Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

G.-H. Bougeant · Chapitre 12 sur 16

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Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

Chapitre 11

cest que ce moment est unique, et quon nen peut pas trouver un second qui lui ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant

raisonnable devroit sen tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il des amans raisonnables? Il leur manque toûjours

quelque chose. Après un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on en veut un troisiéme, et en lattendant,

les heures paroissent des années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du portrait on obtient du moins tout ce quon

peut, et ne fut-ce quun ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on navoit encore jusqualors ressenti que

tourmens, langueurs, martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et voilà quon voit enfin arriver la bande joyeuse des

transports, des douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où lon nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables.

Quon ne savise point alors daller offrir à un amant le thrône de Perse, ou lempire de Trébizonde, à condition dabandonner la

souveraine de son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage

à la plus belle couronne de lunivers.

 

CHAPITRE 11

 

Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.

 

Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que

vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je lai vû

dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes entiers. Ce nest pas que jaye le talent dabréger, me répondit-il, mais

cest que dune part la plûpart des romans sont tous faits sur le même modéle, et que de lautre leurs auteurs ont le talent dallonger

tellement les événemens et les récits, quils font un volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui nentend pas comme

eux lart de la diffuse prolixité.

 

Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que des formalités préliminaires, et quavant que darriver à la

conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme dans un labyrinthe on sçait fort bien par où lon entre, et que lon

ignore par où lon en sortira: ainsi ceux qui sembarquent sur la mer orageuse de lamour, sçavent bien doù ils sont partis, mais ils ne

sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port. Deux jeunes personnes saiment comme deux tourterelles. Elles semblent

faites lune pour lautre. Elles mourront si on les sépare: destin barbare! Faut-il… mais non, ce nest point au destin quil faut sen

prendre, cest aux loix établies de tout tems dans la Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui défendent

sous peine de bannissement perpétuel de procéder à lunion conjugale de deux personnes qui sadorent, avant que davoir passé

par les grandes épreuves prescrites dans lordonnance.

 

Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, jaurai vû dans les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je

serai bien aise de les connoître plus distinctement, et dapprendre de vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.

 

Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez

dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà leneïde finie. Mais son

historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille

traverses, qui font une longue suite dévénemens extraordinaires, et qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle

nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du Neptune, dUlysse et de la Junon dEnée, ils ont trouvé des fées et

des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur

courage par mille exploits inoüis; et comme il ny a ni valeur, ni forces humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont soin

de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée, ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient lun la

protection de Minerve, lautre celle du destin. De-là il est aisé de juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et elle

lest en effet si bien, que les fils de rois, et les plus grands princes sont ceux quelle épargne le moins.

 

Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros

modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les génies, soit amis, soit ennemis?

 

Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui nont ni la noblesse ni

lélévation qui est inséparable de lidée dun héros romancien. Mais ils ne laissent pas dêtre sujets comme les autres, à la loy des

épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le rendre heureux. Les parens de part et dautre consentent au

mariage; point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti

prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. Sil se bat, il tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere davantures pour plusieurs années. Sil enleve sa princesse; il faut

quil la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher, et quil ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux

recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa

parente, il vient une tartane dAlger quelle prend pour un bâtiment du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les deux

belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a transporté le

cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire fait voile en

Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau chrétien, dont le commandant est précisément le rival de lamant infortuné. Voilà de

quoi mourir mille fois de rage et de douleur, sans quheureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement dure. Mais supposons

que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle est présentée au dey qui en devient amoureux, jusquà oublier toutes les autres beautés

de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion, et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses larmes, et las de sa

résistance, veut enfin user de tout son pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.

 

Ah! Prince, mécriai-je alors, que cette épreuve est terrible! Jen

fremis.

 

Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve remede à tout. Lamant a si bien fait par ses recherches, quil a

découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque jamais dy arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en

garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de joye, se prépare à profiter de la nuit pour sévader avec lui. Une échelle de

soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens, qui ne

manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain un beau bruit dans son sérail! Que de têtes deunuques tomberont sous

le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit

bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu

que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû quil ny a rien de si commun. En voulez-vous dune autre espéce,

ajoûta- t-il? Lamoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre,

où de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est demeurée entrouverte. Or le frere ou le pere de la princesse voulant

par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le reste: grand bruit; on

attaque, on se défend, on apporte des flambeaux, le cavalier ne se bat quen retraite; mais il a beau faire, il faut de nécessité, et cest

encore là une régle capitale, que le frere ou le pere de celle quil adore, senferre lui-même dans lépée de linfortuné cavalier. Or jugez

combien il faut dannées pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre

inconvenient; car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée Leonore après sêtre arraché tous les cheveux de la tête

pendant six mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y

travailler au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.

