Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

G.-H. Bougeant · Chapitre 6 sur 16

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Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

Chapitre 5

il ne manque jamais de sen présenter quelquune. Comment faire alors? Il faut séclaircir; et léclaircissement fait, il faut bien se

raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite jusquà

nouvelle avanture. Mais ce quil y a de plus dangereux en cette matiere, cest lorsque lun des deux sobstine malicieusement à

cacher à lautre le sujet de son mécontentement secret, comme la trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son trop

mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros auroit eû

de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais nest- ce pas aussi acheter trop cher lavantage de faire un volume de plus? Je

pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du caractere des romanciens; quils sont naturellement réveurs et distraits; quils

aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne leur coûtent rien. Quils les oublient pourtant assez aisément lorsquils ont obtenu ce

quils désirent, et dautres traits semblables; mais comme jai beaucoup de plus belles choses à dire, je ne métendrai pas

davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des avantures.

 

CHAPITRE 5

 

Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la

Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.

 

Quoiquil ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à mon langage que jétois nouveau venu dans le pays, cependant tous

ceux à qui je me joignis et avec qui je mentretins, trop occupés apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque

point à me faire offre daucun service, quoique dailleurs ils me fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma

présence importunoit peut-être, madressant la parole, me demanda si javois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne la

connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout votre tems jusquà ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes

nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est appellée la forêt des avantures, parce quon ny passe jamais sans en

rencontrer quelquune; et comme ce pays-ci est le pays des avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès quils arrivent,

passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la romancie. Elle nest pas bien loin dici, et en suivant ce petit sentier à

main droite, vous la rencontrerez.

 

Je remerciai le mieux quil me fut possible celui qui me donnoit un avis si important, et métant mis en chemin, jarrivai bien-tôt à la forêt.

Jentendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de pies

effarées, qui voltigent de la cime dun arbre à lautre pour se donner mutuellement lallarme. Japperçus aussi-tôt quelle étoit lespece

doiseaux qui faisoit ce bruit: cétoient des harpies. On sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne sont pas

moins gloutonnes, jusques-là quelles se jettent avec fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est chargée. Quoique

je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout événement sur mes gardes lépée à la main. Je sçavois bien que cétoit le moyen de

les écarter; mais je nen reçus aucune insulte, et jen fus quitte pour essuier linfection épouvantable dont elles empestent lair tout autour

delles. Assez près delà je trouvai des perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des corbeaux couleur de feu, des

phenix, et quantité dautres oiseaux rares quon ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle marrêta peu, parce quun objet imprévû

attira mes regards.

 

Japperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit dormir dun profond sommeil. Je men approchai aussi-tôt,

et après avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient quelque chose de noble et daimable, et sa taille qui étoit fort

belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui demander les éclaircissemens dont javois besoin; mais je jugeai quil seroit plus

honnête dattendre son reveil. Jattendis en effet assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je men approchai,

je lui pris la main, je lappellai, je le secouai même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser dun sommeil si extraordinaire,

et mimaginant que linfortuné cavalier pouvoit être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une eau divine que je portois

sur moi; mais jeus le chagrin de voir échoüer mon remede. Enfin je mavisai de songer que dans la romancie les plantes avoient des

vertus étonnantes. Jen cüeillis sur le champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en essayer leffet, jen frottai le

visage du cavalier endormi: les premieres ne réussirent pas; mais en ayant cüeilli dune autre espece, à peine la lui eus-je fait sentir, quil

se réveilla dans linstant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.

 

Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en mappellant par mon

nom, ce qui métonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service que vous venez de me rendre. Vous mavez réveillé, et dans

trois jours je possederai ladorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute

lobligation que je vous ai.

