation politique du Fouta, travaillé par les marabouts ; il s’était opéré lentement, mais sans accidents.

31 mai 1866.

Arrivé le 28 mai à Médine, j’avais quitté ce poste le 31, dans un canot qui nous portait à peine, pendant que mules et chevaux allaient par terre à Bakel. Cette partie du voyage fut très-pénible, mais j’y eus cependant un moment agréable : ce fut celui que je passai à Makhana : ce village que j’avais fait reconstruire en 1859 et dans lequel je fus reçu avec une véritable effusion. Un mot suffira pour montrer ce que je pouvais obtenir dans l’endroit.

Sur le désir que j’en exprimai, Sulman Kama, le chef de ce village, qui avait eu tous les siens tués par El Hadj, envoya son propre fils au-devant de l’envoyé d’El Hadj pour le recevoir.

Par contre, j’avais eu à regretter une scène qui s’était passée au village de Khay, où nous étions allés par terre pour embarquer dans notre canot, les eaux étant trop basses pour permettre de passer les rapides avec l’embarcation chargée.

[Illustration : M. Mage. Costume de retour.]

Diogou Sambala, le chef de Khay, cousin de Sambala de Médine, était un peu ivre, et quand, accompagnés de Béliard et de Ali Abdoul, nous allâmes le saluer, il se leva et se mit à parler violemment à Ali en lui disant qu’El Hadj était mort et que lui et tous les Talibés qui disaient le contraire avaient menti. Ali s’emporta et le traita de menteur, et il me fallut intervenir avec Béliard ; nous réussîmes enfin à calmer cette scène, qui fût devenue grave sans notre présence, puisqu’un griot de Diogou Sambala ne craignit pas de dire à Ali : « Si les blancs n’étaient pas là, je te couperais la tête. » Du reste à peine fûmes-nous sortis du village que le fils de Diogou vint nous faire ses excuses, alléguant l’état d’ivresse de son père. Sambala de Médine, au contraire, s’était comporté très-convenablement, et bien que je lui gardasse rancune des embarras qu’il m’avait causés à mon départ, je lui dois rendre cette justice.

[Illustration : M. Quintin. Costume de retour.]

5 juin 1866.

Je quittai Bakel le 5 juin, et le 8, à une heure du matin, malgré une brise très-forte et contraire, j’arrivai à Matam où je réveillai le commandant du poste, M. Richard, chirurgien de la marine, qui nous fit, à cette heure indue, le meilleur accueil. Mais, malgré cela, le même jour à midi nous reprenions notre route, et le 10 à onze heures du soir nous entrions dans le poste de Saldé, où la fatigue de notre équipage nous força de passer la journée du 11 tout entière. Cette journée fut marquée par un événement pénible. M. d’Erneville, lieutenant d’infanterie de marine, qui commandait le poste, avait avec lui une négresse, ancienne esclave de sa famille qui l’avait tenu sur ses bras quand il était enfant. Elle souffrait de la gorge, et n’ayant pas de chirurgien au poste, il pria Quintin de la voir. Nous devions y aller après le dîner, ne soupçonnant pas la gravité du mal, quand tout à coup on vint nous dire qu’elle étouffait. Nous y courûmes, elle était morte ! La maladie avait marché avec une rapidité effrayante, et quelques heures avaient suffi pour la mettre dans l’impossibilité de respirer.

15 juin 1866.

Enfin le 15, à cinq heures du matin, j’arrivais à Podor, et à peine étais-je chez le commandant, M. Jauréguiberry, que je fus doublement charmé par une sérénade que vint nous donner le détachement de musiciens de l’infanterie, alors en garnison à Podor, et, plus encore, par la vue d’une Européenne, aussi gracieuse qu’aimable, Mlle Jauréguiberry, qui n’avait pas craint de venir tenir compagnie à son père dans ce triste séjour.

18 juin 1866.

Le même jour, deux bateaux à vapeur étaient à Podor ; je trouvais des collègues qui me témoignaient le plus aimable empressement et dont le charmant accueil me restera toujours dans la mémoire. L’un de ces bâtiments, la Couleuvrine, que j’avais commandé, descendait à Saint-Louis ; j’y pris passage avec tout mon monde, et le 18 j’étais dans cette ville ; j’arrivai chez le gouverneur, dans mes vêtements de voyage, taillés de mes mains, cousus par mes laptots et que je ne pouvais encore me décider à quitter.

Le même soir la colonie s’associait, sous la présidence de son gouverneur, pour nous offrir une fête au Cercle. Je ne crains pas de dire qu’on en garde encore le souvenir à Saint-Louis comme je le garde dans mon cœur.

J’avais appris à Médine que depuis dix-huit mois j’étais officier de la Légion d’honneur ; quelque plaisir que j’en eusse éprouvé, celui que me causa cette soirée fut plus grand encore.

