Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

G.-H. Bougeant · Chapitre 2 sur 16

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Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

Chapitre 1

une noirceur.

 

Mais je serai vengé. Vous naimez pas les loüanges; privilege bien singulier pour une femme. Vous abhorrez une epître dédicatoire,

vous me lavez dit. Eh bien, vous aurez lun et lautre. Car je le déclare ici à tout le public. Cest à vous, et à vous toute seule, cest à

Madame C B que je dédie cet ouvrage; et comme jamais dédicace ne va sans éloges, il ne tient quà moi de vous en accabler; cest une

belle occasion de satisfaire lenvie que jen ai depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et je nai pas le courage

de vous refuser. Pour rendre ma vengeance complette, il suffiroit de vous nommer; mais je men garderai bien, parce que vous ne

manqueriez pas de me rendre la pareille; et à dire le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter à mes propres dépens le plaisir de me

venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie, comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce petit ouvrage répond à

mes intentions, en vous inspirant vous et à ceux qui le liront un juste dégoût de la lecture des romans, je vous pardonnerai de me lavoir

fait écrire. Jai lhonneur dêtre, madame, votre très-humble et très-obéïssant serviteur.

 

CHAPITRE 1

 

Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ

du

Prince Fan-Férédin pour la romancie.

 

Je pourrois, suivant un usage assez reçû, commencer cette

histoire par le détail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine Fan-Férédine ma mere prit de mon éducation; cétoit la plus sage et la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanité, jai

quelquefois oüi dire, que par la sagesse de ses instructions elle avoit sçû me rendre en moins de rien un des princes les plus accomplis

que lon eût encore vûs. Je suis même persuadé que ce récit, orné de belles maximes sur léducation des jeunes princes, figureroit

assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est moins de parler de moi-même, que de raconter les choses admirables que

jai vuës, jai crû devoir omettre ce détail, et toute autre circonstance inutile à mon sujet.

 

La Reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans; mais ayant

lû par hasard dans je ne sçai quel ouvrage, composé par un auteur dun caractere respectable, que rien nest plus propre que cette

lecture pour former le coeur et lesprit des jeunes personnes, elle se crût obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de

romans, pour minspirer de bonne heure lamour de la vertu et de lhonneur, lhorreur du vice, la fuite des passions, et le goût du vrai, du

grand, du solide, et de tout ce quil y a de plus estimable. En effet, comme je suis né, dit-on, avec dassez heureuses dispositions, je

ressentis bien-tôt les fruits dune si loüable éducation. Agité de mille mouvemens inconnus, le coeur plein de beaux sentimens, et lesprit

rempli de grandes idées, je commençai à me dégoûter de tout ce qui menvironnoit. Quelle différence, disois-je, de ce que je vois et de

tout ce que jentends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le monde soccuper dobjets dintérêt, de fortune, détablissement,

ou de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise héroïque. Un amant, si on len croyoit, iroit dabord au dénouëment,

sans sembarrasser daucun préliminaire. Quel procédé! Pourquoi faut-il que je sois né dans un climat où les beaux sentimens sont si

peu connus? Mais pourquoi, ajoûtois-je, me condamner moi-même à passer tristement mes jours dans un pays où lon ne sçait point estimer les vertus héroïques? Jy regne, il est vrai, mais quelle

satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque barbares? Abandonnons-les à leur grossiereté, et allons chercher

quelque glorieux établissement dans ce pays merveilleux des romans, où le peuple même nest composé que de héros.

 

Telles furent les pensées qui me vinrent à lesprit, et je ne tardai

pas à les mettre en exécution. Après mêtre muni secretement de tout ce que je crûs nécessaire pour mon voyage, je partis pendant

une belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde, la découverte que je méditois. Je traversai beaucoup de

plaines, je passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des châteaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant

par-tout que des pays semblables à ceux que je connoissois déja, et des peuples qui navoient rien de singulier, je commençai enfin à

mennuyer de la longueur de mes recherches. Javois beau minformer et demander des nouvelles du pays des romans; les uns me