 

Je mappelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la mort de mon pere, dont jétois lunique héritier, je devins grand

paladin de la Dondindandie. Jeus le bonheur de me faire aimer des dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere quen

souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent dépouser

quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes etats. Jy consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je nen

trouvai point, quoique dailleurs les dondindandinoises passent pour être la plûpart très belles. Lune avoit de beaux yeux, de beaux

sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument quelle avoit

le menton tant soit peu trop long. Lautre avoit dans le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce quil y a de plus capable de

charmer. Elle avoit même les mains belles, mais il me parut quelle navoit pas les doigts assez ronds. Enfin une autre sembloit réünir en

sa personne avec tous les traits de la beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que lesprit a dagrémens. Jen étois

déja si épris, quon ne douta pas quelle ne dût bien-tôt fixer mon choix: je le crus moi-même pendant quelque tems, et je me félicitois

davoir rencontré une princesse si aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je remarquai un jour quelle navoit

pas les oreilles assez petites. Il fallut men détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois, je consultai un sage fort renommé

pour les connoissances quil avoit acquises par ses longues études.

 

Non, me dit-il, nespérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On nen voit de telles que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là

rendre un choix difficile, cest que toutes les princesses y sont si parfaitement belles, quon ne sçait à laquelle donner la préférence.

Cest votre coeur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à

la route quil falloit tenir pour trouver la romancie, il massura quil ny en avoit point de fixe et de réglée, quil suffisoit de se mettre en

chemin, et quen continuant toûjours à marcher, on y arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns même par la lune

et les astres.

 

Jentrepris donc le voyage, et après avoir parcouru beaucoup de pays, je suis enfin heureusement arrivé depuis plusieurs années

dans la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que jen ai pû apprendre depuis que jhabite le pays, cest quon y entre,

dit- on, par la porte damour, et quon en sort par celle de mariage. Mais ce qui mit le comble à mon bonheur, cest quà peine arrivé, je

rencontrai dans la Princesse Anémone tout ce quon peut imaginer de beauté, de charmes, dappas, dattraits, dagrémens, de

perfections, et beaucoup au delà. Après tous les préliminaires qui sont absolument nécessaires en ce pays-ci, jeus le bonheur de lui

plaire et den être aimé. Il ne sagissoit plus que de nous unir par des noeuds éternels; mais cette cérémonie éxige ici des formalités dune

longueur infinie, et je nai pû obtenir dispense daucune. Il seroit trop long de vous les raconter, et pour peu que vous séjourniez dans le

pays, vous les connoîtrez assez, parce quelles se ressemblent toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere épreuve. Il étoit écrit dans

la suite de mes avantures, quun rival jaloux de mon bonheur trouveroit moyen par le secours dun enchanteur, de mendormir dun

profond sommeil, et quil en profiteroit pour enlever la belle Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir être réveillé que par le Prince Fan-Férédin, à qui il étoit réservé de me

désenchanter: que trois jours après mon réveil la belle Anemone délivrée de son odieux ravisseur, qui devoit périr, reparoîtroit à mes

yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me la rendre chere;

que je ne laisserois pourtant pas davoir quelques soupçons, que les soupçons seroient suivis dune broüillerie, la broüillerie dun

éclaircissement, et léclaircissement dun raccommodement, après lequel aucun obstacle ne sopposeroit plus à mon bonheur. Je suis

donc sûr de revoir dans trois jours ma belle princesse. Nous partirons aussi-tôt pour la Dondindandie, et cest à vous prince que

jai de si grandes obligations.

 

Je fus extrêmement satisfait du récit du Prince Zazaraph, et davoir trouvé quelquun qui pût me donner les instructions dont javois

nécessairement besoin dans un pays inconnu. Après lui avoir témoigné combien jétois charmé davoir eu occasion de lui rendre

service, et lui avoir expliqué comment le desir de voir de belles choses mavoit amené dans la romancie, je lui laissai entrevoir

lembarras où jétois, de trouver quelquun qui voulût bien prendre la peine de me servir de guide, et de méclaircir sur ce que je pouvois

ignorer dans un pays, dont je navois nulle autre connoissance que celle que donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment,