Une dernière joie m’était réservée. Le courrier du 28 juin m’emportait vers la France, et si le succès de mon entreprise m’a souvent valu des témoignages d’estime et des satisfactions d’amour-propre, aucune de ces émotions ne vaut celle de revoir une famille tendrement aimée qui, sans nouvelle de moi pendant deux années, avait vécu de tristesses sans fin, d’inquiétudes sans bornes, n’espérant souvent plus me revoir et à laquelle mon retour seul pouvait rendre le calme et le bonheur.

Enfin la SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE avait à juger mes travaux qu’elle avait suivis d’un œil bienveillant : elle a daigné leur donner sa sanction dans sa séance du 12 avril 1867, et m’a décerné une médaille d’or pour mes découvertes géographiques en Afrique.

[Illustration : Médaille d’or décernée à M. Mage par la Société de géographie.]

 

[Note 247 : Ces indications sont les distances que je crois devoir être portées en lignes droites d’après un procédé d’estime qui m’est habituel et que j’emploie quand il m’est impossible de noter le chemin minute par minute comme dans ma route d’aller.]

[Note 248 : Sorte de bouillie faite avec le résidu du mil, qu’on ne peut broyer en farine dans les mortiers.]

 

CONCLUSION.

 

En 1863, lorsque je partais pour ce voyage, il y avait plusieurs années que tout commerce régulier était interrompu entre le Diombokho, le Kaarta et nos établissements de Médine et Bakel.

Aujourd’hui ce débouché à notre commerce est ouvert.

Lorsque je partais, on ignorait la position d’El Hadj, de ses fils, leurs forces, leurs ressources, l’histoire même de la conquête du Ségou et du Macina, si intéressante pour guider la politique coloniale dans les relations que tôt ou tard elle doit établir avec ces pays riverains du Niger.

Aujourd’hui nous savons qu’El Hadj est mort, que son fils Ahmadou pourra résister longtemps encore à la révolte du pays contre lequel il lutte, mais que s’il maintient sa position, ses forces diminuent, que ses Talibés se lassent et que ses recrutements sont de plus en plus difficiles ; que par conséquent il n’est pas probable qu’il parvienne jamais à établir une autorité régulière dans son vaste territoire.

Aussi, quoiqu’Ahmadou ait montré beaucoup de bonne volonté à l’égard de l’établissement de relations commerciales avec nos comptoirs, quoiqu’il ait envoyé un de ses Talibés saluer le gouverneur, je pense qu’on ne saurait en ce moment attendre de ces pays éloignés d’autre commerce que celui de l’or du Bouré, qui remonte à Nioro par la voie de Kita, et de là vient à nos comptoirs, et de temps à autre, l’arrivée d’une caravane apportant directement de Ségou un peu d’or.

Le résultat le plus efficace de mon voyage sera certainement de permettre aux nombreux Diulas qui peuplent le Diafounou, le Guidimakha, le Diombokho, le Kaniarémé et en général tout le Kaarta, de venir s’approvisionner de marchandises dans nos comptoirs, d’aller, à la faveur de périodes de calme, les vendre à Ségou et d’en rapporter de l’or et des esclaves. Ces derniers, non dépaysés, se marieront, prospéreront dans ces provinces, y augmenteront la production, c’est-à- dire les richesses, et par conséquent le commerce.

Quant à nos résultats géographiques, ils sont consignés dans la carte annexée à cette relation, et un seul coup d’œil sur cette carte mise en regard de celles qui existaient avant mon voyage, suffira pour les faire apprécier.

Si la France veut intervenir d’une manière efficace dans la politique du Soudan, il n’y a, suivant moi, qu’un moyen sérieux, c’est de remonter le Niger avec des bâtiments, soit qu’on parvienne à leur faire franchir le rapide de Boussa, soit qu’on les construise au-dessus de ce barrage.

Ma conviction est que l’opération est possible.

Une fois rendu dans le haut Niger, avec la force matérielle de chaloupes à vapeur armées de canons, il sera facile de s’y emparer promptement d’une influence considérable et d’amener la pacification générale du pays en dictant des conditions au parti que l’on soutiendra.

Une telle expédition ne serait pas très-coûteuse : elle ne demanderait qu’une bonne organisation et 2 ou 300000 francs d’argent pour faire des cadeaux, et si elle réussissait on pourrait assurer que la civilisation aurait fait un grand pas en Afrique ; car, comme l’a dit le docteur Barth avant moi :

« Je pense que le seul moyen d’implanter la civilisation en Afrique serait l’établissement de centres coloniaux sur les principaux fleuves, afin que de ces points il se produisît un rayonnement salutaire et un courant civilisateur qui ne tarderait pas à les joindre l’un à l’autre. »

Je n’ajouterai qu’un seul mot.

La plupart des maux de l’Afrique viennent de l’islamisme. Ni dans nos colonies actuelles, ni dans celles qu’on fondera plus tard, même quand il se présente sous les dehors les plus séduisants, comme cela arrive quelquefois au Sénégal, jamais, dans aucune circonstance, on ne doit l’encourager.

Le combattre ouvertement serait peut-être un mal, l’encourager en est un plus grand. — A mes yeux, c’est un crime par complicité.

 

FIN DE LA RELATION.