répondoient quils ne le connoissoient pas même de nom: les autres me disoient quà la vérité ils en avoient entendu parler, mais quils

ignoroient dans quel lieu du monde il étoit situé. La seule chose qui soûtenoit mon courage dans la longueur et la difficulté de

lentreprise, cest la réflexion que je faisois, quaprès tout il falloit bien que la romancie fût quelque part, et que ce ne pouvoit pas être une

chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays nexistoit pas réellement, il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puériles tout ce

quon lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables dailleurs qui ont tant de

goût pour ces lectures, et de tant de gens desprit qui employent leurs talens à composer de pareils ouvrages? Cependant malgré ces

réflexions, javoue que je fus quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et quil sen fallût peu que je ne prisse la résolution de retourner sur mes pas. Mais non, me dis-je, encore une fois à

moi-même: après en avoir tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sçais-je si je ne touche pas au terme tant desiré? Jy touchois en

effet sans le sçavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare, qui par-tout ailleurs mauroit coûté la vie.

 

Après avoir monté pendant plusieurs heures les grandes

montagnes de la Troximanie, jarrivai enfin avec beaucoup de peine jusquà leur cime, conduisant mon cheval par la bride. Là, je sentis

tout-à-coup que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula dun côté de la montagne, et je culbutai de lautre, sans

sçavoir ce que je devins depuis ce moment jusquà celui où je me trouvai au fond dun affreux précipice, environné de toutes parts de

rochers effroyables. Il est visible que quelque bon génie me soutint dans ma chûte pour mempêcher dy périr; et je men serois apperçû

dès-lors si javois eû toutes les connoissances que jai acquises depuis. Mais la pensée ne men vint point, et jattribuai à un heureux

hasard ce qui étoit leffet dune protection particuliere de quelque fée, de quelque génie favorable, ou de quelquune de ces petites divinités

qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On naura

cependant pas de peine à comprendre que dans la situation où je me trouvai, après avoir levé les yeux au ciel pour contempler la

hauteur énorme doù jétois tombé, et avoir envisagé toute lhorreur des lieux qui menvironnoient, je dûs mabandonner aux plus tristes

réflexions. «pauvre Fan-Férédin, que vas-tu devenir dans cette horrible solitude… par où sortiras-tu de ces antres profonds… tu vas

périr…» O que je dis de choses touchantes, et que je me plaignis éloquemment du destin, de la fortune, de mon étoile, et de tout ce

qui me vint à lesprit! Mais on va voir combien javois tort de me plaindre; et par le droit que jai acquis dans le pays des romans de faire des réflexions morales, je voudrois que les hommes apprissent

une bonne fois par mon exemple, à respecter les décrets suprêmes qui reglent leur sort, et à ne se jamais plaindre des événemens qui

leur semblent les plus contraires à leurs desirs. Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquiétude, et je me hâtai de profiter

du peu de jour et de forces qui me restoient pour sortir, sil étoit possible, de labîme où jétois. En vain aurois-je essayé de gagner les

hauteurs: elles étoient trop escarpées. Il ne me restoit quà chercher dans les fonds une issuë pour me conduire à quelque endroit habité,

ou du moins habitable. Nul vestige de sentier ne soffrit à ma vûë. Sans doute jétois le premier homme qui fût descendu dans ce

précipice. Je fûs ainsi réduit à me faire une route à moi-même, et en effet je fis si bien, en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantôt

maccrochant aux brossailles, tantôt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre, quaprès avoir fait quelque chemin de cette maniere,

jarrivai à un endroit plus découvert et plus spatieux.

 

Le premier objet qui me frappa la vûë, fût une espece de cimetiere, un charnier, ou un tas dossemens dune espece singuliere.