 

Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les épreuves, cette derniere est celle que jaimerois le mieux: car jai remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller

être esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il ny en a aucun qui ne fasse fortune.

 

Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi quavant que de

partir, il ny en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir bien danser, davoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la

perfection, et dêtre aimable et bien-fait. Cest par-là que tout leur réussit. On fait voir lesclave étranger à la sultane favorite pour la

réjoüir. Or lesclave est un homme si admirable, et toutes ces sultanes ont le coeur si tendre, quen moins de rien voilà une intrigue

toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il ny a pas moyen: les loix

de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail et menace de tout

tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du bruit. On la entendu venir: la sultane craignant pour sa vie, trouve le moyen de

senfuir avec son charmant Bezibezu (cest le nom de lesclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle maroquine arrive à

Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette avanture, cest

que les loix veulent encore que le coffre de pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la mer, ce qui la réduit à

laumône.

 

Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu agréables; mais jen ai vû dautres qui ne le sont guéres davantage.

Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, dun pauvre amant, qui lorsquil est à la veille dépouser tout ce quil aime, voit sa princesse

enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu inconnu, sans quaprès mille recherches il puisse en apprendre la moindre nouvelle? Vous mavoüerez que voilà une des situations les plus

favorables pour les sentimens tragiques et les beaux désespoirs.

 

Ah! Cher prince, sécria le Prince Zazaraph, quel souvenir me rappellez-vous? Je lai essuyée cette cruelle épreuve, et vous pouvez

demander à tous les echos de nos forêts tout ce quelle ma coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et dhélas touchants.

Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on navoit eu la précaution, comme cest lordinaire en ces occasions, de môter épée,

poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. Cest pour éviter les funestes effets dun pareil désespoir, quau dernier enlévement de ma

princesse jai été condamné à dormir dun si long sommeil, parce quon na pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir une seconde

épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui dis-je, dans un si triste accident vous munir dun portrait de votre princesse, ou du

moins de quelques petits meubles qui auroient été à son usage. Cela est dune ressource infinie; car jai connu un cavalier appellé le

Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le moyen davoir jusquaux chemises, aux bas et aux cotillons de sa défunte Donna

Diana, passoit une bonne partie du tems à se les mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser lun après lautre avec une douceur

inexprimable. Il est vrai, me répondit le prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation quà contempler et à baiser mille fois par jour le

portrait de ladorable Anemone. Le prince tira en même tems le portrait, et me le montra.

 

Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas

trop préparé à cet incident; mais il est vrai qualors je ne my attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas plus

grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma soeur, linfante Fan-Férédine. Il est vrai quelle me paroissoit extraordinairement embellie; mais enfin cétoient ses traits et toute sa

physionomie: de sorte que je naurois pas balancé un moment à croire que cétoit elle-même, si je nen avois vû clairement

limpossibilité. Car jétois bien sûr quen partant pour la Romancie, javois laissé ma soeur linfante à la cour de Fan- Férédia, auprès de

la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne sétoit jamais dailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je crûs devoir regarder cette

ressemblance comme un effet tout simple du hazard. Je ne pus cependant mempêcher de dire au grand paladin la pensée qui métoit

venuë à lesprit à la vûë du portrait.

 

Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous observant aussi moi-même de plus près, jai crû appercevoir en

vous des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis vous

assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez lair plus

noble et plus aimable.

 

Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire quil y a ici de lenchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi

quen vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur,

que je vous prendrois volontiers pour lui, si vous nétiez incomparablement plus beau, mieux fait de votre personne, et outre

cela grand paladin, au lieu quil nest quun simple cavalier. Mais, lui ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que japperçois

une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou trois lieuës dici. Oüi, me dit-il, et cest où nous allons descendre: vous y verrez

des choses assez curieuses.