quaprès le service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce soin à tout autre quà moi? Non, non, ajoûta-t-il en

membrassant avec un air de tendresse dont je fus touché, je ne vous quitte point. Aussi-bien nai-je rien de mieux à faire pendant les

trois jours quil faut que jattende la belle Anemone, et trois jours vous suffiront pour connoître toute la romancie, sans vous donner même

la peine de la parcourir toute entiere, parce quon ne voit presque partout que la même chose. Jacceptai sans hésiter des offres si obligeantes, et nous nous entretînmes ainsi quelque tems dans la

forêt.

 

Pendant cet entretien il neut pas de peine à sappercevoir que je ne sçavois pas la langue du pays, et je lui avoüai ingénument que

dans les entretiens que je venois davoir avec plusieurs romanciens, ils avoient dit beaucoup de choses que je navois pas entenduës.

Cela ne doit pas vous étonner, me dit-il, car quoique dans la romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois, et

toutes les langues modernes, il est pourtant vrai quil y a une façon particuliere de les parler, quon napprend quici: par exemple,

comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez amoureux et aimé? Vous lappelleriez tout simplement votre maîtresse. Eh bien,

ajoûta-t-il, on nentend pas ce mot-là ici: il faut dire, lobjet que jadore, la beauté dont je porte les fers, la souveraine de mon ame, la dame

de mes pensées, lunique but où tendent mes desirs, la divinité que je sers, la lumiere de ma vie; celle par qui je vis, et pour qui je

respire. En voilà, comme vous voyez, à choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour apprendre cette langue que je nai jamais

parlée? Nen soyez point en peine, repliqua-t-il; cest une langue extrêmement bornée, et avec le secours dun petit dictionnaire que

jai fait pour mon usage particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.

 

En effet après nous être assis au pied dun gros cedre odoriférant,

le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relié et gros comme un almanach de poche, tout écrit de sa main, et dans lequel

il prétendoit avoir rassemblé toutes les phrases et tous les mots de la langue romancienne avec les régles quil faut observer pour la bien

parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner ici ce dictionnaire tout entier, mais jai cru quil suffiroit den rapporter quelques régles

principales et les phrases les plus remarquables pour en donner seulement lidée: car aussi bien il seroit inutile dentreprendre de

parler le romancien dans ce pays- ci. Il faut pour cela aller dans le pays même. Il y a sur-tout deux régles essentielles. La premiere, de

ne rien exprimer simplement, mais toûjours avec exagération, figure, métaphore ou allégorie. Suivant cette régle, il faut bien se garder de

dire jaime. Cela ne signifie rien; il faut dire, je brûle damour, un feu secret me dévore, je languis nuit et jour, une douce langueur me

consume, et beaucoup dautres expressions semblables. Une personne est belle, cest-à-dire, quelle efface tout ce que la nature a

fait de plus beau, que cest le chef-doeuvre des dieux, quil nest pas possible de la voir sans laimer, cest la déesse de la beauté, la mere

des graces: elle charme tous les yeux; elle enchaîne tous les coeurs, on la prend pour Venus même, et lamour sy méprend. La seconde

régle consiste à ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs épithétes. Il seroit par exemple ridicule de dire lamour, lindifférence,

des regrets, il faut dire: lamour tendre et passionné, la froide et tranquille indifférence, les regrets mortels et cuisans, les soûpirs

ardens, la douleur amere et profonde, la beauté ravissante, la douce espérance, le fier dédain, les mépris outrageans; et plus il y a de ces

épithétes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment romancienne.

 

Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en très-

petit nombre, et cest ce qui facilite lintelligence du romancien. Les voici presque tous. lamour, et la haine, transports, desirs et soupirs,

allarmes, espoir et plaisirs; fierté, beauté, cruauté, ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur, joüissance,

désespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et regrets, la vie et la mort, felicité, disgrace, destin, fortune, barbarie; les soins, la