Cétoient des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des peaux seches de dragons ailés, et de longs becs doiseaux de

toute espece. Je me rappellai aussi-tôt ce que javois lû dans les romans, des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons

volans, des harpies, des satyres, et dautres animaux semblables, et je commençai à me flatter que je nétois pas loin du pays que je

cherchois. Ce qui me confirma dans cette idée, cest quun moment après je vis sortir de louverture dun antre un centaure, qui venant

droit à lendroit que jobservois, y jetta une grande carcasse dhippogriffe quil avoit apportée sur son dos, après quoi il se retira, et

senfonça dans lantre doù il étoit sorti. Quoique je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que javois faites, et que dailleurs je ne manque point de courage, javoue que cette premiere

vûë me causa quelque émotion; je me cachai même derriere un rocher pour observer le centaure jusquà ce quil se fût retiré; mais

alors reprenant mes esprits, et marmant de résolution: quai-je à craindre, dis-je en moi-même, de ce centaure? Jai lû dans tous les

romans que les centaures sont les meilleures gens du monde. Loin dêtre ennemis des hommes, ils sont toûjours disposés à leur rendre

service, et à leur apprendre mille secrets curieux, témoin le centaure Chiron. Peut-être celui-ci me portera-t-il au pays des romans; du

moins il ne refusera pas de me tirer de ces horribles lieux. Je marchai aussi-tôt vers lantre, et marrêtant à lentrée, je lappellai à

haute voix en ces termes: «charitable centaure, si votre coeur peut être touché par la pitié, soyez sensible au malheur dun prince qui

implore votre générosité. Cest le Prince Fan-Férédin qui vous appelle». Mais jeus beau appeller et élever ma voix, personne ne

parut.

 

Plein dinquiétude et dune frayeur secrete, jentrai dans la caverne, et je vis que cétoit un chemin soûterrain qui senfonçoit beaucoup

sous la montagne. Quel parti prendre? Je nen trouvai pas dautre que de suivre le centaure, jugeant quil nétoit pas possible que je ne

le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tôt entendre à lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne lavouerai- je pas? Faut-il parler

ou me taire? Voilà une de ces situations difficiles, où jai souvent vû dans les romans les héros qui racontent leurs avantures, et dont on

ne connoît bien lembarras que lorsquon léprouve soi-même. Après tout, comme jai remarqué que tout bien considéré, ces messieurs

prennent toûjours le parti davouer de bonne grace, javoue donc aussi quà peine jeus fait cent pas dans ce profond souterrain, en

suivant toûjours le rocher qui servoit de mur, que saisi dhorreur de me voir dans un lieu si affreux sans sçavoir par quelle issuë jen pourrois sortir, je me laissai tomber de foiblesse, et presque sans

connoissance. Il men resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation à peu près semblable, le célebre Cleveland avoit

eu lesprit de sendormir; et trouvant lexpédient assez bon, je ne balançai pas à limiter. Mais après un tel aveu, il est bien juste que je

me dédommage par quelque trait qui fasse honneur à mon courage. Je me relevai donc bien-tôt après, et considérant quil falloit me

résoudre à périr dans ces profondes ténebres des entrailles de la terre, ou trouver le moyen den sortir, je résolus de continuer ma

route jusquoù elle me pourroit conduire. Quon se représente un homme marchant sans lumiere dans un boyau étroit de la terre à

deux lieuës peut-être de profondeur, obligé souvent de ramper, de se replier, de se glisser comme un serpent dans des passages

serrés, sans pouvoir avancer quen tâtant de la main, et quen sondant du pied le terrain.

 

Telle étoit ma situation, et on aura sans doute de la peine à en

imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait encore tant dhorreur, que jen abrége le récit. Mais ce que je ne puis

mempêcher de dire, cest que je nai jamais mieux reconnu qualors la vérité de ce que jai vû dans tous les romans, quon nest jamais plus

près dobtenir le bien quon désire, quau moment que lon en paroît le plus éloigné: car voici ce qui marriva. Après avoir marché long-tems

de la façon que je viens de raconter, je crus que je commençois à appercevoir quelque foible lumiere. Jeus peine dabord à me le

persuader, et je lattribuai à un effet de mon imagination inquiéte et troublée. Cependant japperçus bien-tôt que cette lumiere augmentoit

sensiblement, et je nen pûs plus douter, lorsque je vis que je commençois à distinguer les objets. ô quelle joye je ressentis dans

ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et je ne connois point de termes capables de lexprimer. Je ne comprends pas encore comment ce passage subit dune extrême tristesse à un si grand